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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 493-496).


CHAPITRE IX


Accompagné par le soldat, Nekhludov se retrouva de nouveau dans la sombre cour, où luisaient, de place en place, les feux rouges des lanternes.

— Où vas-tu ? demanda un gardien, debout sur le perron du bâtiment central.

— Dans la cinquième salle, — répondit le soldat.

— On ne passe pas par ici, c’est fermé ! Il faut faire le tour.

— Et pourquoi est-ce fermé ?

— Le gardien-chef est sorti et a emporté la clef.

— Eh ! bien, faisons le tour ! Venez par ici !

Le soldat conduisit Nekhludov vers un autre perron, à travers un véritable marécage de boue. On entendait toujours, à l’intérieur du bâtiment, le même bruit continu de voix et de rires. Et à peine Nekhludov fut-il entré qu’à ce bruit se mêla pour lui le son des chaînes remuées, en même temps qu’une lourde puanteur emplissait ses narines.

Ces deux sensations, le son des chaînes et la puanteur, étaient devenues familières à Nekhludov depuis qu’il fréquentait le monde des détenus ; mais, ce soir-là comme dès le premier jour, elles agissaient sur lui d’une façon irrésistible, lui donnant une étrange impression d’étouffement à la fois physique et moral.

Dans le corridor du bâtiment central, le premier spectacle qui s’offrit aux yeux de Nekhludov fut celui d’une femme qui, les jupes relevées, était assise sur le cuveau à ordures. Sans la moindre gêne, cette créature s’entretenait avec un homme debout devant elle, un forçat à tête rasée, une chaîne au pied. Le forçat, en apercevant Nekhludov, cligna de l’œil, et dit :

— Le tsar lui-même ne peut pas s’empêcher d’en faire autant, quand l’envie lui vient !

La femme, tranquillement, se redressa et rajusta sa jupe.

Sur le corridor donnaient les portes des chambrées. D’abord se trouvait la chambre des condamnés accompagnés de leur famille ; puis c’était la chambre des célibataires ; et, à l’extrémité du corridor, deux petites salles servaient de logement aux condamnés politiques. Cette étape, construite pour loger cent cinquante personnes, en contenait, ce soir-là, près de quatre cents. Les prisonniers y étaient si à l’étroit qu’ils encombraient tout le corridor. Les uns étaient assis ou couchés par terre ; d’autres marchaient de long en large, tenant en main des verres de thé.

De ce nombre était Tarass, le mari de Fédosia. Il vint au-devant de Nekhludov et le salua affectueusement. Son bon visage était tout couvert de taches bleues ; et un bandeau cachait l’un de ses yeux.

— Que t’est-il arrivé ? — lui demanda Nekhludov.

— Eh bien, voilà ! j’ai eu une affaire ! — dit Tarass en souriant.

— Ils sont tous enragés pour se battre ! — dit le gardien qui accompagnait Nekhludov.

— Et tout cela pour ces rosses de femmes ! — ajouta un prisonnier qui s’était arrêté au passage. — Encore bienheureux de garder un œil, le mari de Fedka !

— Et Fédosia n’a pas eu de mal ? — demanda Nekhludov.

— Oh ! pas du tout, elle va très bien ! C’est pour elle que je porte ce thé ! — dit Tarass ; et il entra dans la salle.

Nekhludov jeta un coup d’œil dans cette salle par la porte entr’ouverte. Elle était pleine d’hommes et de femmes, couchés sur les lits, et sur le plancher, entre les lits. Mais la salle suivante, celle des célibataires, était plus remplie encore, au point que les prisonniers s’y tenaient couchés à plusieurs sur un même lit. Au milieu de la salle, un groupe entourait un vieux forçat, qui paraissait distribuer quelque chose autour de lui. Le gardien expliqua à Nekhludov que c’était l’ancien du convoi, qui répartissait entre les prisonniers les sommes gagnées par eux aux cartes. Et, en effet, à peine le groupe eut-il aperçu le gardien que toutes les voix se turent, toutes les mains se baissèrent, tous les yeux prirent une expression mêlée de crainte et de malveillance.

Nekhludov reconnut, dans ce groupe, le forçat Fedorov, qui l’avait autrefois particulièrement intéressé dans la prison ; le forçat avait passé son bras autour du cou d’un jeune prisonnier blond, imberbe, et comme enflé, un petit être vicieux et répugnant, en compagnie duquel on le voyait toujours. Un autre forçat, qui se tenait la aussi, chauve et sans nez, avait été présenté à Nekhludov comme une des illustrations du convoi ; on racontait que, s’étant enfui du bagne, il avait tué son compagnon pour le manger. Ce misérable, debout à l’entrée du corridor, regardait Nekhludov d’un air hardi et moqueur, sans le saluer, comme faisaient la plupart des autres prisonniers.

Si familier que lui fût devenu ce spectacle, depuis plusieurs mois, Nekhludov ne pouvait jamais se trouver en présence de cette foule des condamnés sans éprouver, comme ce soir-là, un cruel sentiment de honte et presque de remords, le sentiment de sa propre culpabilité à l’égard de ces malheureux. Et cette honte et ce remords lui étaient d’autant plus cruels qu’ils s’accompagnaient, chez lui, d’un sentiment non moins invincible d’horreur et de répulsion. Il savait que, dans les conditions où ces malheureux s’étaient trouvés placés dès l’enfance, ils avaient dû fatalement devenir ce qu’ils étaient ; et cependant il ne pouvait s’empêcher de les mépriser et de les haïr, et de ressentir pour eux un dégoût profond.

— En voilà un dont les poches seraient bonnes à fouiller ! — dit une voix éraillée derrière Nekhludov, au moment où celui-ci s’approchait déjà de la porte de la salle voisine.

Et la foule des condamnés éclata de rire.