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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 497-499).


CHAPITRE X


Devant la porte des chambres réservées aux condamnés politiques, le gardien qui avait accompagné Nekhludov le quitta, en lui promettant de venir le chercher au moment du couvre-feu. À peine s’était-il éloigné que Nekhludov vit accourir vers lui, aussi vite que le lui permettait la chaîne qu’il traînait au pied, un forçat qui, se penchant à son oreille, lui dit, d’un air mystérieux :

— Il faut que vous interveniez, barine ! Ils ont tout à fait entortillé le petit. Ils l’ont soûlé. Aujourd’hui déjà, à l’appel, il s’est présenté sous le nom de Karmanov. Vous seul pouvez intervenir ! Nous, si nous essayions, ils nous tueraient !

Et, après avoir rapidement murmuré ces paroles en lançant autour de lui des regards effrayés, le forçat s’enfuit, se perdit dans la foule qui remplissait le corridor.

L’affaire dont il parlait consistait en ceci : un forçat nommé Karmanov avait décidé un jeune déporté, qui lui ressemblait de visage, à changer de nom avec lui, de telle sorte que c’était le forçat qui allait subir la déportation, et seulement pendant deux ans, tandis que le jeune garçon le remplacerait au bagne, sa vie durant.

Déjà, la semaine précédente, le même prisonnier avait prévenu Nekhludov des préparatifs de cette substitution, en lui demandant d’intervenir, s’il le pouvait, pour empêcher un crime aussi monstrueux. Ce prisonnier était d’ailleurs, pour Nekhludov, qui l’avait remarqué depuis le départ de Tomsk, une des figures les plus curieuses du convoi. C’était un paysan d’une trentaine d’années, grand et robuste, avec un nez épaté et de petits yeux ; il était condamné aux travaux forcés pour tentative de vol et d’assassinat. Il s’appelait Macaire Diévkin. Il avait raconté à Nekhludov que le crime pour lequel il était condamné était bien réel, mais n’avait pas été accompli par lui, Macaire : le crime avait été accompli par quelqu’un qu’il ne désignait que du nom de Lui, mais qui était évidemment le diable en personne.

Un jour, certain étranger était venu chez le père de Macaire et avait loué, moyennant deux roubles, un traîneau pour se rendre à un village situé à quarante verstes de là. Le père avait chargé son fils de conduire le traîneau. Et Macaire avait attelé son cheval, il s’était habillé et s’était mis en route. On s’était arrête dans une auberge, à mi-chemin, pour boire du thé. L’étranger avait appris à Macaire qu’il allait se marier avec une jeune fille du village où il se rendait, et qu’il portait sur lui, dans un portefeuille, cinq cents roubles, toute sa fortune. Dès qu’il avait appris cela, Macaire était sorti dans la cour de l’auberge, avait pris une hache et l’avait cachée sous la paille, au fond du traîneau.

« Aussi vrai que je crois en Dieu, barine, — racontait-il, — je ne sais pas pourquoi j’ai pris cette hache. C’est Lui qui m’a dit : prends la hache ! et moi je l’ai prise. On remonte en traîneau, on repart ; rien de mauvais ! À la hache, je n’y pensais plus. Nous approchons du village : encore six verstes. Il y a une côte à monter, à travers un bois ; je descends, pour ne pas fatiguer le cheval ; et voilà que Lui, il me murmure de nouveau à l’oreille : « Hé bien, à quoi penses-tu ? Au haut de la côte, une fois sorti du bois, il y aura du monde ; c’est le village qui commence. Et il emportera son argent ! Allons, pas de temps à perdre, c’est le moment ! » Je me penche vers le traîneau, comme pour arranger la paille, et la hache me saute, d’elle-même, dans la main. Et voilà que l’homme se retourne : « Qu’est-ce que tu fais ? » qu’il me dit. Alors je lève la hache ; mais l’homme, un gaillard solide, s’élance à terre et me saisit la main. « Misérable, qu’il me dit, qu’est-ce que tu fais là ? » Et il me jette dans la neige ; et moi, je ne résiste pas, je me laisse faire. Il me lie les mains avec son mouchoir, me met dans le traîneau, me conduit tout droit chez le staroste. On me fourre en prison. On me juge. Tout le village me donne un certificat, comme quoi je suis un honnête homme, et qu’on n’a jamais rien eu à me reprocher. Le patron chez qui je servais me donne, lui aussi, un bon témoignage. Mais je n’avais pas les moyens de m’offrir un avocat ; j’en ai eu pour quatre ans de travaux forcés. »

Et voici que ce même homme, pour sauver un de ses compagnons, venait, à deux reprises, de révéler à Nekhludov un secret qui lui pesait sur la conscience : s’exposant ainsi à perdre la vie, car il savait que les prisonniers, s’ils découvraient son indiscrétion, l’étrangleraient infailliblement !