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Résurrection. 2e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 325-343).


CHAPITRE III


I


Outre le pourvoi en cassation de la Maslova, qui était l’objet principal de son voyage à Saint-Pétersbourg, Nekhludov avait encore à s’y occuper de trois autres affaires, dont deux lui avaient été signalées par Vera Bogodouchovska. Il devait tenter de faire admettre par la commission des grâces le recours en grâce de Fédosia, la jeune prisonnière condamnée pour avoir voulu tuer son mari, et à qui son mari avait pardonné ; au directeur de la gendarmerie, il devait demander la mise en liberté de l’étudiante Choustova ; et il voulait obtenir aussi la permission, pour la mère d’un détenu politique, de voir son fils, gardé au secret.

Depuis sa dernière visite à Maslinnikov et son séjour à la campagne, il se sentait pénétré d’une répugnance profonde pour la société dont il avait fait partie jusqu’alors : il ne pouvait s’empêcher de penser que, pour le bien-être et le divertissement de cette société, des millions d’êtres humains souffraient, et que leur souffrance passait inaperçue aux yeux de cette société qui, du même coup, évitait de se rendre compte de tout ce qu’il y avait, dans sa propre vie, de misérable et de criminel. Mais c’est parmi cette société qu’il avait ses habitudes ; parmi elle se trouvaient ses parents et ses amis ; et puis surtout il songeait que, pour venir en aide à la Maslova et aux autres malheureux dont il avait entrepris de défendre la cause, force lui était de demander l’appui et les services de personnes de cette société, quelque aversion qu’il éprouvât pour elle en général et pour ces personnes-là en particulier.

Ce fut cette dernière considération qui le décida, en arrivant à Pétersbourg, à aller demeurer chez sa tante, la princesse Tcharska, femme d’un ancien ministre. Il savait qu’il s’y retrouverait plongé au centre même de ce monde aristocratique qui lui était devenu si cruellement étranger : et cette pensée le désolait ; mais il n’ignorait pas non plus qu’il aurait offensé sa tante en n’allant pas demeurer chez elle, et qu’il se serait ainsi privé, pour ses entreprises, d’un concours qui pouvait lui être extrêmement précieux.

— Eh bien ! qu’est-ce qu’on m’a raconté de toi ? — lui demanda la comtesse Catherine Ivanovna, le matin même de son arrivée, tout en s’occupant de lui faire boire son café au lait. — Te voilà devenu un original ! Monsieur pose pour le philanthrope ! Il secourt les criminels ! Il visite les prisonniers ! Ainsi tu fais des enquêtes ?

— Ma foi non, je n’y songe pas !

— Ah ! tant mieux ! Mais alors, ce sera quelque aventure romanesque ? Allons, raconte !

Nekhludov raconta ses relations avec la Maslova, telles exactement qu’elles avaient été.

— Oui, oui, je me rappelle ! Ta pauvre mère m’a vaguement parlé de tout cela, après ton séjour chez les vieilles demoiselles : elles avaient imaginé — n’est-ce pas ? — de te marier avec leur pupille ! Comment donc s’appelait-elle ? Et elle est encore jolie ?

La comtesse Catherine Ivanovna Tcharska était une femme d’une soixantaine d’années, bien portante, gaie, énergique, bavarde. De haute taille et très corpulente, elle avait une petite moustache noire nettement dessinée sur sa lèvre supérieure. Nekhludov l’aimait beaucoup. Depuis l’enfance, il s’était habitué à venir chercher auprès d’elle de l’énergie et de la gaieté.

— Non, ma tante, tout cela est fini ! Je désire seulement lui venir en aide, parce qu’elle a été condamnée injustement, et que c’est moi qui suis coupable de toute sa misère Je me sens tenu de faire pour elle tout ce que je puis.

— Figure-toi qu’on m’a dit que tu voudrais te marier avec elle ?

— Oui, je l’ai voulu, je le veux encore, et c’est elle qui ne le veut pas !

Catherine Ivanovna, qui considérait son neveu d’un air désolé, à ces derniers mots se rasséréna et reprit son sourire.

— Eh bien ! elle est plus sage que toi ! Ah ! mon pauvre enfant, quel nigaud tu fais ! Et tu te marierais vraiment avec elle ?

— Sans aucun doute !

— Après tout ce qu’elle a été ?

— Surtout après cela ! N’est-ce pas moi qui en suis cause ?

— Écoute, tu es un vrai nigaud ! — déclara la tante en continuant de sourire, — un vrai nigaud, mais c’est pour cela que je t’aime, parce que tu es un vrai nigaud ! — Elle répétait le mot avec insistance, enchantée sans doute d’avoir trouvé un terme qui définît si parfaitement l’idée qu’elle se faisait de son neveu. — Mais, au fait, cela tombe à merveille ! Justement Aline a ouvert un asile de Madeleines repenties ! J’y suis allée, un jour. Quelle horreur ! J’ai dû prendre un bain en rentrant de ma visite ! Mais Aline s’est dévouée à son asile, corps et âme ! Nous la lui confierons, ta protégée ! Si quelqu’un au monde peut la ramener au bien, c’est certainement Aline.

— Mais c’est que, — voyez-vous, — cette malheureuse est en prison, en attendant de partir pour le bagne ! Et précisément je suis venu ici pour essayer de faire casser sa condamnation. C’est une des nombreuses affaires ou j’aurai besoin de votre concours.

— De qui cela dépend-il, son affaire ?

— Du Sénat !

— Du Sénat ? Mais mon cher cousin Léon y est, au Sénat ! Au fait, j’oubliais qu’il est dans la section héraldique. Et, sauf lui, je ne connais personne au Sénat. On n’y trouve que des gens qui viennent Dieu sait d’où, — ou bien encore des Allemands. Des gens de l’autre monde, quoi ! Mais n’importe, j’en parlerai à mon mari. Lui, il les connaît tous. Il connaît tout le monde. Je lui en parlerai. Mais il faudra que tu lui expliques l’affaire toi-même ; moi, jamais il ne me comprend. Quoi que je lui dise, il me répond qu’il ne comprend pas ! C’est un parti-pris, mais qu’y puis-je faire ?

La comtesse fut interrompue dans ses confidences par l’entrée d’un valet de chambre en livrée, qui vint apporter une lettre sur un plateau d’argent.

— Comme cela se trouve ! une lettre d’Aline ! Tu entendras aussi Kiesewetter !

— Qui est-ce, Kiesewetter ?

— Kiesewetter ! Viens chez nous ce soir, tu verras qui c’est ! Il parle si bien que les criminels les plus pervertis se jettent à ses genoux, et pleurent, et se repentent. Ah ! si ta Madeleine pouvait l’entendre, elle se convertirait aussitôt ! Mais toi, viens sans faute ce soir, tu l’entendras ! C’est un homme étonnant !

— C’est que, ma tante, ces choses-là ne m’intéressent pas beaucoup.

— Mais si, je te dis que cela t’intéressera ! Et tu viendras, je le veux, entends-tu ? Et maintenant dis encore ce que tu désires de moi ! Allons, vide ton sac !

— J’ai aussi à m’occuper de l’affaire d’un jeune homme enfermé à la forteresse !

— À la forteresse ! Oh ! là, je puis te donner une lettre pour le baron Kriegsmuth. C’est un très brave homme ! D’ailleurs tu le connais bien ! Il a été camarade de ton père. Il a versé dans le spiritisme ; mais, tout de même, c’est un brave homme ! Que veux-tu demander ?

— Je veux demander qu’on permette à la mère de ce jeune homme de voir son fils. Et j’ai aussi à présenter une requête à Cherviansky, ce qui m’ennuie fort.

— Cherviansky ? Ah ! le vilain homme ! Mais c’est le mari de Mariette. Je puis toujours m’adresser à elle. Elle fera tout pour moi. Elle est si gentille !

— J’ai à réclamer la mise en liberté d’une jeune fille, une étudiante, qui est en prison depuis plusieurs mois sans que personne sache pourquoi.

— Oh ! elle-même doit bien le savoir, pourquoi ! Ces cheveux courts, c’est pain bénit quand elles sont sous clé !

— Je ne sais pas si c’est vraiment pain bénit : mais je sais qu’elles souffrent, comme nous souffririons à leur place. Comment vous, chrétienne, vous qui croyez dans l’Évangile, comment pouvez-vous être ainsi sans pitié ?

— Que dis-tu là ? Cela n’a aucun sens ! L’Évangile est l’Évangile, et ce qui est mauvais est mauvais. Voudrais-tu donc que je fasse profession d’aimer les nihilistes, et surtout les femmes nihilistes, avec leurs cheveux courts, quand en réalité je ne puis les souffrir ?

— Et pourquoi ne pouvez-vous pas les souffrir ?

— Quel besoin ont-elles de se mêler de ce qui n’est point leur affaire ?

— Mais voici, par exemple, Mariette : vous admettez, vous-même, qu’elle ait le droit de s’occuper des affaires de son mari !

— Mariette, c’est autre chose. Mais qu’une Dieu sait quoi, une fille de pope quelconque, veuille nous faire la leçon à tous !

— Non pas nous faire la leçon, mais secourir le peuple !

— On n’a pas besoin d’elles pour savoir les besoins du peuple !

— Hé bien ! ma tante, vous vous trompez ! Les besoins du peuple augmentent, et la vérité est que nous ne les connaissons pas. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même, car je reviens de la campagne. Trouvez-vous cela juste, que les paysans peinent jusqu’au-delà de leurs forces et n’aient pas de quoi se nourrir à leur faim, tandis que nous vivons dans l’oisiveté et le luxe ? — poursuivit Nekhludov, que la bienveillance de sa tante entraînait peu à peu à vouloir lui faire part de toutes ses pensées.

— Que souhaites-tu donc ? Souhaites-tu que je travaille et me prive de manger ? Mon cher, tu finiras mal !

— Et pourquoi ?

Cependant un haut et robuste vieillard venait d’entrer dans la salle à manger. C’était le mari de la comtesse Tcharska, l’ancien ministre.

Il baisa galamment la main de sa femme.

— Ah ! Dimitri, bonjour ! — dit le vieux général en tendant à Nekhludov sa joue fraîchement rasée. — Depuis quand es-tu arrivé ?

— Non, il est impayable ! — dit à son mari la vieille comtesse. — Il veut que j’aille à la rivière battre mon linge, et que je ne me nourrisse que de pommes de terre ! Tu n’imagines pas quel nigaud il est devenu ! Mais tu feras bien, tout de même, de faire tout ce qu’il te demandera. À propos, on dit que Mme Kamenska est si désespérée qu’on craint pour sa vie : tu devrais aller lui faire une visite !

— Oui, c’est affreux ! — répondit le mari.

— Et maintenant, allez causer de vos affaires dans le fumoir. Moi, j’ai à écrire des lettres.

À peine Nekhludov était-il sorti de la salle à manger qu’elle lui cria d’y revenir auprès d’elle.

— Et à Mariette, veux-tu que je lui écrive ?

— Oui, s’il vous plaît, ma tante !

— Mais je laisserai en blanc l’explication de ce que tu as à demander à son mari au sujet de ta nihiliste. Et elle ordonnera à son mari de faire ce que tu lui demanderas, et il le fera. Mais, tu sais, ne crois pas que je sois sans pitié ! Elles sont toutes des monstres, tes protégées : mais je ne leur veux pas de mal. Que Dieu les garde ! Et maintenant, à ce soir. Ce soir, sans faute, tu viendras ! Tu entendras Kiesewetter ! Et puis, tu prieras avec nous ! Cela te fera beaucoup de bien. À ce soir, n’est-ce pas ?


II


Le comte Ivan Mikaïlovitch Tcharsky, l’ancien ministre, était un homme de convictions rigoureuses.

Ses convictions avaient consisté, dès la jeunesse, en ceci : il était convaincu que, de même que l’oiseau se nourrit de vers, est vêtu de plumes, et vole dans l’espace, de même lui, naturellement, il devait se nourrir des mets les plus raffinés, être vêtu de la façon la plus élégante, rouler dans les calèches les plus chères et attelées des chevaux les plus rapides. Tout cela, le comte Ivan Mikaïlovitch le considérait comme lui étant dû et comme devant toujours être prêt pour lui. Et il avait encore une autre conviction : il était convaincu que, plus il toucherait d’argent au Trésor public, plus il aurait de décorations et de titres, plus il serait admis dans la familiarité de personnes d’un rang supérieur au sien, et mieux cela vaudrait pour lui et pour l’univers entier.

En comparaison de ces dogmes fondamentaux, tout le reste apparaissait au comte Ivan Mikaïlovitch comme nul et sans intérêt. Que le reste allât d’une façon ou de l’autre, cela lui importait peu. Et c’est en se conformant à ces convictions que le comte Ivan Mikaïlovitch avait vécu à Pétersbourg pendant quarante ans, au bout desquels il avait été placé à la tête d’un ministère.

Il avait dû cet honneur aux qualités que voici : d’abord il savait comprendre le sens des règlements et autres actes officiels, et il savait aussi rédiger lui-même de tels actes, sans y mettre en vérité de pensée ni de style, mais sans y mettre non plus de fautes d’orthographe ; en second lieu, il était éminemment représentatif, pouvant à la fois, suivant les circonstances, donner l’impression de la dignité, de la hauteur et de l’inaccessibilité, ou celle de la bienveillance et de l’humilité ; en troisième lieu, il avait l’avantage d’être absolument affranchi de tous principes étrangers à ses fonctions, tant moraux que politiques, ce qui lui permettait de tout approuver lorsque cela était convenable, et, lorsque cela était convenable, de tout désapprouver. Encore devons-nous ajouter que, en changeant d’opinion d’après le cours des convenances, il savait s’arranger de façon à ne pas se mettre en contradiction trop manifeste avec lui-même, et cela parce que, dans toutes ses opinions, il se préoccupait uniquement du bon plaisir de ses supérieurs, sans jamais s’inquiéter de ses conséquences pour le bien de la Russie ou de l’humanité.

Quand il avait été placé a la tête d’un ministère, tous ses subordonnés, et la plupart des autres personnes qui le connaissaient, et lui-même plus encore, avaient eu la certitude qu’il se montrerait un homme politique tout à fait remarquable. Mais lorsque, après un certain temps, on dut constater qu’il n’avait rien changé, rien amélioré, et lorsque, d’après les lois de la lutte pour la vie, d’autres hommes tels que lui, sachant comprendre et rédiger des actes officiels, lui marchèrent sur les talons et se trouvèrent prêts à le remplacer, on fut unanime à s’apercevoir que, loin d’être un homme d’une intelligence exceptionnelle, c’était au contraire un homme des plus bornés, en dépit de sa vanité. On s’aperçut qu’il n’y avait rien en lui qui le distinguât des autres médiocrités vaniteuses et bornées qui aspiraient à le remplacer. Mais lui, après comme avant son ministère, il garda toujours la conviction qu’il avait le droit de toucher, d’année en année, un traitement plus fort, de recevoir plus de titres et de décorations, et de voir s’élever sa situation sociale. Cette conviction était en lui si profonde, que personne n’avait le courage de la contrarier ; et le fait est que, d’année en année, le comte Ivan Mikaïlovitch touchait un traitement plus fort, sous prétexte de faire partie de conseils, commissions, comités, comme aussi à titre de récompense pour ses services passés ; d’année en année, il avait le droit de faire coudre à ses habits de nouveaux galons, et d’y attacher de nouvelles croix ou étoiles d’émail ; et personne peut-être, à Pétersbourg, n’avait des relations aussi étendues.

Il écouta les explications de Nekhludov avec la même gravité et la même attention qu’il mettait autrefois à écouter les rapports de ses chefs de bureau. Les explications entendues, il dit à son neveu qu’il allait lui donner deux lettres de recommandation. Une de ces lettres serait pour le sénateur Wolff, de la section de cassation. « On dit bien des choses sur son compte, — ajouta Ivan Mikaïlovitch, — mais, dans tous les cas, c’est un homme très comme il faut. Il m’a de l’obligation et fera ce qu’il pourra. » La seconde lettre serait pour un membre influent de la commission des grâces, devant laquelle allait être présenté le recours de Fédosia. L’histoire de cette dernière, telle que la raconta Nehkludov, parut intéresser très vivement l’ancien ministre. « Si Sa Majesté me fait l’honneur de m’inviter à une de ses prochaines petites réunions du jeudi, déclara-t-il, peut-être trouverai-je l’occasion de glisser un mot sur cette affaire. »

Ayant reçu de son oncle ces deux lettres, et de sa tante un billet pour Mariette Chervianska, Nekhludov se mit aussitôt en route pour commencer ses démarches.

Il se rendit tout d’abord chez Mariette. Il l’avait connue jeune fille, et savait que, après une enfance assez pauvre, elle s’était mariée avec un fonctionnaire très actif et très ambitieux, qui avait su se créer déjà une haute situation. Il savait en outre que ce mari de Mariette avait une réputation des plus suspectes ; et son embarras était extrême à la pensée de devoir solliciter l’appui d’un homme qu’il méprisait. Cet embarras se doublait encore, pour lui, d’un sentiment plus personnel. Il craignait que, au contact de ce monde dont il avait résolu de sortir, le goût, ou tout au moins l’habitude ne lui revînt d’une vie facile et superficielle. Il avait éprouvé ce sentiment, déjà, en arrivant chez sa tante. Il se rappelait comment, dans son entretien avec elle, il s’était laissé aller à traiter les questions les plus graves sur un ton ironique et, badin.

D’une façon générale, au reste, Pétersbourg faisait de nouveau sur lui l’impression amollissante et grisante qu’il en avait ressentie autrefois. Tout y était si propre, si commode, on y sentait une telle absence de scrupules intellectuels et moraux, que la vie y semblait plus légère que partout ailleurs.

Un cocher d’une propreté admirable le conduisit, dans une voiture d’une propreté admirable, sur un pavé propre et poli, à travers des rues élégantes et propres, jusqu’à la maison où demeurait Mariette.

Devant le perron, il vit une paire de chevaux anglais attelés à un landau sur le siège duquel était assis, d’un air digne et grave, un cocher qui ressemblait à un Anglais, avec des favoris sur la moitié des joues. Un portier vêtu d’une livrée éclatante ouvrit la porte du corridor ; Nekhludov aperçut, debout, au pied de l’escalier, un valet de pied également en somptueuse livrée, avec des favoris soigneusement peignés. Ce valet resta immobile, sans paraître remarquer l’arrivée de Nekhludov ; mais un valet de chambre s’avança et dit, d’une voix solennelle :

— Le général ne reçoit pas. La générale ne reçoit pas non plus. La générale vient de donner des ordres pour sortir.

Nekhludov, tirant de son portefeuille une carte de visite, s’était approché d’une petite table, dans l’antichambre, et s’apprêtait à écrire quelques mots au crayon, lorsque soudain le valet de pied fit un mouvement, le suisse se précipita vers le perron en criant : « Avances ! » et le valet de chambre, se redressant, les mains à la couture de son pantalon, suivit des yeux une jeune femme, mince et de petite taille, qui descendait l’escalier d’un pas rapide, sans paraître se préoccuper beaucoup des exigences de sa dignité.

Mariette était coiffée d’un grand chapeau orné d’une plume noire ; elle portait une pèlerine noire sur une robe noire, et, tout en marchant, achevait de boutonner une paire de gants noirs. Son visage était caché sous une voilette.

En apercevant Nekhludov, elle souleva sa voilette, découvrant un très joli visage avec de grands yeux brillants. Et, après avoir un instant considéré le visiteur :

— Ah ! le prince Dimitri Ivanovitch ! — s’écria-t-elle d’une voix familière et gaie.

— Comment ! vous vous souvenez encore de mon nom ?

— Et vous, avez-vous donc oublié que ma sœur et moi nous avons été amoureuses de vous pendant tout un été ? — répondit-elle en riant. — Mais comme vous êtes changé ! Quel dommage que je sois obligée de sortir ! Du reste, nous pouvons toujours entrer un moment dans le petit salon… fit-elle d’un ton hésitant.

Elle leva les yeux sur l’horloge de l’antichambre.

— Hélas ! non, c’est impossible ! Je vais chez les Kamensky, pour le service funèbre. Quelle horrible chose, n’est-ce pas ?

— Qu’est-il donc arrivé à ces Kamensky ?

— Comment ! vous ne savez pas ? Leur fils vient d’être tué en duel. Une dispute avec Posen. Leur fils unique ! C’est affreux ! La mère est folle de désespoir. Non, impossible de rester ici : mais venez demain, ou ce soir ! — reprit-elle ; et, de son pas léger, elle se dirigea vers la porte.

— Ce soir, malheureusement, je ne pourrai pas ! Mais voilà, je venais vous voir pour une affaire ! — dit Nekhludov en s’avançant avec elle sur le perron.

— Pour une affaire ? Et laquelle ?

— Voici une lettre de ma tante à ce sujet !

Et Nekhludov lui tendit la petite enveloppe, cachetée d’un énorme sceau.

— Oui, je sais, la comtesse Catherine Ivanovna s’imagine que j’ai de l’influence sur mon mari ! Comme elle se trompe ! Je ne puis rien sur lui et ne veux pas me mêler de ses affaires. Mais, naturellement, pour la comtesse et pour vous, je suis prête à me départir de mes principes. Eh bien ! de quoi s’agit-il ?

— D’une jeune fille enfermée à la forteresse ! Elle est malade, et on l’a arrêtée par erreur.

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Choustov, Lydie Choustov. Vous trouverez tous les renseignements dans la note que j’ai jointe à la lettre.

— Allons ! je vais essayer de m’en occuper ! — dit Mariette, pendant qu’elle mettait le pied sur le marchepied de l’élégante voiture neuve, dont le vernis étincelait au soleil. Elle s’assit, ouvrit son parasol. Le valet de pied monta sur le siège et fit signe au cocher qu’on était prêt. La voiture s’ébranla ; mais au même instant, Mariette, de la pointe de son parasol brusquement refermé, toucha le dos du cocher ; les chevaux, après avoir redressé la tête sous la pression du mors, s’arrêtèrent, soulevant sur place leurs jambes fines.

— Mais vous reviendrez me voir, et, cette fois, d’une façon désintéressée ? — dit-elle, en souriant d’un sourire dont elle connaissait la puissance. Après quoi, comme si elle jugeait la représentation terminée, elle rouvrit son parasol, abaissa la voilette, et de nouveau fit un signe au cocher.

Nekhludov ôta poliment son chapeau pour prendre congé. Les chevaux frappèrent le pavé de leurs sabots nerveux ; et la voiture s’éloigna d’un pas rapide, glissant légèrement sur ses roues silencieuses.


III


Se rappelant le sourire qu’il venait d’échanger avec Mariette, Nekhludov faisait toute sorte de réflexions intérieures : « Tu n’auras pas encore tourné la tête, se disait-il, que déjà cette vie t’aura repris tout entier ! » Et il songeait de nouveau aux difficultés et aux dangers qu’offraient pour lui ses démarches auprès de personnes d’un monde qui, désormais, ne pouvait plus être le sien.

Au sortir de chez Mariette, il se rendit d’abord au Sénat. On l’introduisit dans une grande pièce où se tenaient une foule d’employés, tous extrêmement propres et polis. Ces employés lui apprirent que le recours de la Maslova avait été envoyé, pour être examiné, à ce même sénateur Wolff pour qui il avait une lettre de son oncle.

— Il y aura séance du Sénat cette semaine, mercredi prochain, — lui dit-on ; — mais l’ordre du jour est si chargé que l’affaire de la Maslova sera sans doute remise à une séance suivante. Cependant vous pouvez toujours demander qu’on en avance la discussion.

Dans ce bureau du Sénat, pendant que Nekhludov attendait quelques renseignements, il entendit parler, de nouveau, du malheureux duel ou avait succombé le jeune Kamensky. Ce fut là que, pour la première fois, il connut les détails d’une histoire qui faisait alors l’occupation de toute la ville. La chose avait pris naissance dans un restaurant où les officiers mangeaient des huîtres et, suivant leur habitude, buvaient beaucoup. L’un d’eux s’étant permis quelques appréciations blessantes sur le régiment où servait Kamensky, celui-ci l’avait traité de menteur : l’officier ainsi traité l’avait souffleté ; et, le lendemain, le duel avait eu lieu. Kamensky avait reçu une balle dans le ventre ; il était mort deux heures après. Son adversaire et les témoins avaient été arrêtés, et mis en prison pour plusieurs semaines.

Du Sénat, Nekhludov se fit conduire à la commission des grâces, où il espérait voir un haut fonctionnaire, le baron Vorobiev, pour qui son oncle lui avait donné une lettre. Mais le portier lui fit savoir, d’un ton sévère, qu’on ne pouvait voir le baron qu’à de certains jours. Nekhludov laissa la lettre qu’il avait pour lui, et se rendit chez le sénateur Wolff.

Celui-ci venait de finir son déjeuner. Suivant sa coutume, il stimulait sa digestion en fumant des cigares et en marchant de long en large dans son cabinet. Nekhludov le trouva occupé à ces deux exercices. Vladimir Efimovitch Wolff était effectivement un homme « très comme il faut » ; il mettait cette qualité au-dessus de toutes les autres, et rien n’était plus légitime de sa part, car c’est uniquement à cette qualité qu’il devait sa brillante carrière et l’accomplissement de ses ambitions. C’était elle qui lui avait permis de faire un riche mariage, lequel lui avait valu, à son tour, le titre de sénateur, et un emploi de dix-huit mille roubles. Cependant, non content d’être un homme « très comme il faut », il se considérait aussi comme un type de droiture chevaleresque. Mais cette droiture ne consistait pas, suivant lui, à ne pas rançonner en secret les particuliers. Il ne croyait nullement déroger à sa droiture en recevant, et en sollicitant au besoin, toute sorte de cadeaux, de commissions et de pots-de-vin. Il ne croyait pas non plus déroger à sa droiture en trompant la femme qu’il avait épousée pour son argent, et qu’il savait amoureuse de lui. Personne, au contraire, n’était plus fier de la sage organisation de sa vie de famille. La famille de Wolff était formée de sa femme, de la sœur de celle-ci, dont il s’était approprié la fortune, sous prétexte d’en devenir l’administrateur, et d’une fille, personne peu jolie, timide, douce, menant une vie isolée et triste, et dont les seules distractions étaient d’assister à des réunions pieuses chez Aline et chez la vieille comtesse Tcharska.

Le sénateur Wolff avait aussi un fils, un fort garçon qui, à quinze ans, avait déjà de la barbe comme un homme, et qui, vers le même âge, avait commencé à boire et à courir les filles. À vingt ans, son père l’avait chassé de chez lui parce qu’il n’arrivait pas à terminer ses études et parce que le bruit de son inconduite devenait compromettant. Plus tard, il avait payé pour son fils une dette de 230 roubles ; et il en avait encore payé une de 600 roubles, mais, cette fois, en lui déclarant que ce serait la dernière. Le fils, loin de s’amender, avait fait de nouveau une dette de mille roubles : son père lui avait alors fait savoir qu’il cessait tout à fait de le considérer comme son fils. Et depuis ce moment il vivait comme s’il n’avait pas eu de fils ; et personne, chez lui, n’osait lui parler de son fils. Et cela ne l’empêchait pas d’être pleinement convaincu que personne ne savait comme lui s’organiser une vie de famille.

Wolff reçut Nekhludov avec le sourire aimable et un peu moqueur qui était sa façon habituelle d’exprimer ses sentiments d’homme « comme il faut » à l’égard du reste de l’humanité.

— Je vous en prie, — dit-il après avoir lu la lettre du comte Ivan Mikaïlovitch, — prenez la peine de vous asseoir. Quant à moi, je vous demanderai la permission de continuer à marcher. Trop heureux de faire connaissance avec vous, et, naturellement, aussi de pouvoir être agréable au comte Ivan Mikaïlovitch, — poursuivit-il après avoir exhalé une épaisse colonne de fumée bleue, et tout en ayant soin de bien tenir son cigare, pour empêcher la cendre de tomber sur le tapis.

— Je voudrais vous prier seulement de faire hâter l’examen du pourvoi, — dit Nekliludov, — pour que, si la femme Maslov doit aller en Sibérie, son départ puisse se faire le plus tôt possible.

— Oui, oui, par les premiers paquebots de Nijni-Novgorod, oui, je sais — déclara Wolff avec son éternel sourire, en homme sachant toujours d’avance ce dont on voulait lui parler. — Vous dites que la condamnée s’appelle…?

— Catherine Maslov.

Wolff s’approcha de son bureau et ouvrit un carton plein de papiers.

— La Maslova, c’est bien cela ! Parfaitement, j’en parlerai à mes collègues. Nous discuterons l’affaire mercredi.

— Puis-je le télégraphier à mon avocat ?

— Comment ! vous avez un avocat pour cette affaire ? C’est bien inutile ! Mais enfin, oui, vous pouvez lui télégraphier.

— Je crains que les motifs de cassation ne soient insuffisants — dit Nekhludov ; — mais le procès-verbal même des débats prouve assez que la condamnation est le résultat d’un malentendu.

— Oui, oui, cela est possible ; mais le Sénat n’a pas à s’occuper du fond de l’affaire, — répondit sévèrement Wolff, en surveillant la cendre de son cigare. — Le Sénat doit se borner à examiner la légalité de la procédure.

— Mais ici le cas est, me semble-t-il, si exceptionnel…

— Sans doute, sans doute ! Tous les cas sont exceptionnels. Enfin, nous ferons ce qu’il y aura à faire. Voilà tout !

La cendre tenait toujours, mais commençait à trembler au bout du cigare.

— Et vous ne venez que rarement à Pétersbourg ? — poursuivit Wolff en allant déposer la cendre dans le cendrier. — Quelle horrible chose que cette mort du jeune Kamensky, un garçon charmant ! Fils unique ! La mère est folle de désespoir, — ajouta-t-il, répétant presque mot pour mot ce que disait alors la ville entière.

Nekhludov se leva pour prendre congé.

— Si cela vous convient, venez déjeuner avec moi un de ces jours ! — lui dit Wolff en lui tendant la main.

L’heure était déjà si avancée que Nekhludov, remettant au lendemain la suite de ses démarches, rentra chez lui, c’est-à-dire chez sa tante.


IV


Il y avait, ce soir-là, six personnes à table chez la comtesse Catherine Ivanovna : le comte, la comtesse, leur fils, — un jeune officier de la garde, maussade, hargneux, et qui mangeait avec les coudes sur la table, — Nekhludov, la lectrice française, et l’intendant du comte.

La conversation, naturellement, tomba tout de suite sur la mort du jeune Kamensky, Tout le monde excusait Posen, qui avait défendu l’honneur de l’uniforme. Seule, la comtesse Catherine Ivanovna, avec sa façon de parler libre et irréfléchie, se montra sévère pour le meurtrier.

— S’enivrer, et puis tuer de charmants jeunes gens, jamais je n’excuserai cela ! — déclara-t-elle.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire ! — fit son mari.

— Oui, je sais ! Toi, jamais tu ne comprends ce que je veux dire ! — répondit la comtesse, se tournant vers Nekhludov comme pour le prendre à témoin. — Tout le monde me comprend, excepté mon mari. Je dis que je plains la mère de celui qu’il a tué, et que je ne puis admettre que, ayant tué Kamensky, cet homme ne tire de là, par la suite, que des agréments.

À ce moment le fils de la comtesse, qui jusqu’alors n’avait rien dit, intervint pour prendre la défense de Posen. Assez grossièrement, il s’attaqua aux paroles de sa mère, et se mit en devoir de lui démontrer qu’un officier était tenu d’agir comme avait agi Posen, ajoutant que, s’il eût agi d’une autre façon, le conseil des officiers l’aurait exclu du régiment.

Nekhludov, sans prendre part à l’entretien, écoutait ces divers propos. En sa qualité d’ancien officier, il comprenait — et trouvait plus naturelles qu’il n’osait se l’avouer — les affirmations du jeune Tcharsky ; mais, d’autre part, il ne pouvait se défendre, devant le cas de cet officier ayant tué un de ses camarades, de songer à celui d’un jeune homme qu’il avait vu dans la prison, et qui était condamné aux travaux forcés pour un meurtre commis au cours d’une querelle.

Dans les deux cas, la cause première du crime avait été l’ivresse. Le jeune paysan avait tué sous l’effet d’une surexcitation anormale : et pour l’en punir, on l’avait séparé de sa femme et de ses enfants, on lui avait mis les fers aux pieds, on lui avait rasé la moité de la tête, on s’apprêtait à l’envoyer aux travaux forcés ; tandis que l’officier qui, dans des conditions analogues, avait commis le même crime, celui-là était aux arrêts dans une jolie chambre, mangeait de bons dîners, buvait de bons vins, lisait librement tous les livres qu’il voulait lire, et très prochainement serait mis en liberté et reprendrait son ancienne vie, où il avait chance de rencontrer désormais plus d’égards que par le passé.

Nekhludov ne résista pas à dire tout ce qu’il pensait. La comtesse Catherine Ivanovna, d’abord, fit mine de l’approuver ; mais au bout d’un instant elle se tut, comme les autres convives ; et Nekhludov eut l’impression que, en parlant comme il avait parlé, il avait fait quelque chose comme une inconvenance.

Après le dîner, les convives passèrent dans le grand salon, à qui l’on avait, pour la circonstance, donné l’aspect d’une salle d’école. On y avait placé des rangées de bancs et de chaises ; au fond de la salle, sur une petite estrade, on avait mis une chaise et une table destinées au conférencier. Et déjà les invités arrivaient en grand nombre, ravis de pouvoir entendre le fameux Kiesewetter.

La rue, devant la maison, se remplissait d’équipages somptueux. Dans le salon, richement orné, des dames entraient, vêtues de soie, de velours, de dentelles, avec des coiffures apprêtées et des tailles artificiellement amincies. Avec elles arrivaient quelques hommes, militaires et civils, en grande tenue ; et Nekhludov vit avec stupeur, parmi cette brillante assistance, cinq hommes du peuple : deux domestiques, un boutiquier, un artisan et un cocher.

Kiesewetter, un petit homme trapu et grisonnant, monta sur l’estrade et commença son discours. Il parlait en allemand, et une jeune fille maigre, avec un lorgnon sur le nez, traduisait ses paroles au fur et à mesure.

Il disait que nos péchés sont si grands, et que le châtiment en est si grand et si inévitable, que c’est pour nous chose impossible de vivre tranquilles dans l’attente de ce châtiment.

« Chères sœurs et chers frères, pensons un moment à nous-mêmes, à notre vie, à la façon dont nous agissons, à la façon dont nous irritons la colère de Dieu, dont nous ajoutons à la souffrance du Christ : et nous comprendrons qu’il n’y a pas pour nous de pardon, pas d’issue, pas de salut, que nous sommes infailliblement perdus. La perdition la plus terrible, des tourments éternels nous sont réservés, — ajoutait-il d’une voix tremblante. — Comment nous sauver ? Mes frères, comment nous sauver de cet incendie effroyable ? Il a déjà embrasé notre maison, et toute issue nous manque ! »

Il se tut, et de véritables larmes coulèrent le long de ses joues. Depuis huit ans déjà, invariablement, toutes les fois qu’il arrivait à ce passage de celui de ses discours qui lui plaisait le plus, il éprouvait un spasme dans la gorge, et des larmes coulaient sur ses joues. Dans la salle, des sanglots se firent entendre. Les grasses épaules nues de la comtesse Catherine Ivanovna étaient secouées d’un frisson saccadé. Le cocher considérait l’orateur avec un mélange d’étonnement et d’épouvante, comme il aurait considéré un homme que ses chevaux auraient, par accident, écrasé. La fille de Wolff, vêtue avec un luxe voyant, s’était précipitée à genoux et se cachait le visage dans les mains.

Cependant l’orateur releva la tête et fit apparaître sur ses lèvres un sourire pareil à ceux qui servent aux acteurs pour exprimer le retour de l’espérance. Et, d’une voix humble et douce, il reprit :

« Mais le salut existe. Il est à notre portée, sûr, léger, joyeux. Ce salut, c’est le sang du Fils de Dieu répandu pour nous. Son martyre, son sang répandu nous sauvent de la perdition. Mes frères et mes sœurs, remercions Dieu qui a daigné sacrifier son fils unique à la rédemption des péchés de l’homme ! Son sang trois fois béni… »

Pendant ce discours la gêne de Nekhludov était devenue si intolérable que, à ce moment, profitant de l’émotion générale, il sortit sur la pointe des pieds et remonta dans sa chambre.