Questions sur les miracles/Édition Garnier/2

Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 25 (p. 371-378).

DEUXIEME LETTRE[1].

Monsieur,

Attaché comme vous à notre sainte religion, par mon état et par mon cœur, instruit par vos leçons, désirant de vous imiter et incapable de vous atteindre, je vois avec douleur qu’on n’a pas soutenu la vérité de nos miracles avec autant de sagacité et de profondeur que vous. On a déclamé à la manière ordinaire[2] en supposant toujours ce qui est en question, en disant : « Les miracles de Jésus sont vrais, puisqu’ils sont rapportés dans les Évangiles. » Mais on devait commencer par prouver ces Évangiles, ou du moins renvoyer les lecteurs aux Pères de l’Église qui les ont prouvés, et rapporter leurs raisons victorieuses.

Il faudrait être philosophe, théologien, et savant, pour traiter à fond cette question. Vous réunissez ces trois caractères : je m’adresse encore à vous pour savoir comment un philosophe doit admettre les miracles, et comment un théologien savant en prouve l’authenticité.


comment les philosophes peuvent admettre les miracles.

Hobbes, Collins, milord Bolingbroke, et d’autres, demandent d’abord s’il est vraisemblable que Dieu dérange le plan de l’univers ; si l’Être éternel, en faisant ses lois, ne les a pas faites éternelles ; si l’Être immuable ne l’est pas dans ses ouvrages ; s’il est vraisemblable que l’Être infini ait des vues particulières, et qu’ayant soumis toute la nature à une règle universelle, il la viole pour un seul canton dans ce petit globe ? si, tout étant visiblement enchaîné, un seul chaînon de la chaîne universelle peut se déranger sans que la constitution de l’univers en souffre ? si, par exemple, la terre s’étant arrêtée pendant neuf à dix heures dans sa course, et la lune dans la sienne, pour favoriser la défaite de quelques centaines d’Amorrhéens, il n’était pas absolument nécessaire que tout le reste du monde planétaire fût bouleversé ?

Il est évident que la terre et la lune s’arrêtant dans leur cours, l’heure des marées a dû changer. Les points de ces deux planètes, dirigés vers les points correspondants des autres astres, ont dû avoir une nouvelle direction, ou toutes les autres planètes ont dû s’arrêter aussi. Le mouvement de projectile et de gravitation ayant été suspendu dans toutes les planètes, il faut que les comètes s’en soient ressenties : le tout pour tuer quelques malheureux déjà écrasés par une pluie de pierres ; tandis qu’il paraissait plus digne de la sagesse éternelle d’éclairer et de rendre heureux tous les hommes sans miracle, que d’en faire un si grand dans la seule vue de donner à Josué plus de temps pour achever de massacrer quelques fuyards assommés.

C’est bien pis quand il s’agit de l’étoile nouvelle qui parut dans les cieux, et qui conduisit les mages d’orient en occident. Cette étoile ne pouvait être moindre que notre soleil, qui surpasse la terre un million de fois en grosseur. Cette masse énorme, ajoutée à l’étendue, devait déranger le monde entier composé de ces soleils innombrables appelés étoiles, qui probablement sont entourés de planètes. Mais que dut-il arriver quand elle marcha dans l’espace malgré la loi qui retient toutes les étoiles fixes dans leurs places ? Les effets d’une telle marche sont inconcevables.

Voilà donc non-seulement notre monde planétaire bouleversé, mais tous les mondes possibles aussi, et pourquoi ? Pour que dans ce petit tas de boue appelé la terre, les papes s’emparassent enfin de Rome, que les bénédictins fussent trop riches, qu’Anne Dubourg fût pendu à Paris, et Servet brûlé vif à Genève.

Il en est de même de plusieurs autres miracles. La multiplication de trois poissons et de cinq pains nourrit abondamment cinq mille personnes. Que chacun ait mangé la valeur de trois livres, cela compose quinze mille livres de matières tirées du néant, et ajoutées à la masse commune. Ce sont là, je crois, les plus fortes objections.

C’est à vous, monsieur, de résoudre par une saine philosophie, sans contradiction et sans verbiage, ces difficultés philosophiques, et de montrer qu’il est égal à Dieu que les lois éternelles soient continuées ou suspendues, que les Amorrhéens périssent ou se sauvent, et que cinq mille hommes jeûnent ou repaissent. Dieu a pu, parmi les mondes innombrables qu’il a formés, choisir cette planète, quoique une des plus petites, pour y déranger ses lois ; et si on prouve qu’il l’a fait, nous triomphons de la vaine philosophie. Votre théologie et votre science seront encore moins embarrassées à mettre dans un jour lumineux l’authenticité de tous les miracles de l’Ancien et du Nouveau Testament.


évidence des miracles de l’ancien testament.

Abbadie, en prouvant, comme il a fait, les prodiges de Moïse, est peut-être tombé dans le défaut si commun à tous les auteurs, de supposer toujours ce qu’on examine. Les incrédules recherchent si Moïse a existé ; si un seul des écrivains profanes a parlé de Moïse avant que les Hébreux eussent traduit leurs histoires en grec ; si l’homme dont les Hébreux ont fait leur Moïse n’était pas ce Misem des Arabes, tant célébré dans les vers orphiques, et dans les anciennes orgies de la Grèce, avant que les nations eussent entendu parler de Moïse. Ils recherchent pourquoi Flavius Josèphe, en citant les auteurs égyptiens qui ont parlé de sa nation, n’en cite aucun qui ait dit un seul mot des miracles de Moïse. Ils croient que les livres qui lui sont imputés n’ont pu être écrits que sous les rois juifs, et ils se fondent, quoique mal à propos, sur des passages de ces mêmes livres.

Abbadie, au lieu de sonder toutes ces profondeurs, tire son grand argument de ce que Moïse n’aurait jamais pu dire à six cent trente mille combattants que la mer s’était ouverte pour eux afin qu’ils pussent s’enfuir, si ces six cent trente mille hommes n’en avaient été témoins ; et c’est précisément ce qui est en dispute. Les incrédules ne disent pas : Moïse a trompé six cent trente mille soldats qui ont cru voir ce qu’ils n’avaient pas vu ; ils disent : Il est impossible que Moïse ait eu six cent trente mille soldats, ce qui supposerait près de trois millions de personnes ; et il est impossible que soixante-dix Hébreux, réfugiés en Égypte, aient produit trois millions d’habitants en deux cent quinze ans[3].

Il n’est pas probable que si Moïse avait eu trois millions de suivants à ses ordres, et Dieu à leur tête, il se fût enfui en lâche ; il n’est pas probable que, s’il a écrit, il ait écrit autrement que sur des pierres ; il est dit que Josué fit écrire tout le Deutéronome[4] sur un autel de pierres brutes, enduites de mortier : il n’est pas probable que le dépôt de ces pierres se soit conservé, quand les Juifs furent esclaves après Josué ; il ne l’est pas que Moïse ait écrit, il ne l’est pas même qu’il ait existé ; et d’ailleurs toute la théogonie des Juifs semble prise des Phéniciens, auprès de qui la troupe juive eut très-tard un très-petit établissement.

Il vous appartient, monsieur, beaucoup plus qu’au docteur Abbadie, de réfuter tous ces vains raisonnements, et de montrer que si la nation juive est beaucoup plus récente que les nations de Phénicie, de Chaldée, d’Égypte, la race juive remonte plus haut dans l’antiquité. Vous descendrez d’Adam à Abraham, et d’Abraham à Moïse. Vous ferez voir que Dieu s’est manifesté par des miracles continuels à cette race chérie et réprouvée ; vous nous apprendrez par quels ressorts secrets de la Providence les Juifs, toujours gouvernés par Dieu même, et commandant si souvent en maîtres à la nature entière, ont été pourtant le plus malheureux de tous les peuples, ainsi que le plus petit, le plus ignorant, le plus cruel et le plus absurde ; comment il fut à la fois miraculeux par la protection et par la punition divine, par sa splendeur secrète, et par son abrutissement connu. On nous objecte sa grossièreté ; mais la grandeur de son Dieu en éclate davantage. On nous objecte que les lois de ce peuple ne lui parlaient point de l’immortalité de l’âme ; mais Dieu, qui le gouvernait, le punissait ou le récompensait en cette vie par des effets miraculeux.

Qui mieux que vous pourra démontrer que Dieu, ayant choisi un peuple, devait le conduire autrement que les législateurs ordinaires, et que par conséquent tout devait être prodige sous la main de celui qui seul peut faire des prodiges ? Ensuite, vous élevant de miracle en miracle, vous en viendrez au Nouveau Testament.


des miracles du noueau testament.

Les miracles du Nouveau Testament doivent sans doute être reconnus pour incontestables, puisque les seuls livres qui en parlent sont incontestables. Les faits les plus ordinaires n’obtiennent point de croyance si les témoignages ne sont pas authentiques ; à plus forte raison les faits prodigieux sont-ils rejetés. Souvent même on les réprouve, malgré les attestations les plus formelles ; souvent on dit qu’une chose improbable en elle-même ne peut devenir probable par des histoires. Les incrédules prétendent qu’on doit plutôt croire que les historiens ont erré qu’on ne doit croire que la nature se soit démentie. Il était plus aisé à un Juif ou à un demi-Juif de dire des sottises qu’aux astres de changer leur cours. Je dois plutôt penser que les Juifs avaient l’esprit bouché que je ne dois penser que le ciel se soit ouvert. Tel est leur téméraire langage.

Il faut donc au moins que les livres qui annoncent des choses si incroyables aient été examinés par les magistrats ; que les preuves de ces prodiges aient été déposées dans les archives publiques ; que les auteurs de ces livres ne se soient jamais contredits sur la plus légère circonstance, sans quoi ils sont légitimement suspects de tromper sur les plus graves. Il faut avoir cent fois plus d’attention, de scrupule, de sévérité dans l’examen d’une chose à laquelle on dit le salut du genre humain attaché que dans le plus grand procès criminel. Or il n’y a point d’accusation dans un procès qui ne soit déclarée calomnieuse, ou du moins fausse, si les témoins se contredisent.

Comment donc, continuent nos adversaires, pourrons-nous croire à ces Évangiles, qui se contredisent continuellement ? Matthieu[5] fait descendre Jésus d’Abraham par quarante-deux générations, quoique dans son compte il ne s’en trouve que quarante et une ; et encore se trompe-t-il en faisant Josias père de Jéchonias.

Luc[6] fait descendre Jésus du même Abraham par cinquante-six générations, et elles sont absolument différentes de celles que Matthieu rapporte. De plus, cette généalogie est celle de Joseph, qui n’est pas le père de Jésus. Les incrédules demandent dans quel tribunal on déciderait de l’état d’un homme sur de telles preuves.

Matthieu fait enfuir Marie, Joseph, et Jésus en Égypte, après l’apparition de la nouvelle étoile, l’adoration des mages, et le massacre des petits enfants. Luc ne parle ni du massacre, ni des mages, ni de l’étoile, et maintient que Jésus resta constamment dans la Palestine. Y a-t-il, disent les réfractaires, une contradiction plus grande ?

Trois évangélistes semblent formellement opposés à Jean : Matthieu, Marc et Luc, ne font vivre Jésus qu’environ trois mois après son baptême ; et Jean, après ce même baptême, le fait aller trois fois à Jérusalem pour faire la pâque, ce qui suppose au moins trois années.

On sait combien d’autres contradictions les incrédules reprochent aux auteurs sacrés ; mais ils ne se bornent pas à ces reproches si connus. Quand même, disent-ils, les quatre Évangiles reçus seraient entièrement uniformes ; quand même les quarante-six autres, qui furent rejetés avec le temps, déposeraient des mêmes faits ; quand même tous les auteurs de ces livres auraient été des témoins oculaires, nul homme sensé ne doit, sur leur parole, croire des prodiges inconcevables, à moins que ces prodiges, qui choquent la raison, n’aient été juridiquement constatés avec la publicité la plus authentique.

Or, disent-ils, ces prodiges n’ont point été constatés, et ils choquent la raison : car il ne leur semble pas raisonnable que Dieu se soit fait Juif plutôt que Romain, qu’il soit né d’une femme vierge ; que Dieu ait eu un frère aîné, nommé Jacques ; que Dieu ait été emporté sur une montagne par le diable, et que Dieu enfin ait fait tant de miracles pour être outragé, pour être supplicié, pour rendre le monde beaucoup plus méchant qu’il n’était auparavant, pour amener sur la terre des guerres civiles de religion, dont on n’avait jamais entendu parler ; pour exterminer la moitié du genre humain, et pour soumettre l’autre à un tyran et à des moines.

Ils disent que ces miracles, sur lesquels autrefois les moines en élevèrent tant d’autres pour nous ravir notre liberté et nos biens, n’ont été écrits que quatre-vingts ans après Jésus, dans le plus grand secret, par des hommes très-obscurs, qui cachaient leurs livres aux Gentils avec le scrupule le plus religieux, et qui ne formèrent une secte qu’à la faveur du mépris qui les dérobait au reste des hommes.

De plus, disent-ils, il est avéré que les premiers chrétiens forgèrent mille faux actes, et jusqu’à des prophéties de sibylles, comme on l’a déjà dit[7]. S’ils sont donc reconnus faussaires sur tant de points, ils doivent être reconnus faussaires sur les autres. Or les Évangiles sont les seuls monuments des miracles de Jésus ; ces Évangiles si longtemps ignorés se contredisent : donc ces miracles sont d’une fausseté palpable.

Ces objections, qu’il ne faut pas dissimuler, ont paru si spécieuses qu’on y répond encore tous les jours. Mais, disent-ils, toujours répondre est une preuve qu’on a mal répondu : car si on avait terrassé son ennemi du premier coup on n’y reviendrait pas à tant de fois.

On ne soutient plus aujourd’hui la donation de Constantin au pape Sylvestre, ni l’histoire de la papesse Jeanne, ni tant d’autres contes : pourquoi ? c’est qu’ils ont été détruits par la raison, et que tout le monde à la longue se rend à la raison, quand on la montre. Mais il faut bien que la matière des miracles n’ait pas encore été éclaircie, puisqu’on agite encore aujourd’hui cette question avec le plus grand acharnement.

Je vous ai exposé, monsieur, naïvement les objections des incrédules, qui me font frémir. Il ne faut ni les dissimuler, ni les affaiblir, parce qu’avec le bouclier de la foi on repousse tous les traits de l’enfer. Que ces messieurs lisent seulement les livres de la primitive Église, les Tertullien, les Origène, les Irénée, et ils seront bien étonnés. C’est à vous, monsieur, de nous tenir lieu de tous ces grands hommes.

Personne assurément n’est plus en état que vous de mettre fin à ces disputes, et de nous délivrer d’un si grand scandale ; personne ne fera mieux voir combien les miracles étaient nécessaires, à quel point ils sont évidents, quoiqu’on les combatte ; pourquoi ils furent ignorés du sénat et des empereurs, ayant été si publics ; pourquoi, lorsqu’ils furent plus connus des Romains, ils furent quelquefois attribués à la magie, dont toute la terre était infectée ; pourquoi il y avait tant de possédés ; comment les Juifs chassaient les diables avant Jésus-Christ ; comment les chrétiens eurent le même privilège, qu’ils n’ont plus. Développez-nous ce qu’en disent Tertullien, Origène, Clément Alexandrin, Irénée. Ouvrez-nous les sources où vous puisez la vérité ; noyez l’incrédulité dans ces eaux salutaires, et raffermissez la foi chancelante des fidèles.

Le cœur me saigne quand je vois des hommes remplis de science, de bon sens et de probité, rejeter nos miracles, et dire qu’on peut remplir tous ses devoirs sans croire que Jonas ait vécu trois jours et trois nuits dans le ventre d’une baleine lorsqu’il allait par mer à Ninive, qui est au milieu des terres. Cette mauvaise plaisanterie n’est pas digne de leur esprit, qui d’ailleurs mérite d’être éclairé. J’ai honte de vous en parler ; mais elle me fut répétée hier dans une si grande assemblée que je ne peux m’empêcher de vous supplier d’émousser la pointe de ces discours frivoles par la force de vos raisons. Prêchez contre l’incrédulité, comme vous avez prêché contre le loup qui ravage mon cher pays du Gévaudan[8], dont je suis natif : vous aurez le même succès, et tous nos citoyens, bourgeois, natifs, et habitants, vous béniront, etc.

  1. L’édition originale est intitulée Autres Questions d’un proposant à monsieur le professeur de théologie, sur les miracles ; in-8° de 14 pages.
  2. Dans les Lettres de la plaine, ouvrage que M. l’abbé Sigorgne, grand-vicaire de Mâcon, opposa aux Lettres de la montagne, de J.-J. Rousseau, écrites pour répondre aux Lettres de la campagne, de M. Tronchin. M. l’abbé Sigorgne est l’auteur des Institutions newtoniennes, et c’est lui qui, le premier, a osé enseigner, dans l’Université de Paris, les vérités démontrées par Newton. Mais puisque le géomètre Fatio a bien voulu faire des miracles, pourquoi trouverait-on mauvais qu’un autre géomètre ait la bonté d’y croire ? (K.) — J’ai parlé de J.-R. Tronchin dans mon Avertissement placé en tête du Sentiment des citoyens (ci-dessus, page 309). Pierre Sigorgne, né en 1719 à Rambercourt-les-Pots, est mort à Mâcon le 10 novembre 1809. (B.)

    — Le Fatio dont parlent les éditeurs de Kehl est Fatio de Duiller, né en 1664, mort en 1753.

  3. L’édition originale de 1765, les réimpressions de 1765 et 1767 portent ici : Deux cent cinq ans ; et en note : Le texte dit quatre cents ans : mais, en supputant, on n’en trouve que deux cent cinq. (B.)
  4. Josué, vii, 32.
  5. Chapitre ier.
  6. Chapitre iii.
  7. Page 360.
  8. Cette bête, après avoir épouvanté l’Auvergne et le Gévaudan pendant assez longtemps, fut tuée, le 20 septembre 1765, près de la ville de Langeac. Portée en poste à Versailles, et présentée à Louis XV, elle fut reconnue effectivement pour un loup du poids de cent trente livres, et de la hauteur de trente-deux pouces. (Cl.)