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Résurrection. 2e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 363-380).


CHAPITRE V


I


En sortant du Sénat, Nekhludov et l’avocat marchèrent ensemble le long du trottoir. L’avocat raconta à Nekhludov l’aventure de ce haut fonctionnaire dont avaient parlé entre eux les sénateurs ; il lui dit comment, au lieu d’être envoyé au bagne, comme il aurait dû l’être suivant le code, ce haut fonctionnaire allait être mis à la tête d’un gouvernement. Puis, en passant devant une place, il expliqua à Nekhludov qu’une souscription avait été organisée pour élever, sur cette place, un certain monument, mais que le monument n’était toujours pas là, et que les éminents personnages qui présidaient à la souscription avaient mis dans leurs poches tout l’argent recueilli. Il ajouta, à propos de l’un de ces personnages, que sa maîtresse avait perdu des millions aux courses. Tel autre, toujours suivant l’avocat, aurait vendu sa femme pour une forte somme ; et innombrables auraient été les escroqueries commises par telles et telles personnes, qui, bien loin d’être en prison, continuaient à occuper des situations très en vue. Ces récits, — dont la source était évidemment inépuisable, — semblaient procurer à l’avocat une satisfaction personnelle : ils lui permettaient, en effet, de croire lui-même et de faire croire que les moyens employés par lui pour gagner de l’argent étaient pleinement légitimes et innocents, en comparaison des moyens employés par les plus hauts représentants de l’aristocratie et des pouvoirs publics. Aussi sa surprise fut-elle extrême quand il vit que Nekhludov, sans écouter la fin d’une de ses anecdotes, prit congé de lui et sauta dans un fiacre pour retourner chez sa tante.

Mais c’est que Nekhludov était plein de tristesse. Sa tristesse venait, avant tout, de ce que la décision du Sénat eût confirmé la peine monstrueuse infligée à la Maslova. Tristement aussi il songeait que cette décision du Sénat allait rendre plus dure, pour lui, la réalisation de son projet d’unir sa destinée à celle de la Maslova. Et toutes ces histoires que l’avocat lui débitait si complaisamment achevaient encore de le désoler, en lui montrant partout le triomphe du mal, sans compter que, malgré lui, il revoyait toujours le froid et malveillant regard de ce Sélénine, jadis si franc, si affectueux, et si bon.

Quand il arriva chez sa tante, le portier lui remit avec une nuance de dédain une lettre qu’une « femme », — comme disait le portier, — était venue apporter pour lui. Cette lettre était de la mère de la Choustova. Cette personne remerciait en termes émus le « bienfaiteur », le « sauveur » de sa fille, et elle le suppliait de ne pas quitter Pétersbourg sans venir la voir. C’était, ajoutait-elle, dans l’intérêt de Vera Bogodouchovska.

Après toutes les déceptions éprouvées durant son séjour à Pétersbourg, Nekhludov se sentait profondément découragé. Les projets qu’il avait formés quelques jours auparavant lui paraissaient à présent aussi irréalisables que ces rêves de jeunesse où, jadis, il s’était plu à s’abandonner. En rentrant dans sa chambre, il tira des papiers de son portefeuille ; et il était en train de dresser une liste de ce qui lui restait à faire avant de repartir, lorsqu’un valet de chambre vint lui dire que la comtesse le priait de descendre au salon pour prendre le thé.

Nekhludov replaça ses papiers dans son portefeuille et descendit au salon. Par la fenêtre de l’escalier, sur son chemin, il aperçut le landau de Mariette, arrêté devant la maison : et soudain il eut l’impression que son cœur s’égayait. Un désir le prit d’être jeune, et de sourire.

Mariette, coiffée cette fois d’un chapeau clair, et vêtue d’une robe claire, était assise sur une chaise près du fauteuil de la comtesse, une tasse de thé en main, et parlait à demi-voix, tout illuminée de l’éclat de ses beaux yeux rieurs. Au moment où Nekhludov entra dans le salon, elle venait de dire quelque chose de si comique, et d’un comique si inconvenant, — Nekhludov le reconnut à la nature de son rire, — que l’excellente comtesse Catherine Ivanovna avait été prise d’une joie folle, qui secouait son gros corps des pieds à la tête, tandis que Mariette, avec une délicieuse expression de malice, la considérait, penchant un peu sur le côté son charmant visage énergique et léger.

— Tu me feras mourir de rire ! — s’écriait la vieille comtesse entre deux éclats.

Nekhludov, après les avoir saluées, s’assit près d’elles. Et aussitôt Mariette, ayant remarqué l’expression sérieuse de ses traits, et désirant lui plaire, — ce qu’elle désirait, sans trop savoir pourquoi, depuis le premier moment où elle l’avait revu, — changea tout à fait non seulement son expression extérieure, mais aussi toute sa disposition intérieure. Elle devint aussitôt sérieuse, mélancolique, mécontente de sa vie, pleine d’aspirations vagues, et tout cela très sincèrement, sans la moindre hypocrisie comme sans le moindre effort. D’instinct, pour plaire à Nekhludov, elle se mit dans une disposition intérieure pareille à celle où, d’instinct, elle sentait que Nekhludov se trouvait à ce moment.

Elle l’interrogea sur le succès de ses démarches. Il lui dit comment ses efforts avaient échoué au Sénat, et mentionna, à ce propos, sa rencontre avec Sélénine.

— Ah ! quelle âme pure ! Voilà vraiment un chevalier sans peur et sans reproche ! Quelle âme pure ! — s’écrièrent les deux dames, se plaisant à employer une épithète que tout Pétersbourg, évidemment, avait admise pour désigner le jeune substitut.

— Il est marié : comment est sa femme ? — demanda Nekhludov.

— Sa femme ? Oh ! c’est… mais ne jugeons personne. Le malheur est qu’elle ne comprend pas son mari. Et ainsi, lui aussi a été pour le rejet du pourvoi ? — poursuivit Mariette avec une sincère compassion. — Mais c’est affreux ! Comme je plains cette malheureuse !

Et, du fond de son cœur, elle poussa un soupir.

Nekhludov, ému de son chagrin, se hâta de changer de conversation. Il parla à Mariette de la Choustova qui, par son entremise, venait enfin de sortir de la forteresse. Après l’avoir remerciée de cette entremise, il s’apprêtait à dire combien c’était chose horrible de penser que cette pauvre fille et toute sa famille eussent souffert si longtemps, et cela simplement parce que personne n’avait élevé la voix pour eux : mais Mariette ne le laissa point poursuivre, et elle-même, dans des termes semblables à ceux dont il allait se servir, elle exprima toute son indignation.

La comtesse Catherine Ivanovna vit tout de suite que Mariette coquetait avec son neveu, ce qui, du reste, l’amusa fort.

— Sais-tu quoi ? — demanda-t-elle à Nekhludov. — Viens avec nous demain soir, chez Aline ! Kieswetter y sera. Et toi, ne manque pas de venir aussi ! — ajouta-t-elle en se tournant vers Mariette.

— Figure-toi que Kieswetter t’a remarqué ! — poursuivit-elle en s’adressant de nouveau à Nekhludov. — Il m’a dit que toutes les idées que tu m’avais exposées, et dont je lui faisais part, étaient à ses yeux un excellent signe, et que certainement tu ne tarderais pas à venir au Christ. Je compte sur toi pour demain soir ! Mariette, dis-lui, toi aussi, que tu viendras et que tu comptes sur lui !

— C’est que d’abord, chère comtesse, je n’ai aucun droit de donner des conseils à Dimitri Ivanovitch, — répondit Mariette, en lançant à Nekhludov un regard qui signifiait qu’elle était pleinement d’accord avec lui sur la manie évangélique de la bonne vieille dame. — Et puis aussi c’est que, vous savez, je n’aime pas beaucoup…

— Oui, je sais que tu es toujours différente des autres, et que tu as une façon à toi de penser sur tout.

— Comment, une façon à moi ? Mais j’ai la foi la plus simple et la plus banale, la foi de la paysanne la plus ignorante ! — fit-elle, en souriant. — Mais surtout, c’est que, demain, je suis forcée d’aller au Théâtre-Français !

— Ah ! — Et toi, à propos, la connais-tu, cette fameuse… comment donc ? — demanda la comtesse à Nekhludov.

Mariette lui souffla le nom d’une célèbre actrice française.

— Il faut absolument que tu ailles la voir. Elle est étonnante !

— Qui dois-je aller voir d’abord, à votre avis : l’actrice, ou le prophète ? — demanda Nekhludov avec un sourire.

— Tu es méchant d’interpréter si mal mes paroles !

— Je crois que mieux vaut aller voir d’abord le prophète, et ensuite l’actrice ; sans quoi on risquerait de perdre toute confiance dans les prophéties ! — reprit Nekhludov.

— Riez, moquez-vous ! vous ne me ferez pas changer de sentiment. Autre chose est Kiesewetter, autre chose le théâtre. Point n’est besoin, pour faire son salut, d’avoir la mine lugubre et de pleurer tout le temps. Avoir la foi, cela suffit ; et l’on n’en est que plus à l’aise pour jouir de la vie.

— Mais, ma tante, savez-vous que vous prophétisez mieux que le meilleur prophète ?

— Et vous, — demanda Mariette, — savez-vous ce que vous devriez faire ? Vous devriez venir demain soir me voir dans ma loge !

— Je crains bien de n’avoir pas le temps…

La conversation fut interrompue par l’entrée du valet de chambre, annonçant à la comtesse la visite du secrétaire d’une œuvre de bienfaisance dont elle était présidente.

— Oh ! c’est le plus ennuyeux des hommes ! Je vais aller le recevoir un instant dans le petit salon, et je reviendrai aussitôt bavarder encore avec vous. Et toi, Mariette, en attendant, bourre-le de thé ! — Sur quoi, de son pas viril, la comtesse sortit du salon.

Mariette ôta un de ses gants, mettant à nu une petite main assez plate, mais toute chargée de bagues.

— Puis-je vous servir ? — demanda-t-elle à Nekhludov en mettant la main sur la théière d’argent.

Son visage avait pris une expression encore plus grave et plus triste.

— Je vais vous faire un aveu ! — dit-elle. — Rien au monde ne m’est plus pénible que de penser que des personnes à l’estime desquelles je tiens me confondent avec la position où je suis forcée de vivre.

Peu s’en fallut qu’elle ne pleurât, en prononçant ces mots. Et bien que ces mots, à les considérer de près, n’eussent qu’une signification assez vague, ils parurent à Nekhludov pleins de profondeur, de franchise, et de bonté, — tant avait d’empire sur lui le regard qui accompagnait les paroles de la fraîche, jolie, et élégante jeune femme !

Nekhludov, sans lui répondre, la regardait, ne pouvant détacher ses yeux de son visage.

— Vous croyez peut-être que je ne vous comprends pas, et ce qui se passe en vous ? Car, naturellement, je sais ce qui vous est arrivé. Tout le monde le sait ici. Mais personne ne vous comprend, et moi je vous comprends, et je vous approuve, et je vous admire !

— En vérité, il n’y a pas lieu de m’admirer : je n’ai encore rien fait !

— N’importe ! Je comprends vos sentiments et ceux de cette personne… C’est bien, c’est bien, je ne vous en parlerai plus ! — interrompit-elle, croyant apercevoir un léger mécontentement dans les traits de Nekhludov. — Et ce que je comprends aussi, — reprit-elle, avec la seule pensée de se conquérir le cœur du jeune homme, — c’est que, ayant vu toute l’horreur et toutes les souffrances de la vie des prisons, vous ayez eu le désir de venir en aide à ces malheureux, victimes de l’égoïsme et de l’indifférence des hommes… Je comprends que vous ayez projeté de donner votre vie pour ces malheureux. Moi-même, j’aurais volontiers donné la mienne. Mais à chacun sa destinée !

— N’êtes-vous donc pas satisfaite de votre destinée ?

— Moi ? — s’écria-t-elle, comme stupéfaite de ce qu’on pût lui faire une telle question. — Oui, j’ai le devoir d’en être satisfaite, et je le suis. Mais il y a toujours en moi un ver rongeur, et je suis forcée de faire un effort pour le recouvrir de terre.

— Il ne faut pas le recouvrir ! Il faut croire à cette voix qui parle en vous ! — dit Nekhludov, complètement subjugué.

Bien souvent, dans la suite, Nekhludov se rappela avec honte tout cet entretien ; bien souvent il souffrit en revoyant l’air de respectueuse attention avec lequel Mariette l’avait écouté, quand il lui avait ensuite raconté ses visites dans la prison et ses impressions au contact des paysans.

Lorsque la comtesse revint au salon, Mariette et Nekhludov causaient comme des amis intimes, seuls à se comprendre l’un l’autre parmi une foule étrangère ou hostile.

Ils s’entretenaient de l’injustice des puissants, des souffrances des faibles, de la misère du peuple ; mais, en réalité, leurs yeux, sous le murmure des paroles, ne cessaient de s’entretenir d’un tout autre sujet. « Pourras-tu m’aimer ? » demandaient les yeux de Mariette. « Je le pourrai ! » répondaient les yeux du jeune homme. Et, tout au long des nobles pensées qu’exprimaient leurs lèvres, le désir physique les attirait l’un vers l’autre.

Mariette, avant de partir, dit encore à Nekhludov combien elle aurait toujours de plaisir à le servir dans ses projets : elle lui demanda de venir, sans faute, la voir dans sa loge au théâtre, le lendemain soir, lui assurant qu’elle aurait à lui parler « d’une affaire des plus importantes ».

— Qui sait, ensuite, quand nous nous reverrons ! — dit-elle en soupirant, et en baissant les yeux sur sa main couverte de bagues. — C’est entendu, n’est-ce pas, vous viendrez ?

Nekhludov promit qu’il viendrait.

Cette nuit-là, Nekhludov resta très longtemps sur son lit sans pouvoir s’endormir. Toutes les fois qu’il se rappelait la Maslova, et le rejet de son pourvoi, et son projet de la suivre partout, et la façon dont il avait renoncé à ses terres, il voyait se dresser devant lui, comme une réponse à ces pensées, la fine et délicieuse figure de Mariette. Il l’entendait lui dire en soupirant : « Dieu sait quand nous nous reverrons ! » Et il revoyait son sourire, il le revoyait si nettement, si vivement que lui-même, dans la nuit, se surprenait à sourire. Et il se demandait, malgré lui, s’il avait eu raison de s’engager à partir pour la Sibérie, s’il avait eu raison de se priver de toute sa fortune.

Il se le demandait ; et les réponses qui lui venaient à l’esprit, dans cette claire nuit de Pétersbourg, étaient étrangement vagues et confuses. Tout s’embrouillait dans sa tête. Il évoquait ses anciens sentiments, ressuscitait devant lui ses anciennes pensées : mais ces sentiments, ces pensées, avaient perdu sur lui leur ancien pouvoir.

— « Je me suis encore forgé là des rêves avec lesquels je ne pourrai pas vivre ! » — songeait-il. Et, se sentant pressé de questions auxquelles il n’était pas en état de répondre, il éprouvait une impression de tristesse et de découragement telle que depuis longtemps il n’en avait pas éprouvé. Et quand, à l’aube, il put enfin s’endormir, ce fut de ce lourd et lugubre sommeil dont, jadis, il s’endormait après des nuits passées à jouer aux cartes.


II


Le premier sentiment de Nekhludov, quand il se réveilla le lendemain matin, fut une vague impression d’avoir, la veille, commis quelque vilaine action.

Il rassembla ses souvenirs : non, de vilaine action il n’en avait point commis, mais il avait eu de vilaines pensées, ce qui, à ses yeux, était pire encore. Et Nekhludov se demanda avec effroi comment il avait pu, même pour quelques instants, prêter l’oreille à de telles pensées. Si nouveau, si pénible que lui fût ce qu’il avait résolu de faire, il savait que la vie qui en résulterait était désormais la seule possible pour lui ; et si facile que lui fût de revenir à son ancienne vie, il savait que ce serait, pour lui, cesser de vivre. Ses hésitations de la veille ne lui firent plus l’effet que de ces derniers mouvements de paresse de l’homme qui, s’éveillant, s’étire encore dans son lit et se renfonce sous les couvertures, tout en sachant que le moment est venu où il doit se lever pour une affaire très importante et très bonne.

Il se leva en hâte, et se rendit dans le faubourg qu’habitait la mère de la Choustova.

Le logement des Choustov était au second étage. Suivant les indications du concierge, Nekhludov traversa de sombres couloirs, grimpa un escalier sombre et fatigant, et pénétra dans une cuisine trop chauffée, que remplissait une insupportable odeur de mauvaise graisse. Une vieille femme, les manches retroussées, en tablier et avec des lunettes sur le nez, se tenait debout près du fourneau et mêlait quelque chose dans une casserole.

— Que désirez-vous ? — demanda-t-elle d’une voix méfiante, en regardant par-dessus ses lunettes.

Mais Nekhludov n’avait pas fini de se nommer que déjà le visage de la vieille femme avait pris une expression de plaisir un peu intimidé.

— Ah ! prince ! — s’écria-t-elle, tandis qu’elle essuyait ses mains sur son tablier, — quelle honte de vous avoir fait monter ce sombre escalier ! Vous, notre bienfaiteur ! Je suis sa mère ! Vous êtes notre sauveur ! — poursuivit-elle, s’efforçant d’approcher de ses lèvres la main de Nekhludov, qu’elle avait saisie dans les siennes. — Je me suis permis d’aller chez vous hier. C’est ma sœur qui a insisté pour que je le fasse. Ma fille est ici ! Par ici, daignez prendre la peine de me suivre !

Elle conduisit Nekhludov, par une porte étroite, dans un petit corridor mal éclairé, et sans cesse elle essayait de rajuster ses cheveux dénoués, ou de réparer le désordre de sa mise.

— Ma sœur, la Kornilova…, — disait-elle, — sans doute vous aurez entendu parler d’elle. Elle a été impliquée dans une affaire… Une personne très intelligente.

Ouvrant une porte qui donnait sur le corridor, la mère de la Choustova fit entrer Nekhludov dans une petite chambre où, devant une table, était assise sur un divan une jeune fille courte et trapue, vêtue d’une veste d’indienne rayée, avec des cheveux blonds légèrement bouclés qui entouraient un visage rond, d’une pâleur extrême. En face d’elle était assis un jeune homme à la moustache naissante, vêtu d’une blouse russe aux rebords brodés. Le jeune homme, plié en deux sur sa chaise, parlait avec tant d’animation que ni lui ni la jeune fille ne s’aperçurent d’abord de l’arrivée de Nekhludov.

— Lydie ! C’est le prince Nekhludov, qui a daigné…

La pâle jeune fille eut un tressaillement nerveux. Rejetant derrière son oreille, d’un geste machinal, une boucle de ses cheveux blonds, craintivement elle fixa ses yeux gris sur le nouveau venu.

— Enfin vous voici libre ! — dit Nekhludov, en lui souriant et en lui tendant la main.

— Oui, enfin ! — répondit la jeune fille. Et, découvrant toute une rangée de dents blanches, sa bouche s’ouvrit en un bon sourire d’enfant. — C’est ma tante qui a désiré vous voir. Petite tante ! — s’écria-t-elle en se tournant vers une porte.

— Vera Efremovna a été bien tourmentée de votre arrestation ! — dit Nekhludov.

— Ici, asseyez-vous plutôt ici ! — interrompit Lydie, en désignant du doigt la chaise de paille d’où venait de se lever le jeune homme. Mon frère ! — ajouta-t-elle, en réponse au regard jeté par Nekhludov sur son compagnon.

Celui-ci serra la main du nouveau venu avec le même bon sourire qui avait éclairé le visage de sa sœur ; puis il s’assit près de la fenêtre, où vint le rejoindre un collégien de quinze ou seize ans.

— Vera Efremovna est très amie avec ma tante ; mais moi, je ne la connais presque pas ! — dit la jeune fille.

En cet instant sortit de la chambre voisine une femme d’une quarantaine d’années, au visage agréable et intelligent.

— Comme vous êtes bon d’être venu ! — s’écria-t-elle en s’asseyant sur le divan près de sa nièce. — Eh ! bien, et Verotchka ? Vous l’avez vue ? Comment supporte-t-elle sa situation ?

— Elle ne se plaint pas, — répondit Nekhludov.

— Ah ! je la reconnais bien là ! Quelle grande âme ! Tout pour les autres, rien pour elle !

— Le fait est qu’elle ne m’a rien demandé pour elle : elle ne s’est occupée que de votre nièce. Elle s’affligeait surtout, m’a-t-elle dit, de l’injustice monstrueuse de cette arrestation.

— Une injustice monstrueuse, en effet ! La malheureuse a souffert pour moi.

— Mais pas du tout, petite tante ! — s’écria Lydie. J’aurais pris ces papiers sans vous !

— Permets-moi de savoir mieux que toi ce qui en est ! — poursuivit la tante. — Voyez-vous, — dit-elle à Nekhludov, — tout cela est venu de ce qu’une certaine personne m’a priée de prendre en dépôt ses papiers, et de ce que moi, n’ayant pas de logement à moi, je les ai laissés à ma nièce. Et voilà que, cette même nuit, la police est venue ici, a pris les papiers, l’a prise aussi ; et on l’a gardée jusqu’à maintenant, parce qu’elle ne voulait pas dire de qui elle tenait ces papiers.

— Et je ne l’ai pas dit ! — déclara vivement Lydie, portant la main sur une boucle de ses cheveux, qui, pourtant, ne s’était pas dérangée.

— Mais je ne dis pas que tu l’aies dit ! — fit la tante.

— Si on a pris Mitine, ce n’est pas à cause de moi ! — reprit Lydie en rougissant et en promenant autour d’elle un regard inquiet.

— Mais tu n’as pas besoin de nous dire cela, Lydotchka ! — dit la mère.

— Et pourquoi ? Je veux en parler, au contraire ! — déclara Lydie. Elle ne souriait plus. Elle était toute rouge et enroulait ses cheveux autour de son doigt, tout en continuant à lancer de divers côtés des coups d’œil inquiets.

— Je ne l’ai pas dit ! — reprit-elle, — je me suis bornée à me taire. Quand ils m’ont interrogée sur ma tante et sur Mitine, je n’ai rien répondu, et j’ai déclaré que je ne répondrais rien. Alors ce… Kirilov…

— Kirilov, c’est un gendarme, — fit la tante, s’adressant à Nekhludov.

— Alors ce Kirilov, — reprit Lydie en s’agitant et en soupirant, — se mit à me raisonner. « Tout le monde est sûr que vous parlerez ! » me dit-il. « Et cela ne pourra nuire à personne, au contraire. Si vous parlez, vous délivrerez des innocents qui, sans cela, risquent de souffrir injustement. » Mais moi, tout de même, je n’ai rien dit. Alors il m’a dit : « Eh bien ! soit, ne dites rien, mais au moins ne niez pas ce que je dirai ! » Et il s’est mis à citer des noms, et il a cité le nom de Mitine. Et figurez-vous que, le lendemain, j’apprends que Mitine est pris ! « Voilà, — me dis-je, — c’est moi qui l’ai livré ! » Et cette pensée m’a tellement torturée, tellement torturée, que j’ai bien cru que je deviendrais folle.

— Mais c’est prouvé, que tu n’es pour rien dans son arrestation ! — dit la tante.

— Oui, mais moi je ne le savais pas. Et toujours je pensais : je l’ai livré ! J’allais de long en large, dans la cellule, et je pensais : je l’ai livré ! je l’ai livré ! Je me couchais, je me couvrais la tête, et une voix me criait à l’oreille : tu l’as livré ! tu as livré Mitine ! Et j’avais beau savoir que c’était de l’imagination, impossible de ne pas écouter. C’était affreux ! — s’écria Lydie, de plus en plus animée, tout en continuant à enrouler autour de son doigt et puis à dérouler une boucle de ses cheveux blonds.

— Lydotchka, calme-toi ! — répétait la mère, en lui touchant le bras.

Mais Lydotchka ne parvenait pas à se calmer.

— Et ce qu’il y a de plus affreux… — commença-t-elle.

Elle poussa un soupir, se leva du divan sans achever sa phrase, et s’enfuit hors de la chambre. Sa mère la suivit.

— Pour les jeunes gens, cet emprisonnement cellulaire est une chose terrible, — dit la tante, en allumant une cigarette.

— Pour tout le monde, j’imagine ? — répondit Nekhludov.

— Non, pas pour tout le monde ! Pour les véritables révolutionnaires, plusieurs me l’ont dit, c’est au contraire un repos, une sécurité. Les malheureux vivent dans l’angoisse, dans la privation, dans la crainte, craignant à la fois et pour eux, et pour les autres, et pour l’œuvre. Et puis, un beau jour, on les prend, et tout est fini, toute responsabilité cesse, ils n’ont plus qu’a rester étendus et à se reposer. J’en connais qui, en se voyant pris, ont éprouvé une joie réelle. Mais pour les jeunes, comme Lydotchka, surtout pour les innocents, le premier choc est terrible. La suite, en comparaison, n’est rien. La privation de la liberté, les mauvais traitements, le manque d’air et de nourriture, tout cela n’aurait aucune importance et se supporterait facilement s’il n’y avait pas ce choc moral qu’on ressent quand on se trouve emprisonné pour la première fois.

La mère de Lydie, revenant près de Nekhludov, lui annonça que sa fille était souffrante et avait dû se mettre au lit.

— Sans motif aucun, ils ont perdu cette jeune vie ! — dit la tante. — Et je souffre plus encore à la pensée que, malgré moi, j’ai été la cause de cet affreux malheur.

— Mais non, rien n’est perdu ! l’air de la campagne la remettra.

— Sans vous, en tout cas, elle aurait certainement péri ! — reprit la tante en se tournant vers Nekhludov, — Mais, au fait, j’oublie de vous dire une des raisons pour lesquelles je désirais vous voir. C’était pour vous prier de remettre cette lettre à Vera Efremovna ! L’enveloppe n’est pas fermée, vous pourrez lire la lettre, et la déchirer si vos opinions ne vous permettent pas d’en approuver le contenu. Mais je n’y ai rien écrit de compromettant.

Nekhludov prit la lettre, et, ayant dit adieu aux deux dames, il sortit. Dans la rue, avant de serrer la lettre dans son portefeuille, il cacheta l’enveloppe, bien résolu à faire la commission dont l’avait chargé la tante de Lydie Choustova.


III


Nekhludov aurait bien volontiers quitté Pétersbourg ce soir-là : mais il avait promis à Mariette d’aller la voir au théâtre ; et, bien qu’il se rendît compte que son devoir était de ne pas y aller, il résolut d’y aller, se mentant à soi-même, c’est-à-dire se disant que son devoir était de tenir la promesse donnée. Et il se disait encore que, une dernière fois, il aurait là l’occasion de revoir ce monde qui, naguère, avait été le sien et qui désormais lui serait étranger. « Je veux affronter une dernière fois ses séductions, le regarder en face une dernière fois ! » songeait-il, tout en sentant que cette pensée n’était pas chez lui tout à fait sincère.

Se levant de table aussitôt le dîner fini, il mit son habit et se rendit au théâtre, où il arriva longtemps après le lever du rideau. On jouait l’éternelle Dame aux Camélias, où la fameuse actrice française venait montrer au public, une fois de plus, la façon dont doivent mourir les femmes poitrinaires.

Les contrôleurs, à la porte du théâtre, accueillirent Nekhludov avec des égards tout particuliers quand ils surent par quelle haute personnalité il avait été invité, et ils s’empressèrent de le faire conduire à la loge de Mariette. Le valet de chambre de celle-ci, debout devant la loge en livrée de gala, salua Nekhludov d’un air de connaissance et l’introduisit.

Tous les yeux, dans la salle, étaient fixés sur une actrice osseuse, laide, et déjà âgée, qui, vêtue de soie et de dentelles, déclamait un monologue d’une voix heurtée et affectée. Lorsque Nekhludov entra dans la loge, et pendant que deux souffles d’air, l’un chaud, l’autre frais, le frappaient au visage, un des spectateurs se retourna vers lui et fit un « chut » indigné pour réclamer contre le bruit de la porte, qui troublait son recueillement. Dans la loge, Mariette avait près d’elle deux hommes et une dame, une grosse dame en robe rouge avec un énorme chignon. Des deux hommes, l’un était le mari de Mariette, que Nekhludov voyait pour la première fois. Il était grand et bien fait, la poitrine bombée, avec un visage froid et dur au grand nez busqué. L’autre homme était un petit blondin trapu, avec une moustache grise entre deux favoris. Gracieuse, fine, élégante, dans un décolleté qui laissait voir très bas ses solides et musculeuses épaules, Mariette était assise sur le devant de la loge. Elle se retourna, elle aussi, au bruit de la porte, et, désignant à Nekhludov une chaise placée derrière elle, elle lui sourit d’un sourire familier qui lui parut plein de signification. Son mari, avec le calme qu’il apportait à toutes ses actions, fit au nouveau venu un léger signe de tête : après quoi il jeta sur sa femme un coup d’œil satisfait, le coup d’œil du possesseur d’une belle et élégante jeune femme.

Quand le monologue s’acheva, le théâtre s’ébranla sous la fureur des applaudissements. Aussitôt Mariette se leva, et, retenant d’une main sa jupe de soie, elle passa dans le fond de la loge pour présenter Nekhludov à son mari. Celui-ci, sans cesser de sourire des yeux à sa femme, tendit la main au jeune homme, lui dit avec calme qu’il était ravi de le connaître ; et ce fut la fin de leur entretien.

— J’aurais dû partir ce soir ; et sans la promesse que je vous avais faite je serais parti ! — dit Nekhludov en se tournant vers Mariette.

— Si vous n’avez pas de plaisir à me voir, — répondit celle-ci, devinant de nouveau sa pensée, — vous aurez du moins le plaisir de voir et d’entendre une actrice sublime. Comme elle était belle, n’est-ce pas, dans cette dernière scène ? — demanda-t-elle en se retournant vers son mari.

— Je vous avouerai que tout cela ne m’émeut pas beaucoup, — fit Nekhludov ; — j’ai vu aujourd’hui tant de vraie misère que…

— Allons, asseyez-vous là et racontez-moi tout ! Le mari écoutait distraitement la conversation, en souriant d’un sourire de plus en plus ironique.

— Je suis allé chez la malheureuse créature qu’on a enfin mise en liberté, après l’avoir si longtemps tenue en prison. Une créature à jamais anéantie !

— C’est la femme dont je t’ai parlé ! — dit Mariette à son mari.

— Ah ! oui, j’ai été bien heureux de pouvoir la faire relâcher ! — répondit le mari, tout en se levant pour aller fumer une cigarette au foyer.

Nekhludov restait assis, attendant toujours que Mariette lui dît ce « quelque chose » qu’elle avait à lui dire. Mais elle ne lui disait rien, ne cherchait pas à lui rien dire, et elle plaisantait, elle parlait de la pièce qui, croyait-elle, devait tout particulièrement intéresser Nekhludov.

Et celui-ci vit bientôt qu’en réalité elle n’avait eu rien à lui dire, mais qu’elle avait simplement désiré se montrer à lui dans tout l’éclat de sa toilette de soirée, avec ses épaules nues et le grain de beauté qu’elle avait sur l’une d’elles. Et cette découverte lui inspira un mélange de plaisir et de répugnance. Le plaisir venait du charme extérieur répandu sur tout cela ; mais Nekhludov apercevait en même temps ce qui se trouvait sous ce charme extérieur, et c’était cela qui le répugnait. Il jouissait du spectacle de Mariette ; mais en même temps il se disait que cette jolie femme était une menteuse, qu’elle s’accommodait à merveille de vivre avec son coquin de mari, et que tout ce qu’elle lui avait dit la veille était faux, et que tout ce qu’elle voulait était de le forcer à s’éprendre d’elle. Et cela même lui était à la fois odieux et agréable. À plusieurs reprises il se leva de sa chaise pour prendre congé, et se rassit de nouveau. Mais quand enfin le mari revint dans la loge, avec une forte odeur de tabac dans ses épaisses moustaches, quand il jeta sur Nekhludov son regard ironique, le jeune homme n’y tint plus, et, profitant de ce que la porte était restée ouverte, il s’élança dans le corridor.

Comme il passait par la Perspective Newsky, pour rentrer chez sa tante, il aperçut devant lui une femme de haute taille, très bien faite, et vêtue avec une élégance voyante. Tous ceux qui passaient se retournaient vers elle et la regardaient : Nekhludov, pressant le pas, l’atteignit et la regarda à son tour. C’était une créature toute fardée, mais avec de beaux traits. Elle sourit à Nekhludov, et ses yeux brillèrent. Et aussitôt, irrésistiblement, Nekhludov se rappela Mariette : la vue de cette créature lui produisit le même mélange de séduction et de répulsion qu’il venait d’éprouver tout à l’heure, dans la loge.

Il s’enfuit, furieux contre lui-même, et courut jusqu’à la Morskaïa, où, sur le quai, il se mit à marcher de long en large, au grand étonnement des sergents de ville.

« C’est le même sourire que m’a adressé Mariette quand je suis entré dans la loge, — se disait-il, — et les deux sourires ont la même signification. La seule différence est que cette femme-ci parle franchement et ouvertement, tandis que l’autre feint d’avoir d’autres pensées, d’éprouver des sentiments supérieurs et plus raffinés. Le fond est le même : mais celle-ci dit vrai, tandis que l’autre ment ! »

Nekhludov se rappela ses relations avec la femme de son ami, et une foule de souvenirs honteux s’offrirent à lui. « Terrible, se dit-il, cette persistance de la bête dans l’homme ! Mais quand elle est à découvert, et que tu la reconnais pour ce qu’elle est, tu restes le même que tu étais avant, soit que tu y cèdes ou que tu y résistes ; tandis que quand cette animalité se cache sous des dehors soi-disant poétiques, quand, au lieu de t’apparaître dans sa bassesse, elle prétend t’inspirer du respect, c’en est fait de toi tout entier ! La bête, en toi, supprime l’homme, et tu cesses de pouvoir distinguer le bien du mal. Voilà ce qui est plus affreux que tout le reste ! »

Nekhludov, à présent, voyait cela aussi clairement qu’il voyait, devant lui, les palais, la forteresse, le fleuve, les bateaux, les fiacres. Et de même que, cette nuit-là, il n’y avait point de ténèbres sur la ville, mais que tout y était éclairé d’une triste et confuse lumière, de même Nekhludov avait l’impression que toutes les ténèbres de l’inconscience s’étaient dissipées dans son âme, cédant la place à une lumière décolorée et triste. Il comprenait que tout ce qui passait pour important et pour bon n’était en réalité, que néant ou que honte, et que tout cet éclat, tout ce luxe de la vie moderne recouvrait des vices vieux comme le monde, des vices qui provenaient du fonds le plus bestial de la nature humaine.

Nekhludov aurait voulu oublier, ne plus voir cette découverte : mais il ne le pouvait plus. Et un étrange sentiment naissait en lui, où la joie de la certitude s’accompagnait d’une crainte douloureuse.