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Résurrection. 2e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 394-407).


CHAPITRE VIII


I


Le départ du convoi de forçats dont faisait partie la Maslova ayant été définitivement fixé au 5 juillet, Nekhludov résolut de partir le même jour. Il en avertit sa sœur, qui, la veille du départ de son frère, vint en ville avec son mari. La sœur de Nekhludov, Nathalie Ivanovna Ragojinska, était plus âgée que lui de dix ans et avait eu une grande influence sur son éducation. Enfant, elle l’avait beaucoup aimé ; et plus tard, jusqu’à son mariage, une parfaite égalité de sentiments et d’idées les avait encore plus fortement liés l’un à l’autre. La jeune fille était alors amoureuse de Nicolas Irtenev, l’ami et confident favori de son frère.

Puis le frère et la sœur s’étaient tous deux dépravés. Nekhludov avait été dépravé par sa vie mondaine ; sa sœur l’avait été par son mariage. Elle avait épousé un homme qu’elle aimait d’un amour tout sensuel, mais qui n’avait aucun goût pour ce que son frère et elle avaient jadis considéré comme l’idéal du bien et du beau. Et non seulement son mari n’avait aucun goût pour cet idéal, mais il était même incapable de le comprendre. Cette aspiration vers la perfection morale, ce désir de se rendre utile aux hommes, tout ce qui avait rempli le cœur de Nathalie, son mari interprétait tout cela de la seule façon qui fût à sa portée, en le mettant sur le compte d’un raffinement d’égoïsme joint à un désir maladif d’étonner et de se faire admirer.

Ragojinski était un homme sans fortune et de petite naissance ; mais sa platitude naturelle, son esprit d’intrigue, et surtout le don qu’il avait de plaire aux femmes, lui avaient permis de faire, dans la magistrature, une assez brillante carrière. Il avait déjà près de quarante ans lorsque, à l’étranger, il avait fait la connaissance de Nekhludov, était parvenu à se faire aimer de Nathalie, et s’était marié avec elle, presque contre le consentement de la mère, qui regardait ce mariage comme une mésalliance.

Nekhludov, bien qu’il essayât de se dissimuler à soi-même ce sentiment, détestait son beau-frère. Il le détestait pour la vulgarité de son âme, pour son étroitesse d’esprit et sa suffisance ; mais, plus encore, il détestait en lui le fait que sa sœur eût pu se prendre d’un amour aussi égoïste pour cette basse nature, et que cet amour eût pu étouffer tout ce qu’il y avait en elle de noble et de beau. Jamais Nekhludov ne pouvait se rappeler sans souffrir que Natacha était devenue la femme de ce gros homme au crâne luisant. Les enfants même qu’elle en avait eus, il ne pouvait se contraindre à les aimer tout à fait. Et toutes les fois qu’il apprenait que de nouveau elle était enceinte, il avait malgré lui l’impression que de nouveau elle s’était contaminée de quelque vilaine maladie, au contact de cet homme qui le dégoûtait.

Cette fois-là, les Ragojinski étaient venus en ville sans leurs enfants. Lorsqu’ils se furent installés dans les meilleures chambres du meilleur hôtel, Nathalie Ivanovna sortit et se fît conduire dans l’ancienne maison de sa mère ; puis, n’y ayant pas trouvé Dimitri, et ayant appris d’Agrippine Petrovna que Dimitri n’y demeurait plus, elle se rendit aussitôt à l’auberge où il s’était logé. Mais là non plus elle ne put le trouver. Un domestique crasseux, venant au-devant d’elle dans un lugubre corridor, éclairé au gaz toute la journée, lui déclara que « le prince » n’était pas chez lui.

Nathalie Ivanovna dit au domestique qu’elle était la sœur de Nekhludov et lui demanda de la laisser entrer dans l’appartement qu’il occupait, pour lui écrire un mot.

Avant de se mettre à écrire, cependant, elle ne put s’empêcher d’examiner avec curiosité les deux petites pièces habitées par son frère. Partout elle retrouvait la propreté et l’ordre méticuleux qu’elle avait jadis connus chez lui : mais la simplicité de l’installation l’étonnait et lui faisait peine. Elle fut enchantée de revoir du moins sur le bureau, surmontant une liasse de papiers, le vieux presse-papier de marbre orné d’un chien de bronze ; et, d’un gros volume à couverture verte elle eut plaisir à voir sortir les deux extrémités d’un coupe-papier d’ivoire qu’elle-même, jadis, avait donné à son frère.

L’inspection achevée, elle écrivit un billet à Nekbludov, le priant de venir la voir le plus tôt possible. Après quoi, elle regagna sa voiture et se fit ramener chez elle.

Deux choses intéressaient particulièrement Nathalie Ivanovna au sujet de son frère. Elle voulait savoir ce que c’était au juste que ce mariage avec Katucha, dont tout le monde parlait jusque dans la petite ville où elle demeurait. Et elle voulait aussi avoir des renseignements exacts sur cet abandon de terres aux paysans, dont on parlait peut-être plus encore, et que, volontiers, on représentait comme ayant un caractère politique des plus dangereux.

Le mariage avec Katucha, par certains côtés, plaisait assez à Nathalie. Elle goûtait la résolution montrée par son frère en cette circonstance, le retrouvant là tout entier et s’y retrouvant elle-même, tels qu’ils avaient été pendant leur jeunesse. Mais, d’autre part, elle ne pouvait penser sans effroi que son frère allait épouser une créature aussi abominable ; et ce second sentiment avait même fini par prendre le pas, en elle, sur le premier, de sorte qu’elle était décidée à faire tout son possible pour détourner son frère de son projet de mariage, sans se dissimuler d’ailleurs que la chose serait des plus difficiles.

Quant à la seconde affaire, la remise des terres aux paysans, celle-là lui était au fond plus indifférente ; mais son mari, au contraire, s’en était fort ému, et avait exigé qu’elle insistât auprès de Nekhludov pour le faire revenir sur sa décision. Ignace Nicéphorovitch Ragojinski disait que cette décision de Nekhludov était le comble de l’illégalité, de la légèreté, et aussi de la vanité, car elle ne pouvait s’expliquer que par une véritable manie de se singulariser et d’attirer sur soi l’attention du monde.

— Quel sens y a-t-il à donner des terres aux paysans en les forçant à payer pour eux-mêmes ? — répétait-il. — Si Dimitri tenait absolument à se débarrasser de ses terres, il pouvait les vendre par l’entremise de la Banque des Paysans. Cela, du moins, aurait eu un sens ! Mais, au reste, l’ensemble de sa conduite dénote un état d’esprit anormal ! — ajoutait le gros finaud, se plaisant déjà à entrevoir la possibilité d’une interdiction, qui lui aurait livré la tutelle des biens de son beau-frère.


II


Ayant trouvé sur sa table le billet de sa sœur, Nekhludov s’empressa de se rendre chez elle. Elle était seule, dans une grande pièce servant de salon ; son mari faisait la sieste dans la chambre à coucher. Nathalie Ivanovna était vêtue d’une robe de soie noire serrée à la taille, avec un ruban rouge autour du col ; ses cheveux noirs, relevés, étaient coiffés à la dernière mode. On voyait qu’elle faisait tout au monde pour se rajeunir et pour plaire ainsi à son mari.

En apercevant son frère, elle courut à sa rencontre, d’un pas rapide qui faisait siffler sa jupe de soie. Le frère et la sœur s’embrassèrent, puis, en souriant, se regardèrent dans les yeux. Ce mystérieux échange de regards se fit entre eux, où les âmes se laissent voir dans toute leur vérité ; mais, dès l’instant suivant, à cet échange de regards succéda un échange de paroles, où déjà la vérité ne se retrouvait plus.

Nekhludov n’avait plus revu sa sœur depuis la mort de sa mère.

— Tu as engraissé et rajeuni ! — lui dit-il.

Les lèvres de Nathalie frémirent de plaisir.

— Et toi, tu as maigri !

— Ignace Nicéphorovitch n’est pas là ? — demanda Nekhludov.

— il se repose un peu. Il n’a pas dormi cette nuit… Tu sais que je suis allée chez toi ?

— Oui, j’ai trouvé ta lettre. J’ai été forcé de quitter notre maison. C’était trop grand, j’y étais trop seul, je m’ennuyais. Tous les meubles, tout ce qui est dans la maison, m’est désormais inutile : prends tout cela pour toi, tu en feras ce que tu voudras !

— Oui, Agrippine Petrovna m’en a déjà parlé. Je te remercie infiniment. Mais…

En cet instant, le valet de chambre de l’hôtel apporta le service à thé, sur un plateau d’argent. Nekhludov et sa sœur se turent jusqu’à ce qu’il fût reparti.

— Eh bien ! Dimitri, je sais tout ! — reprit Nathalie en levant brusquement les yeux sur son frère.

Nekhludov ne répondit pas.

— Mais est-ce que vraiment tu peux avoir l’espoir de ramener cette créature au bien, après la vie qu’elle a menée ? — lui demanda sa sœur.

Il ne disait toujours rien, songeant à la façon dont il pourrait lui expliquer sa conduite sans la mécontenter. Il se sentait l’âme plus remplie que jamais d’une joie tranquille, et d’un désir de vivre en paix avec tous les hommes.

— Je n’ai pas à la ramener au bien, mais à y revenir moi-même ! — dit-il enfin.

Nathalie Ivanovna poussa un soupir.

— Mais tu as pour cela d’autres moyens que de te marier !

— Sans doute, mais je crois que celui-là est le meilleur, sans compter qu’il m’ouvre l’accès d’un monde où je puis me rendre utile.

— Je suis sûre que ce mariage fera ton malheur ! — dit Nathalie.

— Je n’ai pas non plus à m’occuper de mon bonheur,

— Oui, je comprends ! Mais elle, si elle a du cœur, un tel mariage ne peut pas la rendre heureuse : elle ne peut pas le souhaiter.

— Aussi, ne le souhaite-t-elle pas !

— Mais enfin… la vie…

— Eh bien ?

— La vie exige autre chose.

— La vie n’exige rien, sinon que nous fassions notre devoir ! — répondit Nekhludov, en considérant le beau visage de sa sœur où les années commençaient à tracer des rides autour des yeux et de la bouche.

— Je ne te comprends pas ! — fit-elle.

« La pauvre chérie, comme elle a changé ! » songeait Nekhludov ; et mille souvenirs d’enfance lui revenaient à l’esprit, et un grand flot de tendresse lui inondait le cœur.

C’est à ce moment qu’il vit sortir de la pièce voisine, portant comme toujours la tête haute et la poitrine en avant, son beau-frère Ignace Nicéphorovitch. Le gros homme souriait complaisamment ; et Nekhludov voyait luire à la fois les verres de son lorgnon, son crâne chauve, et sa barbe noire. — Comme je suis heureux de vous voir ! — s’écria-t-il d’un ton affecté. Il avait d’abord essayé de tutoyer son beau-frère, mais, devant le peu de succès de sa tentative, s’était trouvé forcé de revenir au « vous ».

Les deux hommes se serrèrent la main, et Ignace Nicéphorovitch se laissa doucement tomber sur une chaise.

— Je n’interromps pas votre entretien ?

— Pas du tout ! — je ne cache à personne ce que je dis ni ce que je fais !

Dès que Nekhludov avait revu ce visage vulgaire, ces mains poilues, dès qu’il avait entendu ce ton de voix suffisant et protecteur, son sentiment d’universelle douceur s’en était allé d’un seul coup.

— Oui, nous parlons de son projet, — dit Nathalie. — Veux-tu du thé ?

— Je veux bien, avec plaisir ! Et de quel projet s’agit-il ?

— De mon projet d’aller en Sibérie, en compagnie d’une femme condamnée aux travaux forcés et devant laquelle je suis coupable ! — déclara Nekhludov.

— J’ai même entendu dire que, non content de l’accompagner, vous étiez encore décidé à faire davantage pour elle !

— Parfaitement ! À l’épouser, si seulement elle consent !

— En vérité ! Eh bien ! je vous serais fort obligé de m’expliquer un peu les motifs de votre conduite. J’avoue ne pas les comprendre.

— Les motifs, c’est que cette femme… c’est que son premier pas dans la voie du vice…

Nekhludov ne parvenait pas à trouver d’expression convenable ; et il n’en était que plus irrité.

— Le motif de ma conduite, — dit-il enfin, — c’est que je suis le coupable, et que c’est elle qui est condamnée !

— Oh ! si on l’a condamnée, allez, il y a toute probabilité qu’elle-même n’est pas non plus innocente !

— Pardon ! Elle l’est, et complètement !

Et Nekhludov, avec une agitation inutile, raconta toute l’histoire du procès de la Maslova.

— Oui, je vois ce que c’est ! Tout vient de la négligence du président et de l’irréflexion des jurés. Mais, pour ce genre de choses, il y a le Sénat.

— Le Sénat a rejeté le pourvoi.

— C’est, alors, que les motifs de cassation n’étaient pas suffisants ! — répondit Ignace Nicéphorovitch. — Le Sénat, évidemment, n’a pas à examiner les affaires au fond. Mais si vraiment il y a eu erreur judiciaire, on aurait dû présenter un recours en grâce.

— Nous l’avons présenté déjà, mais sans aucun espoir de succès. On fera une enquête au ministère, le ministère s’adressera au Sénat, le Sénat répondra par un refus. Et, suivant l’usage, l’innocent sera condamné !

— Permettez ! permettez ! — fit Ignace Nicéphorovitch avec un sourire condescendant. — En premier lieu, le ministère ne s’adressera nullement au Sénat. Il demandera le dossier de l’affaire, et, s’il constate une erreur, il donnera ses conclusions en conséquence. Et puis, en second lieu, ce n’est nullement l’usage que l’innocent soit condamné. Ce sont les coupables qui sont condamnés, — poursuivit le gros homme de son ton tranquille, avec son éternel sourire satisfait.

— Eh bien ! moi, je me suis convaincu du contraire ! — affirma Nekhludov, de plus en plus malveillant pour son beau-frère. Je me suis convaincu que près de la moitié des gens que condamnent les tribunaux sont innocents.

— Et dans quel sens entendez-vous cela ?

— Ils sont innocents dans le sens le plus ordinaire du mot, comme cette femme est innocente d’avoir empoisonné le marchand ; comme est innocent un homme que j’ai vu ces jours-ci, et qui est condamné pour un meurtre qu’il n’a pas commis ; comme sont innocents un fils et une mère accusés d’un incendie dont le seul auteur est l’incendié lui-même !

— Oui, sans doute, il y a toujours eu et il y aura toujours des erreurs judiciaires. La justice humaine ne saurait prétendre à être infaillible.

— Mais la grande majorité des condamnés sont innocents parce que, ayant été élevés dans de certains milieux, ils n’ont pas considéré comme criminels les actes qu’ils ont commis.

— Permettez ! Tout voleur sait que le vol n’est pas une bonne action, qu’il ne doit pas voler, que c’est chose immorale de voler ! — fit Ignace Nicéphorovitch, avec un sourire légèrement ironique qui acheva d’exaspérer Nekhludov.

— Pas du tout, il ne le sait pas ! On lui dit de ne pas voler ; mais il voit que son patron lui vole son travail, que les fonctionnaires lui volent son argent…

— Savez-vous que ce que vous dites est tout simplement de l’anarchisme ! — interrompit, de son ton le plus calme, Ignace Nicéphorovitch.

— Peu m’importe comment s’appelle ce que je dis, mais je dis ce qui est ! — poursuivit Nekhludov. — Cet homme sait que les fonctionnaires le volent ; il sait que nous, les propriétaires, nous le volons en exploitant pour notre profit ce qui devrait être la propriété commune. Et quand, ensuite, cet homme prend dans nos forêts quelques branches de bois mort pour allumer son feu, nous le mettons en prison et nous lui faisons croire qu’il est un voleur.

— Je ne vous comprends pas, ou plutôt, si je vous comprends, j’ai le regret de ne pouvoir pas être d’accord avec vous ! La terre doit forcément appartenir à un maître. Si vous la partagez aujourd’hui en parties égales, demain elle reviendra de nouveau aux plus laborieux et aux mieux doués…

— Mais aussi personne ne vous parle de partager la terre en parties égales ! La terre ne doit appartenir à personne, elle ne doit pas être un objet de vente et d’achat.

— Le droit de propriété est naturel à l’homme. Sans lui, personne n’aurait de goût à cultiver la terre. Supprimez le droit de propriété, et nous retournons aussitôt à l’état sauvage ! — dit avec autorité Ignace Nicéphorovitch.

— C’est absolument le contraire qui est vrai ! Alors seulement la terre cessera d’être inutile, comme elle l’est maintenant.

— Écoutez, Dimitri Ivanovitch, ce que vous dites est tout à fait insensé. Est-ce que c’est chose possible, à notre époque, de supprimer le droit de propriété ? Je sais que, depuis très longtemps, vous avez ce dada ! Mais, permettez-moi de vous le dire franchement…

Le visage d’Ignace Nicéphorovitch, soudain, avait pâli, et sa voix s’était mise à trembler. Évidemment cette question, au contraire des précédentes, le touchait de près.

— Je vous conseillerais, en toute sincérité, de réfléchir encore un peu à cette affaire avant de mettre en pratique vos idées là-dessus !

— Vous voulez parler de mon affaire personnelle ?

— Oui, j’estime que nous tous, qui occupons une certaine situation, nous devons admettre la responsabilité qui résulte pour nous de cette situation. Nous devons maintenir les conditions de vie où nous sommes nés, que nous avons reçues de nos parents, et que nous avons le devoir de transmettre à nos descendants…

— Je considère comme étant de mon obligation…

— Permettez ! — fit Ignace Nicéphorovitch sans se laisser interrompre. Ni mon intérêt ni celui de mes enfants n’entrent pour rien dans ce que je vous dis. Le sort de mes enfants est assuré, et, quant à moi, j’espère bien pouvoir gagner ma vie tant que je vivrai. C’est donc sans aucune arrière-pensée égoïste, et d’une façon toute théorique, par pure conviction, que je vous engage à réfléchir encore, à lire, par exemple…

— De grâce, laissez-moi donc m’occuper moi-même de mes affaires, et ne vous mêlez pas non plus de m’indiquer ce que je dois lire ! — s’écria Nekhludov, pâlissant à son tour. Il sentit que ses mains devenaient froides, qu’il n’était plus du tout maître de lui. Il se tut, et se mit à boire sa tasse de thé.


— Mais où sont tes enfants ? — demanda Nekhludov à sa sœur, après s’être un peu calmé.

Nathalie répondit que les enfants étaient restés avec leur grand’mère ; et, ravie de voir que la querelle de Nekhludov avec son mari avait tourné court, elle se mit à raconter comment ses enfants jouaient au voyage, avec leurs poupées, tout à fait de la même façon que Nekhludov, dans son enfance, avait joué avec son nègre et cette grande poupée qu’il appelait la « Française »

— Tu te souviens encore de cela ? — dit Nekhludov avec un sourire.

— Oui, et figure-toi qu’ils jouent tout à fait de la même façon !

L’impression pénible s’était effacée. Nathalie, rassurée, mais ne voulant pas parler, devant son mari, de choses qu’elle et son frère étaient seuls à comprendre, transporta la conversation sur le grand événement de Pétersbourg, le duel où avait été tué le jeune Kamensky.

Ignace Nicéphorovitch désapprouva très vivement le préjugé qui empêchait de traiter le duel comme un meurtre ordinaire. Cette désapprobation suffit, de nouveau, pour indigner Nekhludov, et la querelle recommença sur cet autre terrain.

Ignace Nicéphorovitch sentait que Nekhludov le méprisait ; et il avait à cœur de lui prouver l’injustice de ce mépris. Nekhludov, de son côté, était exaspéré de ce que son beau-frère se mêlât de ses affaires, tout en reconnaissant, du reste, au fond de son cœur, qu’il en avait le droit, en sa qualité de proche parent. Mais surtout il était agacé de l’assurance et de la suffisance avec lesquelles son beau-frère admettait comme raisonnables des principes qui lui paraissaient maintenant, à lui Nekhludov, le dernier mot de l’absurdité.

— Alors, qu’auriez-vous voulu que l’on fît ? — demanda-t-il.

— Mais que l’on condamnât le meurtrier de Kamensky aux travaux forcés, comme un assassin ordinaire !

— Et quel avantage y auriez-vous trouvé ?

— Cela aurait été juste !

— Comme si l’organisation judiciaire d’à présent avait rien à voir avec la justice ! — fit Nekhludov.

— Et quel autre objet croyez-vous qu’elle ait ?

— Elle a pour unique objet de maintenir un ordre de choses favorable à une certaine classe sociale.

— Voilà qui est nouveau pour moi ! — répondit en souriant Ignace Nicéphorovitch. — Ce n’est point là le rôle qu’on attribue d’ordinaire à la justice !

— En théorie, non ; mais en pratique cela est ainsi, j’ai pu m’en convaincre par moi-même. Nos tribunaux ne servent qu’à maintenir la société dans son état présent ; et de la vient qu’ils persécutent et punissent également ceux qui sont au-dessous du niveau commun et ceux aussi qui sont au-dessus, et qui essaient d’élever la société à leur niveau.

— Je ne puis vous laisser dire que les magistrats condamnent des hommes supérieurs au niveau commun ! Les hommes que nous condamnons sont, pour la plupart, le rebut de la société !

— Et moi, je connais des forçats qui sont incomparablement supérieurs à leurs juges !

Mais Ignace Nicéphorovitch, en homme qui n’avait pas l’habitude de se laisser couper la parole, continuait de parler, sans écouter Nekhludov, à la grande indignation de celui-ci.

— Et puis je ne peux pas non plus vous laisser dire, — poursuivait-il, — que les tribunaux aient pour objet de maintenir l’état de choses présent. Les tribunaux ont un double objet : d’abord de corriger…

— Jolie, la correction qui résulte du régime des prisons ! — s’écria Nekhludov.

— En second lieu, de mettre hors d’état de nuire ces êtres dépravés et abrutis qui sont une menace pour la vie sociale.

— Et je vous dis, moi, que les tribunaux ne remplissent ni l’un ni l’autre de ces deux objets ! De punitions raisonnables, il n’y en a que deux, les deux seules qu’on employait autrefois : le fouet et la mort !

— En vérité, voilà ce que je ne me serais pas attendu à vous entendre dire !

— Mais parfaitement ! De faire souffrir un homme pour l’empêcher de recommencer une action qui lui a valu de souffrir, cela est raisonnable ; et de couper la tête à un homme qui est dangereux pour les autres hommes, cela aussi a un sens. Mais quel sens y a-t-il à s’emparer d’un homme déjà dépravé par la paresse et le mauvais exemple, pour l’enfermer dans une prison où la paresse devient pour lui une obligation, et où les mauvais exemples l’entourent de toutes parts ? Ou bien quel sens y a-t-il à le transporter aux frais de l’État — on m’a dit que cela ne coûtait pas moins de cinq cents roubles par homme, — du gouvernement de Toula dans celui d’Irkoutsk, ou de celui de Koursk…

— N’empêche que les hommes redoutent ces voyages aux frais de l’État, et que sans ces voyages et sans les prisons nous ne serions pas tranquillement assis ici, comme nous le faisons aujourd’hui !

— N’empêche que, avec vos prisons, vous ne sauriez prétendre à protéger la société ; car ces hommes que vous mettez en prison en sortent, tôt ou tard ; et le régime auquel vous les soumettez n’a pour effet que de les rendre plus dangereux.

— Vous voulez dire que notre système pénitentiaire a besoin d’être perfectionné ?

— Mais pas du tout ! ce serait peine inutile. À vouloir perfectionner les prisons, on perdrait encore plus d’argent qu’on en perd aujourd’hui à répandre l’instruction publique, et ce serait encore les pauvres gens qui seraient forcés de payer.

— Mais alors que voulez-vous qu’on fasse ? Qu’on tue tout le monde ? Ou bien que, comme l’a proposé récemment un homme d’état éminent, on crève les yeux auxcriminels ? — demanda Ignace Nicéphorovitch avec un sourire contraint.

— Ce serait cruel, mais au moins cela aurait un sens ! Tandis que ce que l’on fait à présent est cruel et n’a aucun sens.

— Mais c’est que je fais partie moi-même de ces tribunaux dont vous parlez ainsi ! — dit en pâlissant Ignace Nicéphorovitch.

— Cela, c’est affaire à vous ! Je me borne à signaler ce que je ne comprends pas.

— Il y a bien des choses que vous ne comprenez pas ! — fit Ignace Nicéphorovitch d’une voix tremblante.

— J’ai vu, à la cour d’assises, comment un substituts’est évertué à faire condamner un malheureux garçon qui, chez tout homme un peu honnête, n’aurait provoqué que de la pitié.

— Je ne ferais pas le métier que je fais, si je n’étais pas convaincu de sa légitimité ! — répondit Ignace Nicéphorovitch, et il se leva.

Nekhludov crut voir que quelque chose brillait sous le lorgnon de son beau-frère. « Mon Dieu, j’espère que ce ne sont pas des larmes ! » songea-t-il. Or, effectivement, c’étaient des larmes, des larmes de dépit et d’humiliation. S’approchant de la fenêtre, Ignace Nicéphorovitch tira son mouchoir, essuya son lorgnon, et, du même coup, s’essuya les yeux. Puis il s’assit sur le divan, alluma un cigare, et ne dit plus rien.

Nekhludov se sentit tout triste et tout honteux à la pensée d’avoir, à ce point, blessé son beau-frère et sa sœur ; et d’autant plus, que, partant le lendemain, il savait qu’il n’aurait plus l’occasion de les revoir. Il prit congé d’eux après quelques paroles banales et rentra chez lui.

« Ce que je lui ai dit est peut-être vrai, — se dit-il ; — mais en tout cas je n’aurais pas dû lui parler ainsi. Décidément, le changement qui s’est fait en moi n’est pas encore bien profond pour que j’aie pu m’irriter si fort, et humilier à ce point Ignace Nicéphorovitch, et faire tant de peine à ma pauvre Natacha ! »