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Quelques réflexions sur J.-J. Rousseau

QUELQUES RÉFLEXIONS
SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

FRAGMENT D’UNE RÉPONSE À UN FRAGMENT DE LETTRE.


FRAGMENT DE LA LETTRE.

« . . . . . J’allai de là visiter les Charmettes. Pour arriver à l’humble enclos, il faut suivre un petit vallon que traverse un petit ruisseau, et dont les pentes sont tapissées de prairies semées de jeunes taillis et bordées de vieux arbres. C’est un site frais, solitaire et tranquille, qui rappelle un peu nos traînes de la Renardière. Après un quart-d’heure de marche, on est en face de la maisonnette. — Un toit en croupe dont l’ardoise ternie imite à s’y méprendre des rebardeaux usés par le temps, des contrevents verts, une petite terrasse fermée par une barrière rustique, et, dans son prolongement, le jardinet où Jean-Jacques aimait à cultiver des fleurs. — Le jardin a toujours ma première visite. J’y cherchai le cabinet de houblon ; mais il a disparu. Je cueillis pour vous quelques rameaux d’un vieux buis, que je suppose être un des plus anciens hôtes de cet enclos. L’on assure que l’intérieur des appartements n’a point été changé : c’est un carreau de pièces inégales, des murs peints à la détrempe, avec des oiseaux et des fleurs imaginaires sur les impostes. À part une petite épinette, où Rousseau s’exerça sans doute bien souvent à déchiffrer la musique de Rameau, le surplus du mobilier rappelle beaucoup celui de Philémon ; mais propre et rangé comme si le maître n’était parti que d’hier. Tout ici respire la simplicité, l’innocence et le bonheur. Que de douces et tristes pensées évoque la vue de ces chaumières ! leur histoire est celle de nos plus beaux jours ! jours trop tôt écoulés, et dont il n’est pas sage de rêver le retour !

« Le chemin que j’ai pris pour retourner à Chambéry doit être celui que suivait Rousseau en faisant sa prière du matin, et l’admirable horizon qui s’y déroule de toutes parts est bien fait pour attirer l’âme au ciel. C’est un cadre de hautes montagnes ceignant une vaste plaine variée de prairies, de vergers, de riches guérets, et que découpent en larges festons les flots capricieux de l’Isère, etc . . . . . »

FRAGMENT DE LA RÉPONSE.

« . . . . . Surtout, cher Malgache, n’oublie pas le rameau de buis. Nous le mettrons en guise de signet dans cette vieille Bible hollandaise que mon grand-père lui prêta pour composer le Lévite d’Éphraïm, et nous léguerons ces reliques à nos petits-enfants.

« L’histoire de ces chaumièrs est celle de nos plus beaux jours ! Ce que tu dis là est bien vrai ! Qui de nous n’a pas vécu en imagination aux Charmettes les plus beaux jours de sa jeunesse ! Mon Dieu ! comme ce livre des Confessions nous a impressionnés ! Comme il a rempli toute une période de notre vie ! Comme nous l’avons aimé, ce Jean-Jacques, avec tous ses travers et tous ses défauts ! Comme nous avons suivi chacun de ses pas dans la montagne, chacune de ses transformations dans la vie, et comme nous l’avons pleuré en lisant ses dernières pages, les plus belles qu’il ait écrites avec les premiers livres des Confessions !

« Comme nous l’avons aimé ! » Dirai-je « comme nous l’aimons encore ? » Quant à moi, oui, je lui reste fidèle ; ou plutôt je suis revenu à lui après un refroidissement de quelques années. Il a tant de contradictions apparentes, qu’à l’âge où, moins enthousiastes, nous devenons plus sévères, nous sommes un peu effrayés des taches que nous lui découvrons. Te répéterai-je pourquoi et comment j’ai subi ces alternatives de vénération, de terreur et d’amour ? Tu le sais : nous avons parlé si souvent des Confessions sous nos ombrages de la Vallée-Noire ! Souviens-toi que nous tombions toujours d’accord sur ce point, et que c’était même notre consolation : Jean-Jacques a été l’un des esprits les plus avancés du siècle dernier, quoiqu’à certains égards il ait conservé des préjugés barbares, qu’il ne faut imputer qu’à l’époque où il écrivait, et qu’il proscrirait aujourd’hui s’il recommençait son œuvre. Ceci posé et démontré pour nous avec la plus grande évidence, nous nous sentions à l’aise pour entrer avec un respect mêlé de tendresse et de douleur dans la vie privée, dans la conscience intime, dans les Confessions de l’immortel ami. L’homme et l’œuvre, c’est-à-dire la conduite et les écrits, si contradictoires en apparence, et si souvent opposés l’un à l’autre dans les déclamations haineuses du temps, nous semblaient au contraire rentrer l’un dans l’autre, et s’expliquer mutuellement, sans qu’il fût besoin de charger la mémoire du grand homme ou de flétrir ceux de ses contemporains qu’il appela ses ennemis, et qui n’eurent d’autre tort que de ne pouvoir le comprendre. Quoique la lecture de ses plaintes éloquentes nous identifiât aux douleurs du philosophe persécuté, et nous fît parfois prendre en haine ceux qui concoururent involontairement au lent suicide de sa vie, nous reconnaissions leur devoir beaucoup de ménagements quand nous examinions de près les choses, quand nous lisions les pièces de ce long et amer procès intenté par lui à eux dans les Confessions, par eux à lui dans les mémoires où ils ont essayé de le rabaisser pour se justifier, quand nous songions surtout que cette cause est encore pendante devant le tribunal de l’opinion, et qu’elle affecte diversement les esprits sans avoir reçu la solution définitive que les parties ont réclamée avec tant de chaleur, et que Jean-Jacques, en plusieurs endroits, demande à la postérité d’un ton à faire tressaillir les juges les plus farouches.

« Te souviens-tu comme nous avons compulsé le dossier de cette grande affaire dans le précis qui accompagnait l’édition de 1824 ? Ce soin consciencieux qu’on avait alors de justifier Jean-Jacques par des faits fut très-louable, et il a porté ses fruits. Mais à mesure que le temps marche et que les impressions personnelles, les haines de parti, les susceptibilités de famille et les préjugés de caste s’effacent derrière nous, le jugement des hommes devient plus impartial, et l’auteur d’Émile, excusé et justifié sur certains points, reste inexcusable et injustifiable sur certains autres. Quelle sera donc l’impression de nos fils lorsque, fermant ce livre, si attachant et si fatigant, tantôt si brillant de poésie et tantôt si lourd de réalité, cynique et sublime tour à tour, ils se demanderont, au milieu du scepticisme de l’époque, ce que c’est que la grandeur humaine, et à quoi servent l’éloquence, les hautes inspirations, les rêves généreux, si toutes ces choses aboutissent, dans la vie de Jean-Jacques, au crime, au désespoir, à la misère, à l’isolement, à la folie, au suicide peut-être ?

« Cette question de toute une jeune génération n’est pas sans importance, et ce serait un devoir sérieux d’y répondre. Le temps n’est plus où l’on se tirait d’affaire en cachant les clefs de la bibliothèque, tandis que le bourreau lacérait solennellement de sa main souillée les protestations de la liberté morale, et qu’un mot de madame de Pompadour étouffait la voix des philosophes. Les modernes arrêts de l’intolérance administrative frappent aujourd’hui plus vainement encore, et nos enfants lisent, malgré les cuistres de tout genre qui aspirent à la direction des idées. Les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques sont dans la poche des étudiants tout aussi bien que sur le bureau des prétendus gardiens de la morale publique. Tous s’y complaisent, ceux qui condamnent sans appel comme ceux qui approuvent sans restriction. Si Jean-Jacques vivait, il irait encore en prison ou en exil ; il se trouverait encore des mains pleines de péché pour lui jeter des pierres, et des âmes pleines d’amour pour le consoler. La fureur des uns, l’enthousiasme des autres, le placeraient-ils à son véritable rang ? J’en doute beaucoup !

« Mais puisque nous voici sur ce chapitre de causerie, qui en vaut bien un autre, essayons à nous deux de le bien juger, sans avoir recours à des preuves matérielles, sans dresser une enquête, et sans chercher ailleurs que dans l’examen philosophique des Confessions le sens de cette vie de philosophe, mêlée de bien et de mal, pleine d’amour et d’égoïsme, et présentant ce contraste monstrueux, ces deux faits : la création d’Émile et l’abandon de ses propres enfants à la charité publique. En un mot, au lieu de nous attacher à la lettre du plaidoyer, efforçons-nous d’en saisir l’esprit. Il se passera encore du temps avant que cette manière d’envisager les causes soit introduite dans la législation, et que les hommes appelés à prononcer sur d’autres hommes aient vraiment l’intelligence du cœur humain ou se soucient de l’acquérir.

« De tout temps le progrès s’est accompli, n’est-ce pas, par le concours de deux races d’hommes opposées en apparence et même en fait l’une à l’autre, mais destinées à se réunir et à se confondre dans l’œuvre commune aux yeux de la postérité ? La première de ces races se compose des hommes attachés au temps présent. Habiles à gouverner la marche des événements et à en recueillir les avantages, ils sont pleins des passions de leur époque, et ils réagissent sur ces passions avec plus ou moins d’éclat. On les appelle communément hommes d’action, et, parmi ces hommes-là, ceux qui réussissent à se mettre en évidence sont appelés grands hommes. Je te demanderai la permission, pour te faire mieux entendre ma définition, de les appeler hommes forts.

« Ceux de la seconde race sont inhabiles à la science des faits présents, incapables de gouverner les hommes d’une façon directe et matérielle, par conséquent de diriger avec éclat et bonheur leur propre destinée et d’élever à leur profit l’édifice de la fortune. Les yeux toujours fixés sur le passé ou sur l’avenir, qu’ils soient conservateurs ou novateurs, ils sont également remplis de la pensée d’un idéal qui les rend impropres au rôle rempli avec succès par les premiers. On les nomme ordinairement hommes de méditation, et leurs principaux maîtres, appelés aussi grands hommes dans l’histoire, je les appellerai grands par exclusion ; bien que, dans ma pensée, les autres soient aussi revêtus d’une grandeur incontestable, mais parce que le mot de grandeur s’applique mieux, selon moi, à l’homme détaché de toute ambition personnelle, et celui de force à l’homme exalté et inspiré par le sentiment de son individualité.

« Ainsi donc, deux sortes d’hommes illustres : les forts et les grands. Dans la première série, les guerriers, les industriels, les administrateurs, tous les hommes à succès immédiat, brillants météores jetés sur la route de l’humanité pour éclairer et marquer chacun de ses pas. Dans la seconde, les poètes, les vrais artistes, tous les hommes à vues profondes, flambeaux divins envoyés ici-bas pour nous éclairer au delà de l’étroit horizon qui enferme notre existence passagère. Les forts déblaient le chemin, brisent les rochers, percent les forêts ; ce sont les sapeurs de l’ambulante phalange humaine. Les autres tracent des plans, projettent des lignes au loin, et lancent des ponts sur l’abîme de l’inconnu. Ce sont les ingénieurs et les guides. Aux uns la force de l’esprit et de la volonté, aux autres la grandeur et l’élévation du génie.

« Je ne prétends pas que ma définition ne soit pas très-arbitraire dans la forme. Selon ma coutume, je demande que tu t’y prêtes, et que tu ne m’interrompes pas en me citant des noms propres, exceptions apparentes qui ne détruiraient pas mon raisonnement quant au fond. Selon cette définition, Napoléon ne serait qu’un homme fort, et je sais parfaitement qu’il serait contraire à tous les usages de la langue française de lui refuser l’épithète de grand. Je la lui donnerais d’ailleurs d’autant plus volontiers, qu’à bien des égards sa vie privée me semble empreinte d’une véritable grandeur de caractère qui me le fait admirer au milieu de ses fautes plus qu’au sein de ses victoires. Mais, philosophiquement parlant, son œuvre personnelle n’est pas grande, et la postérité en jugera ainsi. Ce que je dis de lui s’applique à tous les hommes de sa trempe que nous voyons dans l’histoire.

« Ainsi, je divise les hommes éminents en deux parts, l’une qui arrange le présent, et l’autre qui prépare l’avenir. L’une succède toujours à l’autre. Après les penseurs, souvent méconnus et la plupart du temps persécutés, viennent des hommes forts qui réalisent le rêve des grands hommes et l’appliquent à leur époque. Pourquoi ceux-là, me diras-tu, ne sont-ils pas grands eux-mêmes, puisqu’ils joignent à la force de l’exécution l’amour et l’intelligence des grandes idées ? C’est qu’ils ne sont point créateurs ; c’est qu’ils arrivent au moment où la vérité, annoncée par les penseurs, est devenue évidente pour tous, à tel point que les masses consentent, que tous les esprits avancés appellent, et qu’il ne faut plus qu’une tête active et un bras vigoureux (ce qu’on appelle aujourd’hui une grande capacité) pour organiser. L’obstacle au succès immédiat des penseurs et à la gloire durable des applicateurs, c’est l’absence de foi au progrès et à la perfectibilité. Faute de cette notion, les institutions ont toujours été incomplètes, défectueuses, et forcément de peu de durée. L’homme fort a voulu toujours se bâtir des demeures pour l’éternité, au lieu de comprendre qu’il n’avait à dresser que des tentes pour sa génération. À peine avait-il fait un pas, grâce aux grands hommes du passé, que, méconnaissant les grands hommes du présent, les traitant de rêveurs ou de factieux, il asseyait sa constitution nouvelle sur des bases prétendues inamovibles, et croyait avoir construit une barrière infranchissable. Mais le flot des idées, montant toujours, a toujours emporté toutes les digues, et il n’y a plus sur les bancs un seul professeur ni un seul écolier qui croient à la perfection de la république de Lycurgue.

« Le jour où la notion du progrès sera consacrée comme principe fondamental de toute législation sur la terre, où la loi, au lieu d’être considérée comme un poteau de mort autour duquel il faut accumuler les cadenas et les chaînes pour enserrer les hommes, mais comme un arbre de vie dont la sève, entretenue avec soin, doit toujours pousser des branches nouvelles pour abriter et protéger l’humanité, ce jour-là les institutions seront revêtues d’un caractère durable, parce que l’essence même de la foi sera le renouvellement perpétuel des formes. Alors il ne sera plus nécessaire qu’une loi tombe en décrépitude et devienne odieuse ou absurde au point d’être violemment abrogée au milieu des convulsions sociales. Toute loi sera développée, continuée, perfectionnée, et, par là, éternelle dans son essence. Les formes successives qu’elle aura revêtues en traversant les siècles pourront être enregistrées dans les archives de la famille humaine et gardées avec respect comme les monuments du passé, au lieu d’être lacérées et foulées aux pieds dans un jour de colère comme des prétentions tyranniques et des obstacles injustes.

« Quand ce jour, dont nous saluons l’aube dans notre pensée, sera venu pour nos descendants, cette vaine distinction des hommes forts et des grands hommes, des penseurs et des réalisateurs, des philosophes et des administrateurs, s’effacera comme un rêve des ténèbres. Le penseur, n’étant plus gêné dans son essor, pourra voir la société accepter ses décisions, et il ne sera plus nécessaire dans les vues providentielles que le martyre sanctionne toute démonstration nouvelle, tout essor de grandeur. L’homme d’action pourra donc être un homme de méditation, n’ayant plus à lutter contre les obstacles sans nombre et sans cesse renaissants qui absorbent et tuent aujourd’hui la raison et la vérité dans les âmes les plus énergiques. Et réciproquement, le penseur, n’étant plus livré à la risée des sots ou à la brutalité des puissants, ne risquera plus comme aujourd’hui de s’égarer à travers les abîmes et de tomber, par l’effet d’une réaction inévitable, dans des erreurs ou dans des travers causés par l’amertume et l’indignation de la souffrance. Jusque-là, nous verrons encore souvent, comme nous voyons toujours dans le passé, ces deux principes en lutte, le présent et l’avenir ; et, au lieu de s’unir et de s’entendre dans une œuvre commune, les hommes forts et les grands hommes se livrer une guerre acharnée ; les premiers, intelligents et grossiers malgré tout leur génie d’application, ne voyant que le jour présent et ne produisant que des faits éphémères sans valeur et sans effet le lendemain ; les seconds, injustes ou insensés, ne connaissant point assez les hommes de leur époque faute de pouvoir les étudier en paix et en liberté, présumant ou désespérant trop d’eux, se faisant de trop riantes illusions ou se livrant à de trop sombres découragements ; astres presque toujours voilés ! flambeaux tourmentés par le vent, qui presque tous s’éteignent dans l’orage sans avoir éclairé au delà d’un certain point de la route, malgré de rapides éclairs et de brillantes lueurs.

« Disons-le encore une fois, et posons-le en fait : cette erreur de la société engendre des vices inévitables chez ces hommes divers. Les hommes de force sont nécessairement enivrés et corrompus par l’ambition. Le besoin d’agir à tout prix sur des hommes ignorants ou vicieux les force d’abjurer dans leur cœur l’amour de la vérité et de la vertu. Voilà pourquoi je ne puis me résoudre à les placer aussi haut qu’ils le voudraient dans la hiérarchie des intelligences. Leur œuvre est facile, parce qu’ils profitent des éléments qu’ils trouvent dans l’humanité, au lieu d’imprimer à l’humanité une grandeur émanée de Dieu et d’eux-mêmes. Ce ne sont que d’habiles arrangeurs ; ils ne créent rien : une conscience timorée est un obstacle qu’ils ne connaissent plus, et, cet obstacle mis de côté, on ne sait pas combien la fortune et la puissance sont faciles à conquérir avec tant soit peu d’intelligence et d’activité. Pour agir dans un milieu corrompu, il est impossible de ne pas se corrompre soi-même, quoiqu’on soit parti avec une bonne intention. — De leur coté, les penseurs, les grands hommes, toujours rebutés par le spectacle de cette corruption, et toujours exaltés par le rêve d’un état meilleur, arrivent aisément à l’orgueil, à l’isolement, au dédain, à l’humeur sombre et méfiante, heureux quand ils s’arrêtent à l’hypocondrie et ne vont pas jusqu’à l’égarement du désespoir.

« De là, Jean-Jacques d’une part ; Jean-Jacques le penseur, l’homme de génie et de méditation, l’homme misérable, injuste et désespéré. De l’autre, Voltaire, Diderot et les holbachiens, les hommes du jour, les critiques pleins d’action et de succès (applicateurs de la philosophie du dix-huitième siècle, désorganisant la société sans songer sérieusement au lendemain, pensant, dénigrant et philosophant avec la multitude, hommes puissants, hommes forts, hommes nécessaires, chers au public, portés en triomphe, écrasant et méprisant le misanthrope Rousseau au lieu de le défendre ou de le venger des arrêts de l’intolérance religieuse, contre lesquels il semble qu’ils eussent dû, conformément à leurs principes, faire cause commune avec lui.

« C’est que ces hommes si forts pour détruire (et la destruction était l’œuvre de cette époque-là, œuvre moins sublime, mais aussi utile, aussi nécessaire que l’était l’œuvre de Jean-Jacques), c’est, dis-je, que ces hommes d’activité et de popularité ne méritaient pas, rigoureusement parlant, le titre de philosophes. On les appelait ainsi, parce que c’était la mode : tout ce qui n’était pas catholique ou protestant s’appelait philosophe ; mais ils n’étaient, à vrai dire, que des critiques d’un ordre élevé. Ce qui prouve la différence entre eux et Jean-Jacques, c’est que, dès ce temps, dans le monde, on appelait Jean-Jacques le philosophe, comme si on eût senti qu’il était le seul. On disait de Voltaire le philosophe de Ferney : il était un de ces philosophes du siècle, le plus grand, le plus puissant dans cet ordre de forces ; mais Jean-Jacques était le philosophe de tous les temps comme celui de tous les pays. Les définitions instinctives d’une époque ont parfois un sens plus profond qu’on ne pense.

« Nous savons quelle était cette époque où naquit Rousseau. Nous savons dans quel milieu il se développa. Il l’a exprimé dans ses Confessions avec un cynisme effrayant. Ce cynisme de certains détails, qu’un bon goût susceptible voudrait pouvoir supprimer, est pourtant bien nécessaire pour caractériser l’horreur et l’effroi de cet homme éminemment chaste par nature au milieu des turpitudes de son époque. Je ne pense pas que l’aveu des misères auxquelles il fut entraîné ait jamais été contagieux pour les jeunes gens qui l’ont lu. Lorsque, dépravé secrètement lui-même par l’imprudence ou l’abandon de ceux qui devaient veiller sur lui, il se charge consciencieusement de honte et de ridicule, il est difficile de l’accuser d’impudence. Lorsque, exposé à des dangers immondes, il se sent défaillir de dégoût et d’épouvante, il est impossible de méconnaître le sentiment qu’il veut inspirer à la jeunesse. Lorsque appelé dans les bras de madame de Warens, il éprouve quelque chose qui ressemble au remords de l’inceste, il faut bien reconnaître en lui une admirable pureté de sentiments. Enfin, lorsque à Venise il pleure sur la dégradation d’une belle courtisane, au lieu d’assouvir sa passion, on est vivement pénétré de cette soif de l’idéal, qui, en amour comme en philosophie, en fait de religion comme en fait de socialisme, domine toute la vie de Jean-Jacques Rousseau.

« Il arrive à Paris, au foyer de la civilisation et de la corruption. Le venin de la contagion s’empare de lui, car il est homme, et à quelle foi irait-il demander une force surhumaine ? Le catholicisme et le protestantisme tombent en ruine autour de lui, et, comme toutes les intelligences de son temps, il sent que son œuvre est de créer une foi nouvelle. Mais, au sortir d’une existence et d’un entourage comme ceux qu’il nous a dépeints dans la première partie des Confessions, où prendrait-il tout à coup cette vertu sauvage, cette réaction ardente contre la société, cette passion de la vérité et de la liberté vers lesquelles nous le voyons, plus tard, aspirer de toutes les forces de son âme ?

« Jusque-là j’avais été bon : dès lors je devins vertueux, ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien : je devins en effet tel que je parus ; et, pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de grand et de beau ne peut entrer dans un cœur d’homme dont je ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d’où naquit ma subite-éloquence : voilà d’où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m’embrasait, et dont, pendant quarante ans, il n’était pas échappé la moindre étincelle, parce qu’il n’était pas encore allumé. » (Confessions, seconde partie, livre ix, 1756.)

« Cette page et les deux qui suivent, combien de fois je les ai méditées ! J’y ai vu Jean-Jacques tout entier, se connaissant, se jugeant et se dévoilant lui-même comme aucun homme ne s’est jugé, connu et confessé. Que pourrait lui demander le moraliste exigeant, lorsque après avoir montré comment il devint puissant par l’enthousiasme, il cessa de l’être par lassitude et par douleur ? Certes ce n’est pas là un homme qui se farde ou qui se drape : c’est un homme, un homme véritable, non pas tel que les hommes célèbres enivrés de leur supériorité consentent à se montrer, mais tel que Dieu les fait et nous les envoie. C’est un être sujet à toutes les faiblesses, capable de tous les héroïsmes : c’est l’être ondoyant et divers de Montaigne, sensitive divine qui subit les influences délétères ou vivifiantes du milieu où elle s’élève, qui se crispe sous le vent et s’épanouit sous le soleil. Enfin c’est l’homme vrai, tel que la philosophie chrétienne l’avait en partie découvert et défini, toujours en butte au mal, toujours accessible au bien, libre et flottant entre les deux principes allégoriques d’un bon et d’un mauvais ange.

« Quand la philosophie et la religion de l’avenir auront étendu et développé cette définition, nous connaîtrons mieux nos grands hommes, et nous donnerons à ceux du passé leur véritable place dans un martyrologe nouveau. Jusque là nous flottons nous-mêmes entre une puérile intolérance pour leurs fautes, et un aveugle engouement pour leur grandeur. Nous prenons généralement le parti de nier tout ce que nous ne savons pas expliquer, nous nous enrôlons sous des bannières exclusives ; nous sommes pour Voltaire ou pour Rousseau, comme on était pour Gluck ou pour Piccini, lorsque nous devrions reconnaître que nous avons été engendrés spirituellement par les uns et par les autres, et que, s’il nous est permis d’avoir une sympathie particulière pour certains noms, ce doit être pour ceux qui ont le plus aimé, le plus senti et le mieux compris, plutôt que pour ceux qui se sont fait le plus admirer, le plus voir et le mieux comprendre.

« Acceptons donc les erreurs de Rousseau, nous qui l’aimons ; acceptons même ses crimes, car c’en fut un que l’abandon de ses devoirs de père ; et ne cessons pas pour cela de le vénérer, car il a expié ces jours d’erreur par de longs et cuisants remords. Ne l’eût-il pas fait, il nous faudrait encore vénérer en lui la vertu qui, après ces jours malheureux, vint rayonner dans sa pensée, et l’ardeur sainte qui en consuma les souillures.

« Entraîné par de mauvais exemples, séduit par des sophismes odieux, il avait abandonné ses enfants. Lorsque après des années de méditation, il pesa l’énormité de sa faute, il écrivit l’Émile, et Dieu, sinon l’opinion des hommes, fit sa paix avec lui. Peut-être n’eût-il pas donné à son siècle ce livre qui devait faire une si grande révolution dans les idées, et qui, malgré ses défauts, a produit de si heureux résultats, s’il avait élevé paisiblement et régulièrement sa famille. Il eût sauvé quelques individus de l’isolement et de la misère ; il n’eût pas songé à améliorer, ainsi qu’il l’a fait, toute une génération, et conséquemment toutes les générations de l’avenir. Ceci justifie la Providence seulement.

« Les remords de Jean-Jacques percent plutôt qu’ils ne sont avoués dans les Confessions. C’est dans ses derniers écrits, dans les Rêveries que, sans jamais être explicites, ils se révèlent dans toute leur profondeur. À l’endroit des Confessions où il fait le récit de cette action capitale et terrible de sa vie, il ne montre pas, comme il l’a fait dans des aveux moins importants, une promptitude naïve et entière à s’accuser lui-même. Il rejette le tort sur les pernicieuses influences au milieu desquelles il s’est trouvé ; il se défend d’avoir, durant plusieurs années, éprouvé le moindre repentir ; enfin il fait valoir des motifs qui pourraient le justifier auprès de ceux-là seulement qui n’auraient jamais senti frémir en eux des entrailles paternelles. Mais ce sentiment-là est au nombre de ceux que l’humanité ne méconnaîtra plus jamais, et cet endroit de la vie de Rousseau n’a pas trouvé grâce devant elle.

« Mais est-il donc nécessaire d’arracher cette page sinistre pour conserver le respect qu’on doit au grand homme infortuné ? Des générations se sont prosternées durant des siècles devant l’effigie de saints qui furent, pour la plupart, les plus grands pécheurs, les plus douloureux pénitents de l’humanité. La postérité n’a pas contesté l’apothéose des pères de l’Église, en dépit des égarements et des turpitudes au sein desquels l’éclair de la grâce divine vint les trouver et les transformer. Le temps n’est pas loin où l’opinion ne fera pas plus le procès à saint Rousseau qu’elle ne le fait à saint Augustin. Elle le verra d’autant plus grand qu’il est parti de plus bas et revenu de plus loin ; car Rousseau est un chrétien tout aussi orthodoxe pour l’Église de l’avenir, que le centenier Matthieu et le persécuteur Paul le sont pour l’Église du passé. Dans un temps où tout dogme se voile et s’obscurcit sous l’examen de la raison épouvantée, l’âme de Rousseau reste foncièrement chrétienne ; elle rêve l’égalité, la tolérance, la fraternité, l’indépendance des hommes, la soumission devant Dieu, la vie future et la justice divine, sous d’autres formes, mais non en vertu d’autres principes que les premiers chrétiens ne l’ont fait. Elle pratique l’humilité, la pauvreté, le renoncement, la retraite, la méditation, comme ils l’ont fait, et il couronne cette vie fortement empreinte de sentiments, sinon de formules chrétiennes, par un acte éclatant de christianisme primitif, par une confession publique. Cherchez un autre philosophe du dix-huitième siècle, qui, en secouant les lois religieuses, conserve une conduite et des aspirations aussi pieusement conformes à l’esprit de la religion éternelle dont le christianisme est une phase, et où le scepticisme n’est qu’un accident !

« Résumons-nous. De tous les beaux esprits qui, des salons du baron d’Holbach, se répandirent sur le siècle, Jean-Jacques est le seul philosophe, parce qu’il est le seul religieux. Enveloppée durant quarante ans dans un milieu détestable, sa grandeur éclate tout d’un coup, se révèle à lui-même et au monde entier. Mais combien d’obstacles ne rencontre-t-elle pas aussitôt, et quelles affreuses luttes ne va-t-elle pas soutenir ! L’intolérance et le fanatisme des catholiques et des luthériens se réunissent contre lui ; mais c’est trop peu pour son malheur et pour sa gloire. Il ne suffit pas des arrêts du parlement, de la persécution des petites républiques huguenotes, du fanatisme des paysans de Moutiers-Travers, des dépits rancuniers de l’aristocratie ; ses plus amers, ses plus dangereux ennemis, ceux-là seuls dont le jugement peut le poursuivre et l’atteindre aux yeux d’une postérité désabusée de l’esprit de secte, ce sont ses anciens amis, ses illustres contemporains, les plus beaux esprits philosophiques et critiques de l’époque, et, pour rentrer dans ma définition, les hommes forts de son temps.

« Mais pourquoi donc, de leur part, cette haine mesquine, ou tout au moins ce persiflage cruel qui jeta tant d’amertume dans sa vie et d’égarement dans ses idées ? C’est que les hommes d’action et les hommes de méditation sont ennemis naturels par le fait de la société et par l’absence de la notion de perfectibilité. Non-seulement les holbachiens ont nié la supériorité de Rousseau, parce qu’elle blessait leur vanité et irritait en eux les petites passions d’hommes de lettres ; mais encore ils l’ont méconnue, parce qu’elle offusquait leurs idées d’hommes du dix-huitième siècle. Son amour subit et ardent pour des vertus qu’il n’avait pas pu pratiquer encore, et qui n’étaient pas immédiatement praticables (elles ne le furent pas pour Rousseau lui-même !) ne pouvait être compris que par des esprits évangéliques de la trempe du sien. Et l’on sait que les mœurs de l’athéisme dominaient alors. Ces hommes de mouvement, ne concevant pas qu’il pût chercher ailleurs que dans la vie réelle et le principe des institutions connues son rêve de grandeur et de félicité, ne comprirent ni ses douleurs, ni ses défaillances, ni ses erreurs de jugement. Ils lui reprochèrent de haïr les hommes, parce qu’il ne tolérait pas les ridicules et les vices de son temps, tout en portant l’humanité future dans ses entrailles. Ils le déclarèrent sauvage, misanthrope, parce qu’il méprisait les enivrements de la vanité et fuyait le théâtre des rivalités puériles. En un mot, ils firent comme les pharisiens de tous les âges à la venue des prophètes, et Dieu put dire d’eux aussi : « Je leur ai envoyé mon fils, et ils ne l’ont point connu. »



Je cueillis pour vous quelques rameaux. (Page 44.)

« Mais vous aussi, Jean-Jacques, vous fûtes aveuglé, vous ne comprîtes point l’œuvre de ces hommes qui marchaient devant vous pour vous préparer le chemin. Ils aidaient à votre œuvre en vous faisant la guerre, et ils déblayaient les obstacles de la route où votre parole devait passer. À vous aussi la foi en l’avenir a manqué. Vous étiez dévoré de la soif du progrès ; vous en aviez le religieux instinct, puisque vous écriviez le Contrat Social et l’Émile. Si vous n’eussiez pas senti au fond de votre âme que l’homme est perfectible (vous qui en étiez une si auguste preuve), vous n’eussiez point cherché les moyens de le rendre heureux et juste ; mais votre calice fut si amer, que le découragement s’empara de vous, et que votre âme tomba dans l’angoisse. Au lieu de placer votre idéal devant vous, vous vous retournâtes douloureusement pour le trouver dans le passé, à l’aurore de la vie humaine, au fond de cette forêt primitive que vous alliez cherchant toujours, à l’île Saint-Pierre comme aux Charmettes, à l’ermitage de Montmorency comme à la ferme de Wooton, et qui vous fuyait toujours, parce que votre royaume n’était pas de ce monde, mais bien du monde que vous aviez d’abord aperçu en avant des siècles ; non au berceau, mais à l’âge viril de l’humanité… »

GEORGE SAND.