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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 478-483).


CHAPITRE VI


De tous les condamnés politiques qui faisaient partie de la même chambrée que la Maslova, aucun ne plaisait autant à Nekhludov qu’un jeune phtisique nommé Kriltzov. Nekhludov avait fait connaissance avec lui dès Ekatherinenbourg ; et très souvent, depuis lors, il avait eu l’occasion de s’entretenir avec lui. Un jour même, pendant un repos du convoi, il avait passé la journée presque tout entière en sa compagnie, et Kriltzov, mis en humeur de causer, lui avait raconté toute son histoire.

Son histoire était, d’ailleurs, fort courte, du moins jusqu’au moment de son arrestation. Il avait perdu de très bonne heure son père, riche propriétaire des environs de Kiev, et avait été élevé par sa mère, dont il était l’unique enfant. Au collège, puis à l’université, il avait fait de brillantes études ; il avait eu le premier rang dans tous les concours, et passait, dès l’âge de vingt ans, pour un mathématicien d’une haute valeur. Ses professeurs l’engageaient à aller encore suivre des cours à l’étranger, pour devenir professeur d’université. Mais Kriltzov hésitait. Il aimait une jeune fille, voisine de campagne de sa mère. Il songeait à se marier avec elle et à vivre dans ses terres. Or, pendant qu’il se demandait ainsi ce qu’il devait faire, ses camarades de l’université l’avaient prié de leur donner de l’argent pour ce qu’ils appelaient « l’œuvre commune ». Et lui, il n’ignorait pas que « cette œuvre commune » était une œuvre révolutionnaire ; et cette œuvre ne l’intéressait en aucune façon ; mais il n’en avait pas moins donné l’argent, par un sentiment de camaraderie, et un peu aussi par fierté, afin qu’on ne pût pas dire qu’il avait eu peur. L’argent avait été saisi par la police ; on avait trouvé un papier indiquant que c’était Kriltzov qui l’avait donné ; et celui-ci avait été arrêté et mis en prison.

Il racontait tout cela à Nekhludov, assis sur sa haute couchette, une couverture sur les genoux, fixant dans le vide, devant lui, le regard fiévreux de ses grands yeux noirs.


— Dans la prison où l’on m’avait mis, — disait-il, — le régime était relativement peu sévère. Non seulement nous pouvions nous faire des signaux, mais nous pouvions même nous rencontrer dans les corridors, bavarder, partager entre nous nos provisions et notre tabac, et, le soir, chanter en chœur. J’avais une belle voix, et ces chants du soir me plaisaient beaucoup. Sans la pensée du chagrin de ma mère, que mon arrestation désespérait, j’aurais été parfaitement heureux. J’avais fait connaissance de plusieurs figures très intéressantes, et notamment du célèbre Petrov, qui, plus tard, s’est tranché la gorge avec un morceau de verre. Mais je n’étais toujours pas révolutionnaire, et ne me sentais nullement disposé à le devenir.

« Un jour, on amena dans la prison et l’on me donna pour voisins deux jeunes gens qui, envoyés en Sibérie pour avoir distribué des proclamations polonaises, avaient essayé de s’enfuir durant le trajet du convoi. L’un d’eux était un Polonais, Lozinski ; l’autre, nommé Rosenberg, était d’origine juive. Ce Rosenberg n’était encore qu’un enfant. Il prétendait avoir dix-sept ans, mais on voyait bien qu’il en avait à peine quinze. Petit, maigre, avec des yeux noirs pleins de feu, remuant, bavard, et, comme tous les Juifs, très bon musicien. Sa voix n’avait pas encore mue, et c’était un bonheur de l’entendre chanter.

« Tous deux passèrent en jugement quelques jours après leur arrivée à la prison. On vint les prendre le matin ; le soir, en rentrant, ils nous apprirent qu’on les avait condamnés à mort. Personne ne s’était attendu à cela. Ils avaient bien essayé de résister, quand on les avait rattrapés, mais ils n’avaient blessé personne. Et puis jamais l’idée ne nous serait venue que l’on pût condamner à mort un enfant, comme était ce Rosenberg. Aussi fûmes-nous d’avis, dans toute la prison, que la condamnation n’avait eu pour objet que de les effrayer et ne recevrait pas son exécution. L’émotion que nous avait causé cet événement finit donc par se calmer, et notre vie recommença comme par le passé.

« Mais voilà qu’un soir le gardien s’approche de moi et m’annonce, en grand mystère, que les ouvriers sont venus préparer la potence. Je restai d’abord sans comprendre. La potence ? Quelle potence ? Et le vieux gardien paraissait si ému que, en relevant les yeux sur lui, je compris tout. J’aurais voulu faire des signaux, prévenir mes camarades, mais je craignis que mes deux voisins ne m’entendissent. D’ailleurs mes camarades devaient être prévenus, eux aussi, car, dans les corridors et les cellules, un silence de mort s’était fait tout à coup. Personne n’eut l’idée, ce soir-là, de chanter, ni même de parler.

« Vers dix heures, le vieux gardien vint de nouveau à moi et m’apprit que le bourreau allait arriver de Moscou. Il me dit cela, et s’éloigna. Je le rappelais, pour lui demander d’autres renseignements, lorsque j’entendis Rosenberg me crier de sa cellule : « — Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi l’appelez-vous ? » Je lui répondis que c’était pour avoir du tabac ; mais évidemment Rosenberg se doutait de quelque chose, car il me demanda ensuite, d’une voix agitée, pourquoi on n’avait pas chanté et pourquoi on ne disait rien. Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis, mais je sais que je fis semblant de m’endormir, pour couper court à cet entretien.

« Je ne dormis point, cependant, de toute la nuit. Une nuit épouvantable ! Jamais je ne pourrai en oublier l’horreur. Je restai immobile sur mon lit, guettant le moindre bruit, tremblant comme si c’était moi-même qui dusse être pendu. Au petit jour, j’entendis s’ouvrir les portes du corridor, et des pas nombreux se rapprocher de nous. Je me levai, je courus au judas de ma cellule. Le corrridor n’était éclairé que d’une petite lampe. Je vis passer, d’abord, le directeur de la prison. C’était un gros homme toujours content de lui, et portant la tête haute ; mais, ce jour-là, il était pâle, sombre, et marchait les yeux baissés. Derrière lui venait un officier de police, suivi de deux gendarmes. Ces quatre personnes passèrent devant ma cellule, pour s’arrêter quelques pas plus loin. Et j’entends l’officier qui s’écrie, d’une voix singulière : « Lozinski, levez-vous, mettez une chemise blanche ! » Puis, un grand silence ; puis j’entends une porte s’ouvrir, j’entends les pas de Lozinski sortant de sa cellule. Par mon judas, je ne pouvais voir que le directeur. Il se tenait là, pâle et défait, tirant ses moustaches sans relever la tête. Et tout d’un coup je le vois qui recule, comme épouvanté. C’était Lozinski qui venait de passer devant lui pour s’approcher de la porte de ma cellule. Un beau jeune homme, ce Lozinski ! Vous savez, de ce charmant type polonais : un front large et droit, de fins cheveux blonds sortant de la casquette, et de beaux yeux bleus comme des yeux d’enfant. Un garçon plein de santé et de vie, une vraie fleur humaine ! Il s’était arrêté devant mon judas, de telle sorte que je pouvais voir son visage tout entier. Un visage terrible à voir, à la fois souriant et sombre ! « Kriltzov, avez-vous une cigarette ? » Je voulais lui passer une cigarette, lorsque le directeur, avec un empressement fébrile, tira son étui et le lui présenta. Lozinski prit une cigarette, l’officier lui donna du feu ; et il se mit à fumer, la mine pensive. Et soudain, relevant la tête, comme s’il s’était rappelé quelque chose : « C’est injuste ! je n’ai rien fait de mal. Je… » Un frémissement secoua sa jeune gorge blanche, de laquelle je ne pouvais détacher mes yeux ; et il se tut.

« Au même instant, j’entends Rosenberg qui, dans sa cellule, se mettait à crier de sa voix perçante de juif. Lozinski jeta sa cigarette et s’écarta de ma porte. Et ce fut Rosenberg qui se plaça devant elle. Son visage d’enfant, avec ses petits yeux noirs, était rouge et couvert de sueur. Il avait revêtu, lui aussi, une chemise propre. Son pantalon était trop large : il ne cessait pas de le relever, de ses deux mains : et tout son corps ne cessait pas de trembler.

« Il approcha de mon judas son visage hagard : « Anatole Petrovitch, n’est-ce pas que c’est vrai, que le médecin m’a ordonné de la tisane ? Je suis malade, je veux encore boire de la tisane ! » Personne ne lui répondait ; et lui, il jetait des regards suppliants tantôt sur moi, tantôt sur le directeur. Ce qu’il voulait dire, avec sa tisane, jamais je ne l’ai su.

« De nouveau, l’officier éleva la voix, cette fois d’un ton sévère : « Allons, pas de plaisanteries ! en avant ! » Mais Rosenberg, évidemment, était hors d’état de comprendre ce qu’on voulait de lui. Il se mit d’abord à courir dans le corridor. Puis il s’arrêta, et j’entendis ses supplications entremêlées de sanglots. Puis les sons devinrent plus lointains, toujours plus lointains ; la porte du corridor se referma, et je n’entendis plus que, par instants, les cris de détresse du petit Rosenberg.

« Et on les pendit. Un gardien, qui avait assisté à la scène, me raconta que Lozinski s’était fort bien laissé faire, mais que Rosenberg s’était longtemps débattu, de sorte qu’on avait dû le porter sur l’échafaud et lui mettre de force la tête dans le nœud coulant. Ce gardien était un petit homme, abruti par la boisson. « On m’avait dit que c’était terrible à voir, barine ! Eh bien ! pas du tout ! Aussitôt qu’ils ont eu le cou dans le nœud, ils ont fait deux fois un mouvement d’épaules. Alors le bourreau a resserre le nœud, et tout a été fini ! Rien de terrible, je vous assure ! »


Longtemps Kriltzov resta silencieux, après avoir achevé ce récit. Nekhludov voyait que ses mains tremblaient, et qu’il faisait effort pour retenir ses sanglots.

— C’est depuis ce jour-la que je suis devenu révolutionnaire ! — reprit-il quand il se fut calmé. Et il raconta en quelques mots la fin de son histoire.

Il s’était affilié au parti des « populistes », et était devenu le chef d’un groupe qui se proposait pour objet de terroriser le gouvernement, de façon à ce que celui-ci renonçât au pouvoir et fît appel au peuple. Au nom de son groupe, il s’était rendu à Pétersbourg, avait voyagé à l’étranger, était revenu à Kiev, puis à Odessa, et partout avait pu agir sans être inquiété. Un homme en qui il avait toute confiance l’avait dénoncé ; on l’avait arrêté, tenu en prison pendant deux ans, et enfin condamné à mort ; mais sa peine avait été commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

Dans la prison, il était devenu phtisique. Et maintenant, dans les conditions ou il se trouvait, c’est à peine s’il avait encore quelques mois à vivre. Il le savait, et n’en montrait nul chagrin. Il disait à Nekhludov que, si on lui avait rendu une seconde vie, il l’aurait employée de la même façon, pour travailler à renverser un ordre de choses qui permettait tant d’injustice et de cruauté.

Et l’histoire de ce malheureux, et toute sa personne, avaient achevé d’expliquer à Nekhludov bien des choses que, jusque-là, il ne comprenait pas.