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Résurrection. 1re partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 24-55).


CHAPITRE IV


I



Quand Nekhludov entra au Palais de Justice, les corridors étaient déjà fort animés. Des gardiens couraient, portant des papiers ; d’autres marchaient d’un pas grave et lent, les mains derrière le dos. Les huissiers, les avocats, les avoués se promenaient de long en large ; les demandeurs et les prévenus libres s’effaçaient humblement contre les murs, ou restaient assis sur les bancs, attendant.

— Le tribunal du district ? — demanda Nekhludov à l’un des gardiens.

— Quel tribunal ? Criminel, ou civil ?

— Je suis juré.

— Alors c’est la cour d’assises ! Il fallait le dire tout de suite ! Vous prendrez à droite, puis à gauche, la deuxième porte !

Nekhludov s’avança dans les corridors.

Devant la porte que le gardien lui avait désignée, deux hommes se tenaient debout, en conversation. L’un était un gros marchand qui, pour se préparer à remplir sa tâche, avait sans doute bu et mangé copieusement, car il paraissait être dans une disposition d’esprit des plus gaies ; l’autre était un commis, d’origine juive. Les deux hommes s’entretenaient du cours des laines, lorsque Nekhludov, s’approchant d’eux, leur demanda si c’était bien là que se réunissaient les jurés.

— C’est ici, Monsieur, c’est parfaitement ici. Un juré aussi, sans doute, un de nos confrères ? — ajouta le brave marchand en souriant et en clignant de l’œil.

— Eh bien ! nous allons travailler ensemble ! — poursuivit-il après la réponse affirmative de Nekhludov. — Baklachov, de la deuxième guilde ! — ajouta-t-il en tendant au prince sa large main. — Et à qui ai-je l’honneur de parler ?

Nekhludov se nomma, et entra dans la salle de jury.

— C’est celui dont le père a été attaché à la personne de l’empereur ! — murmura le juif.

— Et il a de la fortune ? — demanda le marchand.

— Un richard !

Dans la petite salle du jury, une dizaine d’hommes de toute condition étaient réunis. Tous venaient d’arriver ; les uns étaient assis, les autres marchaient de long en large. On s’examinait et on faisait connaissance. Il y avait là un colonel retraité, en uniforme ; d’autres jurés étaient en redingote, en jaquette ; un seul avait mis son habit. Plusieurs d’entre eux avaient dû renoncer à s’occuper de leurs affaires pour remplir les fonctions de jurés, et ils ne se faisaient pas faute de s’en plaindre, mais avec tout cela on lisait sur leurs visages une satisfaction mêlée d’orgueil, et la conscience d’accomplir un grand devoir social.

Le premier examen achevé, on s’était simplement groupé, sans se lier plus à fond. On s’entretenait du temps qu’il faisait, de la venue précoce du printemps, des affaires inscrites au rôle. Un grand nombre de jurés s’empressaient de faire connaissance avec le prince Nekhludov, jugeant évidemment que c’était là, pour eux, un honneur exceptionnel. Et Nekhludov trouvait cela naturel et légitime, comme il faisait toujours en pareille circonstance. Si on lui avait demandé pourquoi il se considérait comme supérieur à la majorité des hommes, il aurait été incapable de répondre, car sa vie, surtout pendant les derniers temps, n’avait guère rien eu de bien méritoire. Il savait, en vérité, parler couramment l’anglais, le français et l’allemand ; son linge, ses vêtements, ses cravates, ses boutons de manchettes venaient toujours des premiers magasins, et étaient toujours les plus chers qu’il y eût ; mais lui-même ne prétendait pas que ce fût là un titre suffisant pour faire de lui un être supérieur. Et cependant il avait une conscience très profonde de sa supériorité ; et il considérait comme lui étant dus tous les hommages qu’il recevait, et l’absence de ces hommages le blessait comme un affront.

Un affront de ce genre l’attendait précisément dans la salle du jury. Parmi les jurés se trouvait un homme qu’il connaissait, un certain Pierre Gérassimovitch, — jamais Nekhludov n’avait su son nom de famille, — qui avait été précepteur des enfants de sa sœur. Ce Pierre Gérassimovitch avait, depuis, terminé ses études et était maintenant professeur au gymnase. Nekhludov l’avait toujours trouvé insupportable pour sa familiarité, son rire suffisant, et ses mauvaises manières.

— Ah ! le sort vous a désigné aussi ? — dit-il à Nekhludov en s’avançant vers lui avec un gros rire. — Et vous ne vous êtes pas fait dispenser ?

— Jamais je n’ai en l’idée de me faire dispenser, — répondit sèchement Nekhludov.

— Hé bien ! voilà un beau trait de courage civique ! Vous allez voir comme vous souffrirez de la faim ! Et pas moyen de dormir, ni de boire ! — poursuivit le professeur en riant encore plus haut.

« Ce fils de pope va bientôt se mettre à me tutoyer ! » songea Nekhludov ; et, donnant à sa figure une expression aussi morne que s’il venait d’apprendre la mort d’un de ses parents, il tourna le dos à Pierre Gérassimovitch pour s’approcher d’un groupe formé autour d’un personnage de haute taille, rasé, éminemment représentatif, et qui paraissait raconter quelque chose. Ce personnage parlait d’un procès qu’on était en train de juger au tribunal civil ; il en parlait en homme qui connaissait à fond toute l’affaire, nommant par leurs prénoms les juges et les avocats. Il ne tarissait pas sur le tour merveilleux qu’avait su donner à l’affaire un fameux avocat de Pétersbourg, et grâce auquel une vieille dame, tout en ayant absolument raison, était assurée désormais de perdre sa cause.

— Un homme de génie ! — proclamait-il en parlant de l’avocat.

On l’écoutait avec attention ; et quelques-uns des jurés essayaient de placer leur mot, mais il les interrompait aussitôt, comme si lui seul savait au juste ce qui en était.

Nekhludov, qui cependant était arrivé en retard au Palais de Justice, eut encore à rester très longtemps dans la salle des jurés. Un des membres du tribunal n’était pas arrivé, et on l’attendait pour ouvrir la séance.


II


Le président de la cour d’assises, au contraire, était arrivé au Palais de très bonne heure. Ce président était un homme grand et gros avec de longs favoris grisonnants. Il était marié, mais menait une vie très dissipée, et sa femme faisait comme lui : ils avaient pour principe de ne pas se gêner l’un l’autre. Le matin même de ce jour-là, le président avait reçu un billet d’une gouvernante suisse qui avait autrefois demeuré chez lui, et qui, passant par la ville pour se rendre à Pétersbourg, lui écrivait qu’elle l’attendrait, entre trois et six heures, à l’Hôtel d’Italie. Aussi avait-il hâte de commencer et de finir le plus vite possible la séance du jour, afin de pouvoir rejoindre à six heures cette rousse Clara, avec qui il avait entamé un roman l’été précédent.

Étant entré dans son cabinet, il ferma la porte au verrou, prit dans le tiroir inférieur d’une armoire deux haltères, et exécuta vingt mouvements en avant, en arrière, sur le côté, en haut et en bas ; après quoi, trois fois de suite, il ploya légèrement les genoux en élevant les haltères au-dessus de sa tête.

« Rien ne donne du ressort comme l’hydrothérapie et la gymnastique », songeait-il en pinçant de sa main gauche, où brillait un anneau d’or, le biceps saillant de son bras droit. Il s’apprêtait à faire encore le moulinet, — ayant toujours l’habitude de faire ces deux exercices avant les séances un peu longues, — quand la porte remua. Quelqu’un essayait de l’ouvrir. Le président se hâta de cacher ses haltères et ouvrit la porte.

— Excusez-moi ! — dit-il.

Un des juges du tribunal entra dans la chambre, un petit homme aux épaules anguleuses et au visage triste, portant des lunettes d’or sur le nez.

— Eh bien ! il est temps ! — dit-il d’une voix aigre.

— Je suis prêt, — répondit le président en revêtant son uniforme. — Mais Mathieu Nikititch n’arrive toujours pas !

— Il pousse vraiment trop loin le manque de conscience ! — dit le juge. Et, s’asseyant avec mauvaise humeur, il alluma une cigarette.

Ce juge, homme extrêmement ponctuel, avait eu dans la matinée une scène des plus désagréables avec sa femme, parce que celle-ci avait dépensé trop vite l’argent qu’il lui avait donné pour le mois. Elle avait demandé une avance, il avait refusé : d’où la scène. La femme avait déclaré que, dans ces conditions, il n’y aurait pas de dîner, et l’avait prévenu de ne pas s’attendre à dîner chez lui. C’est là-dessus qu’il était parti ; et il craignait qu’elle n’accomplît sa menace, car il la savait capable de tout. « Allez donc vivre d’une vie honnête et irréprochable ! » se disait-il en regardant le président, ce gros homme tout rayonnant de santé et de bonne humeur, qui, les coudes étendus, lissait de ses belles mains blanches les poils épais et soyeux de ses longs favoris, pour les disposer sur les deux côtés de son collet galonné. « Lui, il est toujours gai et satisfait, tandis que, moi, je n’ai que des ennuis ! »

À ce moment entra le greffier du tribunal, apportant des pièces que lui avait demandées le président.

— Je vous remercie, — dit le président en allumant, lui aussi, une cigarette. — Eh bien ! par quelle affaire allons-nous commencer ?

— Mais, par l’empoisonnement, à moins que vous ne préfériez changer l’ordre, — répondit le greffier.

— Allons, soit, va pour l’empoisonnement ! — fit le président, supputant que c’était là une affaire assez simple, qu’elle pourrait être finie vers quatre heures, et qu’ensuite il serait libre d’aller rejoindre sa Suissesse.

— Et Breuer est-il arrivé ? — demanda-t-il encore au greffier qui s’apprêtait à sortir.

— Oui, je crois.

— Alors dites-lui, si vous le rencontrez, que nous commençons par l’empoisonnement.

Breuer était le substitut qui devait soutenir l’accusation, à cette session des assises.

Et, de fait, le greffier le rencontra dans le corridor. La tête penchée en avant, la redingote déboutonnée, portant son portefeuille sous l’aisselle, il marchait à grands pas, courait presque, frappant des talons, et agitant le bras d’un mouvement fiévreux.

— Michel Petrovitch demande si vous êtes prêt ? — lui dit le greffier en l’accostant.

— Naturellement ! Je suis toujours prêt. Par quelle affaire commence-t-on ?

— Par l’empoisonnement.

— C’est parfait ! — répondit le substitut.

Mais, en réalité, il ne trouvait pas le moins du monde que ce fût parfait : il avait passé toute la nuit à jouer aux cartes dans un café, avec d’autres jeunes gens ; ils avaient reconduit un camarade, on avait beaucoup bu, joué jusqu’à cinq heures du matin, et puis on était allé voir des femmes, dans cette même maison où, six mois auparavant, vivait la Maslova, de sorte que le jeune substitut n’avait pas eu le temps de jeter même un coup d’œil sur le dossier de l’affaire d’empoisonnement qu’on allait juger. Et le greffier le savait, et c’est à dessein qu’il avait soufflé au président de commencer par cette affaire, que le substitut n’avait pas eu le temps d’étudier. Ce greffier était, en effet, un libéral, pour ne pas dire un radical, ce qui ne l’empêchait pas de servir dans la magistrature avec une pension de 1.200 roubles, et d’aspirer même à une place de substitut. Breuer, au contraire, était conservateur, et tout particulièrement zélé dans l’orthodoxie, comme la plupart des Allemands qui sont fonctionnaires en Russie ; de telle façon que le greffier, sans compter qu’il guettait sa place, avait encore contre lui une antipathie personnelle.

— Et l’affaire des Skoptsy ? — demanda le greffier.

— J’ai déclaré que c’était impossible en l’absence de témoins, — répondit le substitut. — Je le répéterai au tribunal.

— Qu’est-ce que cela fait ?

— Impossible ! — dit encore le substitut. Et, agitant le bras, il courut à son cabinet.

Il ajournait cette affaire des Skoptsy, non point à cause de l’absence de quelques témoins insignifiants, mais parce que cette affaire, si on la jugeait dans une grande ville, où la plupart des jurés appartenaient aux classes instruites, risquait de se terminer par un acquittement ; aussi s’était-il entendu avec le président pour que l’affaire fût déférée aux assises d’une petite ville, où le jury serait en majorité formé de paysans, et où, par suite, la condamnation serait plus facile à obtenir.

Cependant le mouvement dans le corridor avait encore grandi. La foule s’amassait surtout devant la salle du tribunal civil, où s’était jugée une de ces affaires dont on a coutume de dire qu’elles sont « intéressantes », celle-là même dont parlait avec tant de compétence, dans la salle des jurés, le personnage représentatif. Sans ombre de raison ni de droit moral, mais d’une façon strictement légale, un homme de loi avisé s’était emparé de toute la fortune d’une vieille dame. La plainte de la vieille dame était absolument juste. Les juges le savaient, et plus encore le savaient l’homme de loi et son avocat : mais cet avocat avait imaginé une procédure si adroite que la vieille femme devait fatalement perdre son procès.

Au moment où le greffier allait entrer dans le bureau de la chancellerie, il vit précisément passer devant lui, dans le corridor, la vieille dame qui venait d’être, en bonne forme, dépouillée de sa fortune. C’était une grosse femme, avec d’énormes fleurs sur son chapeau. Elle sortait de la salle d’audience et, étendant puis ramenant vers elle ses mains courtes et grasses, elle ne cessait de répéter : « Qu’est-ce que tout cela va donner ? Qu’est-ce que tout cela va donner ? » Elle s’assit sur un banc où son avocat ne tarda pas à la rejoindre. Et, aussitôt, elle se mit à lui raconter quelque chose de très compliqué, qui n’avait absolument aucun rapport avec son affaire. L’avocat considérait les fleurs de son chapeau, l’approuvait de la tête, et, évidemment, ne l’écoutait pas.

Soudain une petite porte s’ouvrit et, tout rayonnant, étalant son plastron empesé sur son gilet grand ouvert, la mine satisfaite, sortit d’un pas rapide ce même avocat fameux qui avait fait en sorte que la vieille femme aux fleurs restât sans ressources, et que l’homme de loi, moyennant dix mille roubles qu’il lui avait donnés pour sa plaidoirie, en obtînt cent mille où il n’avait aucun droit. Il passa devant la vieille dame. Tous les yeux, sur-le-champ, se tournèrent respectueusement vers lui ; et, lui, il s’en rendait bien compte, mais toute sa personne semblait dire : « Par pitié, Messieurs, ménagez-moi les marques de votre admiration ! »


III


Enfin Mathieu Nikitich, le juge qu’on attendait, arriva. Aussitôt les jurés virent entrer, dans la salle où ils étaient réunis, l’huissier du tribunal, un petit homme maigre, avec un cou trop long et une démarche inégale. Cet huissier était d’ailleurs un brave homme, et qui avait fait toutes ses études à l’université ; mais il ne pouvait rester en place nulle part, parce qu’il buvait. Trois mois auparavant, une certaine comtesse, qui s’intéressait à sa femme, lui avait procuré cet emploi d’huissier au Palais de Justice, et il avait pu s’y maintenir jusque-là, ce dont il se réjouissait comme d’un miracle.

— Eh bien ! Messieurs, tout le monde est-il là ? — demanda-t-il en mettant son pince-nez et en regardant les jurés.

— Mais oui, à ce qui me semble ! — répondit le marchand jovial.

— Nous allons vérifier, — dit l’huissier.

Il tira une liste de sa poche et se mit à appeler les noms, regardant au fur et à mesure les jurés, tantôt à travers son pince-nez, tantôt par dessus :

— Le conseiller d’Etat I. M. Nikiforov ?

— C’est moi ! — répondit le personnage représentatif qui connaissait le fond de tous les procès.

— Le colonel retraité Ivan Semenovitch Ivanov ?

— Voici ! — répondit l’homme en uniforme.

— Le marchand de la deuxième guilde Pierre Baklachov ?

— Présent ! — fit le marchand jovial, en promenant un sourire épanoui sur toute la compagnie. — Je suis prêt !

— Le capitaine de la garde, prince Dimitri Nekhludov ?

— C’est moi ! — dit Nekhludov.

L’huissier s’inclina avec un mélange de déférence et d’amabilité, comme s’il voulait par là distinguer Nekhludov du reste des jurés. Puis il poursuivit l’énumération :

— Le capitaine Georges Dimitrievitch Danchenko ? le marchand Grégoire Efimovitch Koulechov ? etc., etc.

Tous les jurés étaient présents, excepté deux.

— Et maintenant, Messieurs, prenez la peine de passer dans la salle des assises ! — dit l’huissier en montrant la porte d’un geste engageant.

Tous se mirent en mouvement et sortirent de la salle, chacun s’écartant poliment, devant la porte, pour laisser passer son collègue.

La cour d’assises était une grande salle de forme allongée, au fond de laquelle se dressait une estrade précédée de trois marches. Au milieu de l’estrade était placée une table recouverte d’un drap vert, avec des franges d’un vert plus sombre ; derrière la table se voyaient trois fauteuils, avec de hauts dossiers de chêne sculpté ; et derrière ces fauteuils pendait au mur, dans un cadre doré, un portrait aux couleurs criardes, représentant l’empereur en uniforme, le grand cordon au cou, les jambes écartées, et une main sur la garde de son épée. Dans le coin droit, un retable contenait une image du Christ couronné d’épines, avec un pupitre sur le devant ; et c’est aussi à droite de l’estrade que se trouvait la petite chaire destinée au procureur impérial. À gauche, dans le fond, était située la table du greffier ; et sur le devant, plus près du public, une barrière de bois entourait le banc des prévenus, vide encore, comme le reste de l’estrade. Sur le côté droit de celle-ci, en face du banc des prévenus, une série de sièges à hauts dossiers attendaient les jurés, et au-dessous d’eux étaient disposées des tables pour les avocats. Quant à l’autre partie de la salle, séparée de l’estrade par une grille, elle était formée de bancs en gradins qui s’élevaient jusqu’au mur du fond. Dans les premières rangées de ces bancs quatre femmes étaient assises, vêtues comme des ouvrières ou des servantes, et accompagnées de deux hommes qui devaient, eux aussi, être des ouvriers. Ce petit groupe était évidemment très impressionné par la grandeur de la décoration de l’estrade, car il ne s’entretenait qu’à voix basse, timidement.

Dès qu’il eut introduit et placé les jurés, l’huissier s’avança au milieu de l’estrade, et, d’une voix très haute, destinée à intimider encore l’assistance, il annonça :

— Le tribunal !

Tout le monde se leva, et les juges parurent sur l’estrade. D’abord le président aux beaux favoris. Nekhludov le reconnut aussitôt : il l’avait rencontré deux ans auparavant, à la campagne, dans un bal où ce président avait conduit le cotillon et dansé toute la nuit, avec beaucoup de charme et d’entrain.

Derrière lui venait le juge à la mine morose ; sa mine était devenue plus morose encore depuis que, au moment d’entrer en séance, il avait rencontré son beau-frère, et que celui-ci lui avait dit que sa sœur venait de lui apprendre qu’il n’y aurait pas de dîner à la maison ce soir-là.

— Que voulez-vous ? nous serons forcés d’aller dîner au cabaret, — avait ajouté le beau-frère en riant.

— Je ne vois pas ce qu’il y a de risible dans tout cela ! — avait répondu le juge morose ; et il était devenu encore plus morose.

L’autre juge, celui qui arrivait toujours en retard, était un homme à grande barbe, avec des bons gros yeux ronds, aux poches gonflées. Ce juge souffrait d’un catarrhe de l’estomac, et, ce matin-là même, son médecin lui avait fait commencer un nouveau régime qui l’obligeait à rester chez lui plus tard encore que de coutume. Il s’avançait sur l’estrade avec un air absorbé ; et en effet il était très préoccupé. Il avait l’habitude de deviner, par toute sorte de moyens de hasard, des réponses à des questions qu’il se posait intérieurement. Il s’était dit cette fois que, si le nombre des pas qu’il aurait à faire pour aller de la porte de son cabinet jusqu’à son siège, si ce nombre se trouvait être divisible par trois, c’est que son nouveau régime le guérirait de son catarrhe ; si non, non. Or il n’y avait en tout que vingt-six pas ; mais, au dernier moment, le juge tricha un peu, fit un petit pas de plus, et arriva à son siège en comptant le vingt-septième pas.

Les figures du président et des deux juges, se dressant sur l’estrade avec leurs uniformes aux collets cousus d’or, présentaient un spectacle des plus imposants. Les juges eux-mêmes, du reste, en avaient le sentiment ; et tous trois, comme s’ils étaient confus de leur grandeur, se hâtèrent de s’asseoir, en baissant modestement les yeux, devant la grande table verte, sur laquelle on avait posé un instrument triangulaire surmonté de l’aigle impériale, des encriers, des plumes, des feuilles de papier blanc, et une énorme quantité de crayons de dimensions diverses, fraîchement taillés.

Derrière les juges entra le substitut du procureur. Il s’avança, lui aussi, le plus vite qu’il put vers son siège, tenant toujours sa serviette sous l’aisselle et agitant le bras. Aussitôt assis, il se plongea dans la lecture du dossier, profitant des moindres minutes pour préparer son réquisitoire. Nous devons ajouter, en effet, que Breuer avait été tout récemment nommé substitut, et que c’était la quatrième fois seulement qu’il requérait en assises. Il était fort ambitieux, rêvait de faire une belle carrière, et jugeait indispensable, pour y réussir, d’obtenir des condamnations dans tous les procès où il prenait part. Il avait déjà combiné le plan général du réquisitoire qu’il prononcerait dans l’affaire de l’empoisonnement ; mais il avait encore à prendre connaissance des faits mêmes de l’affaire, pour appuyer et étoffer son argumentation.

Enfin le greffier, assis à l’extrémité opposée de l’estrade, et ayant disposé devant lui toutes les pièces qu’il aurait à lire, parcourait un article d’un journal prohibé, qu’il avait reçu la veille et lu déjà une première fois. Il voulait parler de cet article avec le juge à la grande barbe, qu’il savait être de même opinion que lui en politique : et, avant d’en parler, il désirait le connaître à fond.


IV


Le président, après avoir consulté des papiers, fit quelques questions à l’huissier et au greffier ; puis, ayant reçu d’eux des réponses affirmatives, il donna ordre d’introduire les prévenus.

Aussitôt une porte s’ouvrit, dans le fond, et deux gendarmes entrèrent, le bonnet de poil sur la tête, le sabre hors du fourreau. Derrière eux apparurent les trois prévenus : d’abord un homme, un roux au visage couvert de taches de rousseur, puis deux femmes. L’homme était vêtu d’un costume de prison, trop long et trop large pour lui. Il tenait ses bras serrés contre son corps, pour retenir les manches, qui, sans cela, eussent caché ses mains. Il semblait ne voir ni les juges ni le public, et gardait ses yeux obstinément fixés sur le banc auprès duquel il passait. Quand il en eut fait le tour, il s’assit et, levant les yeux sur le président, il se mit à agiter les lèvres comme s’il murmurait quelque chose.

La femme qui venait ensuite, également vêtue d’un costume de détenue, pouvait avoir une cinquantaine d’années. Elle avait autour de la tête un fichu de prison. Et son visage, d’une pâleur grise, n’aurait eu rien que de très ordinaire si l’on n’y avait remarqué une absence complète de sourcils et de cils. Elle paraissait, d’ailleurs, absolument calme. En arrivant à sa place, comme sa robe s’était accrochée à un clou, elle la tira avec soin, sans hâte, la rajusta, et s’assit.

L’autre femme était la Maslova.

Dès qu’elle entra, les yeux de tous les hommes présents dans la salle se tournèrent vers elle et considérèrent longtemps son doux visage, sa taille fine, son ample poitrine saillante sous son sarrau. Le gendarme lui-même, devant qui elle devait passer, la regarda sans la quitter des yeux jusqu’à ce qu’elle se fût assise ; après quoi, comme s’il s’était senti en faute, il se pressa de détourner le visage, et, s’étant secoué, fixa la fenêtre, en face de lui.

Le président attendit que les prévenus se fussent assis. Puis il se tourna vers le greffier. Et la procédure ordinaire commença : l’appel des jurés, des suppléants, le jugement de ceux qui manquaient, leur condamnation à l’amende, l’examen des excuses de ceux qui s’étaient excusés, le remplacement des jurés absents par des suppléants. Puis le président demanda au pope de faire prêter serment aux jurés.

Ce pope était un gros vieillard chauve, au visage rouge, avec quelques cheveux blancs et une barbe blanche mal fournie. Il était vêtu d’une soutane de soie cannelle, avec une croix d’or, attachée à une chaîne, et qu’il ne cessait de retourner sur sa poitrine, de ses doigts enflés. Il portait aussi une petite décoration cousue sur le côté. Il était dans les ordres depuis quarante-neuf ans, et s’apprêtait à célébrer, l’année suivante, son jubilé, comme avait fait tout récemment l’archiprêtre de la cathédrale. Il était attaché au tribunal depuis la construction du Palais de Justice ; il s’enorgueillissait fort d’avoir fait prêter serment à plusieurs dizaines de milliers de personnes, et de continuer, dans sa vieillesse. à travailler pour le bien de l’Église, de la patrie, et aussi de sa famille, à qui il comptait laisser, en plus de sa maison, un capital d’au moins trente mille roubles en bonnes obligations. L’idée ne lui était jamais venue qu’il pût mal agir en faisant prêter serment sur l’Évangile devant un tribunal ; loin d’en être embarrassé, il aimait cette occupation, qui, souvent, lui fournissait l’occasion de faire connaissance avec des personnages distingués. C’est ainsi qu’il avait été très heureux, ce jour-là, de faire connaissance avec le fameux avocat de Pétersbourg, pour qui sa considération avait encore doublé quand il avait su qu’un seul procès lui avait rapporté dix mille roubles.

Dès que le président l’eut autorisé à faire prêter serment aux jurés, le vieux pope, soulevant avec lenteur ses pieds enflés, se mit en marche vers le pupitre dressé devant l’image sainte. Les jurés se levèrent, et, en troupe pressée, le suivirent.

— Un instant ! — dit le pope, taquinant sa croix de sa main droite, et attendant que tous les jurés se fussent approchés.

Quand tous furent arrivés auprès de l’image, le pope, penchant sur le côté sa tête blanche, la passa dans le trou graisseux de son étole, puis, ayant remis en ordre ses cheveux clairsemés, se tourna vers les jurés ; « Vous lèverez la main droite et vous disposerez vos doigts comme ceci ! » dit-il, en même temps qu’il soulevait sa grosse main, les doigts pliés comme pour prendre une prise. « Et maintenant, répétez avec moi : Je jure devant le Saint Évangile et la croix vivifiante de Notre-Seigneur que, dans l’affaire dans laquelle… Ne baissez pas la main ! » dit-il, s’interrompant et s’adressant à un jeune homme qui faisait mine de détendre le bras. Puis il reprit lentement, avec des arrêts après chaque membre de phrase : « que dans l’affaire… dans laquelle… ».

Le personnage représentatif aux beaux favoris, le colonel retraité, le marchand, et d’autres jurés tenaient le bras levé et les doigts pliés exactement comme le voulait le pope ; certains autres, au contraire, semblaient procéder sans entrain et d’une façon indécise. Les uns répétaient très haut la formule du serment, avec expression et passion ; d’autres la murmuraient tout bas, restaient en retard sur les paroles du pope, puis, comme effrayés, se hâtaient de le rattraper. Mais tous éprouvaient une impression de gêne, à l’exception du vieux pope, qui gardait la conviction sereine d’accomplir un acte éminemment important et utile.

Après le serment, le président enjoignit aux jurés de se choisir un président du jury. Aussitôt les jurés se levèrent de nouveau et se rendirent dans leur salle de délibération, où presque tous, immédiatement, prirent des cigarettes et se mirent à fumer. Quelqu’un proposa d’élire pour président le personnage représentatif, ce à quoi tous se hâtèrent de consentir. Puis, après avoir jeté leurs cigarettes, les jurés rentrèrent dans la salle. Le personnage représentatif déclara au président que c’était lui qu’on avait élu, et tous se rassirent sur leurs sièges aux hauts dossiers.

Tout marcha sans accident, mais non pas sans solennité ; et cette solennité, cette légalité, ces formalités confirmaient encore magistrats et jurés dans leur sentiment de remplir un devoir social grave et sérieux. Nekhludov, lui aussi, partageait ce sentiment.

Quand les jurés se furent assis, le président du tribunal leur adressa une allocution pour leur exposer leurs droits, leurs obligations, et leur responsabilité. En parlant, il ne cessait de changer de pose : tantôt il se tournait à droite, tantôt à gauche, tantôt il s’adossait dans son fauteuil, ou se penchait en avant, tantôt il égalisait les feuilles de papier sur la table, tantôt il soulevait le coupe-papier, tantôt il jouait avec un des crayons.

Les droits des jurés, d’après ce qu’il leur dit, consistaient en ce qu’ils pourraient poser des questions aux prévenus par l’intermédiaire du président, et en ce qu’ils pourraient examiner et toucher les pièces à conviction. Leurs obligations consistaient en ce qu’ils devaient juger non pas suivant l’injustice, mais suivant la justice. Enfin leur responsabilité consistait en ce que, s’ils ne gardaient pas le secret sur leurs délibérations, ou s’ils communiquaient avec des étrangers, dans l’exercice de leur fonction de jurés, ils s’exposeraient aux sévérités de la loi.

Les jurés écoutèrent tout cela avec une attention recueillie. Le marchand, répandant autour de lui une forte odeur d’eau-de-vie, approuvait chaque phrase d’un hochement de tête.


V


Son allocution finie, le président se tourna vers les prévenus :

— Simon Kartymkine, levez-vous !

Simon fit un bond nerveux ; ses lèvres se mirent à remuer plus vite.

— Votre nom ?

— Simon Pétrovitch Kartymkine, — répondit tout d’un trait, d’une voix claquante, le prévenu, qui évidemment avait préparé d’avance ses réponses.

— Votre condition ?

— Nous sommes paysan.

— Quel gouvernement ? Quel district ?

— Du gouvernement de Toula, district de Krapivo, commune de Koupianskoïe, village de Borki.

— Quel âge ?

— Trente-quatre ans, né en mil huit cent…

— Quelle religion ?

— Nous sommes de la religion russe orthodoxe.

— Marié ?

— Nous ne nous sommes jamais marié.

— Quel métier faisiez-vous ?

— Nous travaillions dans les corridors de l’Hôtel de Mauritanie.

— Avez-vous déjà passé en justice ?

— Jamais nous n’avons passé en justice, parce que, comme nous vivions, avant…

— Vous n’avez jamais passé en justice ?

— Aussi vrai qu’il y a un Dieu, jamais !

— Avez-vous reçu une copie de l’acte d’accusation ?

— Nous l’avons reçue.

— Asseyez-vous ! Euphémie Ivanovna Botchkov ! — poursuivit le président en s’adressant à l’une des deux femmes.

Mais Simon continuait à rester debout et cachait la Botchkova.

— Kartymkine, asseyez-vous !

Kartymkine restait toujours debout. Il ne s’assit que quand l’huissier, inclinant la tête et ouvrant de grands yeux sévères, lui intima, d’une voix tragique, l’ordre de s’asseoir.

Le prévenu s’assit alors avec la même précipitation avec laquelle il s’était levé, et, s’enveloppant dans son manteau, se remit à agiter les lèvres.

— Votre nom ?

Avec un soupir de fatigue, en homme impatienté d’avoir toujours à répéter la même chose, le président se tourna vers l’aînée des deux femmes, sans même lever les yeux sur elle et sans cesser de consulter un papier qu’il tenait en main. Cette procédure lui était devenue si familière que, pour aller plus vite, il pouvait parfaitement s’occuper de deux choses à la fois.

La Botchkova avait quarante-trois ans. Condition, bourgeoise. Métier, femme de chambre dans le même Hôtel de Mauritanie. Elle n’avait jamais passé en jugement. Elle avait reçu la copie de l’acte d’accusation. Elle répondait aux questions du président avec une hardiesse provocante, comme si elle disait : « Eh bien, oui, je suis Euphémie Botchkov, et j’ai reçu la copie, et je m’en vante, et je ne permets à personne d’en rire ! » Elle n’attendit pas qu’on lui dît de s’asseoir, et s’assit dès que l’interrogatoire fut fini.

— Votre nom ? — dit le président en s’adressant avec une douceur toute particulière à l’autre prévenue. — Il faut vous lever ! — ajouta-t-il d’un ton affable, en remarquant que la Maslova restait assise. La Maslova se dressa debout et, la tête droite, la poitrine tendue en avant, sans répondre, elle fixa résolument le président de ses yeux noirs ingénus et charmeurs.

— Comment vous appelle-t-on ?

Elle murmura quelque chose d’indistinct.

— Parlez plus haut ! — dit le président.

— On m’appelait la Lubova, — répondit-elle.

Cependant Nekhludov, ayant mis son pince-nez, considérait les prévenus à mesure qu’on les interrogeait. « C’est impossible ! songeait-il, les yeux attachés sur le visage de la prévenue. Elle s’appelle Lubova, ce n’est pas le même nom ! Mais quelle ressemblance prodigieuse ! »

Le président voulait passer à une autre question ; mais le juge en lunettes lui dit tout bas quelques mots qui parurent le frapper. Et, se tournant vers la prévenue :

— Comment ! Lubova ? — demanda-t-il. — Mais vous êtes inscrite sous un autre nom !

La prévenue se taisait.

— Je vous demande quel est votre vrai nom ?

— Votre nom de baptême ? — suggéra le juge en lunettes.

Elle murmura quelque chose, sans cesser de fixer le président.

— Parlez plus haut !

— Autrefois, on m’appelait Catherine.

« C’est impossible ! » se disait encore Nekhludov ; mais déjà il ne doutait plus, il était certain que c’était elle, la pupille-femme de chambre Katucha, qu’il avait autrefois aimée, vraiment aimée, et qu’il avait plus tard séduite, dans un moment de folie, puis abandonnée, et à qui il avait toujours, depuis lors, évité de songer, parce que son souvenir lui était trop pénible, l’humiliait trop, en lui montrant que lui, si fier de sa droiture, il s’était conduit lâchement, bassement, envers cette femme.

Oui, c’était bien elle ! Il distinguait clairement à présent, sur son visage, cette particularité mystérieuse qu’il y a dans chaque visage, et qui le rend différent de tous les autres, en fait une chose unique, spéciale, sans équivalent.

Malgré la pâleur maladive et l’amaigrissement, il retrouvait cette particularité dans tous les traits du visage, dans la bouche, dans les yeux qui louchaient un peu, dans la voix, mais surtout dans le regard ingénu et charmeur, dans l’expression avenante non seulement de la face, mais de la personne tout entière.

— Vous auriez dû répondre cela tout de suite ! — dit le président, toujours avec le même ton de douceur, tant était irrésistible l’attrait qu’elle exerçait. — Et votre nom patronymique ?

— Je suis fille naturelle, — répondit la Maslova.

— Cela ne fait rien ; du nom de votre parrain, comment vous a-t-on appelée ?

— Mikaïlonva.

« Mais quel crime peut-elle bien avoir commis ? » se demandait Nekhludov, tout haletant.

— Et votre nom de famille, votre surnom ? — poursuivait le président.

— On m’appelait la « Sauvée »,

— Comment ?

— La « Sauvée », — répondit-elle, avec un léger sourire. — On m’appelait aussi du nom de ma mère, Maslova.

— Votre condition ?

— Bourgeoise.

— De la religion orthodoxe ?

— Orthodoxe.

— Profession ? Quel métier faisiez-vous ?

La Maslova se taisait.

— Quel métier faisiez-vous ? — répéta le président.

— J’étais dans une maison ! — dit-elle.

— Dans quelle maison ? — demanda avec sévérité le juge en lunettes.

— Vous savez bien vous-même dans quelle maison j’étais ! — répondit la Maslova, et, après avoir un instant détourné les yeux, elle se remit à fixer le président. Une rougeur lui monta au visage.

Il y avait quelque chose de si extraordinaire dans l’expression de son visage, de si terrible et de si navrant dans ses paroles et dans le regard rapide dont elle avait enveloppé l’assistance, que le président baissa la tête et qu’un silence général régna un instant dans la salle. Ce silence fut coupé par un rire, venu du fond de la salle, où se tenait le public. L’huissier siffla, pour commander le silence. Le président releva la tête et poursuivit son interrogatoire.

— Vous n’avez jamais passé en jugement ?

— Jamais, — fit à voix basse la Maslova avec un soupir.

— Vous avez reçu la copie de l’acte d’accusation ?

— Oui, — répondit-elle.

— Asseyez-vous !

La prévenue souleva le bas de sa jupe, du geste dont les femmes en grande toilette relèvent la queue de leur robe, s’assit, plongea ses mains dans les manches de son sarrau, sans quitter des yeux le président. Son visage avait repris son calme et sa pâleur.

On procéda ensuite à l’énumération des témoins, on fit sortir les témoins, on s’occupa du médecin expert, que l’on envoya rejoindre les témoins dans la salle où ils devaient attendre qu’on les rappelât.

Puis le greffier se leva, et commença la lecture de l’acte d’accusation. Il lisait d’une voix haute et distincte, mais si vite que ses paroles ne formaient qu’un bruit sourd, continu et endormant.

Les juges se tournaient d’un côté et de l’autre sur leurs sièges, visiblement impatients de voir la lecture finie. Un des gendarmes eut fort à faire pour dissimuler un bâillement nerveux.

Au banc des prévenus, Kartymkine ne cessait pas d’agiter les lèvres ; la Botchkova se tenait assise d’un air parfaitement calme, refoulant du doigt, par intervalles, ses cheveux sous le fichu ; la Maslova continuait à rester immobile, les yeux fixés sur le greffier ; deux ou trois fois elle poussa un soupir et changea la pose de ses mains.

Et Nekhludov, assis au premier rang des jurés, sur son haut siège, continuait à considérer la Maslova : et dans son âme s’accomplissait un profond et douloureux travail.


VI


L’acte d’accusation commençait ainsi :

« Le 17 octobre 188…, avis fut donné par le gérant de l’Hôtel de Mauritanie, sis en cette ville, de la mort subite d’un des locataires demeurant dans le susdit hôtel, le marchand sibérien Férapont Smielkov, de la deuxième guilde. Le certificat du médecin de la quatrième division attestait que la mort de Smielkov était due à un arrêt du cœur, causé par l’abus des boissons spiritueuses ; et le corps de Smielkov fut régulièrement inhumé, le troisième jour après le décès. Cependant, le quatrième jour après le décès de Smielkov, un compatriote et confrère de celui-ci, le marchand sibérien Timochine, arrivant de Saint-Pétersbourg, et s’étant renseigné sur les circonstances du décès de Smielkov, émit le soupçon que cette mort n’avait pas été naturelle, mais que le défunt avait été empoisonné par des malfaiteurs qui s’étaient ensuite emparés d’une bague en brillants et d’une forte somme d’argent, somme que Smielkov avait en sa possession, et qui ne se trouvait pas mentionnée dans l’inventaire fait après son décès.

« Une enquête fut en conséquence ordonnée, qui mit au jour ce qui suit :

« 1° Qu’au su du gérant de l’Hôtel de Mauritanie, et aussi du commis principal du marchand Starikov, avec qui Smielkov, en arrivant dans la ville, avait eu affaire, le susdit Smielkov devait avoir en sa possession une somme de 3.800 roubles, touchée par lui dans une banque de la ville, tandis que, d’autre part, on n’a trouvé après sa mort, dans sa valise et son portefeuille, qu’une somme de 312 roubles 16 kopecks ;

« 2° Que, la veille de sa mort, Smielkov a passé toute sa journée avec la fille Lubka, qui est venue deux fois dans sa chambre ;

« 3° Que ladite fille Lubka a cédé à la maîtresse de la maison où elle vivait une bague en brillants ayant appartenu au marchand Smielkov ;

« 4° Que la femme de chambre de l’hôtel, Euphémie Botchkov, le lendemain de la mort du marchand Smielkov, a déposé, à la Banque du Commerce, en compte courant, une somme de 1.800 roubles ;

« 5° Que, au dire de la fille Lubka, le valet de chambre de l’hôtel, Simon Kartymkine, lui a remis certaines poudres, en lui conseillant de les verser dans l’eau-de-vie que boirait le marchand Smielkov, ce que la fille Lubka, de son propre aveu, a fait.

« Interrogée par le magistrat instructeur en qualité de prévenue, la fille galante surnommée Lubka a déclaré que, pendant que le marchand Smielkov se trouvait dans la maison de tolérance où, suivant son expression, elle travaillait, elle avait été envoyée par le susdit marchand Smielkov dans la chambre qu’il occupait à l’Hôtel de Mauritanie pour y prendre de l’argent, et que, après avoir ouvert la valise du marchand avec la clé qu’il lui avait donnée, elle y avait pris 40 roubles, comme il le lui avait ordonné. Elle a déclaré qu’elle n’avait pas pris d’autre argent, ce dont pourraient témoigner Simon Kartymkine et Euphémie Botchkov, en présence desquels elle avait ouvert et refermé la valise.

« En ce qui concerne l’empoisonnement de Smielkov, la fille Lubka a déclaré que, étant revenue une seconde fois dans la chambre du marchand Smielkov, elle avait en effet versé, dans un verre de cognac que celui-ci allait boire, une poudre que lui avait donnée Simon Kartymkine, mais qu’elle croyait que cette poudre était simplement un soporifique, et qu’elle l’avait versée pour que le marchand s’endormît et la laissât plus vite s’en aller. Elle a ajouté qu’elle n’avait point pris d’argent, et que c’était Smielkov lui-même qui lui avait donné la bague, après l’avoir d’abord battue, et pour l’empêcher de s’en aller.

« Interrogés par le magistrat instructeur en qualité de prévenus, Euphémie Botchkov et Simon Kartymkine ont déclaré ce qui suit :

« Euphémie Botchkov a déclaré qu’elle ne savait absolument rien de la disparition de l’argent, qu’elle n’était pas entrée dans la chambre du marchand, et que, seule, la Lubka y était entrée. Elle a affirmé que, si une somme d’argent avait été prise chez le marchand, elle avait dû être prise par la Lubka, lorsque celle-ci était venue dans la chambre avec la clé de la valise. (À cet endroit de la lecture de l’acte d’accusation, la Maslova sursauta et, entr’ouvrant la bouche comme pour pousser un cri, se retourna vers la Botchkova.) Interrogée sur la provenance des 1.800 roubles déposés par elle à la Banque, elle a déclaré que cet argent avait été gagné, au cours des douze années passées, par elle et par Simon, avec qui elle était sur le point de se marier.

« Simon Kartymkine, interrogé, a d’abord avoué que, de complicité avec la Botchkova et à l’instigation de la Maslova, à qui le marchand avait donné la clé de sa valise, il avait pris une grosse somme d’argent, qu’on avait partagée entre la Maslova, la Botchkova et lui ; il a aussi avoué qu’il avait donné à la Maslova une poudre pour endormir le marchand. Mais, dans son second interrogatoire, il a nié toute participation au vol de l’argent comme à la remise de la poudre, rejetant toute la faute sur la Maslova. Interrogé sur l’argent placé en banque par la Botchkova, il a répondu, lui aussi, que cet argent avait été gagné par eux en commun pendant douze ans de service, et qu’il était le produit des pourboires à eux donnés par les locataires.

« L’autopsie du corps du marchand Smielkov, pratiquée conformément à la loi, a révélé la présence dans les intestins d’une certaine quantité de poison… »

Suivaient, dans l’acte d’accusation, le récit des confrontations, les dépositions des témoins, etc. Et l’acte se terminait ainsi :

« En conséquence de quoi Simon Kartymkine, paysan, âgé de trente-quatre ans ; Euphémie Ivanovna Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-trois ans, et Catherine Mikaïlovna Maslov, âgée de vingt-sept ans, sont accusés d’avoir, le 16 octobre 188…, dérobé en commun au marchand Smielkov une somme de 2.500 roubles, et d’avoir ensuite, afin de cacher les traces de leur vol, attenté délibérément à la vie du susdit Smielkov en lui faisant avaler du poison, d’où est résultée sa mort.

« Ces délits sont prévus par l’article 1455 du Code Pénal : en conséquence de quoi Simon Kartymkine, paysan, et Euphémie Botchkov et Catherine Maslov, bourgeoises, sont déférés au jugement du tribunal du district, siégeant en cour d’assises avec la collaboration des jurés. »

Ayant terminé sa lecture, le greffier rangea les feuilles de l’acte qu’il venait de lire, s’assit et lissa de ses deux mains ses longs cheveux noirs. Toute l’assistance poussa un soupir de soulagement ; et chacun eut l’agréable impression que l’enquête était désormais ouverte, que tout allait aussitôt s’éclaircir, et que la justice allait être satisfaite. Seul Nekhludov n’éprouva point ce sentiment : il continuait à songer avec épouvante au crime qu’avait pu commettre cette Maslova, qu’il avait connue pleine d’innocence dix ans auparavant.


VII


Quand la lecture de l’acte d’accusation fut terminée, le président, après avoir pris l’avis de ses assesseurs, se tourna vers Kartymkine avec une expression qui signifiait : « À présent, nous allons tout savoir de la façon la plus certaine, jusqu’aux moindres détails. »

— Simon Kartymkine ! — fit-il en se penchant à gauche.

Simon Kartymkine se leva, releva les manches de son manteau et s’avança de tout son corps sans cesser d’agiter les lèvres.

— Vous êtes accusé d’avoir, le 16 octobre 188…, de connivence avec Euphémie Botchkov et Catherine Maslov, dérobé dans la valise du marchand Smielkov une somme d’argent lui appartenant, puis de vous être procuré de l’arsenic, et d’avoir engagé Catherine Maslov à le verser dans la boisson du marchand Smielkov, ce qu’elle a fait, et qui a eu pour conséquence la mort de Smielkov.

— Vous reconnaissez-vous coupable ? — conclut le président en se penchant à droite.

— C’est impossible, parce que notre métier…

— Vous direz cela plus tard. Vous reconnaissez-vous coupable ?

— C’est impossible… J’ai seulement…

— Vous nous direz cela plus tard ! Vous reconnaissez-vous coupable ! — répéta le président d’une voix calme, mais sévère.

— C’est impossible, parce que…

De nouveau l’huissier se tourna brusquement vers Simon Kartymkine et l’arrêta d’un « chut ! » tragique.

Le président, avec une expression qui signifiait que cette partie de l’affaire était terminée, changea son coude de place, et s’adressant à Euphémie Botchkov :

— Euphémie Botchkov, vous êtes accusée d’avoir, le 16 octobre 188…, de connivence avec Simon Kartymkine et Catherine Maslov, dérobé dans la valise du marchand Smielkov une somme d’argent et une bague, puis, ayant partagé entre vous trois le produit du vol, d’avoir fait avaler au marchand Smielkov de l’arsenic, dont il est mort. Vous reconnaissez-vous coupable ?

— Je ne suis coupable de rien ! — répondit la prévenue d’une voix dure et hardie. — Je ne suis même pas entrée dans la chambre… et puisque cette ordure y est entrée, c’est elle, bien sûr, qui a tout fait.

— Vous nous direz cela plus tard, — fît de nouveau le président de sa voix tranquille et ferme. — Ainsi vous ne vous reconnaissez pas coupable ?

— Je n’ai pas pris d’argent, je n’ai pas donné de poison, je ne suis pas entrée dans la chambre ! Si j’y étais entrée, j’aurais jeté dehors cette salope !

— Vous ne vous reconnaissez pas coupable ?

— Pas du tout !

— Fort bien !

— Catherine Maslov, — dit ensuite le président s’adressant à l’autre prévenue, — vous êtes accusée d’avoir, étant venue dans une chambre de l’Hôtel de Mauritanie avec la clé de la valise du marchand Smielkov, dérobé dans cette valise de l’argent et une bague…

Le président s’interrompit dans sa phrase pour écouter ce que lui disait à l’oreille le juge de gauche, qui lui faisait remarquer qu’une des pièces à conviction notées sur la liste, un flacon, manquait sur la table. « Nous allons voir cela tout à l’heure ! » murmura en réponse le président ; puis, continuant sa phrase comme une leçon apprise par cœur : — Dérobé dans cette valise de l’argent et une bague, d’avoir partagé le produit du vol avec vos deux complices, puis, étant revenue dans l’hôtel avec le marchand Smielkov, de lui avoir donné à boire de l’eau-de-vie empoisonnée. Vous reconnaissez-vous coupable ?

— Je ne suis coupable de rien ! — répondit aussitôt l’accusée. — Comme je l’ai dit depuis le commencement, je le dis encore : je n’ai rien pris, rien pris, rien pris, rien du tout ! Et la bague, c’est lui-même qui me l’a donnée !

— Vous ne vous reconnaissez pas coupable d’avoir pris les 2.600 roubles ? — demanda le président.

— Je n’ai rien pris, rien que les 40 roubles !

— Et d’avoir versé la poudre dans le verre du marchand Smielkov, de cela vous reconnaissez-vous coupable ?

— Cela, je l’avoue. Mais je pensais, comme on me l’avait dit, que cette poudre était pour endormir, qu’il n’en sortirait aucun mal. Est-ce que j’aurais été capable d’empoisonner quelqu’un ? — ajouta-t-elle en fronçant les sourcils.

— Ainsi vous ne vous reconnaissez pas coupable d’avoir dérobé l’argent et la bague du marchand Smielkov ; mais, d’autre part, vous avouez que vous avez versé la poudre ?

— Je l’avoue, seulement je croyais que c’était une poudre pour endormir. Je l’ai donnée seulement pour qu’il s’endormît. Et voilà que…

— Fort bien ! — interrompit le président, évidemment satisfait des résultats obtenus. — Racontez-nous maintenant comment la chose s’est passée ! — poursuivit-il en se renversant dans le fond du fauteuil et en mettant les deux mains sur la table. — Racontez-nous tout ce que vous savez ! Un aveu sincère pourra adoucir votre position.

La Maslova continuait à fixer le président ; mais elle se taisait et rougissait, et l’on voyait qu’elle s’efforçait de vaincre sa timidité.

— Allons ! racontez-nous comment les choses se sont passées !

— Comment elles se sont passées ? — fit brusquement la Maslova. — Eh bien ! le marchand est venu un soir dans la maison où je travaillais ; il s’est assis près de moi, m’a offert du vin…

Elle se tut de nouveau, comme si elle avait perdu le fil de son récit, ou qu’un autre souvenir lui fût revenu en mémoire.

— Eh bien ! ensuite ?

— Quoi, ensuite ? Eh bien ! il est resté, et puis il est reparti.

À ce moment le substitut du procureur se souleva à demi, s’appuyant avec affectation sur un de ses coudes.

— Vous désirez poser une question ? — demanda le président.

Et, sur la réponse affirmative du substitut, il lui donna à entendre, d’un geste, qu’il pouvait parler.

— La question que je voudrais poser est celle-ci : la prévenue connaissait-elle antérieurement Simon Kartymkine ? — demanda solennellement le substitut, sans tourner les yeux vers la Maslova. Puis, la question posée, il serra les lèvres et fronça les sourcils. Le président répéta la question. La Maslova jetait des regards épouvantés sur le substitut.

— Simon ? Oui, je le connaissais, — dit-elle.

— Je voudrais savoir encore en quoi consistaient les relations de la prévenue avec Kartymkine. Se voyaient-ils souvent ?

— En quoi consistaient nos relations ? Il me recommandait aux étrangers de l’hôtel, mais ce n’étaient pas des relations ! — répondit la Maslova, promenant un regard inquiet du substitut sur le président, et inversement.

— Je voudrais savoir pourquoi Kartymkine ne recommandait aux étrangers que la Maslova, et non pas d’autres filles ! — dit le substitut avec un sourire rusé, et de l’air d’un homme qui tendrait un piège longuement préparé.

— Je ne sais pas ! Comment le saurais-je ? — répondit la Maslova, regardant autour d’elle avec épouvante. — Il recommandait celles qu’il voulait.

« M’aurait-elle reconnu ? » songeait Nekhludov, sur qui les yeux de la prévenue s’étaient arrêtés une seconde ; et tout son sang lui affluait au visage. Mais la Maslova ne l’avait pas distingué des autres jurés, et avait vite rejeté ses regards terrifiés sur le substitut.

— Ainsi la prévenue nie qu’elle ait eu aucune relation intime avec Kartymkine ? C’est parfait. Je n’ai rien de plus à demander.

Et le substitut, retirant aussitôt son coude de la table, se mit à écrire quelque chose. En réalité, il n’écrivait rien du tout, se bornant à faire repasser sa plume sur les lettres de l’acte d’accusation ; mais il avait vu que les procureurs et les avocats, après chaque question posée par eux, notaient toujours dans leurs discours des remarques destinées ensuite à écraser leur adversaire.

Le président qui, pendant ce temps, s’était entretenu tout bas avec le juge en lunettes, se retourna aussitôt vers la prévenue.

— Et que s’est-il passé ensuite ? — demanda-t-il, poursuivant son interrogatoire.

— C’était la nuit, — déclara la Maslova, reprenant courage à la pensée qu’elle n’avait plus affaire qu’au seul président. — J’étais remontée dans ma chambre et j’allais me coucher, quand la femme de chambre Berthe vint me dire : « Descends, voilà ton marchand qui est revenu ! » Et, moi, je ne voulais pas descendre, mais Madame me l’a ordonné. Et le défunt était là, au salon, en train de faire boire toutes les dames ; et puis il voulait commander encore du vin, et voilà qu’il n’avait plus d’argent ! Madame n’a pas voulu lui faire crédit. Alors il m’a envoyée dans sa chambre, à l’hôtel. Il m’a dit où était son argent, et combien je devais prendre. Et je suis partie.

Le président continuait à parler tout bas avec son voisin et n’avait pas écouté ce que venait de dire la Maslova ; mais, pour prouver qu’il avait cependant tout entendu, il crut devoir répéter ses dernières paroles :

— Vous êtes partie ! Et ensuite ?

— Je suis arrivée à l’hôtel et j’ai tout fait comme le marchand me l’avait ordonné ; j’ai pris quatre billets rouges de dix roubles, — dit la Maslova ; et de nouveau elle s’interrompit, comme si une crainte subite l’avait envahie ; puis, reprenant : — Je ne suis pas allée seule dans la chambre, poursuivit-elle, j’ai appelé Simon Mikaïlovitch, et elle aussi, ajouta-t-elle en désignant la Botchkova.

— Elle ment ! Pour entrer, je ne suis pas entrée ! — commença la Botchkova, mais l’huissier l’arrêta.

— C’est en leur présence que j’ai pris les quatre billets rouges.

— Je voudrais savoir si l’accusée, en prenant ces quarante roubles, a vu combien il y avait d’argent dans la valise ? — demanda de nouveau le substitut.

— Je n’ai pas compté, j’ai vu qu’il n’y avait que des billets de cent roubles.

— Ainsi la prévenue a vu des billets de cent roubles ! Je n’ai rien de plus à demander.

— Et alors vous avez rapporté l’argent ? — poursuivit le président en consultant sa montre.

— Je l’ai rapporté.

— Et ensuite ?

— Ensuite le marchand m’a de nouveau fait venir dans sa chambre, — dit la Maslova.

— Hé bien ! et comment lui avez-vous donné la poudre ? — demanda le président.

— Je l’ai versée dans un verre, et puis il l’a bue.

— Et pourquoi la lui avez-vous donnée ?

— Mais pour me délivrer ! — dit-elle avec un sourire gêné.

— Comment ! Pour vous délivrer ? — fit le président, souriant aussi.

— Eh bien, pour me délivrer ! Il ne voulait pas me lâcher. Alors je suis sortie dans le corridor et j’ai dit à Simon Mikaïlovitch : « S’il pouvait me laisser partir ! »

La Maslova s’arrêta un instant. Puis elle reprit :

— Et Simon Mikaïlovitch m’a dit : « Nous aussi, il nous ennuie. Donnons-lui une poudre pour s’endormir, et vous pourrez vous en aller ! » Et, moi, j’ai cru que c’était une poudre qui ne faisait pas de mal. Je l’ai prise pour la verser dans son verre. Quand je suis rentrée, le marchand était couché dans l’alcôve, et tout de suite il m’a commandé de lui apporter du cognac. Alors j’ai pris sur la table la bouteille de fine champagne, j’ai rempli deux verres, pour moi et pour lui, et dans son verre j’ai versé la poudre, et je la lui ai apportée. Et moi, je croyais que c’était de la poudre pour dormir, et qu’il allait s’endormir ; mais à aucun prix je ne lui en aurais donné si j’avais su…

— Eh bien ! comment êtes-vous entrée en possession de la bague ? — demanda le président. — Quand vous l’a-t-il donnée ?

— Quand je suis arrivée dans sa chambre, je voulais m’en aller, alors il m’a frappée sur la tête, il m’a cassé mon peigne. Je me suis mise à pleurer ; et lui, il a retiré sa bague de son doigt et m’en a fait cadeau pour que je ne m’en aille pas.

À cet instant, le substitut se souleva de nouveau et demanda la permission de poser encore quelques questions.

— Je voudrais savoir, — dit-il d’abord, — combien de temps la prévenue est restée dans la chambre du marchand Smielkov ?

De nouveau une terreur subite s’empara de la Maslova. Promenant son regard inquiet du substitut sur le président, elle répondit, très vite :

— Je ne me rappelle pas. Un certain temps.

— Ah ! et la prévenue a-t-elle également oublié si, en sortant de chez le marchand Smielkov, elle est entrée quelque autre part, dans l’hôtel ?

La Maslova réfléchit un moment.

— Dans la chambre voisine, qui était vide, j’y suis entrée ! — répondit-elle.

— Et pourquoi donc y êtes-vous entrée ? — demanda le substitut, se retournant tout d’un coup et s’adressant directement à elle.

— C’était pour me rajuster et pour attendre le fiacre.

— Kartymkine est-il entré aussi dans la chambre avec la prévenue, oui ou non ?

— Il y est entré aussi.

— Et pourquoi y est-il entré ?

— Il y avait encore de la fine champagne dans la bouteille, nous l’avons bue ensemble.

— Et la prévenue a-t-elle parlé de quelque chose avec Simon ?

— Je n’ai parlé de rien. Tout ce qu’il y a eu, je l’ai dit ! — déclara-t-elle.

— Je n’ai rien de plus à demander, — dit le substitut au président ; après quoi il se mit à inscrire précipitamment, dans l’esquisse de son discours, que la prévenue avait avoué elle-même être entrée dans une chambre vide avec son complice.

Un silence suivit.

— Vous n’avez rien de plus à dire ?

— Tout ce qu’il y avait, je l’ai dit, — répéta la Maslova. Puis elle soupira et se rassit.

Alors le président nota quelque chose sur ses papiers, écouta une communication que lui faisait à l’oreille un des assesseurs, déclara que la séance serait suspendue pendant vingt minutes, se leva en hâte, et sortit de la salle.

L’assesseur qui lui avait parlé était le juge à la grande barbe, avec de bons gros yeux : ce magistrat se sentait l’estomac légèrement dérangé, et il avait exprimé le désir de prendre un cordial. C’est à cet effet que le président avait suspendu la séance.

Tout de suite après le président et les juges, les jurés se levèrent également, et se retirèrent dans leur chambre de délibérations, avec l’agréable impression d’avoir déjà accompli une bonne partie de l’œuvre sacrée dont la société les avait chargés.

Nekhludov, aussitôt entré dans la chambre du jury, s’assit devant la fenêtre et se mit à rêver.