Quatrevingt-treize/Notes – Éditeur

Texte établi par Gustave SimonImprimerie Nationale ; Ollendorff (9p. 451-489).
Notes de cette édition

NOTES DE L’ÉDITEUR.
I
historique de quatrevingt-treize.

À quelle date Victor Hugo avait-il conçu Quatrevingt-treize ?

Dans une lettre du 10 janvier 1863 à son éditeur Lacroix, qui lui offrait de faire un traité pour des volumes inédits déjà tout prêts et pour les volumes de l’exil : Napoléon le petit, les Châtiments, les Discours de l’exil (Œuvres oratoires), Victor Hugo répondait :

Vous me demandez une réponse définitive, mais cette réponse ne peut être qu’un ajournement pour vous comme pour tous les autres éditeurs qui veulent bien me faire des offres. Et voici pourquoi : — Je suis au seuil d’un très grand ouvrage à faire. J’hésite devant l’immensité, qui en même temps m’attire. C’est 93. Si je fais ce livre, et mon parti ne sera pris qu’au printemps, je serai absorbé. Impossibilité de publier quoi que ce soit jusqu’à ce que j’aie fini. Il m’est donc impossible de me lier. J’ai bonne volonté absolue, et pour vous c’est une affection véritable, mais vous voyez que je ne peux qu’ajourner. Si je ne fais pas ce volume (Ebeu ! labuntur anni), au printemps nous reparlerons.

Mais le printemps se passe, Victor Hugo ne donne pas signe de vie. Lacroix s’impatiente. Cette incertitude lui pèse. Il écrit une première fois, il écrit une seconde fois ; enfin Victor Hugo lui répond :

H.-H., 20 décembre [1863].

Mon cher monsieur Lacroix, le temps me manque aujourd’hui pour répondre en détail à vos deux lettres, je veux pourtant vous écrire tout de suite, car je vois que vous vous méprenez sur mon silence, cruel dites-vous. N’accusez que ces jours courts et mes yeux fatigués. Je me lève au crépuscule, je donne toutes les heures de jour au travail, qui a pour moi l’urgence du devoir, et le soir je n’y vois plus. Telle est la cause de mon retard à vous répondre, retard bien involontaire ; croyez à ma bonne amitié. Je m’en réfère à ma dernière lettre. Ne donnez pas, je vous prie, tant d’importance à de petits détails que l’éloignement grossit. La réalité, la voici : Nos relations sont bonnes, et par conséquent solides. Je ne veux pas aliéner ma liberté ni enchaîner la vôtre. Celui qui tiendra mon passé tiendra, dans une certaine mesure, mon avenir. Vous avez eu plus d’une fois des occasions que, sans doute, vous avez eu vos raisons pour négliger. Du reste, ce que je vous dis, je le dis à tous.

Je tiens à rester libre. Dans tous les cas, je ne serais en mesure d’examiner les offres de traités d’ensemble qu’après l’achèvement de 93 (s’il m’est donné de faire ce livre). Je suis également forcé, par défaut de temps, d’ajourner tout pourparler sur les Chansons des rues et des bois jusqu’après la mise à fin de mon travail actuel[1].

Comprenez, je vous prie, tout ceci ; vous êtes on ne peut mieux situé près de moi pour que nos relations continuent et s’améliorent encore, comptez sur ma cordialité entière et complète. In baste.

V. H.

Victor Hugo préparait ses notes sur Quatrevingt-treize. Lacroix persiste à le presser de publier quelque chose en 1864, mais Victor Hugo résiste, et il écrit à Lacroix :

H.-H., 15 mai [1864].

Mon cher monsieur Lacroix, j’hésite à publier cette année quoi que ce soit. J’aurai deux ouvrages terminés : ce roman[2] et les Chansons des rues et des bois. Mais je voudrais me mettre tout de suite à 93, et ces deux publications me prendraient, en correspondances et en corrections d’épreuves, cinq ou six mois, ce qui m’effraie. J’ai peu d’années devant moi et plusieurs grands livres à faire ou à finir. C’est ce qui me rend si avare de mon temps. Enfin, je songerai à ce que vous voulez bien me demander.

Victor Hugo céda pourtant aux sollicitations de Lacroix pour les Travailleurs de la mer et les Chansons des rues et des bois.

Dans une note[3] qui date du début de l’année 1866, Victor Hugo expose le plan suivant :

Sous ce titre : Études sociales, l’auteur commence une série. Un octogénaire plantait. Cette série, qui a aujourd’hui pour prélude l’Homme qui rit, c’est-à-dire l’Angleterre avant 1688 se continuera par la France avant 1789 et s’achèvera par 93.

Victor Hugo commençait à Bruxelles l’Homme qui rit, le 21 juillet 1866. Dans sa courte préface, il dit :

Le vrai titre de ce livre serait l’Aristocratie. Un autre livre qui suivra pourra être intitulé la Monarchie. Et ces deux livres, s’il est donné à l’auteur d’achever ce travail, en précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé : Quatrevingt-treize.

Ces lignes sont datées d’Hauteville-House, avril 1869.

Dans un projet de préface qui n’a pas été publié, Victor Hugo écrit :

L’histoire montre les faits, le roman montre les mœurs ; l’histoire montre l’organisme, le roman montre l’âme. Le roman, c’est le drame hors cadre.

L’Homme qui rit est une sorte d’avant-scène du livre Quatrevingt-treize que prépare l’auteur ; 93 est une résultante immense, la Révolution française est un fait produit par toute l’Europe.

L’Europe a deux pôles, la France et l’Angleterre.

L’auteur, dans ce livre, expose et tâche de faire visible l’Angleterre après 1688 ; plus tard, dans un autre livre spécial, il exposera la France avant 1789 ; puis 93 suivra.

H. H.

Les mots tâche de faire visible sont placés entre deux traits verticaux ; s’ils traduisaient sa pensée, ils lui paraissaient défectueux dans la forme et devaient être modifiés.

Ainsi donc, c’est en 1863 que nous trouvons pour la première fois, dans la correspondance, trace de Quatrevingt-treize. Au début de 1866 il arrêtait le plan d’une intrigue. C’est le 16 décembre 1872, à Hauteville-House, qu’il commence à écrire Quatrevingt-treize ; le 9 juin 1873, il l’achève.

Mais auparavant que de lectures, que de recherches, que de méditations ! car, en dépit de certaines affirmations, Victor Hugo se documentait, surtout lorsqu’il donnait à ses romans et à ses pièces un cadre historique. Pour Cromwell, pour Notre-Dame de Paris, pour Marie Tudor, pour l’Histoire d’un crime, pour l’Homme qui rit, pour d’autres œuvres encore, il a lu beaucoup de livres, fouillé des archives, consulté des chroniques, des chartes, des procès-verbaux. Il ne cherche pas à dissimuler les sources où il a puisé ses renseignements, il les indique dans des notes à la fin du livre ou au cours même de son récit ; il lui arrive même d’en dresser le catalogue. Si parfois il ne mentionne pas l’origine de ses documents, il comble la lacune par un renseignement dans ses carnets ; et dans sa bibliothèque sont alignés nombre de volumes, tout remplis de signets de papier, au haut desquels sont inscrits quelques mots résumant les pages du texte consulté. Victor Hugo, loin de faire mystère, comme on l’a dit parfois, des documents qu’il utilisait, mettait au contraire une sorte de coquetterie à les divulguer. Était-ce bien de la coquetterie ? N’était-ce pas plutôt le désir de s’assurer des témoins et des garants de ses récits ? Précaution sage pour ne pas être accusé du délit d’invention qu’on n’aurait pas manqué de lui reprocher, lorsqu’il produisait des faits susceptibles de paraître invraisemblables en raison de leur énormité.

Lorsque Victor Hugo écrivait une œuvre, il plaçait les livres à consulter dans la bibliothèque qui précède le look-out, son cabinet de travail. Lors de notre dernier voyage à Guernesey, en juillet 1913, nous trouvâmes un certain nombre de volumes d’histoire contenant des signets de papier annotés. Parfois, les signets étaient remplacés par des traits ou des accolades à l’encre dans le texte ; ou bien des pages étaient cornées ou pliées, ce qui nous a permis de suivre le travail préliminaire, travail considérable. Nous avons acquis la preuve que, pour son Quatrevingt-treize, Victor Hugo avait lu attentivement un grand nombre de volumes. Il ne fallait rien moins que sa prodigieuse mémoire pour retenir tant de renseignements disséminés, les mettre en relief suivant les besoins de son récit, les coordonner en quelques pages, préciser les marches des combattants à travers les routes de la Vendée, dénombrer tant de personnages en conservant à chacun d’eux son allure, son caractère, et cela sans trahir l’histoire, tout en donnant à l’œuvre d’imagination une part prépondérante. Sans doute il connaissait bien la géographie de la Bretagne et de la Vendée ; il avait sur cette guerre les souvenirs de sa mère ; mais il était difficile de se débrouiller dans ce réseau presque inextricable de combats et d’engagements ; il y avait, en effet, comme il l’a écrit, deux Vendées : « la grande, qui faisait la guerre des forêts ; la petite, qui faisait la guerre des buissons ». Il semble qu’il se soit plus particulièrement attaché à la petite, qui lui fournissait des détails plus colorés, plus pittoresques, plus dramatiques.

Il a négligé la première période de l’insurrection vendéenne dirigée par le marquis de la Rouarie, qui aboutit à de lamentables échecs. L’infortuné, qui devait mourir de maladie — ce qui le sauva de l’échafaud — fut accusé de trahison ; il avait eu l’imprudence de confier son plan à son médecin Latouche qui avertit Danton de la conspiration. Ses complices furent exécutés. Victor Hugo fait allusion à la Rouarie parce qu’il commence son récit à l’époque où l’insurrection se trouvait décapitée. Il fallait un chef pour réparer les fautes de la Rouarie. Dans son roman, Victor Hugo l’appelle le marquis de Lantenac ; dans l’histoire, il se nomme le comte Joseph de Puisaye.

Suivons le travail note par note ; nous verrons ainsi comment le poète a tiré parti des documents historiques :

sources historiques.
Les Mémoires de Joseph de Puisaye.

Victor Hugo a tout d’abord consulté les Mémoires du comte Joseph de Puisaye, lieutenant général, etc., etc., qui pourront servir à l’histoire du parti royaliste français durant la dernière révolution. Ces mémoires ont été publiés en 1803. Lantenac est évidemment Puisaye, et, en effet, dans un ouvrage intitulé : Lettres sur l’origine de la chouannerie et sur les chouans du Bas-Maine, dédiées au Roi, par J. Duchemin-Descepeaux, publié en 1825, et que Victor Hugo a soigneusement étudié, nous trouvons un portrait de Puisaye, homme entreprenant, ayant l’esprit d’organisation, faisant reconnaître son autorité par des bandes de paysans, soulevant les campagnes, armant les paysans, formant des compagnies, leur nommant des chefs. C’est bien le Lantenac de Victor Hugo.

Dans les Mémoires de Puisaye, nous voyons (p. 615, t. II) le lieutenant général Joseph de Puisaye s’emparant d’un canot de onze pieds de quille, aménageant une voile avec des draps de lit, convertissant en mât une longue perche, s’embarquant, par une mer houleuse, dans le canot faisant eau de toutes parts. Le signet marquant cette page est éloquent : Vieux canot utilisé. Important à lire. Cette fuite historique du comte de Puisaye par une mer agitée a inspiré à Victor Hugo la fuite du marquis de Lantenac. Mais celle-ci est rendue plus tragique par la présence du pilote Halmalo, le propre frère de celui que Lantenac vient de faire fusiller.

Lantenac donne comme instructions à Halmalo d’aller trouver Cœur-de-Roi, Mousqueton, Jean Chouan, Miélette, Bénédicité, Treton, Sans-Regret, Bourdoiseau, chefs et soldats vendéens empruntés à l’histoire, puis il poursuit sa route sur la dune et rencontre le mendiant Tellmarch.

Nous trouvons dans les Mémoires de Puisaye un signet à la page 419, tome II, sur lequel Victor Hugo a écrit : Tête mise à prix, le mendiant ; et de Puisaye raconte :

J’aperçus un mendiant qui venoit à nous ; la figure de cet homme s’est profondément gravée dans mon souvenir. Il étoit couvert de haillons, et portoit sur son épaule un mauvais sac qui, comme il étoit percé en plusieurs endroits, laissoit entrevoir quelques morceaux de pain qu’il avoit reçus de la charité des habitants. Il m’avoit reconnu de loin : « Où allez-vous, me dit-il, ainsi, Monsieur, sans être mieux accompagné ? J’arrive de la ville ; votre tête y a été mise à prix. On promet soixante mille francs à celui qui pourra vous faire prendre. Ce pays n’est pas sûr ; on sait que les chouans n’y sont pas ; les espions et les patrouilles vont se répandre sur toute la campagne. »

Cela fut dit avec un accent de frayeur et de sensibilité qui commandoit ma confiance.

« Je suis fatigué, lui répondis-je, il me seroit impossible d’aller plus loin ; et je vais me reposer à cette ferme. »

« M’est-il permis de vous donner un conseil. Monsieur ? N’en faites rien : le fermier est un homme riche. Si les bleus viennent ici, ce sera chez lui qu’ils iront. Venez dans ma cabanne (sic) ; on sait que je suis pauvre ; je n’ai rien qui puisse les tenter. J’irai chercher à la ferme un lit et à souper pour vous ; je veillerai toute la nuit, et vous serez averti à la première alerte. »

De tels sentiments ne m’étonnoient pas ; ce bon peuple m’y avoit accoutumé ! J’acceptai la proposition sans hésiter, et nous passâmes, dans cette misérable hutte, une nuit plus douce que nous ne l’eussions fait dans un palais.

Qu’on se reporte au livre quatrième du roman de Victor Hugo : Tellmarch, on y trouvera la rencontre de Lantenac avec le mendiant, on y lira l’affiche mettant la tête de Lantenac à prix pour la somme de soixante mille livres. Mais la conversation entre le marquis et le mendiant est autrement émouvante.

La Révolution française.

Suivons le roman de Victor Hugo : la deuxième partie se passe à Paris, c’est d’abord le cabaret de la rue du Paon, avec Danton, Marat et Robespierre, puis c’est la Convention. Pour ces chapitres, Victor Hugo a consulté plusieurs ouvrages. Ce sont d’abord les deux volumes de la Révolution française de Louis Blanc[4]. Dans le premier, il a introduit plusieurs signets sur lesquels il a écrit, de sa main, les indications suivantes :

1791. Élections. Cafés. — Marat. — Le clergé, les prêtres, leur richesse. — Le Livre Rouge. — Fureurs et trahisons des prêtres. — Les clubs. — Procès-verbaux du club des Jacobins. — Coblentz ; révélations de Cervières. — Gamain, l’armoire de fer.

Dans le deuxième volume, Victor Hugo a introduit les signets suivants avec ces indications :

Citoyens français nommés par l’Assemblée Légslative. — Énumération des pièces prouvant la corruption de la cour, saisies par le Comité de surveillance. — Cosmopolitisme de la Convention. — Libération de tous les peuples. — Marat. Vendée. Comité de sûreté générale. — Salle où est jugé Louis XVI. — Aspect de la séance où l’on juge Louis XVI (cette note au revers d’une lettre du 28 octobre 1872). — La Convention pendant le vote (au revers d’un fragment de lettre du 27 septembre 1872). — Énormité de la lutte. — Vendée, théâtre de la guerre. — Détails. — Vendée, armées et chefs (relire en entier). — La France en danger. — Vendée en marche (au revers d’un fragment de note date du 15 août 1870). — Vendée. D’Elbée. Saumur (à voir) [au revers d’un faire-part du 26 octobre 1871]. — Vêtements, costumes. — Le duc d’York. — Vendée. — Travaux de civilisation de la Convention mêlés aux œuvres de révolution. — Institut, Conservatoire, Musées, etc. — Nécrologie. — Salle de la Convention. — L’hébertisme. — Évêques abdiquant. — La terreur ; Tribunal révolutionnaire (au dos d’une enveloppe du 9 novembre 1872). — La Vendée vaincue. — Vendée (très important à lire pour relier Fontenay à la grande armée royaliste). — Pouvoirs absolus des commissaires délégués. — Club des Jacobins.

On remarquera qu’il y a plusieurs indications semblables : le nom Vendée est répété plusieurs fois et répond aux chapitres de l’histoire de Louis Blanc intitulés : Soulèvement de la Vendée ; les Girondins et la Vendée ; Guerre de la Vendée ; la Vendée menace.

On pourra, en compulsant les volumes de Louis Blanc, voir dans quelle mesure Victor Hugo leur a emprunté des détails pour son œuvre. Cet examen nous conduirait bien loin. Ce que nous pouvons dire, c’est qu’il a condensé tout ce qu’il a lu sur la Convention.

Au tome II de la Révolution française de Louis Blanc, page 118, chapitre : Exécution de Louis XVI, Victor Hugo a introduit un signet avec ces mots : la Convention pendant le vote ; puis il a, dans son livre III, reproduit les votes les plus caractéristiques ; parfois, il a retenu certains détails sur la guerre de Vendée et sur les menées royalistes qui pouvaient prêter à des scènes dramatiques, et il les a présentés sous forme de dialogues, comme dans le livre deuxième, le Cabaret de la rue du Paon.

Quant à la Vendée, nous verrons plus loin ce qu’il a pu emprunter à Louis Blanc.

Dans les deux volumes intitulés : Histoire de Robespierre, d’Ernest Hamel, 1865, Victor Hugo a fait un certain nombre d’accolades. Et tout d’abord, une note de lui au crayon bleu :

Mal écrit, mais avec l’accent de la vérité ; but que s’est proposé l’auteur.

Les accolades se trouvent aux passages suivants du tome 1 : Éloge de Grasset. — Sur les contributions publiques. — Encore la liberté de la presse. — Les membres de la famille royale. — Dernière lutte contre Barnave. — Triomphe de Robespierre.

Au tome II : Premiers pas vers la terreur ; en marge, on lit : la terreur fille des Girondins, curieux. — Barbaroux chez Robespierre ; il y a un signet qui porte : la chambre de Robespierre ; odieuses insinuations (accolade). — Pétion se jette dans la mêlée ; le signet porte : Robespierre peint par Condorcet (au dos d’une enveloppe d’octobre 1872). — La société populaire d’Amiens ; sur le signet, cette indication : Réconciliation essayée.

Des volumes avec le titre : Révolution française, qui sont la réimpression de l’ancien Moniteur, ont été très feuilletés, et notamment les volumes XV, XVI, XVII, XVIII, XIX, XX.

Victor Hugo a lu également l’Histoire de la Révolution française, par Gustave Bonnin, 1853. Il n’y a qu’un signet, p. 376, avec cette note de sa main : Situation critique par le 31 mai 1793).

D’autres auteurs ont été consultés : Michelet, Garat, Delandine, Félix Pyat, Sébastien Mercier ; un volume de ce dernier : Paris pendant la Révolution (1789-1798) ou Le nouveau Paris, porte un signet p. 104, avec ce mot : évêché, au chapitre XXI intitulé : le Comité central de l’Évéché.

Lettres sur l’origine de la chouannerie.

La troisième partie du volume de Quatrevingt-treize a pour titre : la Vendée. On se rappelle que Victor Hugo a décrit les forêts bretonnes, dépeint la vie des chouans sous terre et en guerre, et les bataillons invisibles serpentant dans les terrains creusés ou vallonnés, sortant tout à coup des bois, des broussailles. C’est dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie, de Duchemin-Descepeaux, que Victor Hugo a puisé ses renseignements. On sait que la plupart des chouans avaient adopté l’usage de prendre un nom de guerre : le Blond, Belle-Jambe, Vif-Argent, Fend-l’air, Carabine, Mousqueton, Houzard, la Musette, Branche-d’Or, Belle-Vigne, Brin-d’Amour, Sans-Peur, Cœur-de-Lion, Brise-Bleu, Sabre-Tout : on trouvera tous ces surnoms à la page 202, tome I des Lettres sur l’origine de la chouannerie. Nous ne les citons pas tous. Victor Hugo en a utilisé un certain nombre, se bornant à condenser en un petit nombre de pages tant d’aventures et tant de combats auxquels sont mêlés plusieurs chouans que nous venons de signaler.

Dans son chapitre iii : Connivence des hommes et des forêts, il nous donne une topographie des cantonnements des divers rassemblements vendéens, en peignant d’un trait chacun des chefs : renseignements disséminés dans un grand nombre de pages des Lettres sur l’origine de la chouannerie ; c’est ainsi que nous lisons dans le volume de Victor Hugo ces lignes :

Il y avait le bois de Misdon, au centre duquel était un étang, et qui était à Jean Chouan ; il y avait le bois de Gennes qui était à Taille-fer ; il y avait le bois de la Huisserie qui était à Gouge-le-Bruant ; le bois de la Charnie qui était à Courtillé-le-Bâtard, dit l’apôtre saint Paul, chef du camp de la Vache noire ; le bois de Burgault qui était à cet énigmatique Monsieur Jacques, réservé à une fin mystérieuse dans le souterrain de Juvardeil.

L’énumération se poursuit et se termine ainsi :

Le bois de la Croix-Bataille qui assista aux insultes homériques de Jambe-d’Argent à Morière et de Morière à Jambe-d’Argent.

Dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie, on retrouve tous ces noms, p. 265, tome II : Courtillé, dit saint Paul ou le Bâtard ; il était le chef de la bande du camp de la Vache noire :

Les chouans avaient donné ce nom de Camp de la Vache noire à une hauteur située au milieu du bois de la Charnie dans la paroisse de Saint-Symphorien.


Page 81, tome II des Lettres, il s’agit de M. Jacques :

Le nom de M. Jacques était répété par toutes les bouches. Ce nom, qu’entourait le prestige du mystère, semblait avoir quelque chose de magique. Il suffisait de le prononcer pour calmer les craintes, ranimer l’espoir, réveiller le courage. Toutefois, le personnage que l’on désignait ainsi n’avait fait que se laisser voir et ne se laissait pas connaître.

Le portrait, longuement tracé, est fort curieux. Ce Jacques s’appelait La Mérozières ; il avait pris un surnom pour ne pas compromettre sa famille ; aux pages 280-284 est le récit de sa mort dans le souterrain de Juvardeil.

La querelle de Jambe-d’Argent et de Morière est racontée dans les Lettres, tome I, page 305 : après une bataille, Morière éleva la voix :

« Sais-tu bien, Jambe-d’Argent, qu’on nous avait dit que tu étais le brave des braves, et que tu ne reculais jamais, et voilà qu’aujourd’hui on prétend ne t’avoir vu faire que des pas en arrière ? » Jambe-d’Argent dédaigna de se justifier, et contenant son indignation : « Vante-toi, si tu veux, Morière, lui dit-il, d’avoir été ce jour-ci plus brave que Jambe-d’Argent, car tu n’auras pas une seconde fois à t’en vanter. » — « Eh bien, reprit Morière, c’est ce qu’il faudra voir, nous attendrons. » — « Tu n’attendras pas, je veux te le faire voir tout à l’heure », s’écria Jambe-d’Argent, en mettant le sabre à la main et s’avançant sur lui.

Victor Hugo ne fait qu’une allusion à cette querelle qu’il qualifie d’homérique.

Nous avons donné ces détails pour montrer avec quelle conscience Victor Hugo se documentait, se bornant à recueillir les indications, sans emprunter les récits qu’il trouvait dans les ouvrages mis à contribution. Il ne prenait que ce qui était utile à caractériser les personnages de son livre, que les grandes lignes du cadre dans lequel se développait son drame. Mais il ne s’attardait pas dans les détails historiques ; lorsqu’il reproduisait quelques-unes des atrocités de la guerre civile, on se plaisait à dire qu’il les exagérait ; or on les retrouverait dans les Mémoires du comte de Puisaye et dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie. Quand il parle de Jean Chouan et quand il veut retracer un des angles de sa physionomie, il dit, dans le chapitre : Leur vie sous terre :

Tout le jour, dit Bourdoiseau, Jean Chouan nous faisait cbapeletter.

Or à la page 218, tome I, des Lettres, il est dit :

On souffrait, mais avec résignation. Dans ces instants fâcheux, Jean Chouan occupait sa troupe à de longues prières, et en cela encore il donnait l’exemple. « Il nous faisait cbapeletter tout le jour durant, m’ont dit ces bonnes gens, et cela nous ôtait les mauvaises pensées. »

Victor Hugo ajoute :

Il était presque impossible, la saison venue, d’empêcher ceux du Bas-Maine de sortir pour se rendre à la fête de la Gerbe.

À la page 127 du tome II des Lettres, il est dit :

Le vieux paysan, arrivé à ses derniers jours, s’estime heureux s’il peut se vanter que pas une seule fois, depuis qu’il est sur terre, il n’a manqué la fête de la Gerbe.

Il y a une description de cette fête qui termine le battage des grains ; la gerbe ornée de fleurs et de rubans est portée en triomphe escortée par la famille suivie d’un vanneur qui, ayant son van rempli de grains, les fait voler en l’air ; les batteurs ferment la marche ; le tour de l’aire étant fait, la gerbe est déliée, on tire quelques coups de fusils, on mange une miche de pure fleur de froment et on boit quelques bouteilles de vin.

Victor Hugo raconte, entre autres faits d’armes, qu’il arriva aux chouans de détruire en un seul jour quatorze cantonnements républicains ; au tome II des Lettres, page 125, on lit :

Ainsi qu’on l’a observé, se croire invincible est le gage le plus sûr de la victoire ; aussi, dans les quatorze combats qui se succédèrent presque sans interruption, le succès ne fut pas un instant douteux. Ce jour-là rien ne put tenir devant les chouans…

À la bataille de Dol, Lantenac donne la lieutenance à Gouge-le-Bruant, surnommé Brise-Bleu ; on retrouve Brise-Bleu, dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie. Victor Hugo a ajouté le surnom de l’Imânus qui exprime la laideur.

Dans Quatrevingt-treize un crieur public va de village en village lisant un décret de la Convention qui met hors la loi plusieurs des insurgés désignés dans les Mémoires du comte de Puisaye et dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie : Lantenac (qui n’est autre que le comte de Puisaye), Gouge-le-Bruant dit Brise-Bleu, Grand-Francœur, Pique-en-Bois, Houzard, Chatenay dit Robi, Branche-d’Or, Belle-Vigne, la Musette, Brin-d’Amour, Chante-en-hiver, etc.

Toutes les instructions données par le marquis de Lantenac et transmises par Gouge-le-Bruant dit Brise-Bleu, indiquent aux vendéens qui l’écoutent que Delière avait le pays entre la route de Brest et la route d’Ernée, que Tréton dit Jambe-d’Argent occupait le pays entre le Roc et Laval, que Jacquet dit Taillefer était sur la lisière du Haut-Maine, etc. ; tous ces renseignements se retrouvent dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie. Victor Hugo a tenu à respecter l’histoire en ce qui concerne les chefs et les combats. Il a voulu cependant mêler à quelques-uns des récits qu’il a imaginés des personnages vendéens : c’est ainsi que, dans l’assaut de la Tourgue, les blessés sont Chatenay dit Robi, Guinoiseau, Hoisnard, Branche-d’Or, Brin-d’Amour, Grand-Francœur, etc. L’histoire et l’invention se côtoient dans ce livre.

Nous avons montré à grands traits à quelles sources Victor Hugo avait puisé ses renseignements, et avec quel soin il avait lu un grand nombre de volumes. Nous avons reproduit les passages des divers livres consultés dont il s’était inspiré pour son roman. Nous avons donné le résultat de ses lectures. C’est là où l’on voit ce qui distingue le simple historien, narrateur des faits, du grand écrivain qui les anime de son souffle. Mais pour atteindre son but, pour ne retenir que ce qui pouvait servir de cadre à son roman, à quels efforts, à quelles recherches préalables l’auteur n’a-t-il pas dû se condamner ?

travail préliminaire.

Après avoir signalé dans une sorte de tableau d’ensemble les divers ouvrages consultés, il nous semble intéressant de suivre le travail ardu et minutieux auquel Victor Hugo s’est livré en ce qui concerne la guerre de la Vendée. Dans les Mémoires du comte Joseph de Puisaye et les Lettres sur l’origine de la chouannerie, de Duchemin-Descepeaux, que nous avons déjà cités, d’innombrables signets avec des annotations sont introduits dans les volumes. Victor Hugo n’a pas utilisé tous les faits qui ont éveillé son attention, il a retenu seulement ceux qui lui permettaient de caractériser d’une façon générale les hommes de la Vendée, leur vie, leur méthode de combat, leur âme ; il était d’ailleurs obligé d’omettre tous les événements qui ne se rapportaient pas à la période relativement courte de son roman. Il avait sans doute l’intention de se servir des renseignements recueillis pour d’autres volumes à venir et notamment pour ce « livre spécial » dont il parle dans son projet de préface (voir p. 452) et auquel il semble avoir momentanément renoncé. Ce qu’il cherchait surtout par ces lectures, c’était à établir plus fidèlement l’atmosphère de son drame. Nous allons donc reproduire en italiques toutes les notes inscrites sur les signets, en résumant les faits auxquels chaque note se rapporte. C’est un jeu de patience qui peut avoir quelque attrait pour les curieux et les amateurs de documentation.

Prenons d’abord les Mémoires du comte Joseph de Puisaye, lieutenant général.

C’est le tome II qui a été particulièrement étudié, le tome I et le tome III n’apportant à Victor Hugo aucun élément d’information pour la période historique de son roman.

Tome II, p. 97. — Armée de Wimpfen et de Puisaye à Caen (Wimpfen est écrit avec un seul f).

Cette note est sur une bande de papier vert de même que les deux suivantes. C’est une feuille coupée en plusieurs morceaux et qui est toute surchargée de mots illisibles.

P. 107. Wimpfen.

P. 148. Composition d’une petite armée volante attaquant un château.

P. 262. Très important à relire pour le détail des commencements de la guerre. ( Quatre pages sont pliées.)

Il s’agit d’abord de l’impôt de la Gabelle, qui faisait vivre tout un peuple de paysans devenus contrebandiers et de paysans devenus gabelous. L’impôt supprimé, traqueurs et traqués furent sans pain et s’enrôlèrent dans les bandes du marquis de la Rouarie ; c’est dans ces pages que Victor Hugo a trouvé l’appel des chouans, cri du chat-huant, dont il parle page 56 de cette édition.

P. 292. Comment y voyageaient les insurgés isolés.

Les bois pour asile, un pain noir fourni par les paysans et l’eau bourbeuse des fossés.

P. 310. Surprise.

P. 323. Envoi de Jersey.

Un exprès, chargé d’un paquet contenant une déclaration de S. M. Britannique accordant « protection et amitié » aux émigrés ; des lettres de lord Dundas et du duc d’Harcourt. L’envoyé annonçait aux royalistes qu’un armement était actuellement dans la rade de Guernesey prêt à se rendre à leur premier appel.

P. 340. Talmont.

Talmont exécuté. Sa tête placée sur la porte d’une maison du duc de la Trémouille.

P. 381. Officiers vendéens.

Forestier, le chevalier de Chantereau, du Perrat, de Poncet, Guignard, l’abbé Cercleron, Bréchard, le comte de Belle-vue, le chevalier de Cacqueray, Jarry, Fabré.

P. 396. Curieuse tentative sur Rennes.

Puisaye veut surprendre la ville de Rennes en pleine fête ; deux canonniers républicains, en se disant royalistes, se glissent dans les rangs de l’armée vendéenne, mais ils renseignent fort mal les chefs de l’armée républicaine sur les forces royalistes ; et les républicains sont repoussés.

P. 419. Tête mise à prix, le mendiant.

Nous avons donné plus haut des détails sur cette rencontre du comte de Puisaye et du mendiant.

P. 423. Comment on faisait évader un prisonnier.

Puisaye avait fait prisonnier un gendarme à Redon. Ses hommes voulaient l’exécuter puisqu’on exécutait bien les blancs dans l’autre camp. Puisaye, au moment où l’on se met en marche, passe le dernier avec le gendarme qu’il fait évader à la faveur de l’obscurité et dit à ses soldats que cet homme lui ayant donné des renseignements utiles, il l’avait envoyé à Redon en le chargeant d’une mission.

P. 429. Leur manière de combattre.

Charge brusque et désordonnée sans tirer un coup de fusil, mais en poussant de grands cris, ce qui met le désarroi dans l’armée ennemie. Attaques feintes et retraite sans obstacle.

P. 488. Les acculés sans défenseurs. — Décret de la Convention prononçant la peine de mort contre les ennemis du peuple. Dans ce décret il est dit : il n’y aura plus de défenseurs officieux, si ce n’est pour les patriotes calomniés.

P. 522. Les indications ne sont pas ici de l’écriture de Victor Hugo ; elles ont été évidemment dictées par lui : Expédition nocturne de Jean Chouan. — Noms de guerre. — Jambe-d’Argent. — L’homme qui ne sait pas lire[5]. Ces indications ne répondent pas à la page 522. En revanche, une accolade marque d’un large trait tout un passage relatant la tactique des royalistes ; Victor Hugo, sans l’utiliser textuellement, en a conservé l’esprit dans le début de la troisième partie. Voici ce curieux passage :

… Former à des distances assez éloignées des rassemblements considérables, assez inquiétants pour contraindre l’ennemi de se porter contre eux ; ne s’engager avec lui que lorsque les avantages résultant de la position, du nombre, et de la disposition des esprits, nous promettroient la victoire ; en tout autre cas disperser ces rassemblements, dès qu’il viendroit à paroître ; en susciter aussitôt de nouveaux à vingt ou trente lieues de là, et se le renvoyer, pour ainsi dire, sans discontinuité, d’une extrémité du pays insurgé à l’autre ; le faire harceler durant ces marches et ces contre-marches par des petits partis qui, sans cesse sur ses derrières ou sur ses flancs, enverroient, comme invisiblement, la mort dans ses rangs, et s’il venoit à se livrer à une poursuite illusoire, sans connoissance du pays, comme sans guides, à travers des campagnes hérissées de haies, de buissons, de ravins, de ruisseaux et de bois, ne lui faire rencontrer que des embuscades et des pièges ; ne pas lui laisser enfin une minute de relâche ; ménager tellement nos mouvements successifs que, n’importe où il se trouvât, et quelque chemin qu’il eût fait pour attaquer nos rassemblements, les plus dangereux, en apparence, fussent toujours à la même distance de lui ; et que le soldat rebuté se déterminât enfin, ou à se réunir à nous, ou bien à aller chercher ailleurs le pillage que lui promettoient ses chefs, et qu’il ne trouveroit pas aussi facile qu’on le lui avoit fait espérer.

P. 529. Noms utiles.

Le comte de la Bourdonnaye, le chevalier de Silz, le comte de Boulainvilliers. (Ces noms sont employés dans le livre : La corvette Claymore.)

P. 536. Georges Cadoudal et Mercier.

Leur portrait.

P. 578. 44 noms de chefs.

C’est une proclamation du comte de Puisaye signée par quarante-quatre chefs.

P. 615. Vieux canot utilisé — important à lire.

Victor Hugo a mis une grande accolade en marge. Nous avons parlé de ce canot à propos du chapitre de la corvette Claymore (livre deuxième, chapitre x ; livre troisième, chapitre ier).

Victor Hugo a, comme nous l’avons montré, étudié surtout deux volumes :

lettres
SUR
L’ORIGINE DE LA CHOUANNERIE
ET SUR
les chouans du bas-maine
dédiés au Roi
par
j. duchemin-descepeaux

Imprimé par autorisation du Roi
À L’IMPRIMERIE ROYALE


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Voici la nomenclature des signets annotés avec le résumé des faits auxquels ils se rapportent :

Tome I.

P. 59. Costume des paysans vendéens.

P. 89. Un signet sans note.

Ce sont les premières opérations de Jean Chouan.

P. 101. Route d’Ernée à Granville.

P. 104-105. Échelles placées aux murs des jardins pour les fuites.

Au-dessus de cette note et d’une autre écriture : détails curieux.

P. 123. Le maire de Granville traître.

Jean Chouan choisissait le port de Granville pour y conduire ceux qu’il voulait faire embarquer parce que le maire, en apparence zélé patriote, fermait les yeux sur les démarches des royalistes.

P. 159. Signet sans note.

Les royalistes du Bas-Maine au nombre de cinq mille se réunirent à l’armée de la Vendée. On en forma un corps à part, ce fut ce qu’on appela la petite Vendée, sous les ordres supérieurs du prince de Talmont.

P. 216. Bois de Misdon, tannières des chouans. Titres qui ne sont pas écrits par Victor Hugo.

Excavations pratiquées avec la largeur nécessaire seulement pour le passage d’un homme, l’intérieur s’élargissant en entonnoir renversé. Morceaux de bois soutenant cette espèce de voûte garnie avec des fougères, de la mousse et des feuilles sèches. Plusieurs de ces trous contenaient jusqu’à six hommes ; l’ouverture se fermait avec une petite trappe couverte de mousse ; plusieurs fois les républicains ont marché sur ces trappes sans s’en douter. C’est là que Jean Chouan faisait chapeletter ses hommes.

Victor Hugo a utilisé ces renseignements dans les chapitres iii et iv du livre premier de la troisième partie.

P. 245. Un combat.

Pimousse, Coquereau et quatre de leurs camarades surprennent une colonne d’éclaireurs républicains en employant le stratagème que Victor Hugo utilisera dans la bataille de Dol, mais en l’attribuant à Gauvain :

Quand les républicains ne furent plus qu’à «  dix pas ; Pimousse s’écrie : « Garde à vous, soldats du Roi ! cent hommes sur la droite, cent hommes sur la gauche, et le centre en avant ! » Nos six braves, qui étaient alors à vingt pas les uns des autres, font leur décharge en même temps, et sortant des buissons par six endroits différents, courent sur les bleus en croisant la baïonnette.

P. 277. Mort de François Cottereau.

Ce titre n’est pas de l’écriture de Victor Hugo.

P. 279. Paroisses et communes républicaines.

Le Bourg-Neuf, Launey-Villiers, Saint-Pierre-la-Cour, Saint-Ouën.

P. 283. Jean Chouan sauve un soldat.

Ce titre et les suivants ne sont pas de l’écriture de Victor Hugo, ils ont été évidemment dictés par lui.

Jean Chouan ayant sauvé la vie à un soldat, celui-ci s’écria : « Tuez-moi, si vous voulez, mais je ne peux plus marcher, » « Pauvre malheureux ! sois tranquille, lui répondit Jean Chouan, je ne te ferai pas de mal. Tu peux rester ici et quand les bleus te rejoindront, dis-leur que nous t’avions emmené de force, cela te sauvera. Adieu, que le ciel te protège ! Un jour, peut-être, tu pourras témoigner en faveur de Jean Chouan, lorsque tu entendras dire qu’il n’était qu’un brigand ! »

P. 287. Laval la nuit.

Jean Chouan, accompagné de Goupil, s’introduit la nuit à Laval et, à cent pas de l’église qui servait de caserne aux républicains, s’introduit dans la maison où la poudre était en dépôt et en rapporte à ses amis.

P. 293. Épouvante des bleus dans le bois de Misdon.

Six mille républicains postés à l’entour du bois de Misdon pénètrent dans le bois ; les chouans, cachés au milieu des broussailles, avaient pu, sans être vus, suivre de l’œil la marche des colonnes.

P. 301. Détails curieux sur le mode d’attaque d’un poste.

Jean Chouan devait, à midi, attaquer le poste de Saint-Ouën avec les quatre troupes commandées par Pierre Cottereau, Morière, Miélette et Jambe-d’Argent, mais l’imprudence d’un chouan donna l’alarme et l’on dut attaquer avant l’heure indiquée ; Jambe-d’Argent, surpris par cette avance, ne se trouva pas à temps à l’endroit indiqué. Les troupes républicaines, dispersées, revinrent au poste chercher leurs armes, mais les royalistes les ayant prises, les bleus durent s’enfuir. C’est après ce combat que Morière eut sa querelle avec Jambe-d’Argent au sujet du retard de ce dernier. Victor Hugo y fait allusion dans la troisième partie : En Vendée, livre I, chapitre iv.

P. 310. Arrivée de recrues au rendez-vous.

Rassemblement des recrues à la châtaignerie de la Bodinière. Elles étaient amenées successivement par Moustache, Place-Nette, Brin-d’Amour. Il vint aussi d’anciens soldats de l’armée vendéenne, notamment Brise-Bleu, les frères Herminie. Fleur-d’Épine, Cœur-de-Roi, Sans-Rémission, suivis de la jeunesse de leur canton, qui voulait se dérober au tirage de la réquisition. — Surpris par les bleus, Jambe-d’Argent exhorte ses soldats et reste vainqueur. Ces combattants ont été mis en scène par Victor Hugo dans la troisième partie de son livre.

P. 337. Le Grand-Bordage, quartier général de Jambe-d’Argent.

Jambe-d’Argent avait choisi, comme rendez-vous des principaux chouans, la métairie du Grand-Bordage, habitée par une veuve, mère d’une nombreuse famille. Il était si bien traité que, plus tard, son frère aîné, Treton dit l’Anglais, épousa une des filles de la maison.

P. 348. Le jeune La Raitrie.

Âgé de quinze ans, il avait suivi l’armée de la Vendée à son passage à Mayenne. Après la déroute du Mans, il était venu se réfugier sur la paroisse de Bazougers, à trois lieues de Laval, dans une ferme qui appartenait à son père ; il s’empressa de sortir de sa retraite lorsqu’il sut la reprise des hostilités, et débuta par un succès à Saint-Georges-le-Fléchard[6]).

P. 351. Noms de plusieurs chefs chouans.

La Ramée, La France, Sans-Peur, L’Épine, Guillaume dit Court-Bleu, Rattelade dit Sans-Regret, Bénédicité, Sans-Chagrin, Malines dit Francœur, Métayer dit Rochambeau.

Victor Hugo a mis en scène tous ces chefs dans son livre (troisième partie).

P. 360. Bourdoiseau dit Sans-Peur.

P. 363. Les deux sœurs de Jean Chouan.

C’est ici que commence le récit de ce qui se passa vers les derniers temps dans le pays occupé par Jean Chouan. Ce récit a été ajourné jusque-là par l’auteur des Lettres, afin de lui conserver son unité. Les deux jeunes filles sont enlevées de leur ferme, sont emmenées prisonnières ; puis exécutées plus tard, malgré les efforts de Jean Chouan.

Victor Hugo n’a pas utilisé, dans son livre, cet épisode trop tardif.

P. 367. Efforts de Jean Chouan pour sauver ses sœurs.

P. 370. Mort des sœurs de Jean Chouan.

P. 372. Femmes grosses employées comme espions.

Dans ce temps, les femmes enceintes, ou qui feignaient de l’être, étaient employées comme espionnes dans l’un et l’autre camp. Ici l’auteur des Lettres dit que c’est une espionne au service des patriotes qui fut tuée par les royalistes.

P. 375. Mort de Pierre Cottereau.

Placé en sentinelle sur la paroisse de Cosme, il fut saisi par les bleus, emmené et exécuté.

P. 379. Les trois hussards.

Trois hussards caracolent devant les chouans à la lande du Maine, les chouans les visaient sans les atteindre, ils se distrayèrent si bien à ce jeu plusieurs fois répété qu’ils se laissèrent envelopper par les troupes républicaines et opérèrent difficilement leur retraite.

P. 387. Jean Chouan veut tuer son frère.

René Chouan avait tué un homme qui portait la cocarde tricolore afin de pouvoir s’emparer de ses munitions ; il revenait charge de cartouches et de poudre. L’homme tué était un ami de Jean Chouan. Aussitôt, Jean Chouan voulut fusiller son frère, mais Michel Cribier lui arracha son arme.

P. 392. Mort de Jean Chouan.

Jean Chouan, surpris par les bleus à la ferme de la Babinière, est blessé grièvement en voulant sauver la femme de son frère René ; il expira après une longue agonie et fut enterré aussitôt sur le lieu même où il avait succombé.

P. 411. Les chouans peints par les républicains.

Pièces justificatives : Extrait d’un rapport de Carrier aux Jacobins, n° 159 du Moniteur : « Voici comment s’est formée cette guerre fatale connue sous le nom de Petite Vendée. Les chouans qui la composaient étaient des voleurs de grands chemins, détroussant les passants, et se retirant toutes les nuits dans le creux des montagnes, où un immense rocher leur servait de rempart. »

P. 416. Les chouans peints par les royalistes.

« Les chouans étaient fiers de leur nom ; car qui est-ce qui ignore que, dans les révolutions, les injures des ennemis sont des titres de gloire ?… Se soumettre à toutes les privations, endurer toutes les fatigues, braver tous les dangers, affronter tous les tourments et tous les genres de mort, sans intérêt et sans désir, comme sans espoir de récompense, uniquement par principe de religion et de fidélité ; voilà ce dont j’ai été journellement le témoin pendant les cinq années que j’ai été à la tête de ce peuple simple et magnanime qui m’a honoré de sa confiance. » (Mémoires du comte Joseph de Puisaye.)

Tome II.
Les lettres sur l’origine de la chouannerie.

Tous les signets avec notes de ce second volume ne sont pas de l’écriture de Victor Hugo. Il les a simplement dictées.

P. 19. Rendez-vous nocturne des bleus et des chouans.

Une entrevue entre quatre bleus et quatre chouans eut lieu dans la nuit du samedi au dimanche de la Trinité.

Jambe-d’Argent promet au chef du poste qui s’est enrôlé dans les rangs républicains pour sauver sa famille d’épargner les hommes qui sont sous sa conduite.

P. 28. Petit Prince vit plusieurs jours et plusieurs nuits caché dans le tronc d’un arbre.

C’est le récit qui a inspiré à Victor Hugo l’idée de donner à la Flécharde et à ses enfants une émousse pour abri.

P. 43. Bandes diverses du Bas-Maine.

À la tête de ces bandes, Chambord, La France, Sans-Pardon, Rattelade, le petit Sans-Peur, les trois frères Corbin, La Ramée, Malines, Bénédicité, Taillefer, Morière, Delières, Jambe-d’Argent, etc.

Victor Hugo a cité plusieurs de ces chefs de bandes dans la troisième partie.

P. 47. Mousqueton bandit.

Portrait de Mousqueton.

P. 67. Soldat bleu secouru par des femmes.

P. 69. L’homme nu sauvé par un tisserand.

Un soldat républicain, dépouillé de ses vêtements par la bande de Moulins, s’était sauvé à travers la campagne et blotti dans un champ ; il était venu demander l’hospitalité à un tisserand qui ne la lui refusa pas.

P. 73. Pourquoi les chouans choisissent la lisière des bois.

Victor Hugo en a parlé dans leur manière de combattre (troisième partie, livre premier, chapitres ii, iii). Les chouans se ménageaient un refuge en cas de surprise, car les républicains ne se mettaient plus à leur poursuite, l’expérience leur ayant appris que les chouans, étant d’habiles tireurs et ayant la connaissance du terrain, avaient un grand avantage sur eux.

P. 74. Déguisements et visages noircis.

Les chouans du canton qui servaient de guide aux troupes royalistes se déguisaient et se barbouillaient le visage pour ne pas être reconnus des habitants qui, par leurs dénonciations, auraient pu compromettre leurs familles.

P. 82. Monsieur Jacques.

Portrait de l’énigmatique Monsieur Jacques ; comme l’appelle Victor Hugo.

P. 88. Brigandages de Coquereau.

Au bourg Saint-Laurent ; un dimanche, l’agent de la commune, le chef de la garde nationale, les membres du conseil municipal et d’autres personnes s’étaient rassemblés pour lire les gazettes. Coquereau, qui le savait, se dirigea vers le lieu de réunion, entra avec sa troupe. Ils tuèrent trois hommes, en blessèrent plusieurs autres, et entraînèrent les derniers hors de la maison pour les fusiller.

P. 91. Belle conduite des femmes. — Les six cents grenadiers de la garnison de Sablé.

Les femmes du bourg de Saint-Laurent, oubliant le danger, entreprirent de sauver les malheureux, mais elles n’étaient pas écoutées et étaient repoussées durement.

Ces cruelles exécutions furent reprochées vivement à Coquereau.

Les chouans, en s’avançant vers le bourg de Miré, entendirent la voix d’un officier commandant le repos d’armes à six cents grenadiers. Ils se retirèrent sans que l’ennemi eût soupçonné leur présence.

P. 94. Petit-Prince sauvé par Coquereau.

Au carrefour des Cinq-Chemins, Petit-Prince, avec quatre hommes, veut attirer les troupes républicaines pendant que les chouans sont cachés plus loin dans les genêts ; il monte avec ses quatre hommes sur un talus, et après avoir fait mettre double charge de poudre et remplir de gravier le canon des fusils[7] il tire ; les troupes républicaines foncent, Petit-Prince a une blessure à la tête, Coquereau survient, met en déroute les troupes républicaines et fait transporter Petit-Prince à la métairie de la Surfinière où il guérit.

P. 105. Le Murat chouan.

Il s’agit de Francœur qui, au milieu d’une grêle de balles, ne reçut pas une blessure, et montrait la même intrépidité dans tous les combats. Victor Hugo a utilisé ce nom, mais il en a fait un abbé et un des combattants de Lantenac.

P. 113. Très beau combat.

À la Butte-de-Terre, caché dans le petit bois de la Heureuserie, avec dix hommes, Francœur engage le combat contre trois cents républicains ; de part et d’autre on ne reculait pas, les républicains gardaient une contenance fière, mais le feu meurtrier des chouans les força à la retraite.

P. 125. Quatorze cantonnements républicains détruits en un Jour.

Jambe-d’Argent vainqueur dans quatorze combats sans avoir perdu un seul homme. Nous avons noté plus haut que Victor Hugo avait signalé le fait.

P. 128. Fête de la Gerbe.

Nous en avons parlé plus haut et Victor Hugo y fait allusion page 161.

P. 140. Détails curieux.

Tant que dura la chouannerie, deux jeunes paysans de la paroisse de Changé, Pierre et Jean Lefèvre, ne manquèrent jamais d’entrer toutes les semaines dans la ville de Laval, parce qu’ils voulaient être confessés seulement par leur ancien curé. Ils choisissaient la nuit et pénétraient dans la ville en passant par-dessus des murs de jardins. Ils avaient des habits de mendiants et suivaient nu-pieds le lit d’un ruisseau pour qu’on ne vît pas la trace de leurs pas près de l’enceinte de Laval. Le jeune Denys dit Tranche-Montagne s’habillait en femme pour aller à la comédie à Laval, où la salle n’était remplie que de patriotes et de militaires[8]

P. 145. Poste fortifié de Morannes.

P. 176. L’émigré et Jambe-d’Argent.

Un gentilhomme émigré habitait dans ses terres, protégé par ses fermiers qui étaient des chouans. Jambe-d’Argent, averti de cet abus, pénétra chez le gentilhomme au moment où il dînait avec plusieurs chefs royalistes et des dames de sa famille. Il lui fit une remontrance. Le gentilhomme répondit par une injure. Jambe-d’Argent lève son sabre sur le provocateur, mais il est retenu par son frère et, sans regarder l’homme qui le contient, il lui assène un coup sur la tête. Il s’aperçoit que c’est son frère ; désespéré, il l’emmène et abandonne sa vengeance.

P. 179. Fromentières.

Troupe appelée compagnie de Fromentières (arrondissement de Château-Gontier), sous la conduite du jeune Gareau dit le Petit-Auguste.

P. 187. Attaque imprévue des bleus.

À l’étang de la Ramée, dans la paroisse de la Chapelle-du-Bourg-le-Prêtre, des républicains, avec cocardes et plumets blancs, se présentent, se disant royalistes. C’étaient des grenadiers. Moustache tire, l’affaire s’engage et les républicains se retirent.

P. 190. Blessure de Jambe-d’Argent.

Nouveau combat. Jambe-d’Argent, secondé par le Petit-Sans-Peur, Francœur, Bénédicité, Taillefer, est atteint d’un coup de feu et tombe. Il est emporté par Priou et conduit, sur un brancard, à la métairie des Gennetés, dans la paroisse de Bazougers.

P. 196. Nous des montagnards défectionnaires réunis aux chouans.

Deville dit Tamerlan, Gaillard dit Raoul, Gregis dit Robert, Picot, La Fosse dit l’Entreprenant.

P. 198. Carpar. Fait curieux.

Ce fut Carpar qui, appartenant au bataillon de la Montagne, chercha le premier à quitter les républicains pour se joindre aux chouans. Le bataillon de la Montagne, en garnison à Fougères, fouillait les maisons des paysans pour y surprendre les chouans ; dans une ferme voisine, un des soldats fit remarquer au chef de l’escouade, Carpar, une porte cachée par des fagots. Carpar entr’ouvrit la porte et vit, dans un petit réduit obscur, huit hommes blottis dans un coin. C’étaient des chouans. Il ne laissa rien voir sur son visage et dit : « Il n’y a rien là-dedans, voyons d’un autre côté. » Quelques instants après, il rejoignait ceux qu’il venait de sauver, annonçant son intention de se réunir à eux.

Parmi ceux qui s’allièrent aux insurgés, deux furent célèbres, Tranche-Montagne et Lechandelier.

P. 200. M. Tranche-Montagne.

Quelques traits de bravoure de Tranche-Montagne.

P. 204. Tranche-Montagne tout seul.

Tranche-Montagne entreprend d’attaquer à lui seul un régiment… Il le laisse défiler tout entier et, au moment où les derniers hommes passent, il tire sur eux en poussant de grands cris, rechargeant sans cesse son arme. Puis il monte sur un talus et crie aux républicains : « Si l’on vous demande le nom du corps d’armée qui vous a attaqués, vous pourrez dire qu’il s’appelle Tranche-Montagne tout seul, et que c’est un drôle de corps ! » Pour avoir le plaisir de débiter ce calembour, il n’avait pas craint de s’exposer à une grêle de balles.

P. 232. Fait d’armes de M. Jacques.

Un combat à la baïonnette, dirigé par M. Jacques suivi de Moustache, Placenette et toute la troupe de Jambe-d’Argent. Dans toute cette suite d’engagements, le malheureux abbé Jean de la Grange, cher à tous les chouans, parce qu’il était venu leur apporter les secours de son ministère, avait reçu une blessure assez grave.

Dans le volume de Victor Hugo, le confesseur est l’abbé Turmeau dit Grand-Francœur.

P. 239. Confiance de Jambe-d’Argent.

Un déserteur républicain ayant été tué par Mousqueton, Tranche-Montagne, au moment où il se disposait à quitter les rangs républicains, crut devoir demander une entrevue à Jambe-d’Argent pour savoir l’accueil qui lui serait fait, et s’il ne subirait pas plus tard le sort du déserteur. Jambe-d’Argent n’hésita pas à aller au rendez-vous, au milieu des républicains que commandait encore Tranche-Montagne.

P. 244. Coquereau fait démonter les charrettes dans les villages.

Mesure prise pour empêcher les approvisionnements d’arriver dans les villes. Il en est parlé page 225 de ce volume.

P. 253. Noms des diverses victoires des chouans.

Affaires de la Cropte, de Daon, de Noirieux, de Mauvinet, de Seurdres, des Sept-Sillons, de Longuefuye, etc.

P. 254. Querelle de Coquereau et de Petit-Prince.

Coquereau avait donne l’ordre à Petit-Prince de brûler, à Daon, l’église et le presbytère qui avaient servi de casernes aux républicains ; Petit-Prince refusa, alléguant qu’il avait été baptisé dans l’église et élevé au presbytère. Coquereau renouvelle l’ordre, un pistolet à la main. Petit-Prince met la main sur son pistolet, tout en refusant, et Coquereau replace son pistolet dans sa ceinture en invitant Petit-Prince à trinquer avec lui en raison de sa crânerie.

P. 257. Générosité d’un grenadier républicain.

Combat près du château de Noirieux, dans la paroisse de Saint-Laurent ; retraite des chouans. Chasse-Bleu grièvement blessé. Branche-d’Or le charge sur ses épaules ; un grenadier allait tirer, il détourne son arme et dit : « Tu es un brave homme, je ne te tuerai pas ; sauve-toi si tu peux ! »

P. 265. Les chouans avaient peur des canons.

La garnison de Cossé amène deux pièces de canon. Le bruit de la décharge et le ravage que fit la mitraille dans les haies et dans les buissons suffirent pour effrayer les chouans qui en étaient témoins pour la première fois, et le cri de sauve-qui-peut se fit entendre. Mais Jambe-d’Argent se jette en avant au milieu de la mitraille sans être atteint : « Vous le voyez, s’écria-t-il, la mitraille ne fait que balayer la poussière ! » L’ennemi dut se réfugier à Cossé qui était fortifié. Victor Hugo parle de cette peur des canons au chapitre v (3e partie), Leur vie en guerre.

P. 266. La bande du camp de la Vache-Noire.

Victor Hugo en a parlé, et nous avons donné une note plus haut.

P. 271. Noms et états de plusieurs chouans.

Métayer dit Rochambeau, fils de laboureur ; Gaudon, laboureur ; d’Auffray dit La Forêt, tisserand ; Michel Garnier dit La Couronne, laboureur ; Salin dit Cœur-d’Acier, laboureur ; Le Brun, serrurier ; L’Enfant dit La Fleur.

P. 284. Mort de M. Jacques.

Victor Hugo la signale, nous avons donné une note plus haut.

P. 309. Mort de Taillefer.

Mort victime de son dévouement, en voulant aider la fuite d’un gentilhomme émigré, M. de Tercier.

P. 321. Mort de Coquereau.

Poursuivi par cinq hussards, malgré le dévouement de son de camp Binet, est blessé, puis tué.

P. 324. Combat livré par Grand-Pierre.

Pierre-Marin Gaulier dit Grand-Pierre, succédant à Coquereau, livra les combats du Buret, de Saint-Charles, de Marigné, où se fit remarquer Louis Coquereau, qui, pour la première fois, combattait avec les chouans.

P. 359. Mort de Jambe-d’Argent.

Jambe-d’Argent, frappé de deux balles à la poitrine près d’une maison appelée la Chevrolais, est caché sous un monceau de chaume ; quand ses soldats, la bataille finie, vinrent le chercher, il était mort ; il fut enterré par ses hommes, la nuit, dans le cimetière du bourg de Quelaines.

P. 363. Fin des principaux chefs chouans.

Lecomte, trahi par un des siens et fusillé. Delière, tué du côté du bois de Misdon. Rochambeau, fusillé. Placenette, Mousqueton, tués.

P. 377. Malheurs de la famille Chouan.

Résumé des malheurs des trois frères et des deux sœurs de Jean Chouan, et supplique en faveur du dernier survivant, René Cottereau.

P. 393. Pièces justificatives. Lettre de Kléber sur la chouannerie.

Kléber écrit le 16 avril 1794, au général en chef Rossignol, le résultat de ses observations, et considère que les chouans ne sont nullement des troupes de brigands, mais sont parfaitement organisés, connaissant très bien le pays coupé de fossés, de haies et de bois, évitant les troupes républicaines quand ils ne sont pas en force et les attaquant quand ils supposent avoir sur elles l’avantage. Kléber conclut qu’on ne terminera pas cette guerre sans de vastes mesures sagement combinées. Victor Hugo s’est servi de ces renseignements pour préciser la méthode de combat des chouans.

P. 395. Énumération des cantonnements de Kléber.

Le général Chabot à Mayenne, Laval et Craon ; Bernard à Fougères ; Bouland à Ernée ; Decaën à la Gravelle ; Vérine à Vitré ; Trahour à la Guerche ; Bouchotte au Cormier.

P. 450. La chouannerie expliquée et peinte par Coquereau.

C’est une lettre adressée le 15 mars par Coquereau au Comité de Salut public, qui explique pour quels motifs quatorze départements ont pris les armes : le mauvais choix des autorités dans le principe, leur intolérance ; les entraves mises aux opinions religieuses. L’amnistie étant accordée, l’exercice de la religion étant libre, les vexations ayant disparu, les insurgés sont décidés à crier : vive la paix ! Coquereau expose la tactique qui a été suivie par les insurgés et les résultats obtenus.

Dans les volumes de Louis Blanc sur la Révolution française, Victor Hugo n’a guère retenu, sur la Vendée, que la prise des canons. Louis Blanc rapporte que, dans le village de Pin-en-Mauge, vivait un brave homme, Cathelineau, d’abord ouvrier en laines, puis colporteur et sacristain de sa paroisse ; il mena ses hommes à Jallais où était un poste républicain, le poste fut enlevé, on prit une pièce de canon que les paysans, ravis, baptisèrent gaiement le Missionnaire, et Cathelineau, poussant plus loin ses avantages, entra à Cholet, y trouva des munitions, des armes, du canon, et la Marie-Jeanne fut donnée pour compagne au Missionnaire. Mais l’armée vendéenne avait perdu devant Fontenay sa chère Marie-Jeanne, cette belle pièce en bronze qui portait les armes du cardinal de Richelieu et l’image de la Vierge ; elle avait juré de la reprendre ou de mourir.

Victor Hugo, dans son chapitre v : Leur vie en guerre, rappelle ces faits :

Ils prirent d’abord un beau canon de bronze qu’ils baptisèrent le Misssonnaire, puis un autre qui datait des guerres catholiques et où étaient gravées les armes de Richelieu et une figure de la Vierge ; ils l’appelèrent Marie-Jeanne. Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans ; puis ils reprirent Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne.

Victor Hugo ajoute :

Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mauge, donna l’assaut à Jallais et prit un troisième canon.

Il semble bien qu’il a commis une erreur et que le canon pris à Jallais, baptisé le Missionnaire, avait été conquis le premier. C’est peut-être la seule erreur qu’on puisse relever dans son récit, où il a su concentrer, dans un résumé aussi saisissant que rapide, les mouvements de troupes, les multiples engagements, le rôle des chefs, les tactiques des armées, les pièges, les ruses, les actes héroïques ; ayant lu beaucoup de volumes, obligé de démêler les écheveaux compliqués de l’insurrection pour tout mettre en valeur, sans se perdre dans trop de détails, il a du faire appel à sa mémoire qui l’a toujours bien servi ; et quand on a lu, comme nous l’avons fait, tous les livres qu’il a consultés, en suivant son travail de signets annotés, on ne peut qu’admirer l’habileté avec laquelle il a su, en si peu de pages, tirer un si grand parti de l’histoire.

Nous sommes fondés à croire, d’après les notes des signets, que Victor Hugo avait primitivement le projet de donner une plus grande étendue à la partie historique. Nous en avons encore la preuve dans les notes qu’il a prises sur d’innombrables petits bouts de papier, dans les fragments importants du reliquat. Mais, au moment d’écrire le roman, il a considéré que l’histoire risquait de devenir trop envahissante, et, pour que le drame gagnât en intensité et en vigueur, il a été amené à réduire la durée de l’action, puisque, en somme, tous les faits de guerre se développent à partir de juin 1793 ; pendant une période très limitée, depuis l’instant où la Flécharde est blessée jusqu’au sauvetage des enfants. Victor Hugo a donc dû négliger les préparatifs de la guerre de la Vendée et le dénouement pour viser le point culminant des hostilités. C’est pour le même motif qu’il devait peindre en traits plus rapides la Convention, supprimant de nombreuses pages qu’on retrouve dans le reliquat. Il perdait ainsi le bénéfice de son travail préliminaire, puisqu’il diminuait les proportions du cadre, le marquis de Lantenac et Gauvain, la Flécharde et ses enfants formant le centre principal de l’action.

marche du travail.

Si l’on trouve des notes prises des 1841 et utilisées pour Quatrevingt-treize, c’est surtout après la publication de l’Homme qui rit (le premier volume avait paru le 19 avril, le quatrième le 8 mai 1869) que Victor Hugo fit des recherches plus actives. Plusieurs signets intercalés dans les volumes de Louis Blanc sur la Révolution française sont des fragments d’enveloppes de lettres portant les dates : 15 août 1870, 26 octobre 1871, 27 septembre 1872, 28 octobre 1872, 9 novembre 1872 ; et c’est le 16 décembre 1872 qu’il commença la première partie de son livre, achevée en janvier 1873.

On lit dans ses carnets :

21 janvier 1873. Je commence aujourd’hui la deuxième partie du livre 93, celle dans laquelle sera la peinture de la Convention.

9 février. La tempête a inondé, dans mon look-out, plusieurs papiers et, en outre, le livre de Descepeaux sur la chouannerie, déjà. fort délabré et que j’aurai grand’peine à faire sécher.

(En effet, le tome I est débroché, n’a plus de couverture et est fortement taché.)

16 mai. J’ai fait porter hier jeudi, par Mariette, dans la galerie de chêne, tous les livres qui étaient dans le cristal-room et qui m’ont servi pour le livre 93.

9 juin. Aujourd’hui 9 juin, à midi et demi, dans l’atelier d’en bas où je travaille depuis une huitaine de jours le matin, j’ai terminé le livre Quatrevingt-treize. Il me reste à faire un travail de revision pour les petits détails. Cela me prendra une quinzaine de jours.

J’ai écrit à Victor, à Vacquerie et à Meurice pour leur annoncer que j’avais fini 93.

En effet, ce même jour, Victor Hugo écrit à Paul Meurice[9] :

Ce matin à midi et demi, j’ai écrit la dernière ligne du livre Quatrevingt-treize. Je l’ai écrite avec la plume qui vous écrit en ce moment. Ce premier ouvrage est un commencement d’un grand tout. Ne sachant si j’aurai le temps de faire toute l’immense épopée entrevue par moi, j’ai voulu peindre cette première fresque. Le reste suivra Deo volente. Cela sera intitulé : Quatrevingt-treize.

Premier récit : La guerre civile.

C’est la Vendée. — Cela aura, je crois, deux volumes[10].

Victor Hugo considère que « ce premier ouvrage est un commencement d’un grand tout », il parle d’une « immense épopée » dont il a voulu « peindre cette première fresque », or, dans sa courte préface de l’Homme qui rit, Quatrevingt-treize était le dernier terme d’une trilogie dont l’Aristocratie et la Monarchie étaient les deux premiers termes. Mais il n’avait pas écrit la Monarchie. Doit-on penser qu’il avait renoncé à son projet primitif et que Quatrevingt-treize devenait désormais le commencement d’un grand tout ? Quel était donc le plan du poète ? M. Asseline l’indiquait dans la Tribune de Bordeaux :

Ces trois volumes ne sont que la première partie de la trilogie que Hugo consacrera à cette année plus remplie qu’un siècle. Il peindra et la guerre étrangère et la lutte politique dans deux autres poëmes que couronnera peut-être un quatrième récit qui sera comme la synthèse sereine, comme la concentration puissante en lumière, de tous ces matériaux de lave et de flamme.

Victor Hugo avait voulu « peindre cette première fresque », et c’est sans doute dans la crainte de ne pouvoir achever l’œuvre entrevue qu’il a tenu tout au moins à condenser les événements militaires, comme les luttes des partis politiques, quitte à les développer plus tard en utilisant les renseignements qu’il avait amassés.

Ce qui l’a détourné assurément de poursuivre l’épopée entrevue, c’est le désir d’achever certaines œuvres commencées. (La mise en ordre, en 1875, de ses volumes Actes et paroles, la deuxième série de la Légende des siècles, l’Histoire d’un crime, publiées en 1877 et en 1878.) C’est ensuite la politique : il devenait sénateur en janvier 1876, et les séances, les réunions, les visites à une époque troublée où Mac-Mahon préparait son coup d’État parlementaire, lui enlevaient la liberté d’esprit nécessaire à son travail.

Poursuivons la lecture de ses carnets :

11 juin 1873. J’ai commencé hier 10 juin le travail de revision du manuscrit de Quatre-vingt-treize.

16 juin. L’éditeur Le Chevalier, 61, rue Richelieu, m’écrit pour me demander le livre Quatrevingt-treize. Paul Meurice arrivait à ce moment à Guernesey.

22 juin. À 4 heures et demie j’ai commencé la lecture de Quatrevingt-treize. J’ai lu le commencement jusqu’à la Vendée a une tête. La lecture a duré jusqu’au dîner.

Les 23, 24, 25, 26, 27 juin, Victor Hugo continue la lecture de son livre.

En août Victor Hugo était à Auteuil, à la villa Montmorency.

1er octobre, Paul Meurice m’a annoncé hier que Michaëlis avait conclu en mon nom le traité pour le droit de traduction de 93 en Angleterre et en Amérique moyennant 1 500 livres st. (37 500 francs).

Michaëlis recevra de moi 15 p. 100 au-dessous de 40 000 francs, 20 p. 100 au-dessus pour toutes les transactions qu’il fera en mon nom pour 93.

10 octobre. Claye m’envoie le spécimen typographique de Quatrevingt-treize. 16 pages de la copie font 26 pages du texte. Il y a 496 pages de copie. Le livre pourra faire trois volumes.

{14 octobre. J’ai porté chez Claye la copie du 1er volume de 93 jusqu’à la page 104 (1re partie).

18 octobre. J’ai porté chez Claye la fin de la copie du tome 1er de Quatrevingt-treize.

19 octobre. Je corrige les épreuves de 93.

20 octobre. Ce matin Meurice est venu déjeuner avec moi.

D’après son avis, 93 sera cliché en cuivre. Claye fera le tiers des frais. La feuille clichée en cuivre coûtera 45 francs. Claye donnera 15 francs, je donnerai le reste. Les clichés m’appartiendront.

2 novembre. Jeanne vient déjeuner avec moi. Je lui ai donné la mère Guignol, Polichinelle et le Gendarme. Elle étale tout cela sur le manuscrit de '93 qui est sur ma table. Nous jouons.

11 novembre. J’ai porté à Claye le premier tiers du 2e volume de 93.

20 novembre. J’ai fini ce matin à midi la revision de la copie du manuscrit de Quatrevingt-treize.

25 novembre. J’ai terminé, ce matin, la revision et le numérotage des chapitres du tome III de 93 sur la copie.

Victor Hugo note dans ses carnets des traites de traduction que M. Michaëlis lui a fait signer aux dates des 11 et 27 octobre, 26 et 29 novembre et du 3 décembre.

22 décembre. J’envoie à Meurice pour Claye la fin du manuscrit de Quatrevingt-treize.

28 décembre. Le 26, vers onze heures du soir, j’étais dans ma chambre rue Pigalle, je corrigeais une des dernières feuilles du tome III de Quatrevingt-treize, j’avais l’œil sur ceci que Gauvain dit à Cimourdain… « Je rêvais que la mort me baisait la main. »

C’est à ce moment-là qu’on m’a apporté le billet de Gouzien m’appelant en hâte près de Victor.

Le billet, collé sur le carnet, est ainsi conçu :

Cher et bien-aimé maître.

Nous attendons M. Sée qui doit venir d’un instant à l’autre. Victor est beaucoup plus mal depuis ce matin.

Votre très respectueux,
Armand Gouzien.

François-Victor Hugo mourut le 16 décembre.

L’éditeur pressait Victor Hugo de donner les dernières feuilles du tome III.

30 décembre. Aujourd’hui avant-dernier jour de l’année, j’ai corrigé en épreuves les dernières feuilles du tome III et dernier du livre Quatreving-treize.

19 janvier 1874. J’ai complètement achevé aujourd’hui la revision de Quatrevingt-treize. J’envoie ce matin le dernier bon à clicher.

30 janvier. Meurice a décidé que 93 paraîtrait que le 19 février à cause du dimanche gras qui tombe le 15.

31 janvier. M. Michaëlis est venu m’apporter pour Georges un grand jouet mécanique représentant la Claymore (de 93). C’est une corvette à roues. Les roues sont un anachronisme, mais c’est égal à Georges pourvu que le bateau aille sur l’eau.

10 février. M. Michaëlis m’a envoyé à signer le traité pour la traduction de 93 en langue russe.

12 février. M. Franck, 87, rue Richelieu, m’écrit pour s’entendre avec moi sur la traduction allemande de 93.

15 février. Mon livre 93 paraîtra le 19 février. Les journaux en publient aujourd’hui la table.

Un libraire allemand, Wolf, de Strasbourg, m’écrit pour m’offrir 4 000 francs comptant du droit de traduction en Allemagne pour trente ans du livre Quatrevint-treize.

17 février. Nous avons été dîner chez Meurice. Il y avait M. et Mme Ernest Lefèvre, Vacquerie, MM. Blum et Constant Laurent. On m’a conté l’incident d’aujourd’hui qui les a tenus sur pied une partie de la nuit et tout le jour. Cinq lignes de texte de Quatrevingt-treize manquaient p. 210 (t. II), il a fallu faire un carton en hâte, même dans les volumes déjà brochés, plus de 2 000.

19 février. Quatrevingt-treize paraît aujourd’hui. Date à ajouter pour moi à toutes celles de mon mois de février.

Meurice est revenu. Nous sommes allés ensemble chez Michel Lévy. J’ai signé des exemplaires de Quatrevingt-treize.

Pendant que j’étais là, un télégramme est arrivé de Londres demandant en hâte un nouvel envoi.

Le succès de 93 semble s’annoncer très grand ; il est parti aujourd’hui de chez Michel Lévy 5 200 exemplaires.

20 février. M. Michaëlis est venu m’apporter une offre de l’Allemagne de 5000 francs comptant pour le droit de traduction de Quatrevingt-treize. J’ai dit d’accepter.

À midi, nouvelle proposition de l’Allemagne. La première est venue de Strasbourg, la seconde de Leipsick.

J’ai fait répondre à la seconde : Trop tard.

93 emplit les journaux.

La coupure suivante du Rappel est collée au carnet :

L’excellent poète italien Boïto nous envoie avec prière de le transmettre au destinataire le télégramme suivant :

« Milan, 22, 1 h. 22 soir.

« À Victor Hugo,

« Je suis à la page 192, troisième volume. Gloire.

Boïto. »

Nous ouvrons le troisième volume de Quatrevingt-treize à la page 192. C’est celle où le marquis de Lantenac redescend de la tour incendiée où il est allé sauver les trois petits enfants.

Et nous trouvons que le poète italien n’a pas trop mal placé son admiration.

24 février. M. E. Douay, du journal l’Éclipse, est venu hier et m’a raconté que la censure venait d’interdire un dessin d’André Gill représentant Victor Hugo, statuaire, sculptant les bustes de Robespierre, de Danton et de Marat avec une petite figure d’enfant mêlée à ces hommes[11].

7 mars. M. Michaëlis m’envoie son bordereau pour le droit de traduction qui se résume ainsi :

  Angleterre 37 500 francs
Suède 1 000
Pologne 3 000
Espagne 3 000
Hongrie 1 000
Hollande 500
Italie 7 500
Allemagne 5 000
Bohême 500
Russie 800
_________
59 800 francs

Depuis le mois de septembre 1873, Michel Lévy a vendu en 12 jours 8 000 exemplaires de Quatrevingt-treize, grande édition.

20 mars. Meurice m’a apporté le spécimen de l’édition in-16 de Quatrevingt-treize qui paraîtra dans six semaines.

21 mars. Claye m’envoie son compte pour l’impression de 93 in-8°, en tout 42000 francs.

4 avril. Michel Lévy a déjà payé sur 93 :

  1° À Claye 25 000 francs.
2° À moi (1er versement) 10 000
2° À moi (2e versement) 10 000

18 avril. Après le dîner, Paul Meurice est venu m’offrir pour autoriser le Rappel à publier 93 en feuilleton 11,000 francs.

J’ai accepté. Ils ont été payés le 20 avril.

19 avril. Michel Lévy, mon libraire, a fait en mon nom, sur les bénéfices de 93, à Claye, mon imprimeur, un nouveau versement de 10,000 francs, ce qui fait que sur les 47,000 francs de frais d’impression du livre, j’ai déjà payé 40,000 francs, et que je ne reste plus devoir que 7,000 francs.

25 avril. Il n’y a plus que 60 exemplaires de Quatrevingt-treize chez Michel Lévy. Claye fait en hâte un nouveau tirage de 1,000.

26 avril. Le Rappel commence aujourd’hui la publication de 93.

17 mai. La publication de 93 a beaucoup fait monter le Rappel. Il tirait à 50,000. Il a tiré aujourd’hui à 89,500.

14 juin. En dînant, Vacquerie disait : le Rappel publiait 93 et son tirage était monté à 93 mille. Il a été arrêté un treize (le 13 juin).

14 juin. Réapparition du Rappel aujourd’hui.

27 juin. Le Rappel, hier, jour de sa réapparition, a tiré à 104,000.

L’édition in-16 de 93 s’épuise rapidement. L’édition in-8° est épuisée, Claye est intégralement payé. Il a reçu 45,000 francs.

30 juillet. Paul Meurice m’a apporté de chez Michel Lévy (compte 93) 10,000 francs, il me reste à recevoir en août 9,600 francs.

Ainsi Quatrevingt-treize, la première édition seulement, m’aura déjà rapporté comme droits d’auteur 69,600 francs. Il y a en outre ce qu’ont gagné Michel Lévy et tous les autres vendeurs et sous-vendeurs, au moins quatre fois plus que moi.

20 octobre 1875. Après le dîner, M. Vierge m’a apporté son dessin pour le frontispice de l’édition illustrée de Quatrevingt-treize.

JEAN CHOUAN
dans la Légende des siècles.

Si Victor Hugo avait pris pour son Quatrevingt-treize un grand nombre de notes qu’il avait dû négliger ou écarter, il n’était pas douteux qu’il tirerait un parti de ses lectures. Il avait dû ébaucher rapidement le rôle de Jean Chouan en raison de la période historique très courte qui servait de cadre à son récit ; le 14 décembre 1876, il écrivait, sur la mort de Jean Chouan, une poésie qui parut dans la deuxième série de la Légende des siècles, le 26 février 1877, anniversaire de sa naissance. Il avait lu tous les détails de cette fin tragique dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie.

Nous donnons ici un résumé d’après les Lettres ; on verra ainsi ce qu’il emprunta à l’histoire : Jean Chouan, étant parti du bois de Misdon, s’arrêta à la ferme de la Babinière appartenant à la famille Olivier, il était avec ses hommes lorsque tout à coup la femme de René Chouan cria : « Miséricorde, voilà les bleus ! nous sommes perdus ! ». Aussitôt des coups de fusils partirent, les chouans s’enfuirent dans les bois ; la femme de René avait essayé de les suivre, mais en raison de sa grossesse avancée, elle ne put franchir une haie, elle s’écria : « À moi, Jean Chouan ! je suis une femme perdue, si tu ne viens à moi ! » Jean Chouan était déjà loin et à couvert du feu de l’ennemi ; mais il a entendu l’appel de sa sœur ; il revient à la haie, écarte les broussailles, parvient à faire passer la malheureuse femme à travers une haie, mais elle n’était pas hors de péril, il gravit un monticule pour s’offrir au feu de l’ennemi, et donner à sa belle-sœur le temps de se sauver. Tous les coups se dirigent sur lui, il ne tarde pas à être atteint d’une balle, il est blessé grièvement, il surmonte sa douleur, recueille ses forces ; une châtaigneraie l’aide à se dérober à la vue des républicains, il se soutient à peine, il cherche à se diriger vers le bois de Misdon pour parler une dernière fois à ses amis, son frère René arrive suivi des chouans, on place Jean Chouan sur un drap de lit et on le transporte dans le bois de Misdon à l’endroit appelé la Place royale, on l’appuie contre un arbre, et Jean Chouan se sachant frappé à mort remercie Dieu de pouvoir adresser une dernière fois la parole aux combattants, il leur demande de rester fidèles à leur Roi et à leur religion et leur désigne Delière pour le remplacer. Et après une longue agonie il expire.

La scène est très émouvante, les discours in extremis de Jean Chouan sont très dramatiques. Nous n’avons pu que les signaler. Mais il est curieux de rapprocher la poésie du récit auquel Victor Hugo a emprunté des détails.

Un coteau dominait cette plaine, et derrière
Ce monticule nu, sans arbre et sans gazon.
Les farouches forêts emplissaient l’horizon.

C’est bien exactement le paysage ; les chouans se dispersent dans les bois, c’est alors que Jean Chouan entend le cri de la femme de René :

Tout à coup on entend un cri dans la clairière.
Une femme parmi les balles apparaît.
Toute la bande était déjà dans la forêt,
Jean Chouan seul restait ; il s’arrête, il regarde.
C’est une femme grosse, elle s’enfuit, hagarde
Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons ;
Elle est seule ; elle crie : « À moi, les bons garçons ! »

Jean Chouan sent qu’elle est perdue s’il ne paye pas de sa personne, il monte sur le coteau et s’offre comme cible aux coups des bleus.

« Sauve-toi !

Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur ! » Folle d’effroi,
Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde.

Victor Hugo a suivi scrupuleusement le récit jusque-là ; le dénouement dans la poésie est plus brusque lorsque Jean Chouan reçoit une balle dans le ventre :

Il resta droit, et dit : « Soit, ave Maria !
Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria :
« Mes amis ! mes amis ! Jeanne est-elle arrivée ? »
Des voix dans la forêt répondirent : « Sauvée ! »
Jean Chouan murmura : « C’est bien ! » et tomba mort.

LE DRAME DE QUATREVINGT-TREIZE

Victor Hugo avait donné à Paul Meurice l’autorisation de tirer de son roman un drame qui fut représenté à la Gaîté, Les directeurs du théâtre étaient MM. Larochelle et Debruyère. Le drame était divisé en quatre actes et douze tableaux et reproduisait les principaux épisodes du livre : le bois de la Saudraie, le carnichot, le massacre dans le hameau d’Herbe-en-Pail, le cabaret de la rue du Paon, la prise de Dol, l’assaut de la Tourgue, les trois enfants dans la Tourgue, l’incendie, la cour martiale, le chemin creux conduisant à l’échafaud. La distribution comprenait les plus grands artistes de l’époque.

Cimourdain : Dumaine ; Lantenac : Clément Just ; Gauvain : Romain ; Radoub : Paulin Ménier ; l’Imânus : Taillade ; le Caïmand : Talien ; la Flécharde : Mme Marie Laurent.

On lit dans les carnets de Victor Hugo :

18 décembre 1881. J’ai donné à dîner aux principaux comédiens qui joueront 93 (Mme Marie Laurent, Gabrielle Gautier, MM. Dumaine, Paulin Ménier, Taillade, Clément Just).

22 décembre. Répétition de Quatrevingt-treize. Je suis très content.

26 décembre. Représentation de Quatrevingt-treize, mis en scène par Paul Meurice. J’y vais. (Voir les journaux.)

26 mars 1882. Banquet à l’occasion de la 100e représentation de Quatrevingt-treize. Je suis un de ceux qui invitent, Paul Meurice est l’autre.

27 mars. Hier j’ai mangé à dîner de quoi attendre le souper. Lesclide était avec moi. À minuit et demi le souper a eu lieu. J’ai dit quelques mots. Double remerciement, aux acteurs qui avaient joué 93 et aux journalistes qui avaient bien accueilli la pièce. J’étais assis entre Mme Laurent et Mlle Gautier. On était une centaine. Souper excellent et fort cordial. Larochelle m’a adressé un speach. Je suis parti à 3 heures, les laissant en fort bon appétit. Rentré et couché à 4 heures.

CONCLUSION.

Quatrevingt-treize obtint un succès retentissant en France et en Europe. Le roman était poignant, l’histoire était présentée dans un raccourci saisissant.

La conclusion de cet historique nous sera donnée par Émile Blémont qui publia dans le Livre d’or cette page vibrante et éloquente :

Quatrevingt-treize est plus que du roman, plus que de l’histoire, c’est toute la nature et toute l’humanité, avec le « je ne sais quoi de divin » qui les enveloppe et les pénètre. Dans chacun des trois protagonistes du drame s’incarne le principe d’un des trois âges de la société humaine. Lantenac, chef monarchique et catholique, personnifie l’aveugle Foi, le Passé. Cimourdain, prêtre devenu citoyen, figure l’inflexible Justice, le Présent. Gauvain, qui affronte la mort pour donner la vie, est le héros de l’idéale Miséricorde et annonce l’Avenir. Et il n’est pas de spectacle plus tragique, plus touchant, plus majestueux, que de voir ainsi la Vertu, sous ses trois aspects de Religion, de Droit et de Conscience, se dévouer pour sauver l’enfance, « la vénérable enfance », l’innocence en fleur, l’espoir du monde. L’Évangile parle de trois rois mages qui vinrent, guidés par une étoile, adorer le Christ en sa crèche. Le temps des rois et des dieux est passé. Mais ne trouvez-vous pas dignes des plus saintes légendes ces trois petits Jésus plébéiens, vers qui viennent et pour qui se sacrifient les trois grands soldats de l’idée divine, de l’idée sociale et de l’idée humaine ? Pauvres et chers orphelins, frêles et radieux rejetons d’une race immémorialement en proie à la féodalité sacerdotale et royale, le bataillon du Bonnet-Rouge, c’est-à-dire la République, les adopte ! C’est l’histoire de France résumée en trois petites têtes blondes.

II
REVUE DE LA CRITIQUE.

C’était une tâche ardue d’écrire un livre intitulé Quatrevingt-treize, sans éveiller les colères des partis. Il fallait, pour y réussir, une âme haute et sereine capable de juger les événements et d’en tirer des leçons sans heurter les consciences des combattants. La critique a été presque unanime à rendre justice au caractère d’équité et d’impartialité que Victor Hugo a voulu imprimer à son œuvre. Nous disons presque unanime. Il y a en effet une note discordante, c’est l’appréciation de M. de Lescure ; nous l’avons reproduite, voulant conserver à cette revue son caractère habituel. Cette critique ne peut d’ailleurs porter ombrage qu’à son auteur ; en contestant l’impartialité du livre, en voulant y découvrir une apologie systématique de la Révolution, M. de Lescure prouve qu’il ne l’a pas lu ou qu’il ne l’a pas compris. Car ce qui caractérise Quatrevingt-treize, c’est le souci qu’a eu Victor Hugo de conserver le calme, la sérénité et la probité du jugement en s’élevant avec une incomparable maîtrise au-dessus de la mêlée des passions.

Le Siècle.
25 février 1874.

… Il a été le premier sur la brèche littéraire, il restera le dernier sur la brèche sociale. C’est pour lui qu’a été trouvé ce mot : le repos est une fatigue.

Quatrevingt-treize doit être un enfant que le père a longtemps porté dans son cerveau avant de le mettre au jour. Tout jeune, il avait entendu parler par le général Hugo, son père, de la guerre des géants, mais je ne crois pas que le livre eût été aussi complet et aussi puissant, sans les années d’exil passées au milieu de la Manche. Là l’auteur a coudoyé la Bretagne, qui s’étendait au temps de la guerre civile jusqu’au Mont Saint-Michel, jusqu’à Avranches et à Granville. S’il n’eût vécu à Guernesey, corbeille de fleurs pendant l’été, bouche de la tempête pendant l’hiver, comment aurait-il pu décrire avec tant d’exactitude et en un style inimitable les ruses, les perfidies, les animosités, les fureurs et les épouvantables folies de cette mer implacable, le seul chemin par où l’Angleterre tentât de pénétrer en France ? Quel tableau que celui de cette corvette battue par le vent, battue par les flots et qui n’a à choisir qu’entre l’écueil et l’extermination ! Avec quelle émotion on suit de l’œil cette petite barque, ce you-you lancé sur la haute mer, qui le roule de lame en lame, à travers les brisants et les récifs, et qui porte César et sa fortune. Il y a, dans les premières pages de ce premier volume, quelque chose d’éblouissant, quelque chose qui dépasse et surpasse tout ce qui a été essayé dans ce genre : c’est le chapitre intitulé Tormentum belli… Tout ce chapitre est prodigieux. Cela ressemble à un défi accepté de créer avec le néant et de tirer un chef-d’œuvre de rien.

Du reste, rien de plus simple et en même temps de plus émouvant que le drame qui sert de charpente au livre de Victor Hugo. Trois enfants : deux garçons, l’un de quatre ans, l’autre de trois ans, et une petite fille de vingt mois, voilà le point de départ et le point d’arrivée. L’Iliade, qui est le plus grand roman de l’antiquité, repose sur la querelle d’Agamemnon et d’Achille. Ôtez Briséis, il n’y a plus de poème. Autour des trois enfants, nœud de l’action, l’auteur a groupé les personnages terribles du temps : un général blanc qui tue au nom du roi, un général bleu qui voudrait pardonner au nom de la république, et un envoyé en mission qui extermine au nom du comité de salut public.

Je ne parle pas des personnages secondaires ni des incidents : batailles sur terre et sur mer, embuscades, incendies, sacs de villes, blocus de châteaux forts, luttes épiques où le fanatisme fait des prodiges, où le patriotisme fait des miracles. L’illustre écrivain plane sur son récit et, comme les dieux d’Homère, qui regardaient combattre les Grecs et les Troyens, il se place, pour juger les partis, sur un sommet où le romancier passe tour à tour la plume à l’historien et au philosophe.

Victor Hugo, avec ce grand titre : Quatrevingt-treize, ne pouvait se confiner dans la guerre civile, il y avait, en cette terrible année, autre chose que la lutte des blancs et des bleus dans un coin de la France. À de certains instants, il sort de la Vendée, de ces sept forêts dont il a fait une description saisissante, forêts muettes, sourdes, immobiles, et où grouille une fourmilière humaine, il se retourne vers Paris, nous montre ses rues, ses habitants, nous fait voir sous tous ses aspects la physionomie sinistre de la grande ville sous la Terreur ; puis il fait entrer le lecteur au cabaret avec Marat, Danton et Robespierre, brelan d’hommes d’État voués, l’un, au couteau de Charlotte Corday, les deux autres, à la guillotine. Quant au chapitre consacré à la Convention, c’est un croquis puissant, éclairé par le sentiment de la justice, de l’impartialité, de la raison, lumière tardive, phare qui ne peut se dresser au-dessus de l’histoire que longtemps après les événements accomplis.

Je ne sais si, dans les quelques lignes qui précèdent, j’ai pu donner une idée du nouveau livre de Victor Hugo, mais qu’importe ? Qui voudra se refuser le plaisir de lire une des œuvres les plus puissantes et les plus extraordinaires de notre temps, peu habitué à de telles fortunes ?

Le Petit Journal.
Thomas Grimm.
(21 février 1874.)

… L’auteur de Quatrevingt-treize, Victor Hugo, se pose en face des déchaînements, des colères, des rages, des désespoirs de la Révolution ; il les interroge.

Au milieu de s tueries, des égorgements, des massacres sans pitié ni merci, il jette, comme un défi, trois enfants, trois têtes blondes, souriantes.

« Qu’en ferez-vous, dit-il ? L’humanité se dresse devant vous et réclame ses droits. »

Et ces enfants, fils de paysans, domptent ces indomptables chefs de bande, le républicain Gauvain, le vendéen Lantenac, l’austère révolutionnaire Cimourdain, lui-même.

Ce qu’ils en feront, ces farouches ? Ils les sauveront au péril de leur vie.

Ce qu’en fera la société, quand les fureurs seront calmées ? L’auteur nous le dira à la fin de son livre dans une sorte de vision apocalyptique.

Mais avant d’arriver à cette conclusion, voyons ses jugements sur les hommes et sur les événements.

J’ai dit que Victor Hugo n’a de complaisances ni pour les républicains combattants de l’idée nouvelle, ni pour les royalistes défenseurs des institutions abolies. Il admire leur courage, leur intrépidité ; il flétrit leurs crimes ; il les rend égaux dans l’héroïsme humain.

Le marquis de Lantenac se dévoue pour sauver du feu les trois enfants, et cet acte de compassion le rend prisonnier. Gauvain se substitue au marquis et meurt guillotiné à sa place. Parité dans le retour aux sentiments d’humanité.

Victor Hugo a la même indépendance de jugement quand il s’occupe de la Convention, cette assemblée monstrueuse et patriotique, qui organisait la victoire avec Carnot et votait la mort de Louis XVI, qui créait l’instruction publique et promulguait la « ténébreuse » loi des suspects, « le crime de Merlin de Douai» qui « faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes ». C’est Victor Hugo qui parle ainsi.

Quant aux hommes qui ont joué un grand rôle dans cette phase de la Révolution, Victor Hugo est loin de les amnistier. Il nous montre Robespierre, Danton et Marat dans un conciliabule. Robespierre, le logicien implacable ; Danton, le tribun interprète passionné de toutes les violences du peuple qui le pousse ; Marat, la bête féroce.

… Eh bien ! à tous ces hommes, tous ces crimes, toutes ces fatalités, Victor Hugo oppose l’humanité, représentée par trois enfants.

… Que fera la Révolution des trois enfants de la femme Fléchard ?

… Ayant fait triompher ses principes, et réduit les révolutionnaires à la préparation lente et continue du progrès, la Révolution fera de ces enfants des hommes libres.

Le Bien public de Paris.
Louis Ulbach.
22 février 1874.

… Derrière ce titre sombre : Quatrevingt-treize, nous trouvons, à travers des péripéties sanglantes, féroces, des idylles dont les larmes sont la rosée, des paysages dont la rosée émeut comme des larmes ; une virilité de sentiments qui fortifie le cœur, et, par intervalles, des tendresses qui l’ouvrent jusqu’au fond. Aucun autre amour que l’amour maternel ne se mêle à ce drame de la guerre civile.

Ce premier récit est l’histoire de trois pauvres petits êtres que la bataille peut broyer, que l’incendie peut dévorer, que le pas massif de la guillotine peut écraser, et qui rient, qui jasent, qui vivent, qui sont sauvés, comme le seront l’espérance et l’avenir après ces jours effroyables de la Terreur.

2e article, 1er mars.

… Est-il vrai que Quatrevingt-treize soit une œuvre de décadence et que cet illustre vieillard que rien n’a épargné soit las, comme un jeune homme de nos jours, et ploie sous l’entassement de ses peines ? Non. Je renvoie ceux qui pourraient avoir des craintes à cet égard aux pages nombreuses de Quatrevingt-treize où la force se montre comme dans le combat naval du début, où la grâce s’épanouit comme dans toutes les scènes des enfants, où la science du décor et la fraîcheur du coloris se déploient comme dans toutes les descriptions.

Quant au style, si j’avais à constater une modification, je dirais qu’en avançant sous la neige de la vie l’écrivain se recueille, se resserre, se concentre, et que les mots prennent de plus en plus cette empreinte ineffaçable qui en fait des médailles. Je n’exagère pas. Je ne peux citer tout ce que j’ai noté dans ces trois volumes. Je suis restreint par l’espace et j’ai mon avarice de collectionneur. Mais, je le demande, n’est-ce pas un trait superbe que celui-ci ?

Victor Hugo, après avoir raconté l’effort des combattants de la Claymore contre l’escadre française et constaté le courage de ces insurgés, dit : « La corvette la Claymore mourut de la même façon que le Vengeur, mais la gloire l’a ignoré. On n’est pas héros contre son pays. »

Je connais peu de sentences aussi belles ; je n’en connais pas une qui dépasse celle-là, qui ait plus de patriotisme et de grandeur. Ailleurs, parlant des enfants et des tendresses dont ils sont la cause : « Ceux qui nous doivent tout ; dit-il, on les adore. » N’est-ce pas à la fois délicat et simple ? humain et paternel ?

(Allusion aux deux articles :) C’est beaucoup de distraire deux fois l’attention du public pour un roman qui résume les passions, les fureurs, les grandeurs, les héroïsmes d’une époque. Ceux qui savent encore lire ouvriront le livre et n’ont pas besoin que je le leur épelle. Les autres se moqueront de la vivacité avec laquelle je prends parti pour une œuvre de grand style et de grand art.

… Toutes les fois qu’un livre, vers ou prose, me donne l’occasion d’admirer, j’en use jusqu’à l’abus, espérant ainsi, en tenant haut mon cœur dans les régions de l’enthousiasme, relever, soutenir et entraîner avec moi ceux qui se découragent et qui s’enfoncent dans l’ennui du temps présent.

L’Opinion nationale.
Armand Silvestre.

… Notre patrie humaine est bien celle de ce travailleur puissant et infatigable ; c’est le champ de nos affections, de nos espérances et de nos joies qu’il a sans cesse remué, jetant souvent par delà les semences à mains pleines. Mais il n’en a cultivé que les sommets, aimant par instant les hauteurs d’où le ciel se voit de plus loin. Si jamais œuvre a mérité ce glorieux épigraphe : Sursum corda, c’est assurément le sien.

Quatrevingt-treize est dans les traditions de tout ce que nous connaissons du grand poète. Les passionnés de politique qui attendaient une œuvre de parti en sont pour leurs prévisions. Ce beau livre est au-dessus de tous les partis, car il nous montre, dans tous, des âmes élevées très haut par la folie héroïque d’une époque inouïe dans les fastes du monde. Dans le tourbillon sanglant où sont entraînés tous les exaltés, qui songerait à reconnaître la cocarde qui les décore ? À les voir mourir, qui se demanderait si c’est à la République ou au Roy qu’ils font litière de leur vie ? Misère que tout cela.

Il s’agit bien de savoir pour qui ils versent leur sang, mais avec quelle indifférence sublime ils affrontent les balles et les échafauds. Quel souffle effroyable peut ainsi détacher toute une génération des plus incurables soucis, la déraciner des instincts les plus tenaces, la jeter pantelante, ivre de sacrifice, altérée de dévouement, à travers toutes les audaces, tous les périls, toutes les morts — voilà ce qu’il importe de montrer et aussi de quel effort peut soudain s’enfler et se grandir le peu que nous sommes.

Admirable effet ! plein de scènes étrangement inhumaines, ce livre permet d’aimer l’humanité.

(2e article. 27 février.)

… J’ai dit que tout était haut dans ce drame, que les sentiments s’y mesuraient à l’idéal même, que la générosité en était le fond et le sacrifice la loi.

Voyez plutôt : Lantenac captif est destiné à la guillotine : Gauvain, son ennemi, se dévoue et l’y arrache en lui prêtant son manteau. Mais Gauvain va payer pour tous, pour le marquis échappé et pour les enfants sauvés. L’échafaud attend sa proie. Ce n’est pas Lantenac qui va y monter, mais Gauvain, que son ami, que son maître, que son père a condamné sans hésiter.

Ici se place la scène capitale de l’œuvre. En condamnant son ami, son enfant, Cimourdain s’est condamné lui-même ; il ne lui survivra pas.

Or, la nuit même qui précède leur double suicide, ces deux hommes, le juge et la victime, le magistrat et le condamné causent une dernière fois. Dans un cachot, comme autrefois Socrate, celui qui va mourir parle à celui qu’il croit laisser à la vie.

Ce dialogue testamentaire de deux grandes âmes qui semblent comme deux flambeaux prêts à s’éteindre, ayant réuni toute leur lumière dans un suprême et fugitif éclat, est d’une grandeur qui éblouit.

… Telle est l’analyse bien succincte de ce livre plein de vigueur, d’enthousiasme et de foi. On y chercherait vainement la marque d’un déclin, la fatigue d’une longue carrière. Comme George Sand, Victor Hugo est encore Victor Hugo tout entier, le grand et admirable poète. Jamais il n’a plané plus haut au-dessus des misérables instincts, des fureurs bestiales, des égoïsmes étroits, de tout ce qui déshonore l’âme humaine et la rejette dans des limbes éternelles.

Des hommes faits grands par de grandes passions, des cœurs élargis par de nobles souffrances, voilà ce qu’il nous montre sans cesse dans ces pages élevées et profondes.

Conférence à la salle des Capucines.
Maurice Talmeyr.
1874

… Il y a trois mois, un livre paraissait en même temps en Europe et en Amérique. Un roman était l’entretien de tous les peuples qui savent lire. Il est vrai qu’il venait de la France, et que, signé d’un grand nom, il parlait d’une grande époque.

À mesure qu’on avance dans ces trois volumes, on est, à la fois, charmé et bouleversé. L’extrême grandeur et l’extrême grâce y mêlent leurs rayonnements. Parfois, l’épopée tout entière se fond en un sourire, comme l’éclair concis d’une épée se dissoudrait en un rayon de soleil. L’œuvre a la simplicité d’une tragédie antique. Trois grandes figures, animées d’âmes différentes, se détachent sur un fond de guerre, au-dessus d’un berceau où dorment des enfants. Elles incarnent trois idées : Lantenac est la royauté, Cimourdain la révolution, et Gauvain l’humanité. Les enfants, victimes innocentes des catastrophes, sourient à toutes les choses sombres qui les entourent. Un instant, les trois puissantes figures semblent prêtes se réconcilier pour les bénir ; l’une d’elles se détourne, la plus tragique, celle de Cimourdain. Tel est le tableau d’ensemble qu’offre Quatrevingt-treize. Le poète n’y a pas mis d’amour. On démêle une intention profonde dans cette rigidité. L’œuvre est vierge comme la déesse de la Révolution.

Il s’est établi une sorte d’intimité entre l’Océan et le génie de Victor Hugo. Les drames de la mer tiennent une place considérable dans ses derniers romans. On y sent la contemplation passionnée de cette immensité perfide ou tumultueuse à laquelle Othello compare Desdemone. En même temps qu’il nuance la masse des flots avec une puissance de dieu, il en observe tous les détails. On pourrait presque dire qu’il regarde le vieux Neptune au microscope, Quatrevingt-treize renferme une des plus belles marines littéraires que le poète nous ait données.

… Nous venons de voir comment Victor Hugo sait jeter un drame dans le tumulte de la mer. Voyons maintenant comment il sait peindre les enfants. Le grand poète se penche tour à tour sur l’océan où il voit l’infini et sur les berceaux où il voit l’avenir.

Quel merveilleux sujet de tableau pour un artiste que le chapitre intitulé : Le bois de la Saudraie ! Un bataillon républicain, le bataillon du Bonnet-rouge, fouille un bois regorgeant des plus délicieuses végétations et, comme dit le poète, tout rempli de ténèbres vertes. On est en Vendée, au plus doux du printemps, et dans le feu de la guerre civile ce bois est le plus terrible lieu qu’on puisse rêver.

… Tout est calme, ombreux, charmant. Les vagues profondeurs du bois de la Saudraie donnent l’illusion des transparences sous-marines et rappellent la caverne de la pieuvre dans les Travailleurs de la mer. Douces et mystérieuses demeures hantées, l’une par un poulpe hideux, l’autre par la guerre, toutes les deux par une hydre.

… En tête des soldats attroupés là se trouve Radoub, figure digne, comme celle de Gavroche, de rester proverbiale.

… L’interrogatoire que Radoub fait subir à la mère touche à la fois à la comédie et à la tragédie. Quelle stupeur dans les réponses de cette mère vagabonde ! Il y a dans cette mère je ne sais quoi de douloureusement bestial. Ses paroles rappellent les gémissements de la bête blessée que vont achever des chasseurs.

… En écrivant l’épopée de 93, Victor Hugo devait incarner dans deux figures les deux éléments, les deux tendances de cette époque ; ce que les uns voient alors, c’est surtout l’avenir ; ils y vont d’un bond et veulent la mise en pratique immédiate des principes de la Révolution. D’autres, au contraire, considèrent d’abord le présent, l’étranger aux portes, l’émigration derrière l’étranger, l’Europe puissante, la France faible, la nécessité de la victoire matérielle avant la possibilité du triomphe moral, et, suspendant toute liberté, l’application de tout principe humain, sacrifient tout au salut public. Les premiers disent : amour, clémence, pensée, liberté, et regardent le ciel ; les seconds disent : terreur, suspicion, mort, indépendance, et regardent les frontières. Les premiers sont grands d’une grandeur lumineuse, les autres grands d’une grandeur sombre. Les premiers sont surtout la République et les seconds surtout la Révolution. Les premiers sont incarnés dans Gauvain, les seconds sont incarnés dans Cimourdain. Et Cimourdain arrête Lantenac, et Gauvain le sauve. Et le poète, après les avoir montrés l’un et l’autre, après avoir maudit la guillotine et le donjon féodal, après avoir pris conseil de sa conscience et de cette immense bonté qu’il sent éparse dans la nature, crie à l’histoire, au peuple d’aujourd’hui et au peuple de demain : Gauvain, toujours ! et Cimourdain, jamais !

Le dernier chapitre de Quatrevingt-treize est une des plus grandioses conceptions de Victor Hugo. Il est intitulé : « Cependant le soleil se lève. » On voit une machine hideuse dressée en face de la Tourgue. Cette machine, c’est la guillotine amenée là pour Lantenac et sur laquelle va mourir Gauvain.

… Telle est la dernière œuvre de Victor Hugo… Ce qu’il a écrit dans Quatrevingt-treize, c’est l’épopée et non l’histoire. Il n’a pas fait de la critique, il a exprimé par la fiction la vérité de l’ensemble. Il est le grand poète ; d’autres, Thiers, Michelet, Louis Blanc, ont été les grands historiens. Ce qu’il faut dire surtout, après avoir montré l’immense poésie de ce livre, c’est la douceur, la clémence, l’apaisement qu’il conseille. Il faut penser, lutter, parler, écrire, mais il faut aimer, et au-dessus des passions, des partis, des idées, mettre ces deux mots : pitié ! humanité ! oh ! non, point de représailles, point de morts, point de supplices ! Au passé plein de tortures, répliquons par l’avenir plein de clémence ; soyons libres, mais soyons bons et qu’on dise pour toujours adieu au sang ! Le livre de Quatrevingt-treize nous montre l’idéal, et ce n’est pas sa moindre grandeur ! Il est aussi largement impartial. Le poète de la Révolution y salue la Vendée et désigne l’avenir dans la République !

La Renaissance littéraire et artistique.
Émile Blemont.
(22 février 1874.)

Ce livre est au-dessus des passions. Le poète est sur la cime. À sa gauche, les fantômes de la nuit déchue s’enfuient pêle-mêle hors de l’horizon ; à sa droite, le soleil se lève dans une aurore ensanglantée. Des nuées, des roulements de tonnerre, des éclats de foudre passent à ses pieds. Là-bas, sur un océan battu par les aveugles brises, les navires des hommes, voiles blanches et carènes noires, plongent et se dressent tour à tour dans l’immense houle des vagues informes, cherchant le port à tâtons au milieu des écueils. Lui droit, fort et grand, il reste haut placé sous le ciel ; il s’affermit dans le calme, non de l’orgueilleuse impassibilité, mais de la sérénité généreuse, et attend, avec le recueillement de l’invincible espérance, que la tempête se taise et s’éclaircisse un peu, pour montrer à tous, même aux naufragés, le chemin de l’avenir, le chemin du sublime.

Descendons dans la mêlée. Jamais luttes plus grandioses n’ont été décrites avec plus de splendeur, jugées avec plus d’impartialité. C’est plus que du roman, plus que de l’histoire, c’est de la vie, c’est de l’âme, dans tout ce que la vie a de plus intense et de plus fervent, dans tout ce que l’âme a de plus douloureux et de plus pur.

Point d’amours, point d’amoureux ; et pourtant un livre tout amour. Rien n’est abandonné aux hasards et aux surprises des entraînements passionnels. Point d’intrigues galantes, ni de platoniques extases. Nulle héroïne, si ce n’est la grande République, cette Vierge, cette Immaculée-Conception pour qui l’on meurt, et la petite Georgette qui a vingt mois et qui est blonde.

Au premier plan, se détachent trois hommes et trois enfants. Trois aspects de l’innocence et trois aspects de la vertu. Le petit René-Jean est brun ; Gros-Alain, son cadet, est châtain ; la petite Georgette, vous le savez, est blonde. Quant aux trois hommes, l’un, Lantenac le vendéen, est l’incarnation de l’aveugle Foi ; l’autre, le révolutionnaire Cimourdain, porte en lui l’inflexible Justice ; le troisième, le commandant républicain Gauvain, est le héros de l’idéale Miséricorde.

Ajoutez à ces personnages la mère des petits enfants ; évoquez la lointaine Convention et ses figures épiques ; groupez ici des Chouans, là des Bleus, et vous aurez tous les acteurs du drame.

Drame terrible et profond plein de vertige et d’infini. Il s’ouvre par une scène d’une fraîcheur exquise, par une surprise d’un charme souverainement gracieux et pénétrant.

… Lire le chapitre intitulé : Les rues de Paris dans ce temps-là, c’est vivre, se promener, se perdre au sein de la grande cité révolutionnaire, soudain ressuscitée avec sa fièvre ardente, ses fantaisies du jour, ses caprices du moment, ses enseignes, ses affiches, ses boutiques, ses clubs, ses passants, ses cris et ses éclats. Il semble qu’on marche sur le pavé gras entre les vieilles maisons noirâtres, qu’on entend les rumeurs, qu’on voit les regards de la foule. Admirable pendant au chapitre des Misérables qui s’appelle L’année 1819. L’évocation est complète, irrésistible.

… Une tristesse nous a saisi, en voyant que ce livre se terminait par un suicide. Nous en voulons un peu au poète ; nous avons tant besoin d’encouragement et d’espérance ! Mais, en parcourant de nouveau ces pages lumineuses, nous avons vu peu à peu se développer dans toute sa grandeur le dénouement tragique, et nous nous sommes souvenus qu’après tout c’est le sang des martyrs volontaires qui féconde le mieux l’avenir.

… Pour qui Lantenac, lui aussi, affronte-t-il la guillotine ? Pour ces trois pauvres petits enfants qui portent en eux l’immense avenir. La Vertu sous sa triple incarnation : Foi aveugle. Justice inflexible et souveraine Miséricorde, la Vertu se dévoue pour que la frêle innocence, c’est-à-dire l’Espérance du monde, soit sauvée. La mort est ici le gage solennel d’une vie meilleure, et le fanatisme de l’intolérance, cédant aux forces invincibles de la nature, prête lui-même aide et appui à la loi suprême du progrès humain. Ce royaliste et ces républicains pourraient s’écrier dans l’épreuve :

Nous nous sentons perdu pour nous, gagnés pour tous.

… Ce généreux livre donne la preuve pénétrante que depuis la grande crise révolutionnaire le génie humain est devenu maternel. Avec ses profonds déchirements, ses fièvres ardentes, ses angoisses, ses affres, ses tressaillements de joie et d’espoir, ses longs ruisseaux de sang, ses enfantements douloureux et sa fécondité triomphante, la sombre et gigantesque année Quatre-vingt-treize fait songer elle-même aux principes féminins, aux types mystérieux et éternels, aux déesses toutes puissantes que Gœthe évoque et qu’il nomme les Mères.

L’Égalité de Marseille.
Camille Pelletan.
(5 mars 1874.)

J’ai lu, relu Quatrevingt-treize, Comment en parler ? On est saisi par tout à la fois, dans ces grandes œuvres de Victor Hugo ; par la conception dramatique de l’œuvre, par la conception morale, par la création des caractères, par les miracles d’exécution, que sais-je encore ? Avant tout, le poète est prodigue. Résumer ses impressions semble impossible. C’est pourtant ce que j’essaye, sans me dissimuler l’énormité de la tâche.

… Tout d’abord une description du château (La Tourgue), qui dépasse tout. Avez-vous vu quelquefois des dessins de Victor Hugo ? Ces rêves d’une terrible précision de ruines fantastiques, où les pierres déchiquetées semblent vivre ? Nous y pensions en lisant ces admirables pages où les mots arrivent à la netteté de la peinture. La lecture finie, on connaît le château, comme si on l’avait, je ne dis pas vu, mais habité.

… Le grand poète, qui toute sa vie a lutté contre la peine de mort et combattu sans trêve l’échafaud, se trouve ici en présence de ce terrible et sanglant Quatre-vingt-treize, — de la Convention, — de la Terreur. D’un côté la Vendée, dont le mot d’ordre est : « Pas de quartier » ; de l’autre, la Révolution dont la devise est : « Pas de grâce ». C’était à lui surtout, — à lui, qui a défendu l’inviolabilité de la vie humaine dans le monde entier, — qu’il appartenait de juger cette époque, dont on est tenté de dire que ses crimes mêmes sont sublimes.

Il le fait de deux façons, en la montrant avec une réalité frappante ; en la jugeant avec une admirable élévation.

Tout d’abord, n’est-ce pas la Terreur ? On nous rappelle toujours le sang versé. On oublie ce qui l’a fait verser : L’avenir, le droit, la justice assaillis par l’étranger, trahis dans le pays même ; voilà ce qui domine cette grande époque ; voilà ce qui remplit le livre. Victor Hugo l’a fait ressortir non seulement dans cette grande et dure figure du serviteur inexorable de l’idéal qu’il a appelée Cimourdain, mais encore dans chaque ligne du livre, dans chaque détail de l’action. Le drame qui clôt le livre n’est pas seulement saisissant : historiquement, il est d’une vérité, d’une justesse, d’une profondeur absolues.

Il était facile à Victor Hugo, avec un génie si merveilleusement pathétique, de faire condamner par les larmes ce féroce Cimourdain ; il ne l’a pas fait. Gauvain est sublime quand il délivre Lantenac. Mais en le délivrant il rallume la guerre civile, il prolonge les massacres ; sa peine est juste et son exemple nécessaire, au point de vue rigoureux. Il le sent lui-même et il l’accepte. Toutes les fatalités qui ont rendu la lutte implacable agissent et vivent dans le livre. On ne les comprend pas seulement, on les voit. Les pages admirables sur la nuit qui s’épaississait dans les cerveaux vendéens ; le personnage de Lantenac ; le passage sur le paysan breton, qui restera présent à tous les souvenirs ; tout cela est de l’histoire profonde et magnanime.

C’est ainsi que l’auteur a groupé autour de l’action la Révolution tout entière, et qu’il a fait revivre avec une puissance incomparable son génie, ses périls, sa logique inflexible, ses entraînements sublimes ; il fallait être Victor Hugo, pour dresser une œuvre à la taille de cette période démesurée de notre histoire vers laquelle la France et l’Europe n’ont pas cessé d’avoir les yeux tournés.

Paul de Saint-Victor.

J’étais assuré d’avance que la pensée de Victor Hugo ne se ferait pas la complice des atrocités de Quatre-vingt-treize. La bonté est la vertu de ce grand génie ; il pousse, à l’excès peut-être, l’horreur des vengeances et des représailles ; il a passé sa vie à assiéger l’échafaud. Mais je craignais, en le voyant entrer au cœur de cette mêlée où tout se confond, où l’épée jette des rayons qui font pâlir, par instants, les affreux éclairs de la hache, une admiration excessive, une absolution en masse, donnée, au nom de la Fatalité, à ses œuvres, un parti-pris violent de flétrir et de rabaisser ses ennemis.

Ces craintes ont été superbement démenties. Quatrevingt-treize est un livre de paix, de conciliation, de justice. J’y rencontre sans doute des pages qui m’étonnent, des vues et des effets d’optique grossissante qui déconcertent mon jugement. Il m’est impossible d’admettre que la Convention soit « le point culminant de l’histoire ». Un chaos n’est pas un sommet.

… Je dirai tout à l’heure combien Cimourdain, le représentant de la terreur dans le livre, me paraît surfait et grandi. Mais ces divergences de détail sont rectifiées par l’esprit d’impartialité supérieure qui plane sur l’ensemble, par l’équité magnanime qui maintient la balance égale entre les deux causes, entre la Vendée royaliste et la France révolutionnaire. L’oriflamme de la monarchie est aussi hautement portée dans Quatrevingt-treize que le drapeau de la république ; les paladins du Passé y tiennent tête aux soldats de l’Idée nouvelle.

La grande figure du roman, celle qui le domine et qui le commande, est celle du marquis de Lantenac, le chef royaliste.

… Les plus grandes pages du livre sont celles qu’il traverse. Quelle scène que celle de cette barque lancée en pleine mer, où le vieux chef se trouve seul, face à face, avec le matelot dont il vient de faire fusiller le frère et qui veut le tuer, pour venger cette mort.

… Ce chef inexorable, le poète, après l’avoir montré féroce dans les hautes œuvres de la guerre civile, l’attendrit d’un élan de bonté sublime. Il vient d’échapper miraculeusement de la forteresse, fermée comme un antre, où il soutenait, avec sa bande, l’assaut d’une armée.

Un souterrain s’ouvre devant lui qui aboutit à la fuite, à la liberté, à la guerre reprise, peut-être au triomphe de la cause royale incarnée en lui. À ce moment, il entend les cris désespérés d’une mère qui voit ses enfants enveloppés par un incendie. Lui seul peut les sauver, ayant, dans sa main, la clef de l’enfer qui flambe sur leurs têtes. Mais en les sauvant il se livre ; l’échafaud l’attend, au sortir des flammes, s’il parvient à leur échapper. Lantenac n’hésite pas ; il sacrifie à trois enfants inconnus, non pas seulement sa vie, mais la royauté dont il tient le dernier drapeau. La pitié renverse ce colosse d’orgueil et de haine, sur le chemin d’un berceau. On ne saurait plus noblement mettre en scène un ennemi vaincu.

L’action grandiose de l’oncle a pour pendant l’action sublime du neveu faisant évader Lantenac, le remplaçant dans la prison et sur l’échafaud. C’est le côté idéal de la Révolution, que Victor Hugo a personnifié dans Gauvain, noble et candide figure illuminée par la pure aurore des idées nouvelles, tandis que celle de son aïeul est assombrie par le crépuscule sanglant du passé.

Victor Hugo, en créant Gauvain, songeait évidemment à Marceau. Même jeunesse et même héroïsme, même génie précoce tranché dans sa fleur, même terrain d’exploit de guerre.

… Le Gauvain de Victor Hugo est un Marceau légendaire, transfiguré par une mort qui a la beauté et la sainteté d’un martyre. Martyre accepté, prémédité, réfléchi, dont l’acceptation sort, comme un fruit divin, d’une âme héroïquement déchirée.

On se rappelle l’étonnant chapitre des Misérables : Tempête sous un crâne ; celui de Gauvain pensif en est le pendant. Avec le merveilleux don de renouvellement qu’il possède, le poète nous fait assister, une seconde fois, à cette lutte sublime qui rappelle le mystérieux combat de Jacob, lutte de l’homme contre l’ange qu’il porte en lui et qui s’y déploie. Et cet ange est celui de la mort, il somme Gauvain de se perdre, il lui commande de se sacrifier. Cas obscur, injonction douteuse ; les deux termes du problème vacillent également. D’un côté, le dévouement du vieillard, qu’il serait inique de payer par le couperet du supplice ; de l’autre, sa délivrance, qui déchaînera la guerre civile arrêtée et décapitée avec lui. Les deux voix parlent tour à tour, elles se réfutent, elles se contredisent. On voit cette âme en détresse, ballottée par le flux et le reflux des idées contraires. Il y a des moments où elle incline vers l’égoïsme et vers le sophisme ; on croit qu’elle va s’y laisser tomber ; puis elle remonte, d’un élan, vers la sublimité et vers la lumière.

Le génie du poète fait une grandiose tragédie de la double exécution du condamné et du juge. Cette guillotine dressée contre le donjon féodal, comme une monstrueuse catapulte qui va lui jeter la tête de son dernier suzerain ; ce jeune héros marchant au supplice devant son armée qui s’indigne ; l’apothéose céleste dont l’aurore éclaire son martyre ; ce juge effrayant comme les consuls parricides de la Rome antique, qui a, lui aussi, un glaive dans le regard et qui le fait peser sur ses légions frémissantes, ce coup de pistolet répondant au coup de hache, et « ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolant ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre », tout cela compose un tableau d’une incomparable grandeur.

Une mère cherchant ses enfants perdus est l’humble nœud de cette action formidable.

… Qu’est-ce que la Flécharde ? Une femme si simple et si misérable qu’elle s’ignore elle-même, une créature toute passive et toute instinctive qui n’a que des entrailles, à peine un cerveau.

On a brûlé sa maison, on a tué son mari ; elle s’est enfuie, ses enfants aux bras, effarée, hagarde, farouche. Dans l’admirable prologue qui ouvre le livre, quand le bataillon la trouve sous le bois fouillé par les baïonnettes, elle apparaît comme une Geneviève de Brabant rustique, revenue l’état sauvage. La guerre la traque comme une chasse ; elle tombe, abattue d’une balle, dans une ferme incendiée. Les enfants ont disparu quand elle se relève. Elle part alors, cherchant ses petits, désespérément, à tâtons, mangeant de l’herbe, couchant dans les halliers et sous les étoiles, déchirant ses pieds aux cailloux et ses haillons aux broussailles, de même qu’une bête poursuivie y laisse son poil et sa chair.

On a reproché au poète cette maternité de femelle et l’espèce de stupeur idiote dont la Flécharde reste frappée dans tout le récit. Mais ce dénûment d’intelligence fait partie de sa misère et aussi du type qu’elle incarne. Ce que représente la Flécharde, c’est cette foule d’êtres presque anonymes, tant ils sont obscurs, que les révolutions et les guerres déracinent de leur inerte existence, et roulent au hasard, comme des feuilles mortes, sans qu’ils puissent comprendre ce que leur veut la tempête. Victimes inaperçues, broyées sous des roues dont elles ne voient ni le conducteur, ni le char, ni l’idole ou le dieu qu’il porte, et qui les écrase fatalement, pour arriver à son but. Comme les expiations des cultes antiques, toutes les grandes crises sociales réclament des sacrifices de troupeaux humains. La Flécharde, dans son effarement et son ignorance, dans son hébétement consterné, dans sa stupeur pathétique, concentre admirablement cette masse sacrifiée. Les plaintes et les imprécations les plus éloquentes ne vaudraient pas ses cris indistincts, ses paroles inarticulées. Elles expriment tout un monde de douleurs inintelligibles ou muettes. L’hécatombe mugit, elle ne parle pas.

Ces trois enfants, que la Flécharde cherche à travers l’orage, sous une pluie battante de sang et de larmes, et autour desquels s’agite tout le drame, y jettent un divin sourire d’arc-en-ciel ; au plus fort de l’action violente, en plein combat et en plein carnage, quand l’armée des Bleus assiège la petite troupe des Blancs, acculés dans leur dernier gîte, le poète interrompt subitement son récit. Comme un guerrier qui ramasserait une couvée tombée sur un champ de bataille, il s’arrête devant les berceaux de Georgette, de René-Jean et de Gros-Alain, qui s’éveillent ; et, de leurs molles attitudes, de leurs gestes, pareils à des battements d’ailes ébauchées, de leurs puérilités ravissantes, il compose une idylle céleste, teinte des couleurs de l’aube et de l’innocence. Des sons confus qui bruissent sur leurs lèvres, il fait une mélodie délicieuse. Il écoute germer leurs idées naissantes, comme l’homme du conte écoute pousser les brins d’herbe.

Ce que disent ces petites âmes, encore enfermées dans les limbes, il l’entend et il le répète. On voit poindre sous sa plume les vagues lueurs de leur esprit comme les étoiles percent, sous le doigt qui les cherche, dans l’ombre du ciel.

Il n’y a que les enchanteurs pour comprendre ainsi les gazouillements des oiseaux. Les miracles de l’infiniment petit se révèlent à ce regard profond, penché sur un microcosme enfantin. Un vol d’hirondelle, une visite d’abeille entrant dans la chambre, un insecte qui la traverse, un livre à images déchiré par ces ongles roses avec la furie ingénue de becs folâtres émiettant des feuilles, ce sont autant d’événements et d’émerveillements. Cette poésie de l’enfance, ce sentiment pénétrant de ses grâces et de ses candeurs, a toujours été un des admirables dons de Victor Hugo ; il l’a conservé dans toute sa fraîcheur. L’âge n’a fait que le développer et que l’attendrir ; après la tendresse du père, l’amour de l’aïeul s’est mêlé à la divination du poète. Le chêne frappé par la foudre ne berce et n’entend que mieux les nids qui lui restent.

… Les récits de guerre sont incomparables. Aucun poète ne manie plus grandement l’épée que Victor Hugo. On peut dire que la prise de Dol, l’attaque et la prise de la Tourgue sont des faits d’armes de style. La précision du plan s’y mêle à une couleur prodigieuse ; c’est exact comme un bulletin militaire, et c’est héroïque comme un chant d’Iliade.

« Guerre de géants » disait Napoléon de la Vendée insurgée. Cette guerre a enfin trouvé un poème à sa taille dans ce roman, vivant comme une chronique, pathétique comme un drame, grandiose comme une épopée.

C’est la Révolution élevée au style souverain et à l’idéal visionnaire des Légendes des siècles. Le génie de Victor Hugo s’y montre pacifique et sage, comme le chœur des tragédies grecques. Il intervient dans la plus redoutable époque de l’histoire, non pour irriter, mais pour concilier ses discordes. Il ne descend pas, comme Dante, dans l’Enfer, pour attiser ses haines et ses flammes, mais pour les éteindre avec ces « larmes des choses » lacrymæ rerum, dont parle Virgile. Il inscrit sa pensée sur la « Cité dolente » de 93 ; et c’est une pensée de clémence, de paix et d’espoir. La pitié humaine, antérieure et supérieure à tous les partis, plane sur les furieuses passions qu’il nous montre aux prises, et, dans cette région sublime, les ennemis se rencontrent, les acharnements font trêve, les antagonismes s’accordent. Trois enfants en détresse remuent les entrailles de la guerre civile, poussent une armée à l’assaut et un proscripteur à la mort. Je ne sais pas de conception plus haute et plus touchante à la fois que celle de ce berceau jeté sur un monde en fureur qui s’y brise, comme au mystérieux grain de sable sur lequel Dieu arrête l’Océan.

Paul de Saint-Victor a rendu justice à l’impartialité de Victor Hugo ; cette impartialité n’a pu trouver grâce devant M. de Lescure, héritier d’un grand nom que le poète a glorifié en passant et qui le remercie par les deux articles suivants dont nous donnons les principaux extraits, c’est-à-dire les plus injurieux :

La Presse.
M. de Lescure.

Voici un livre qui n’est pas un chef-d’œuvre, signé d’un nom qui, après avoir été justement célèbre, est tombé au-dessous de sa gloire et semble se contenter de n’être plus que fameux. Nous venons de le lire la plume à la main, avec le sincère désir de le trouver très beau, mêlé de la crainte de le trouver plus mauvais qu’il n’est en réalité.

Nous voici, après l’avoir lu, désabusé de notre illusion, mais en même temps guéri de nos alarmes. Le nouvel ouvrage de M. Victor Hugo n’est ni meilleur ni pire que les précédents. Il appartient à cette veine de décadence, que s’obstine à fouiller, au grand regret de ses anciens admirateurs, la vieillesse d’un homme de génie, qui, à force de chercher la popularité et pour en être plus sûre sans doute, dans un pays où ce qui est supérieur ne plaît qu’à l’élite, s’est condamnée à n’avoir plus que des restes de talent accommodés au goût du jour. Le goût du jour, c’est ce qui caresse la fibre révolutionnaire, plus complaisante encore chez nous que la fibre nationale.

(1er mars.)

… Dans le moindre détail de ce livre-manifeste, au titre choisi comme un appât pour les uns, comme un défi contre les autres : Quatrevingt-treize ; dans les moindres discours prêtés à son héros favori, à celui dans lequel il se personnifie et s’admire lui-même, on sent passer le souffle de ce démon révolutionnaire dont le poète accepte aujourd’hui l’inspiration ; on voit flotter au vent ce drapeau de la revendication sociale dont il s’est fait le pontife, ce drapeau, qui n’est ni le drapeau blanc, certes, ni le drapeau tricolore, qui du moins est déplié et arboré de façon qu’on n’en voit plus que le rouge.

Il serait curieux de comparer le livre déjà ancien de M. Jules Simon, philosophe de la Révolution : La Politique radicale, avec le livre récent de M. Victor Hugo, poète de la Révolution, mais cette comparaison nous mènerait trop loin, elle pourrait faire croire à l’auteur de Quatrevingt-treize qu’il n’a rien inventé.

Journal des Débats.
Amédée Achard.

Quatrevingt-treize est plus qu’un titre, c’est une profession de foi, presque une enseigne. On voit l’œuvre dans le nom de baptême comme on voit un abîme dans un éclair.

… Est-ce un roman, est-ce un poème, est-ce un pamphlet, est-ce un livre d’histoire ? Je ne sais ; il y a un peu de tout. Le lien qui en relie les différentes parties vous échappe, à moins que ce ne soit la haine de la monarchie qui a fait la France et l’amour de la Terreur qui l’a défaite. On pourrait le comparer à ces galeries où des mains prodigues plus qu’intelligentes ont entassé sans ordre et sans règle des aquarelles et de grandes toiles, des eaux-fortes et des fusains, des pastels et des peintures sur cuivre, des paysages et des batailles, des ébauches et des miniatures, un portrait de Rembrandt et un croquis de Salvator Rosa, un tableau de l’école flamande et une esquisse de l’école florentine, un Corrège avant un Van Ostade, un Albert Durer à côté d’un Murillo. Cela produit l’effet d’un kaléidoscope éclatant, mais confus.

… Il serait puéril d’ajouter que dans ce livre, signé d’un nom illustre entre les plus glorieux, des chapitres vous emportent par leur flamme, leur mouvement, leur éloquence. Que de pages abondent, qui sont des enchantements de grâce, de poésie, de fraîcheur ! Que de paysages enlevés d’une plume ailée où brille et rayonne un sentiment exquis de la nature ! Que de tableaux où la vie palpite, où l’émotion vous prend à la gorge, où la pitié vous gagne, la pitié ou la terreur !

… Une pensée ample, large, claire, profonde se présente-t-elle ? M. Victor Hugo se garde bien de l’exposer avec cette sobriété magistrale qui en double la force. Il part, il s’emporte, et le voilà qui piaffe et caracole autour de sa pensée. Il y revient, il la retourne, il la délaie, il se sert de sa plume comme un virtuose de son archet ; les comparaisons, les images accourent, les antithèses se suivent à la file. Les variations continuent et l’idée se noie dans une avalanche de mots.

… Une chose est à remarquer, du reste, à mesure qu’on avance dans cette lecture : c’est la tendance de plus en plus accusée de M. Victor Hugo de donner une âme, une pensée aux choses inanimées, une forme, une physionomie, en quelque sorte des organes aux choses de l’esprit ; il arrive ainsi à matérialiser l’idéal, à idéaliser la matière… c’est l’introduction violente du panthéisme dans la phrase.

… Le livre est terrible, on pourrait dire néfaste.

C’est encore un de ces livres faits, et l’on sait s’ils abondent, pour égarer la conscience publique, pour la tromper et la perdre. Il porte ce titre : Quatrevingt-treize. C’est en effet la glorification, plus encore, l’apothéose de 93.

La philosophie de Quatrevingt-treize.
Réponse aux détracteurs.
E. Telle.

… L’humanité est au-dessus de tous les partis. Voilà la pensée-mère.

Thiers avait à peine entrevu la Révolution française.

Lamartine en avait fait un roman sans valeur historique et divinisé l’ange de l’assassinat.

Louis Blanc l’avait placée tout entière dans la Montagne.

Hamel l’avait seulement imaginée dans le cerveau de Robespierre ou de Saint-Just.

Les positivistes religieux l’avaient fait tenir dans l’âme de Danton.

D’autres, amants dévoués, jusqu’à mourir pour elle, mais ceux-là sérieux et convaincus, l’avaient vue dans l’œil profond de Marat, et dans les grandes joies ou les grandes colères du Père Duchesne.

Michelet l’avait montrée dans l’âme du peuple.

Tous avaient été plus ou moins Girondins, Jacobins, Robespierristes, Hébertistes ou éclectiques.

Tous avaient eu leur homme nécessaire, leur culte, leur ange, leur Dieu, leur secte, leur parti, leur personnification populaire.

Vous, Hugo, vous avez placé la Révolution dans l’âme même de l’humanité, comme dans un refuge indestructible. Vous avez élevé le fond de l’âme humaine au-dessus de tous les partis, vous lui avez dressé un sanctuaire sacré en dehors de la portée du sang ; vous avez immortalisé la Révolution par l’amour.

Voilà pourquoi vous en êtes devenu le philosophe.

Voilà pourquoi vous la ferez aimer, même par le monde des partis, des préventions et des préjugés.

Quatrevingt-treize est le roman, le poème, le drame et l’épopée, l’histoire du cœur humain, non pas plein de ses passions mesquines, secondaires et égoïstes, qui tiennent souvent trop de place dans son évolution, mais rempli ou inondé spontanément par cet amour désintéressé qui s’élève en lui comme une voix intérieure, comme le cri de la conscience au milieu des grandes débâcles, des colères implacables de la guerre civile, en face du peloton d’exécution, des monstruosités d’une lutte sans pitié ; par cet amour pur et désintéressé pour l’enfant, pour la femme, pour le vieillard ; de la force pour la faiblesse, du vainqueur, même pour un ennemi abattu, par pur esprit d’humanité.

Quatrevingt-treize est une leçon laissée par Victor Hugo aux générations futures. Certains esprits faux lui ont déjà reproché d’avoir trop peu fait d’histoire ; quelques autres, d’en avoir beaucoup trop fait.

Quelle contradiction !

La vérité, c’est que vous trouvez que l’auteur a trop éclairé le fond des choses ; la preuve, c’est qu’en plein Journal des Débats, à la date du 8 mars, sous la signature : Amédée Achard, vous lui reprochez d’avoir fait une profession de foi politique.

Et vous allez jusqu’à dire que le lien de l’œuvre est sans doute l’amour de la Terreur.

Vous ne l’avez donc pas approfondie, et vous osez la juger quand même. Mais je n’ai qu’à vous prendre dans vos propres inconséquences : et cette mère ! et l’adoption de ces trois enfants sauvés par un vendéen au milieu même de la lutte ! et ce Lantenac, ce chef vendéen, sauvé son tour par un révolutionnaire !

Et tout cela, qui forme le nœud même de l’action, c’est l’amour de la Terreur, de l’échafaud, de la guerre civile ! Allons donc, cela n’a qu’un nom : c’est de l’humanité.

Mais ce qui vous trahit, c’est ce passage : «Au travers de ce duel farouche, — on se sert volontiers des expressions favorites de M. Victor Hugo, quand on vient de le lire, — errent une femme et trois enfants. — La mère a été fusillée — par les Vendéens naturellement : avec M. Victor Hugo, on ne se douterait pas que les Républicains aient jamais fusillé. »

Là est le défaut de la cuirasse : ce que vous reprochez à l’auteur de Quatrevingt-treize, c’est d’avoir rappelé aux générations futures le cri de la Vendée : Point de quartier ! et d’avoir montré que celle-ci avait été effectivement sans pitié.

Les Vendéens n’ont jamais fusillé, n’est-ce pas ?

Et comment avez-vous osé hasarder cette critique, quand vous dites d’abord que Victor Hugo a peint les deux partis avec leurs haines implacables, et que vous constatez après que l’auteur montre le marquis de Lantenac, vaincu par la pitié, qui rentre dans l’incendie et sauve les trois petits enfants pris dans un tourbillon de flammes.

Est-ce là charger quand même la Vendée, noircir le tableau au profit de l’un ou de l’autre des groupes ?

Dans toutes les langues, on appelle cela de l’impartialité, mais c’est cette impartialité qui vous blesse, cette vérité qui vous écrase !

Vous eussiez sans doute voulu que la Vendée eut été laissée dans l’ombre, afin qu’on ne vît pas trop ce qu’elle avait été. Mais vous comptiez sans le châtiment de l’auteur, je veux dire sans sa justice.

Le juge s’est mis entre les deux partis : et vous aurez beau faire, votre jugement sera, en somme, sa justification, et se réduira au reproche que vous lui faites d’avoir, avec son style, mis dans son œuvre des âmes partout, et idéalité la matière, selon votre expression, force de génie et de cœur.

Le National.
Théodore de Banville.
2 mars 1874.

Toute l’Europe connaît déjà le nouveau livre de Victor Hugo : Quatrevingt-treize, et l’impression produite par ce chef-d’œuvre est immense. Comme un Titien, comme un Michel-Ange, Victor Hugo en entrant dans la vieillesse a pu garder tout entière la faculté créatrice ; les jours se sont ajoutés aux jours en rendant sans cesse plus agile et plus robuste la main du puissant ouvrier.

Les temps futurs appartenant d’avance au bien, la cruauté déclarée stérile, et l’amour reconnu tout puissant, telle est en somme et absolument l’idée générale du livre dont nous ne connaissons encore que le Premier Récit intitulé la Guerre civile. Cette conclusion est magnifiquement développée dans la conversation que tiennent ensemble Gauvain et Cimourdain pendant la nuit suprême qui précède la matinée où Gauvain, commandant la colonne d’expédition, va être guillotiné par ordre de Cimourdain, délégué du Comité de salut public.

Cependant le soleil se lève ! la hideuse machine est dressée, et le patient paraît. Toute l’armée frénétiquement demande grâce pour le commandant, qui n’est coupable que d’avoir fait évader un ennemi capturé pour avoir arraché des enfants à la mort ; mais le délégué crie d’une voix inexorable : « Force à la loi. » Le bourreau fait son office, et, au moment où la tête de Gauvain tombe dans le panier, Cimourdain prend un de ses pistolets et se traverse le cœur d’une balle. « Un flot de sang lui sortit de la bouche, il tomba mort. Et ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolèrent ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre. »

En lisant cette phrase magique qui termine le Premier Récit de Quatrevingt-treize, ne croit-on pas voir un de ces grands et magnifiques dessins où Prud’hon fait traverser l’azur par de grandes déesses guerrières s’enfuyant dans un vol radieux vers l’invincible clarté ? Et on pense à Prud’hon aussi en admirant, en regardant ces trois enfants adorables, René-Jean, Gros-Alain et la blonde Georgette, qui sont les seuls héros du livre ; mais dire que Victor Hugo est un grand peintre, c’est dire de lui bien peu de chose, car la poésie contient en elle tous les autres arts. C’est par une pensée profonde, c’est par un bon sens lumineux que le poète a choisi pour seuls héros ces petits enfants, car, dans le grand âge de Quatrevingt-treize où tous comprenaient que la patrie et l’humanité ne pouvaient être sauvées que dans un flot de sang, quelles existences furent vraiment précieuses, si ce n’est celles des enfants innocents qui devaient vivre plus tard ?

C’est ce qui fait la grandeur de ce temps horrible, furieux, et en même temps sublime et épique, et c’est ce qui, d’avance, le livrait à un poète d’épopée, qu’à ce moment unique dans l’histoire de l’humanité, tout le monde fît bon marché de sa vie, voulut bien mourir. Et si les têtes qui furent alors les plus coupables et les plus justement condamnées nous apparaissent belles de jeunesse et d’héroïsme, c’est que d’elles-mêmes elles s’offrirent avec une sombre joie au baiser de la mort. Et en vrai poète qui de haut voit tout et domine, Victor Hugo a tenu entre tous la balance égale. Dans son livre qu’anime le souffle sévère de l’Histoire, celui-ci dont le seigneur a tenaillé, martyrisé, envoyé aux galères le père et les parents, combat pour son seigneur ; cet autre, que son Dieu et son roi semblent abandonner, combat pour son Dieu et son roi ; celui-là, à qui demain la patrie demandera sa tête pour la jeter dans le panier, combat pour sa patrie avec une fièvre de tendresse et d’amour. D’intérêts, il n’y en a nulle part ; il n’y a que des dévouements.

Ni dans les rangs des Bretons royalistes, ni dans les rangs des bleus, on ne trouvera le Chrysale qui dit : « Ma guenille m’est chère ! » Il n’y a personne à qui sa guenille soit chère, et chacun la jette joyeusement, fiévreusement sur la pointe du sabre, entre les dents de l’incendie et sous les lourdes roues du canon. Il est vrai que le poète semble avoir fait une exception pour, ou plutôt contre ce grand marquis de Lantenac, prince breton, envoyé des princes, âme de l’insurrection, qui, condamné à mort, se laisse sauver par son ennemi, par son neveu Gauvain, et qui pourtant doit bien penser qu’après l’avoir fait évader Gauvain mourra à sa place. Mais c’est ici le cas de nous souvenir que l’épisode de Quatrevingt-treize, intitulé La Guerre civile, n’est que le premier récit d’une épopée qui en contiendra trois.

Lantenac, que nous avons vu grand comme un dieu, dans cette barque où, abandonné en pleine mer, entre des écueils et la croisière française, à la merci de Halmalo dont il a fait fusiller le frère, il n’avait qu’à dire à ce paysan : « Je suis ton seigneur » ; et où il ne lui parle que de l’intérêt de la patrie et du sort de son âme, Lantenac, dis-je, ne peut fuir par une lâcheté, et il ne peut se contenter de faire claquer ses doigts, comme Célimène, en quittant Alceste, fait dédaigneusement évoluer son éventail. La République alors n’a vu de lâches, ni parmi ceux qui combattaient pour elle, ni parmi ceux qui combattaient contre elle ; et pourquoi aurait-il voulu d’une vie souillée, ce prince breton qui, à l’heure où il aurait paru devant Dieu, pouvait lui montrer ses mains brûlées en arrachant trois petits enfants à l’incendie ?

Donc, excepté cette énigme, dont les récits qui doivent suivre nous donneront le mot, le poète a été pour tous généreux et miséricordieux, c’est-à-dire juste. Ennemi né de toute persécution, il n’a voulu proscrire ni les royalistes, ni les républicains, et il a laissé à ceux-ci la grandeur de leur fanatisme, à ceux-là la noblesse de leur dévouement à la patrie.

… Dans un livre de Victor Hugo tout prend une vie durable, toutes les figures grandies et généralisées par la puissance du génie deviennent allégoriques et expriment, caractérisées par un trait immortel, une des faces de l’humanité. Ce ne sera pas un des moindres étonnements de l’avenir que l’universalité de ce poète épique comme aux premiers âges, tragique comme un Eschyle, lyrique comme un Pindare, et qui, aussi bien que les orages de l’âme humaine et que la mêlée furieuse des batailles, sait prendre la sérénité des paysages silencieux et la caresse de la lumière sur une fleur mouillée de rosée. Nos fils nous envieront le bonheur d’avoir vu et connu ce grand homme vivant lorsqu’ils chercheront à se figurer le colosse qui fit l’œuvre d’où sont sorties toute la poésie et toute la littérature de ce siècle, car parmi les hommes qui écrivent aujourd’hui il n’en est pas un qui ne doive à Victor Hugo son initiation artistique et l’outil dont il se sert. Alors, pour comprendre les attaques dont il a été l’objet, il faudra qu’on se rappelle que le divin Shakespeare a été longtemps appelé un sauvage ivre ; car les hommes médiocres ne peuvent pardonner à un contemporain l’éclatante supériorité de son génie. Victor Hugo ne saurait avoir de juges dans une génération où tous les écrivains sont des écoliers et élèves de lui ; il y aurait presque autant de fatuité à le louer qu’à le critiquer, et je pense que le plus sage est de l’admirer naïvement, comme Boileau admirait Molière et La Fontaine.

  1. William Shakespeare. (Note de l’éditeur.)
  2. Les Travailleurs de la mer
  3. Historique de l’Homme qui rit.
  4. Deux volumes reliés, in-4° ; 1866. Librairie du Figaro. Imprimerie Ch. Lahure.
  5. Au verso des quatre signets, des vers de la Légende des siècles.
  6. Victor Hugo a utilisé ce nom de Fléchard.
  7. Ce détail a été utilisé par Victor Hugo.
  8. Ce dernier détail est reproduit page 161.
  9. Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice.
  10. L’édition originale a trois volumes.
  11. Voir la représentation de ce dessin p. 107.