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Résurrection. 1re partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 210-213).


CHAPITRE XIII


À l’heure habituelle, dans les corridors de la prison, résonnèrent les sifflets des gardiens ; les portes de fer des salles s’ouvrirent, des bruits de pas se firent entendre, les corridors furent remplis de la puanteur des cuveaux portés à l’égout : prisonniers et prisonnières se vêtirent, furent passés en revue et, après la revue, s’assirent sur leurs lits pour boire leur thé.

Dans toutes les salles, ce jour-là, les conversations furent particulièrement animées : elles roulaient sur l’événement du jour, la bastonnade qui devait être donnée à deux prisonniers.

L’un de ces prisonniers était un jeune homme intelligent et instruit, un commis, nommé Vassiliev, condamné pour avoir tué sa maîtresse dans un accès de jalousie. Tous ses camarades de chambrée l’aimaient pour sa gaîté, sa libéralité, et pour la façon dont il savait tenir tête aux gardiens : car il connaissait à fond le règlement et n’admettait pas qu’on y manquât jamais. Aussi les gardiens et les surveillants, au contraire, ne pouvaient-ils pas le souffrir.

Trois semaines auparavant, un gardien avait frappé un des prisonniers qui, en passant, avait renversé de la soupe sur son uniforme neuf. Vassiliev était intervenu pour son camarade, disant que le règlement défendait de frapper les prisonniers. « Le règlement ? Je vais te l’apprendre, moi, le règlement ! » avait répondu le gardien ; et il s’était mis à injurier Vassiliev. Celui-ci avait répliqué sur le même ton, le gardien avait voulu le frapper, mais Vassiliev lui avait pris les deux mains, l’avait tenu ainsi quelques instants, puis l’avait repoussé hors de la salle. Le gardien s’était plaint, et l’inspecteur avait condamné Vassiliev au cachot.

Les cachots étaient une rangée de cellules noires, fermées du dehors à double verrou. Dans ces noires et froides cellules, il n’y avait ni lit, ni table, ni chaise, de sorte que le prisonnier devait s’asseoir et coucher sur le plancher sale, où, tout autour de lui, et même sur lui, couraient des rats si nombreux et si hardis que le prisonnier ne pouvait pas garder un morceau de pain sans qu’ils vinssent le lui dérober des mains.

Vassiliev avait déclaré qu’il n’irait pas au cachot, n’étant pas coupable. On l’avait emmené de force. Il s’était débattu, et deux de ses camarades l’avaient aidé à s’échapper des mains des gardiens. Ceux-ci avaient alors demandé du renfort, et appelé notamment un certain Petrov, renommé pour sa force. Les trois prisonniers rebelles avaient été repris et remis au cachot. Un rapport avait été aussitôt adressé au gouverneur, où l’affaire était présentée comme un commencement de révolte. En réponse, était venu du palais du gouverneur un ordre condamnant les deux principaux coupables, Vassiliev et un rôdeur nommé Népomniak, à recevoir chacun trente coups de verge. La bastonnade devait avoir lieu ce matin-là même, dans le parloir des femmes. Depuis la veille, toute la prison savait la nouvelle ; et dans les diverses salles, à l’heure du thé, il n’était pas question d’autre chose.

La Korableva, la Beauté, Fenitchka et la Maslova étaient assises dans leur coin favori et bavardaient, toutes quatre rouges et animées, ayant déjà bu de l’eau-de-vie qui, à présent, grâce à l’argent de la Maslova, ne cessait plus de couler pour elles. Elles buvaient leur thé et s’entretenaient de la bastonnade.

— Comme s’il s’était révolté ! — disait la Korableva, mordillant de ses fortes dents un morceau de sucre. — Il n’a fait que prendre la défense d’un camarade. On n’a plus le droit aujourd’hui de frapper pour cela !

— On dit qu’il est jeune, et très brave, — ajouta Fenitchka, tout en continuant de surveiller la théière.

— Tu devrais lui parler du pauvre garçon, Mikhaïlovna ! — dit à la Maslova la garde-barrière.

Par le mot lui, elle entendait Nekhludov.

— Bien sûr que je lui en parlerai. Il est prêt à tout faire pour moi ! — répondit la Maslova avec un sourire vaniteux.

— Mais Dieu sait quand il viendra, et on dit qu’on est déjà allé chercher Vassiliev, — dit Fenitchka. — C’est affreux ! — reprit-elle en soupirant.

— Moi, un jour, j’ai vu battre un homme, au bailliage. On m’avait envoyée chez le beau-père du chef de gare, et voilà qu’en arrivant au bailliage…

Et la garde-barrière entama une longue histoire. Mais son histoire fut brusquement interrompue par des bruits de pas et de voix, dans le corridor de l’étage supérieur.

Les femmes se turent, tendirent l’oreille.

— Ils l’ont emmené, les diables ! — déclara la Beauté. — Ils vont le tuer, maintenant ! Avec ça que les gardiens sont furieux contre lui, parce qu’il les empêche d’agir à leur tête !

Au-dessus, tout redevint silencieux. La garde-barrière reprit son histoire, racontant comment, devant elle, sous un hangar, on avait fouetté à mort un moujik, et comment, à cette vue, ses entrailles avaient sauté dans son ventre. La Beauté raconta comment on avait battu Chéglov sans qu’il fît entendre une plainte. Puis Fenitchka desservit le thé ; la Korableva et la garde-barrière reprirent leur couture ; et la Maslova s’étendit sur son lit, les genoux relevés. Elle s’apprêtait à faire un somme, pour se désennuyer, lorsque la surveillante vint lui dire d’avoir à se rendre au bureau, où il y avait une visite pour elle.

— Ne manque pas de lui parler de nous ! — dit la vieille dévote à la Maslova, pendant que celle-ci arrangeait ses cheveux devant une glace à demi dépolie. — Tu lui diras que ce n’est pas nous qui avons mis le feu, mais le cabaretier lui-même, ce brigand ; qu’un ouvrier l’a vu ! Tu lui diras qu’il fasse appeler Mitri ! Mitri lui expliquera tout, clair comme la paume de la main. Que nous, on nous a mis en prison, qui n’avons rien fait, tandis que lui, le brigand, il fait le tsar dans son cabaret avec la femme d’autrui, et que mon vieux n’a personne pour lui nettoyer ses poux !

— Je le lui dirai, sans faute je le lui dirai ! — répondit la Maslova.

— Allons ! — ajouta-t-elle, — buvons encore un coup pour nous donner de l’aplomb !

La Korableva lui versa un verre d’eau-de-vie. La Maslova le vida d’un trait, s’essuya la bouche, et, avec le même sourire joyeux avec lequel elle avait demandé à boire « pour se donner de l’aplomb », elle rejoignit la surveillante, qui l’attendait dans le corridor.