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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 500-504).


CHAPITRE XI


Les condamnés politiques occupaient deux petites salles, précédées d’une antichambre qui donnait sur le corridor. Dans cette antichambre, Nekhludov trouva Simonson, qui, accroupi près du poêle avec une bûche de sapin dans la main, paraissait très préoccupé d’allumer le feu.

En apercevant Nekhludov, il déposa un instant sa bûche pour lui tendre la main, sans se relever de sa position accroupie.

— Je suis heureux de ce que vous soyez venu, j’ai précisément besoin de causer avec vous ! — dit-il, avec sa mine sérieuse, regardant Nekhludov droit dans les yeux.

— Qu’y a-t-il donc ? — demanda Nekhludov.

— Je vous le dirai plus tard. En ce moment, je suis occupé !

Et Simonson, reprenant sa bûche, se remit à surveiller le feu, qu’il s’était chargé d’allumer d’après une méthode rationnelle de son invention.

Nekhludov allait entrer dans la première des deux chambres, lorsqu’il vit sortir, de l’autre chambre, la Maslova, portant dans un torchon un énorme paquet d’ordures et de poussière, qu’elle se préparait à jeter dans le poêle. Elle avait sa veste blanche, et des sabots aux pieds. Sa tête était couverte d’un fichu blanc, qui lui cachait la moitié du visage ; et, pour balayer plus à l’aise, elle s’était retroussée en relevant très haut les bords de sa jupe. Quand elle vit Nekhludov, elle rougit ; puis aussitôt elle mit à terre son paquet, s’essuya les mains en les frottant à sa jupe, et s’avança vers Nekhludov d’un air très animé.

— Vous faites le ménage ? — lui dit Nekhludov en lui serrant la main.

— Oui, j’ai repris mon ancien métier, — répondit-elle avec un sourire. — Et ce qu’il y a de saleté, ici, vous ne pouvez pas vous en faire l’idée ! Voilà plus d’une heure que nous balayons !

Elle se tourna vers Simonson.

— Eh bien, et le plaid, est-il sec ?

— Presque sec ! — répondit Simonson, en jetant sur la Maslova un regard qui frappa Nekhludov.

— Je viendrai le chercher dans un instant, et je vous apporterai encore d’autres choses à sécher, — lui dit la Maslova. Puis, s’adressant à Nekhludov :

— Tout le monde est réuni là ! — dit-elle, en lui désignant la première chambre.

Nekhludov ouvrit la porte de cette chambre et entra.


C’était une petite pièce oblongue, éclairée par une lampe de métal. Il y faisait plutôt froid, au contraire des autres salles ; mais on y respirait une insupportable odeur de poussière, de tabac et d’humidité. La lampe éclairait vivement le milieu de la pièce, laissant dans l’ombre les couchettes disposées le long des murs ; et c’est à peine si l’on distinguait les figures des condamnés assis sur ces couchettes.

Dans cette chambre se trouvaient réunis tous les condamnés politiques du convoi, à l’exception de Simonson et de deux autres hommes, qui avaient la charge de l’approvisionnement, et qui étaient allés chercher le souper.

Il y avait là Véra Efremovna Bogodouchovska, encore plus maigre et plus jaune qu’elle n’était dans la prison, avec ses énormes yeux effrayés et sa veine gonflée sur le front. Vêtue d’une veste grise, elle était assise devant un journal déplié, et s’occupait à entonner du tabac dans des tubes de papier à cigarettes.

Il y avait là une autre condamnée politique que Nekhludov connaissait, et qu’il aimait beaucoup, Émilie Rantzev. Préposée aux soins domestiques de la chambrée, elle excellait à revêtir celle-ci d’un charme tout particulier de douceur et d’intimité, même dans les conditions les plus difficiles. Assise, sous la lampe, les manches relevées, elle travaillait, de ses belles mains fines et légères, à laver et à essuyer les tasses et les soucoupes. Jeune encore, mais sans être jolie, son visage intelligent et bon avait le privilège de se transfigurer complètement quand elle souriait, et de prendre alors une expression joyeuse, vaillante, vraiment belle. C’est avec un de ces aimables sourires qu’elle accueillit Nekhludov.

— Nous vous croyions reparti pour la Russie ! — lui dit-elle.

Dans un coin, Nekhludov entrevit Marie Pavlovna, tenant sur ses genoux une fillette blonde qui ne cessait point de marmotter quelque chose, de sa douce voix d’enfant.

— Comme c’est bien que vous soyez venu ! Avez-vous vu Katia ? — demanda la jeune fille à Nekhludov. — Voici que notre petite famille s’est accrue d’un membre nouveau ! — ajouta-t-elle en montrant la fillette.

Anatole Kriltzov était là aussi. Maigre et pâle, il se tenait assis sur sa couchette, les jambes repliées sous lui, les mains enfoncées dans les manches de sa pelisse. De ses grands yeux creusés de phtisique, il regardait Nekhludov. Celui-ci allait s’approcher de lui, lorsque, sur son chemin, il rencontra un jeune homme roux et crépu, qui, tout en fouillant dans son sac, causait avec une jolie jeune femme qui lui souriait de toutes ses dents. Nekhludov s’empressa d’aller, d’abord, serrer la main de ce jeune homme ; non point qu’il eût pour lui une affection spéciale, mais au contraire parce que c’était le seul des condamnés politiques du convoi qui lui fût profondément et invinciblement antipathique : et il considérait la nécessité de le saluer comme un devoir pénible, dont il avait toujours hâte de se délivrer. Le jeune homme, Novodvorov, leva sur lui ses petits yeux, qui brillaient sous les verres de son lorgnon, et lui tendit sa main étroite et longue.

— Eh ! bien, êtes-vous toujours content de votre voyage ? — demanda-t-il avec une nuance visible d’ironie.

— Mais oui, cela m’intéresse beaucoup ! — répondit Nekhludov, affectant de n’avoir pas senti l’intention blessante que révélait la question de Novodvorov. Et il s’empressa de rejoindre Kriltzov.

Il affectait une mine indifférente ; mais la vérité est que les paroles de Novodvorov, et son évident désir de lui être désagréable, avaient brusquement détruit la disposition optimiste où il s’était senti depuis plusieurs jours. Il éprouvait maintenant une impression de gêne mêlée de tristesse ; et peu s’en fallait qu’il ne regrettât d’être venu.

— Et la santé ? — demanda-t-il à Kriltzov, en serrant sa main glacée et tremblante de fièvre.

— Merci, je vais assez bien. Mais je suis tout mouillé, et pas moyen de me réchauffer ! — dit Kriltzov, s’empressant de cacher sa main dans la manche de sa pelisse. — Sans compter que, dans cette chambre, il fait un froid de chien ! Deux carreaux sont cassés ; on aurait bien dû prendre la peine de les remplacer ! Et il désignait du doigt à Nekhludov deux vitres qui manquaient, dans la fenêtre grillée.

— Et vous, — reprit-i|, — pourquoi n’êtes-vous pas venu, tous ces jours passés ?

— On ne m’a pas laissé entrer. C’est aujourd’hui seulement que le nouvel officier s’est montré plus traitable.

— Traitable ? Ah ! bien oui, vous pouvez en parler ! Demandez donc à Macha ce qu’il a fait ce matin !

Marie Pavlovna, sans se lever de sa place, à l’autre extrémité de la salle, raconta à Nekhludov la scène qui avait eu lieu au sujet de la petite fille.

— Je suis d’avis que nous avons le devoir de signer une protestation collective, — s’écria, de sa voix tranchante, Véra Efremovna, en promenant de l’un à l’autre de ses compagnons son regard effrayé. — Déjà Vladimir Simonson à dit son fait à cette brute, mais j’estime que cela ne suffit pas.

— À quoi bon protester ? — dit Kriltzov, avec une grimace ennuyée. On sentait que, depuis longtemps déjà, le manque de simplicité de Véra Bogodouchovska l’agaçait, lui causait une véritable souffrance nerveuse.

— Vous cherchez Katia ? — poursuivit-il en se retournant vers Nekhludov. — Elle est toujours à travailler ! Elle a déjà fini de nettoyer nos effets, elle brosse maintenant les manteaux des femmes. Il n’y a que les puces dont elle n’arrivera jamais à nous débarrasser : les sales bêtes nous mangent, que c’est une pitié ! Et Macha, que fait-elle là-bas, dans son coin ? — demanda-t-il en essayant de se redresser pour regarder du côté de Marie Pavlovna.

— Elle est en train de peigner sa fille ! — dit Émilie Bantzev.

— Pourvu au moins qu’elle ne répartisse pas entre nous les poux qu’elle lui aura enlevés ! — reprit Kriltzov.

— Non, non, n’ayez pas peur, je fais les choses consciencieusement. D’ailleurs, la voici tout à fait propre ! — dit Marie Pavlovna. — Tenez, Émilie, prenez-la près de vous ! moi, je vais aller maintenant aider Katia.

La Rantzeva prit l’enfant, l’attira sur ses genoux avec une sollicitude maternelle, et lui donna un morceau de sucre.

Marie Pavlovna sortit ; et, au même instant, les deux condamnés qui étaient allés chercher le souper rentrèrent dans la salle.