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Résurrection. 1re partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 258-263).



CHAPITRE XVIII


Un des préjugés les plus enracinés et les plus répandus consiste à croire que tout homme a en propre certaines qualités définies, qu’il est bon ou méchant, intelligent ou sot, énergique ou apathique, et ainsi de suite. Rien de tel, en réalité. Nous pouvons dire d’un homme qu’il est plus souvent bon que méchant, plus souvent intelligent que sot, plus souvent énergique qu’apathique, ou inversement : mais dire d’un homme, comme nous le faisons tous les jours, qu’il est bon ou intelligent, d’un autre qu’il est méchant ou sot, c’est méconnaître le vrai caractère de la nature humaine. Les hommes sont pareils aux rivières qui, toutes, sont faites de la même eau, mais dont chacune est tantôt large, tantôt resserrée, tantôt lente et tantôt rapide, tantôt tiède et tantôt glacée. Les hommes, eux aussi, portent en eux le germe de toutes les qualités humaines, et tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, se montrant souvent différents d’eux-mêmes, c’est-à-dire de ce qu’ils ont l’habitude de paraître. Mais chez certains hommes ces changements sont plus rares, et mettent plus de temps à se préparer, tandis que chez d’autres ils sont plus rapides et se succèdent avec plus de fréquence.

À cette seconde classe d’hommes appartenait Nekhludov. Sans cesse, sous l’influence de causes diverses, physiques ou morales, de brusques et complets changements se produisaient chez lui. Et c’était un de ces changements qui venait de s’y produire.

L’impression de joyeux enthousiasme, la conscience comme d’un rajeunissement de tout son être, tous les sentiments qu’il avait éprouvés à la suite de la séance de la cour d’assises et de son premier entretien avec Katucha, tout cela avait désormais disparu, et son dernier entretien avec la jeune femme avait changé tout cela en une profonde épouvante, ou se mêlait, de plus en plus, une répugnance cruelle. Il avait cependant résolu de ne pas abandonner son ancienne maîtresse, et il continuait à se dire qu’au besoin il se marierait avec elle, si, revenant sur son premier mouvement, elle y consentait : mais cette perspective ne lui apparaissait plus que comme un dur et douloureux sacrifice.

Le lendemain de sa visite à Maslinnikov, il retourna à la prison pour revoir Katucha.

Le directeur lui accorda l’autorisation de la voir, mais dans le parloir des femmes, et non plus au bureau, ni dans la petite salle des avocats où avait eu lieu leur dernière entrevue. Malgré toute sa bonté naturelle, le directeur avait, ce jour-là, vis-à-vis de Nekhludov, un ton et des manières tout autres que les jours précédents : évidemment la visite de Nekhludov à Maslinnikov avait eu pour conséquence de faire prescrire au personnel de la prison une attitude plus réservée à l’endroit d’un visiteur aussi indiscret.

— Oui, vous pourrez la voir un instant, — dit le directeur, — mais, n’est-ce pas ? pour l’argent, vous vous rappellerez ce dont je vous ai prié ?… Quant à son transfert au service de l’infirmerie, — Son Excellence le vice-gouverneur m’a fait l’honneur de m’écrire à ce sujet, — eh bien ! la chose est possible, et le médecin y consent. Mais c’est elle-même qui n’y consent pas ! Elle dit qu’elle « n’a pas besoin d’aller vider les pots de chambre des galeux ». Ah ! prince, on voit bien que vous ne connaissez pas cette engeance-là !

Nekhludov ne répondit rien, et se dirigea vers le parloir des femmes. Le directeur donna ordre à un gardien d’aller chercher la Maslova.

Le parloir était vide quand Nekhludov y entra. Mais à peine y était-il depuis quelques minutes que la porte du fond s’ouvrit et que la Maslova s’avança vers lui, silencieuse et timide. Elle lui serra la main, s’assit près de lui ; et, sans le regarder, elle dit, presque tout bas :

— Pardonnez-moi, Dimitri Ivanovitch ! Je vous ai mal parlé il y a trois jours.

— Ce n’est pas à moi de vous pardonner… — commença Nekhludov.

— N’importe, mais tout de même il faut que vous me quittiez ! — reprit-elle.

Et dans ses yeux, plus louches qu’à l’ordinaire, Nekhludov lut de nouveau une expression hostile.

— Et pourquoi dois-je vous quitter ?

— Il le faut, voilà tout !

— Comment ! voilà tout ?

Elle ne répondit rien et leva encore sur lui un regard méchant.

— Eh bien, — dit-elle enfin, — voilà ce qui en est ! Il faut que vous cessiez de vous occuper de moi, je vous le dis comme je le pense ! Je ne puis le supporter ! Vous cesserez de vous occuper de moi ! — répéta-t-elle, les lèvres tremblantes. — C’est la vérité vraie ! J’aimerais mieux me pendre !

Nekhludov sentait que dans cette défense entrait une part de haine pour lui, d’impossibilité de lui pardonner l’inoubliable offense ; mais il sentait qu’autre chose encore y entrait, quelque chose de noble et de beau. Et la façon assurée et tranquille dont la jeune femme lui renouvelait sa défense de s’occuper d’elle eut aussitôt pour effet de détruire tous ses doutes, et de le remettre dans la disposition enthousiaste où il s’était trouvé trois jours auparavant.

— Katucha, ce que je t’ai dit, je le maintiens ! — dit-il d’un ton grave et ferme. — Je te prie de consentir à te marier avec moi ! Et, si tu t’y refuses, aussi longtemps que tu t’y refuseras je resterai près de toi, je te suivrai, j’irai avec toi où l’on te conduira !

— Cela, c’est votre affaire, je ne dirai pas un mot de plus ! — répondit-elle.

Et, de nouveau, ses lèvres tremblèrent.

Il se taisait, lui aussi. Il ne se sentait pas la force de parler. Enfin, s’enhardissant :

— Katucha, — lui dit-il, — je vais maintenant aller à la campagne pour régler certaines affaires ; et ensuite j’irai à Saint-Pétersbourg, où je m’occuperai de votre pourvoi ; et, si Dieu le veut, je ferai casser votre condamnation.

— Qu’on la casse ou non, tout m’est égal ! Qu’une chose m’arrive ou une autre, le résultat sera toujours le même !… Elle s’arrêta, et Nekhludov crut voir qu’elle avait peine à retenir ses larmes.

— Eh bien ! — dit-elle après un assez long silence, parlant très vite comme pour cacher son émoi, — eh bien ! avez-vous vu Menchov ? N’est-ce pas que ces gens-là sont innocents ? N’est-ce pas ? C’est évident ! J’en mettrais ma main au feu !

— Oui, je crois bien qu’ils sont innocents !

— Si vous saviez quelle admirable vieille femme !

Il lui raconta en détail tout ce qu’il avait appris au sujet de Menchov. Puis, revenant à elle, il lui demanda si elle n’avait besoin de rien. — Non de rien, absolument ! Il y eut, de nouveau, un silence…

— Ah ! et pour ce qui est de l’infirmerie, — reprit-elle en lui lançant un regard de ses yeux qui louchaient, — eh bien ! si vous le désirez, j’irai ! Et pour l’eau-de-vie aussi, eh bien ! j’essaierai de ne plus en boire !…

Nekhludov, sans rien dire, la regarda dans les yeux. Il vit que ses yeux souriaient.

— Cela est bien, très bien !

Il ne trouva la force de rien dire de plus.

« Oui, oui, elle pourra changer ! » songeait-il. Après les doutes des journées précédentes, il éprouvait à présent un sentiment tout nouveau pour lui, un sentiment de foi dans la toute-puissance de l’amour.


En rentrant dans la chambrée puante, au retour de cette visite, la Maslova ôta sa veste et s’assit sur son lit, les mains appuyées sur les genoux.

La chambrée était presque vide. Seules s’y trouvaient la phtisique, la mère allaitant son enfant, la vieille Menchova et la garde-barrière. La fille du diacre avait été, la veille, reconnue folle et transportée à l’infirmerie. Les autres femmes étaient au lavoir.

La vieille dormait, étendue sur son lit ; les enfants jouaient dans le corridor ; on entendait leurs rires et leurs éclats de voix. La garde-barrière, sans s’interrompre de tricoter le bas qu’elle tenait en main, s’avança vers la Maslova.

— Eh ! bien, tu l’as vu ? — demanda-t-elle.

La Maslova ne répondit rien. Assise sur son lit, elle remuait machinalement ses jambes pendantes.

— Allons, allons, ne pleurniche pas ! — reprit la garde-barrière. — L’essentiel est de ne pas se décourager. Eh ! Katiouchka, allons !

La Maslova continuait à ne pas répondre.

— Les autres sont allées au lavoir. On dit que la quantité de linge à laver est énorme, aujourd’hui.

Au même instant on entendit dans le corridor un grand bruit de pas et de voix, et les habitantes de la chambrée se montrèrent sur le seuil, les pieds nus, chacune portant un pain sous le bras.

Fédosia accourut auprès de la Maslova.

— Eh bien ! quoi, quelque chose de mauvais ? — demanda-t-elle, en levant sur son amie ses clairs yeux bleus d’enfant. — Attends, je vais te préparer ton thé !

— Et alors, — dit la Korableva — il a changé d’avis ? Il ne veut plus se marier ?

— Non, il n’a pas changé d’avis ! C’est moi qui ne veux pas ! Je lui ai déclaré que je ne voulais pas !

— En voilà une sotte ! — déclara la Korableva, de sa voix de basse.

— Elle a bien raison ! — dit Fédosia — Quand on ne peut pas vivre ensemble, à quoi bon se marier ?

— Mais toi-même, ton mari ne va-t-il pas au bagne avec toi ? — demanda la garde-barrière.

— Mon mari, c’est autre chose. Nous étions mariés quand on m’a prise, la loi nous unit. Tandis que lui, à quoi bon se marier, s’il ne vit pas avec elle ?

— Tais-toi, idiote ! À quoi bon ? Mais, s’il se mariait avec elle, il la couvrirait d’or !

— Il m’a dit : « Où l’on t’enverra, j’irai avec toi ! » — dit la Maslova. Il ira, bien sûr ! Mais qu’il vienne, qu’il ne vienne pas, peu m’importe. Ce n’est pas moi, en tout cas, qui le lui aurai demandé !

— Il part à présent pour Saint-Pétersbourg, — reprit-elle après un silence. — Il va s’occuper de mes affaires. Il est parent, là-bas, avec tous les ministres.

Puis se ravisant encore :

— Mais tout de même je n’ai pas besoin de lui ! Il ferait mieux de me laisser tranquille !

— Voilà une drôle d’histoire ! — dit la Korableva d’un ton distrait. — Et maintenant, hein ! un peu d’eau-de-vie ?

— Non, merci ! répondit la Maslova. — Mais vous, buvez-en, c’est moi qui paierai !

Fin de la première partie