Psychopathologie de la vie quotidienne/8


CHAPITRE VIII

MÉPRISES ET MALADRESSES


Au travail, déjà mentionné, de Meringer et Mayer j’emprunte encore le passage suivant (p. 98) : « Les lapsus de la parole ne sont pas des phénomènes isolés. Ils correspondent aux erreurs auxquelles sont sujettes les autres activités des hommes et qui sont connues sous la dénomination absurde d’oublis. »

Je ne suis donc pas le premier à avoir attribué un sens et une intention aux petits troubles fonctionnels de la vie quotidienne[1].

Si les erreurs que nous commettons lorsque nous nous servons du langage, qui est une fonction motrice, admettent une pareille conception, rien ne s’oppose à ce que nous étendions celle-ci aux erreurs dont nous nous rendons coupables en exécutant les autres fonctions motrices. Je divise ces dernières erreurs en deux groupes : le premier comprend les cas où l’effet manqué semble constituer l’élément essentiel ; ce sont, pour ainsi dire, des cas de non-conformité à l’intention, donc des cas de méprises ; dans le second groupe, je range les cas où l’action tout entière apparaît absurde, semble ne répondre à aucun but : actions symptomatiques et accidentelles. La séparation entre ces deux groupes n’est d’ailleurs pas nettement tranchée, et nous aurons l’occasion de nous convaincre, au cours de notre exposé, que toutes les divisions que nous adoptons n’ont qu’une valeur descriptive et sont en contradiction avec l’unité interne des phénomènes qui nous intéressent.

Nous ne gagnons rien au point de vue de la compréhension psychologique de la « méprise », en la concevant comme une ataxie, et plus spécialement comme une « ataxie corticale ». Essayons plutôt de ramener chacun des cas dont nous aurons à nous occuper aux conditions dans lesquelles il s’est produit. J’aurai de nouveau l’occasion d’utiliser à cet effet des observations que j’ai faites sur moi-même et qui, je tiens à le dire tout de suite, ne sont pas très nombreuses.

a) Autrefois, alors que je faisais plus souvent qu’aujourd’hui des visites à domicile, il m’arrivait fréquemment, une fois devant la porte à laquelle je devais sonner ou frapper, de tirer de ma poche la clef qui me servait à ouvrir la porte de mon propre domicile, pour, aussitôt, la remettre presque honteusement. En m’observant bien, j’ai fini par constater que cet acte manqué, consistant à sortir ma clef devant la porte du domicile d’un autre, signifiait un hommage à la maison dans laquelle je me rendais. C’était comme si j’avais voulu dire : « ici je suis comme chez moi », car la méprise ne se produisait que devant des maisons où j’avais des malades pour lesquels j’étais toujours le bienvenu. (Il va sans dire que je ne commettais jamais la méprise inverse, consistant à sonner à la porte de mon propre domicile.)

Mon acte manqué était donc la représentation symbolique d’une idée qui n’était pas faite pour être prise au sérieux par ma conscience, car en réalité le neurologiste sait fort bien que le malade ne lui reste attaché qu’aussi longtemps qu’il attend de lui un avantage et que la chaude sympathie que le médecin lui-même témoigne au malade constitue le plus souvent un moyen psychique faisant partie du traitement en général.

De nombreuses observations faites par d’autres personnes sur elles-mêmes montrent que l’erreur dans laquelle les clefs jouent un rôle si important ne m’est pas particulière.

Dans ses « Contributions à la psychopathologie de la vie quotidienne » (Arch. de Psychol., VI, 1906), M. A. Maeder décrit des expériences presque identiques aux miennes : « Il est arrivé à chacun de sortir son trousseau, en arrivant à la porte d’un ami particulièrement cher, de se surprendre, pour ainsi dire, en train d’ouvrir avec sa clef comme chez soi. C’est un retard, puisqu’il faut sonner malgré tout, mais c’est une preuve qu’on se sent — ou qu’on voudrait se sentir — comme chez soi, auprès de cet ami. »

E. Jones (l. c., p. 509) : « L’usage de clefs est une source féconde d’accidents de ce genre dont je citerai deux exemples. Lorsque je suis obligé d’interrompre un travail absorbant, pour me rendre à l’hôpital en vue de quelque besogne machinale, je me surprends facilement en train de vouloir ouvrir la porte de mon laboratoire avec la clef du bureau que j’ai à la maison, bien que les deux clefs ne se ressemblent nullement. Par cette erreur je témoigne, malgré moi, que j’aimerais mieux être chez moi qu’à l’hôpital. » — « Il y a quelques années, j’occupais une situation subordonnée dans une institution dont la porte était toujours fermée à clef, de sorte qu’il fallait sonner pour se faire ouvrir. A plusieurs reprises, je m’étais surpris en train de vouloir ouvrir cette porte avec la clef de mon propre domicile. Chacun des membres titulaires de cette institution (et c’était la qualité à laquelle j’aspirais moi-même à cette époque-là) était muni d’une clef avec laquelle il pouvait ouvrir lui-même la porte, sans être obligé d’attendre. Ma méprise n’était ainsi que l’expression de mon désir d’arriver à la même situation et d’être ici comme chez moi. »

Hanns Sachs (de Vienne) raconte de même : « Je porte toujours sur moi deux clefs, dont l’une ouvre la porte de mon bureau, l’autre celle de mon domicile particulier. Elles ne sont pas précisément faciles à confondre, étant donné que la clef du bureau est au moins trois fois plus grande que celle de mon domicile. En outre, je porte toujours la première dans la poche de mon pantalon, l’autre dans celle de mon veston. Malgré cela, il m’est souvent arrivé de constater, lorsque je me trouvais devant l’une des deux portes, que j’avais préparé, en montant les escaliers, la clef ouvrant l’autre. Je me suis décidé à faire une observation statistique comme je me trouvais tous les jours devant les deux portes dans une disposition psychique à peu près identique, j’en ai conclu que la confusion entre les deux clefs, si elle était déterminée par des mobiles psychiques, devrait être, elle aussi, soumise à une certaine régularité. Or, en poursuivant mes observations, j’ai constaté que je voulais régulièrement ouvrir la porte du bureau avec la clef de mon domicile, l’inverse ne s’étant produit qu’une seule fois ce fut un jour où rentrant chez moi fatigué, je savais que j’étais attendu par un visiteur ; je fis alors la tentative d’ouvrir la porte de mon domicile avec la clef du bureau, trop grande pour la serrure. » b) Depuis six ans, j’ai l’habitude de sonner deux fois par jour, à des heures fixes, à la porte d’une maison. Pendant ces six années, il m’est arrivé deux fois (à un bref intervalle) de monter un étage plus haut. Une fois, j’étais absorbé par un rêve ambitieux, dans lequel je me voyais « monter indéfiniment ». Je n’ai pas entendu, lorsque je mettais les pieds sur les premières marches du troisième étage, s’ouvrir la porte de l’appartement du deuxième, qui était précisément celui où j’étais attendu. L’autre fois il m’est également arrivé de dépasser mon but, parce que j’étais « plongé » dans mes idées. Lorsque, m’étant aperçu de mon erreur, j’ai rebroussé chemin et essayé de surprendre le rêve qui m’absorbait, j’ai constaté que j’étais en colère contre un critique (imaginaire) de mes ouvrages qui me reprochait soi-disant d’aller « trop loin », de vouloir « voler trop haut[2] ».

c) Sur mon bureau se trouvent déposés, toujours à la même place depuis des années et l’un à côté de l’autre, un marteau à réflexes et un diapason. Un jour je devais prendre, aussitôt la consultation terminée, un train de banlieue ; très pressé de sortir, afin de ne pas manquer mon train, je glisse dans la poche de mon pardessus le diapason, à la place du marteau que je voulais emporter. Mis en éveil par le poids, je m’aperçois immédiatement de mon erreur. Celui qui n’a pas l’habitude de réfléchir sur les petits incidents de ce genre, dira sans doute que la hâte avec laquelle je faisais mes préparatifs explique et excuse mon erreur. Quant à moi, j’ai vu dans cette confusion entre le diapason et le marteau un problème que je me suis appliqué à résoudre. Ma précipitation était une raison tout à fait suffisante pour m’épargner mon erreur et, avec elle, une perte de temps.

Quel est donc celui qui s’est le dernier saisi du diapason ? Telle est la première question que je me pose. Ce fut, il y a quelques jours, un enfant idiot, dont j’examinais l’attention aux impressions sensorielles et qui fut tellement captivé par le diapason que je ne pus que difficilement le lui arracher des mains. S’ensuivrait-il que je sois, moi aussi, un idiot ? Il semblerait, car la première idée qui me vient à l’esprit à propos de « marteau » (Hammer) est : Chamer ( « âne » en hébreu).

Mais que signifie cette injure ? Examinons un peu la situation. Je suis pressé d’aller voir une malade habitant la banlieue ouest et qui, d’après ce qui m’a été communiqué par lettre, à fait, il y a quelques mois, une chute de son balcon et se trouve depuis lors dans l’impossibilité de marcher. Le médecin qui m’appelle en consultation m’écrit qu’il hésite, en ce qui concerne le diagnostic, entre une lésion médullaire et une névrose traumatique (hystérie). Je suis donc invité à trancher la question. C’est le moment de se rappeler qu’il faut être très circonspect dans les cas de diagnostic difficile. De plus, les médecins ne manquent pas qui pensent qu’on pose trop à la légère le diagnostic d’hystérie là où il s’agit de choses bien plus sérieuses. Mais l’injure n’est toujours pas justifiée ! Or, il se trouve que la petite station de chemin de fer où je dois descendre est la même où je suis descendu il y a quelques années, pour aller voir un jeune homme qui, à la suite d’une émotion, avait présenté certains troubles de la marche. J’avais posé le diagnostic d’hystérie et soumis le malade au traitement psychique ; mais je ne tardai pas à me rendre compte que si mon diagnostic n’était pas tout à fait inexact, il n’était pas non plus rigoureusement exact. Un grand nombre de symptômes de ce malade étaient de nature hystérique et n’ont pas tardé à disparaître sous l’influence du traitement. Mais derrière ces symptômes s’en sont révélés d’autres, réfractaires à mon traitement et qui ne pouvaient être rattachés qu’à une sclérose multiple. Ceux qui ont vu le malade après moi n’eurent aucune difficulté à reconnaître l’affection organique ; j’aurais fait et jugé comme les médecins qui m’ont succédé ; il n’en est pas moins vrai qu’il y avait là de ma part toutes les apparences d’une grave erreur ; il va sans dire que la promesse de la guérison que j’ai cru devoir faire au malade n’a pu être tenue. La méprise qui m’a fait glisser dans ma poche le diapason à la place du marteau pouvait donc recevoir la traduction suivante : « Imbécile, âne que tu es, fais bien attention cette fois et ne pose pas le diagnostic d’hystérie là où il s’agit d’une maladie incurable, comme cela t’est arrivé il y a quelques années dans la même localité chez ce pauvre homme ! Et heureusement pour ma petite analyse, mais malheureusement pour mon humeur, ce même homme, atteint de grave paralysie contractile, était venu à ma consultation quelques jours avant que j’aie vu l’enfant idiot, et le lendemain.

On le voit, cette fois c’est la voix de la critique à l’égard de soi-même qui s’exprime par la méprise. La méprise se prête d’ailleurs particulièrement bien à cet usage. La méprise actuelle en représente une autre, commise précédemment.

d) Il va sans dire que la méprise peut être utilisée par une foule d’autres intentions obscures. En voilà un premier exemple : il m’arrive rarement de casser quelque chose. Ce n’est pas que je sois particulièrement adroit, mais étant donnée l’intégrité de mon appareil neuro-musculaire, il n’existe évidemment pas de raisons pour que j’exécute des mouvements maladroits ayant des effets non désirés. Je ne me rappelle donc pas avoir jamais cassé ou brisé un objet quelconque dans ma maison. Vu l’exiguité de mon cabinet de travail, j’ai souvent été obligé d’adopter les attitudes les plus incommodes pour manier les objets en terre glaise et en pierre dont je possède une petite collection, et ceux qui me regardaient faire ont souvent exprimé leurs craintes de voir un objet ou l’autre glisser de mes mains et se briser. Mais jamais pareil accident ne m’est arrivé. Pourquoi donc m’est-il arrivé un jour de laisser tomber à terre et se briser le couvercle en marbre de mon modeste encrier ?

Mon encrier se compose d’une plaque de marbre creusée d’une cavité destinée à recevoir un godet en verre ; il est surmonté d’un couvercle à bouton, également en marbre. Derrière cet encrier se trouve une guirlande de statuettes en bronze et de figures en terre cuite. Un jour je m’asseois devant ma table pour écrire, je fais, avec la main qui tient la plume, un mouvement extrêmement maladroit et large, et fais tomber à terre le couvercle qui était déposé à côté de l’encrier. L’explication n’est pas difficile à trouver. Quelques heures auparavant, ma sœur était entrée dans mon cabinet, pour voir quelques nouvelles acquisitions que j’avais faites. Elle les trouva très jolies et dit « Maintenant ton bureau est très bien garni. Seul l’encrier ne va pas avec le reste. Il t’en faut un plus joli. » Je sors avec ma sœur pour l’accompagner et ne rentre qu’au bout de quelques heures. C’est alors, je crois, que j’ai exécuté l’encrier condamné. Aurais-je conclu des paroles de ma sœur qu’elle avait l’intention de m’offrir à la première occasion un nouvel encrier et, pour l’obliger à réaliser l’intention que je lui attribuais, me serais-je empressé de la mettre devant un fait accompli, en brisant l’ancien encrier qu’elle avait elle-même trouvé laid ? S’il en est ainsi, mon mouvement brusque n’était maladroit qu’en apparence ; en réalité, il était très adroit, très conforme au but, puisqu’il a su épargner tous les autres objets qui se trouvaient dans le voisinage.

Je crois que ce jugement s’applique à toute une série de mouvements en apparence maladroits. Il est vrai que ces mouvements apparaissent violents, brutaux, à la fois spasmodiques et ataxiques, mais ils sont dominés, guidés par une intention et atteignent leur but avec une certitude que beaucoup de nos mouvements conscients et voulus pourraient leur envier. Ces deux caractères, la violence et la certitude, leur sont d’ailleurs communs avec les manifestations motrices de la névrose hystérique et avec celles du somnambulisme, ce qui prouve qu’il s’agit dans tous les cas des mêmes modifications, encore inconnues, du processus d’innervation.

L’observation suivante de Mme Lou Andreas-Salomé montre fort bien qu’une « maladresse » tenace peut fort habilement servir des intentions inavouées : « A l’époque où le lait avait commencé à être une denrée rare et précieuse, il m’est arrivé, à mon grand effroi et à ma grande contrariété, de le laisser déborder, chaque fois que je le faisais bouillir. J’avais essayé de lutter contre ce fâcheux accident, mais ce fut en vain, bien que je ne sois pas généralement distraite et inattentive dans les circonstances ordinaires de la vie. Si encore cet accident avait commencé à se produire après la mort de mon beau terrier blanc que j’adorais (et qui s’appelait « Ami » — « Droujok » en russe —, nom qu’il méritait mieux que tant d’hommes) ! Mais non, c’est précisément depuis sa mort que j’ai cessé de laisser le lait déborder. Ma première idée fut la suivante : « Le lait ne déborde plus ; tant mieux, car ce qui s’en répandrait par terre ou sur la cuisinière ne trouverait plus maintenant aucun emploi. » Et en même temps je voyais mon « Ami », assis devant moi, tout yeux et oreilles, observant avec la plus grave attention toute la procédure, la tête penchée un peu obliquement et remuant le bout de sa queue, dans l’attente certaine du magnifique malheur qui allait se produire. Tout devint alors clair pour moi, et ceci entre autres : je l’avais aimé encore plus que je ne croyais. »

Au cours de ces dernières années, depuis que je réunis ces observations, il m’est encore arrivé à plusieurs reprises de casser ou de briser des objets d’une certaine valeur, mais l’examen de ces cas m’a toujours montré qu’il ne s’agissait ni d’un hasard ni d’une maladresse non voulue. C’est ainsi que pendant que je traversais un matin une pièce, revêtu de mon costume de bain et les pieds chaussés de pantoufles en osier, j’ai, comme obéissant à une subite impulsion, lancé du pied une des pantoufles contre le mur. Le résultat en fut qu’une jolie petite Vénus de marbre fut séparée de sa console et projetée à terre. Pendant qu’elle se brisait en morceaux, je récitais, impassible, ces vers de Busch :

Ach ! die Venus ist perdü —
Klickeradoms ! — von Medici !

Mon geste inconsidéré et mon impassibilité en présence du dommage subi trouvent leur explication dans la situation d’alors. Une de nos proches parentes était gravement malade et je commençais à désespérer de son état. Ce matin-là j’avais appris que son état s’était sensiblement amélioré. Je me rappelle avoir pensé : « donc, elle vivra. » L’accès de rage de destruction que je subis alors fut pour moi comme un moyen d’exprimer ma reconnaissance au sort et d’accomplir une sorte de « sacrifice », comme si j’avais fait un vœu dont l’exécution fût subordonnée à la bonne nouvelle que j’avais reçue. Quant au fait que j’ai choisi pour objet de sacrifice la Vénus de Médicis, il faut sans doute y voir une sorte d’hommage galant à la convalescente ; cette fois encore, j’ai été étonné par ma rapide décision, par l’habileté de l’exécution, puisqu’aucun des objets qui se trouvaient dans le voisinage de la statuette n’a été effleuré par ma pantoufle.

Une autre fois, je me rendis coupable de la destruction d’un objet pour le même motif, à cette différence près que le sacrifice m’était dicté, non par la reconnaissance envers le sort, mais par le désir de détourner un malheur. Je m’étais laissé aller un jour à adresser à un ami fidèle et dévoué un reproche fondé uniquement sur l’interprétation de certaines manifestations de son inconscient. Il prit mal la chose et m’écrivit une lettre dans laquelle il me recommandait d’épargner à ses amis le traitement psychanalytique. Je dûs reconnaître qu’il avait raison et lui fis une réponse conciliante. Pendant que j’écrivais ma réponse, je fis à un moment donné un geste de ma main, au cours duquel le porte-plume me glissa d’entre les doigts et s’abattit sur une superbe figurine égyptienne émaillée, de toute récente acquisition, et l’endommagea très sérieusement. Aussitôt le malheur accompli, je me rendis compte que je l’ai provoqué, pour en éviter un autre, plus grand. Heureusement, l’amitié et la figurine ont pu être réparées, sans que les traces des fissures fussent trop visibles.

Dans un troisième cas, la destruction de l’objet tenait à des raisons moins sérieuses. Il s’agissait, pour me servir d’une expression de Th. Vischer (Auch einer), d’une « exécution » masquée d’un objet qui avait cessé de me plaire. J’avais eu pendant longtemps. une canne à manche d’argent ; lorsque la mince plaque d’argent fut un jour endommagée, sans que j’eusse en quoi que ce soit contribué à cet incident, je la fis réparer, mais la réparation fut mal faite. Quelques jours après, jouant avec un de mes garçons, je me servis du manche de la canne pour accrocher sa jambe. Le manche se cassa naturellement en deux, et je fus débarrassé de ma canne.

Le calme et l’impassibilité avec lesquels on accepte dans tous ces cas le dommage subi indiquent bien que c’est par une intention inconsciente qu’on a été guidé dans l’exécution des actes ayant abouti à la destruction des objets.

Quelquefois, en recherchant les motifs d’un acte manqué aussi insignifiant que la destruction d’un objet, on se trouve en présence de raisons qui, tout en remontant à une époque éloignée de la vie d’un homme, se rattachent encore à sa situation présente. L’analyse suivante, publiée par M. L. Jekels (Internat. Zeitschr. f. Psychoanal., I, 1913) nous en fournit un exemple :

« Un médecin se trouvait en possession d’un vase en grès à fleurs. Sans être précieux, ce vase n’en était pas moins très joli. Il l’avait reçu, il y a longtemps, en cadeau, avec beaucoup d’autres objets, dont quelques-uns de valeur, d’une de ses patientes (mariée). Lorsqu’il devint évident que celle-ci était atteinte de psychose, le médecin s’empressa de restituer à la famille de la malade tous les objets qu’il avait reçus, à l’exception d’un seul vase, de peu de valeur, dont il ne put se séparer, probablement à cause de sa beauté.

« Notre médecin, homme très scrupuleux, ne s’était pas décidé à cette appropriation sans une certaine lutte intérieure, car il se rendait parfaitement compte de l’indélicatesse de son acte ; mais il cherchait à étouffer son remords, en invoquant le peu de valeur du vase, la difficulté de le faire emballer de façon à ce qu’il arrive intact à destination, etc.

« Lorsqu’il fut obligé, quelques mois plus tard, de s’adresser à un avocat pour faire réclamer et recouvrer un reliquat d’honoraires que la famille se refusait à acquitter bénévolement, il fut pris de nouveau de remords ; il craignit à un moment donné que la famille ne découvrît le détournement dont il s’était rendu coupable et ne répondît à sa réclamation par des poursuites pénales.

« Son remords surtout avait pris à un moment donné une intensité telle qu’il se demandait s’il ne ferait pas bien de renoncer à sa réclamation, même si elle était cent fois plus élevée, à titre de dédommagement pour l’objet détourné ; mais il finit par renoncer à cette idée qu’il trouva vraiment par trop absurde.

« Pendant qu’il était dans cette disposition d’esprit, il lui arriva, en renouvelant l’eau du vase, d’accomplir un mouvement particulièrement maladroit, sans aucun lien organique avec l’acte qu’il exécutait, mouvement à la suite duquel le vase se trouva projeté à terre et brisé en cinq ou six grands morceaux. Et dire que c’était un homme qui savait bien dominer son appareil musculaire et qui pouvait compter sur les doigts les objets qu’il avait cassés dans sa vie ! Le plus curieux est que cet accident est arrivé le lendemain d’un dîner qu’il avait offert à quelques amis et en vue duquel il s’était décidé, non sans beaucoup d’hésitation, à placer ce vase, rempli de fleurs, sur la table de la salle à manger ; s’étant aperçu, quelques minutes avant l’accident, que le vase avait été laissé dans cette dernière pièce, il était allé le chercher lui-même pour le transporter au salon où il restait habituellement.

« Le premier moment d’affolement passé, il se mit à ramasser les morceaux et, en les ajustant les uns aux autres, il constata qu’il serait possible de reconstituer le vase sans solution de continuité ; mais il n’eut pas plus tôt fait cette constatation que les deux ou trois plus gros morceaux lui glissèrent des mains, retombèrent à terre et se trouvèrent réduits en poussière, ce qui lui enleva tout espoir de faire reconstituer le vase.

« Sans doute, cet acte manqué avait pour tendance actuelle de faciliter au médecin le recouvrement de son dû, puisqu’il supprimait ce qu’il s’était approprié et ce qui l’empêchait dans une certaine mesure de réclamer les honoraires contestés.

« Mais, en plus de ce déterminisme direct, l’acte manqué dont nous nous occupons en présente encore un autre, beaucoup plus profond et important aux yeux du psychanalyste. Il présente notamment aussi un déterminisme symbolique, étant donné que le vase constitue un symbole incontestable de la femme.

« Le héros de cette petite histoire avait été marié ; et sa femme, jeune, jolie et qu’il adorait, était morte dans des circonstances tragiques. A la suite de ce malheur, il tomba dans un état de profonde neurasthénie, aggravée par ce fait qu’il se considérait comme coupable de la mort de sa femme (j’ai brisé un joli vase).

« A partir de ce moment, il se tint à l’écart des femmes, ne voulut entendre parler ni de remariage ni d’aventures amoureuses que son inconscient lui faisait apparaître comme des actes d’infidélité à l’égard de celle qu’il avait tant aimée, mais que son conscient refusait, en alléguant qu’il portait malheur aux femmes, qu’il ne voulait pas qu’une autre femme se suicidât à cause de lui, etc. (On voit qu’il ne devait pas conserver longtemps le vase !)

« Étant donnée, cependant, l’intensité de sa libido, il n’y a rien d’étonnant s’il voyait dans les relations avec des femmes mariées le moyen le plus adéquat, parce que nécessairement passager, de satisfaire cette libido (d’où appropriation du vase appartenant à une autre personne).

« Les deux faits suivants apportent une intéressante confirmation à cette interprétation symbolique :

« Voulant guérir de sa névrose, il s’était soumis au traitement psychanalytique. Au cours de la séance, pendant qu’il racontait comment il avait brisé le vase en grès (terrestre), il en vint à parler de nouveau de son attitude à l’égard des femmes et prétendit qu’il était exigeant jusqu’à l’absurdité : c’est ainsi, par exemple, qu’il exigeait des femmes une beauté « n’ayant rien de terrestre ». Il avouait par là qu’il restait toujours attaché à sa femme (morte, donc ayant perdu toute nature terrestre) et ne voulait rien savoir de la « beauté terrestre » ; d’où la destruction du vase en terre.

« Et à l’époque où, entré dans la phase du « transfert », il avait conçu le projet imaginaire d’épouser la fille de son médecin, il fit cadeau à celui-ci… d’un vase, comme pour montrer comment il entendait prendre sa revanche du malheur qui lui était arrivé.

« La signification symbolique de cet acte manqué est susceptible encore de plusieurs variantes, en rapport avec certains détails, comme, par exemple, avec l’hésitation qu’il éprouvait à remplir le vase, etc. Mais ce qui me paraît plus intéressant, c’est l’existence de plusieurs motifs, de deux tout au moins, qui, venant du préconscient et de l’inconscient et agissant, selon toute vraisemblance, séparément, se reflètent dans le dédoublement de l’acte manqué : renversement du vase et sa chute à terre. »

e) Les faits de laisser tomber, de renverser, de détruire les objets semblent souvent être utilisés pour l’expression de suites d’idées conscientes : c’est ce dont on peut quelquefois s’assurer à l’aide de l’analyse, mais plus souvent en tenant compte des interprétations populaires, superstitieuses ou railleuses, qui s’y rattachent. On sait les interprétations qui se rattachent au renversement d’une salière, d’un verre rempli de vin, à la chute d’un couteau dont la pointe vient se ficher dans le parquet, etc. Je montrerai plus loin jusqu’à quel point ces interprétations superstitieuses méritent d’être prises en considération. Ici je ferai seulement remarquer qu’un acte maladroit donné ne possède pas dans tous les cas la même signification, mais sert, selon les circonstances, à exprimer telle ou telle intention.

Il y eut récemment dans ma maison une période pendant laquelle les verres et la vaisselle de porcelaine subissaient un véritable massacre ; j’y ai moi-même contribué dans une mesure considérable. Mais cette petite endémie psychique était facile à expliquer : on était à quelques jours du mariage de ma fille aînée. Dans cette circonstance solennelle on a toujours l’habitude de briser un objet en verre ou en porcelaine, en formulant des vœux de bonheur. Cette coutume peut avoir la signification d’un sacrifice et plusieurs autres sens symboliques.

Lorsque des domestiques détruisent des objets fragiles, en les laissant tomber, on ne pense pas tout de suite à chercher une explication psychologique de ces actes ; il n’en est pas moins probable que ces derniers sont déterminés, en partie tout au moins, par des motifs obscurs. Rien n’est plus étranger à l’homme dépourvu de culture que l’amour de l’art et des œuvres d’art. Nos domestiques éprouvent une sourde hostilité à l’égard de ces dernières, surtout lorsque ces objets, dont ils ne comprennent pas la valeur, leur imposent un travail supplémentaire et minutieux. Au contraire, le personnel domestique des établissements scientifiques, qui possède cependant le même degré de culture et a les mêmes origines que nos domestiques de maisons bourgeoises, se distingue par l’habileté et l’assurance avec lesquelles il manie les objets délicats, habileté et assurance que ces serviteurs n’acquièrent qu’après s’être identifiés avec leur chef et avoir pris l’habitude de se considérer comme attachés d’une façon permanente à l’établissement dont ils font partie.

J’intercale ici la communication d’un jeune technicien, communication qui nous révèle le mécanisme ayant présidé à la détérioration d’un objet :

« Depuis quelque temps, j’étais occupé, avec plusieurs de mes collègues de l’École Supérieure, à une série d’expériences très compliquées sur l’élasticité, travail dont nous nous étions chargés bénévolement, mais qui commençait à nous prendre un temps exagéré. Un jour où je me rendais au laboratoire, avec mon collègue F…, celui-ci me dit qu’il était désolé de perdre tant de temps aujourd’hui, attendu qu’il avait beaucoup à faire chez lui. Je ne pus que l’approuver et j’ajoutai en plaisantant et en faisant allusion à un incident qui avait eu lieu la semaine précédente : « Espérons que la machine restera aujourd’hui en panne, comme l’autre fois, ce qui nous permettra de suspendre le travail et de partir de bonne heure ! » Lors de la distribution du travail, mon collègue F… se trouva chargé de régler la soupape de la presse, c’est-à-dire de laisser pénétrer lentement le liquide de pression de l’accumulateur dans le cylindre de la presse hydraulique, en ouvrant la soupape avec précaution ; celui qui dirige l’expérience se tient près du manomètre et doit, lorsque la pression voulue est atteinte, s’écrier à haute voix : « Halte ! » Ayant entendu cet appel, F… saisit la soupape et la tourne de toutes ses forces… à gauche (toutes les soupapes sans exception se ferment par rotation à droite !). Il en résulte que toute la pression de l’accumulateur s’exerce dans la presse, ce qui dépasse la résistance de la canalisation et a pour effet la rupture d’une soudure de tuyaux : accident sans gravité, mais qui nous oblige d’interrompre le travail et de rentrer chez nous. Ce qui est curieux, c’est que mon collègue F…, auquel j’ai eu l’occasion, quelque temps après, de parler de cet incident, prétendait ne pas s’en souvenir, alors que j’en ai gardé, en ce qui me concerne, un souvenir certain. »

Tomber, faire un faux pas, glisser — autant d’accidents qui ne résultent pas toujours d’un fonctionnement momentanément et accidentellement défectueux de nos organes moteurs. Le double sens que le langage attribue à ces expressions montre d’ailleurs quelles sont les idées dissimulées que ces troubles de l’équilibre du corps sont susceptibles de révéler. Je me rappelle un grand nombre d’affections nerveuses légères qui se sont déclarées, chez des femmes et des jeunes filles, à la suite d’une chute sans lésion aucune et qui ont été interprétées comme des manifestations d’hystérie traumatique provoquées par la peur. Je soupçonnais déjà alors qu’il n’en était pas tout à fait ainsi, que la succession des faits devait être différente, que la chute pouvait bien être elle-même une manifestation de la névrose et une expression de ces idées inconscientes à contenu sexuel auxquelles on doit accorder, parmi les symptômes, le rôle de forces motrices. N’avons-nous pas de tout cela une confirmation dans le proverbe qui dit : « lorsqu’une jeune fille tombe, c’est toujours sur le dos » ?

C’est encore une méprise que commet celui qui donne à un mendiant une pièce en or au lieu d’une pièce en bronze ou d’une petite pièce en argent. L’explication des méprises de ce genre est facile : ce sont des sacrifices qu’on fait pour se concilier le sort, détourner un malheur, etc. Lorsqu’on a entendu, immédiatement avant la promenade, au cours de laquelle elle s’est montrée si involontairement généreuse, la mère ou la tante exprimer ses soucis au sujet de la santé d’un enfant, on est fixé avec certitude sur le sens de la fâcheuse méprise dont elle a été victime. C’est ainsi que nos actes manqués nous fournissent un moyen de rester attachés à toutes les coutumes pieuses et superstitieuses que la lumière de notre raison, devenue incrédule, a chassées dans l’inconscient.

f) Plus que tout autre domaine, celui de l’activité sexuelle nous fournit des preuves certaines du caractère intentionnel de nos actes accidentels. C’est qu’en effet dans ce dernier domaine la limite qui, dans les autres, peut exister entre ce qui est intentionnel et ce qui est accidentel, s’efface complètement. Je puis citer un très joli exemple personnel de la manière raffinée dont un mouvement, en apparence maladroit, peut répondre à des intentions sexuelles. Il y a quelques années, j’ai rencontré dans une maison amie une jeune fille qui a réveillé en moi une sympathie que je croyais depuis longtemps éteinte. Je me suis montré avec elle gai, bavard, prévenant. Et, cependant, cette même jeune fille m’avait laissé froid une année auparavant. D’où m’est donc venue la sympathie dont je me suis senti pris à son égard ? C’est que l’année précédente, pendant que j’étais avec elle en tête à tête, son oncle, un très vieux monsieur, entra dans la pièce où nous nous tenions et, le voyant arriver, nous nous précipitâmes tous les deux vers un fauteuil qui se trouvait dans un coin, pour le lui offrir. La jeune fille fut plus adroite que moi, et d’ailleurs aussi plus proche du fauteuil ; aussi réussi-t-elle à s’en emparer la première et à le soulever par les bras, le dossier du fauteuil tourné en arrière. Voulant l’aider, je m’approchai d’elle et, sans me rendre compte comment les choses s’étaient passées, je me trouvai à un moment donné derrière son dos, mes bras autour de son buste. Il va sans dire que je n’ai pas laissé se prolonger cette situation. Mais personne ne s’est aperçu combien adroitement j’avais utilisé ce mouvement maladroit.

Il arrive souvent dans la rue que deux passants se dirigeant en sens inverse et voulant chacun éviter l’autre, céder la place à l’autre, s’attardent pendant quelques secondes à dévier de quelques pas tantôt à droite, tantôt à gauche, mais tous les deux dans le même sens, jusqu’à ce qu’ils se trouvent arrêtés l’un en face de l’autre. Il en résulte une situation désagréable et agaçante et dans laquelle on ne voit généralement que l’effet d’une maladresse accidentelle. Or, il est possible de prouver que dans beaucoup de cas cette maladresse cache des intentions sexuelles et reproduit une attitude indécente et provocante d’un âge plus jeune. Je sais, d’après les examens psychanalytiques que j’ai pratiqués sur des névrotiques, que la soi-disant naïveté des jeunes gens et des enfants ne constitue qu’un masque de ce genre qui leur sert à exprimer ou à accomplir, sans se sentir gênés, beaucoup de choses indécentes.

M. W. Stekel a rapporté des observations tout à fait analogues qu’il a faites sur lui-même. « J’entre dans une maison et tends à la maîtresse de maison ma main droite. Sans m’en rendre compte, je défais en même temps le nœud de la ceinture de son peignoir. Je suis certain de n’avoir eu aucune intention indécente ; et, cependant, j’ai exécuté ce mouvement maladroit avec l’adresse d’un véritable escamoteur. » J’ai déjà cité de nombreux exemples d’où il ressort que des poètes et des romanciers attribuent aux actes manqués un sens et des motifs, comme nous le faisons nous-mêmes. Aussi ne serons-nous pas étonnés de voir une fois de plus un romancier comme Theodor Fontane attribuer à un mouvement maladroit un sens profond et en faire le présage d’événements ultérieurs. Voici notamment un passage emprunté à L’Adultera[3] : « … et Mélanie se leva brusquement et lança à son mari, en guise de salut, une des grosses balles. Mais elle n’avait pas visé juste : la balle dévia, et ce fut Rubehn qui l’attrapa. » Au retour de l’excursion, au cours de laquelle s’est passé ce petit incident, il y eut entre Mélanie et Rubehn une conversation dans laquelle on saisit le premier indice d’une inclination croissante. Peu à peu, cette inclination se transforme en passion, au point que Mélanie finit par quitter son mari, pour aller vivre définitivement avec l’homme qu’elle aime. (Communiqué par H. Sachs.)

g) Les effets consécutifs aux actes manqués des individus normaux sont généralement anodins. D'autant plus intéressante est la question de savoir si des actes manqués d'une importance plus ou moins grande et pouvant avoir des effets graves, comme par exemple ceux commis par des médecins ou des pharmaciens, peuvent, sous un rapport quelconque, être envisagés à notre point de vue.

N'ayant que très rarement l'occasion de faire des interventions médicales, je ne puis citer qu'un seul exemple de méprise médicale de mon expérience personnelle. Je vois depuis des années deux fois par jour une vieille dame et, au cours de ma visite du matin, toute mon intervention se borne à deux actes : je lui instille dans les yeux quelques gouttes d'un collyre et je lui fais une injection de morphine. Les deux flacons, un bleu contenant le collyre et un blanc contenant la solution de morphine, sont régulièrement préparés en vue de ma visite. Pendant que j'accomplis ces deux actes, je pense presque toujours à tout autre chose ; j'ai en effet accompli ces actes tant de fois que je crois pouvoir donner momentanément congé à mon attention. Mais un matin je m'aperçois que mon automate a mal travaillé : j'ai en effet plongé le compte-gouttes dans le flacon blanc et instillé dans les yeux de la morphine. Après un moment de peur, je me suis calmé en me disant qu'après tout quelques gouttes d'une solution de morphine à 2 pour cent instillées dans le sac conjonctival ne peuvent pas faire grand mal. Mon sentiment de peur devait certainement provenir d'une autre source.

En essayant d'analyser ce petit acte manqué, je retrouve tout de suite la phrase : « profaner la vieille[4] », qui était de nature à m'indiquer le chemin le plus court pour arriver à la solution. J'étais encore sous l’impression d’un rêve que m’avait raconté la veille un jeune homme et que j’avais cru pouvoir interpréter comme se rapportant à des relations sexuelles de ce jeune homme avec sa propre mère[5]. Le fait assez bizarre que la légende grecque ne tient aucun compte de l’âge de Jocaste me semblait s’accorder très bien avec ma propre conclusion que dans l’amour que la mère inspire à son fils, il s’agit non de la personne actuelle de celle-là, mais de l’image que le fils a conservée d’elle et qui date de ses propres années d’enfance. Des inconséquences de ce genre se manifestent toutes les fois qu’une imagination hésitant entre deux époques s’attache définitivement, une fois devenue consciente, à l’une d’elles. Absorbé par ces idées, je suis arrivé chez ma patiente nonagénaire et j’étais sans doute sur le point de concevoir le caractère généralement humain de la légende d’Edipe comme étant en corrélation avec la fatalité qui s’exprime dans les oracles, puisque j’ai aussitôt après commis une méprise dont « la vieille fut victime ». Cependant cette méprise fut encore inoffensive : des deux erreurs possibles, l’une consistant à instiller de la morphine dans les yeux, l’autre à injecter sous la peau du collyre, j’ai choisi la moins dangereuse. Il reste toujours à savoir si, dans les erreurs pouvant avoir des conséquences graves, il est possible de découvrir par l’analyse une intention inconsciente.

Sur ce point les matériaux me font défaut, et j’en suis réduit à des suppositions et à des rapprochements. On sait que dans les psychoneuroses graves on observe souvent, à titre de symptômes morbides, des mutilations que les malades s’infligent eux-mêmes, et l’on peut toujours s’attendre à ce que le conflit psychique aboutisse chez eux au suicide. Or, j’ai pu constater et j’en fournirai un jour la preuve, en publiant des exemples bien élucidés, que beaucoup de lésions en apparence accidentelles qui affectent ces malades, ne sont que des mutilations volontaires ; c’est qu’il existe chez ces malades une tendance à s’infliger des souffrances, comme s’ils avaient des fautes à expier, et cette tendance, qui tantôt affecte la forme de reproches adressés à soi-même, tantôt contribue à la formation de symptômes, sait utiliser habilement une situation extérieure accidentelle ou l’aider à produire l’effet mutilant voulu. Ces faits ne sont pas rares, même dans les cas de gravité moyenne et ils révèlent l’intervention d’une intention inconsciente par un certain nombre de traits particuliers, comme, par exemple, l’étonnant sang-froid que ces malades gardent en présence des prétendus accidents malheureux[6].

Je ne citerai en détail qu’un seul exemple provenant de mon expérience personnelle : une jeune femme tombe de voiture et se casse l’os d’une jambe. La voilà alitée pendant plusieurs semaines, mais elle étonne tout le monde par l’absence de toute manifestation douloureuse et par le calme imperturbable qu’elle garde. Cet accident a servi de prélude à une longue et grave névrose dont elle a été guérie par la psychanalyse. Au cours du traitement, je me suis informé aussi bien sur les circonstances ayant accompagné l’accident que sur certaines impressions qui l’ont précédé. La jeune femme se trouvait avec son mari, très jaloux, dans la propriété d’une de ses sœurs, mariée elle-même, et en compagnie de plusieurs autres sœurs et frères, avec leurs maris et leurs femmes. Un soir, elle offrit à ce cercle intime une représentation, en se produisant dans l’un des arts où elle excellait : elle dansa le « cancan » en véritable virtuose, à la grande satisfaction de sa famille, mais au grand mécontentement de son mari qui lui chuchota, lorsqu’elle eut fini : « tu t’es de nouveau conduite comme une fille. » Le mot porta. Fut-ce à cause de cette séance de danse, ou pour d’autres raisons encore, peu importe, mais la jeune femme passa une nuit agitée, et se leva décidée à partir le matin même. Mais elle voulut choisir elle-même les chevaux, en refusa une paire, en accepta une autre. Sa plus jeune sœur voulait faire monter dans la voiture son bébé accompagnée de la nourrice ; ce à quoi elle s’opposa énergiquement. Pendant le trajet, elle se montra nerveuse, dit à plusieurs reprises au cocher que les chevaux lui semblaient avoir peur et lorsque les animaux, inquiets, refusèrent réellement à un moment donné de se laisser maîtriser, elle sauta effrayée de la voiture et se cassa une jambe, alors que ceux qui étaient restés dans la voiture n’eurent aucun mal. Si, en présence de détails pareils, on peut encore douter que cet accident fût vraiment arrangé d’avance, on n’en doit pas moins admirer l’à-propos avec lequel l’accident s’est produit, comme s’il s’était agi vraiment d’une punition pour une faute commise, car à partir de ce jour la malade était mise pour de longues semaines dans l’impossibilité de danser le « cancan ».

Je ne me rappelle pas m’être infligé des mutilations dans les circonstances ordinaires de la vie, mais il n’en est pas de même dans des situations compliquées et agitées. Lorsqu’un membre de ma famille se plaint de s’être mordu la langue, écrasé un doigt, etc., je ne manque jamais de lui demander : « pourquoi l’as-tu fait ? » Mais je me suis moi-même écrasé un pouce, un jour où l’un de mes jeunes patients m’a fait part, au cours de la consultation, de son intention (qui n’était d’ailleurs pas à prendre au sérieux) d’épouser ma fille aînée, alors qu’elle se trouvait précisément à ce moment-là dans un sanatorium et que son état de santé m’inspirait les plus graves inquiétudes.

Un de mes garçons, dont le tempérament vif était réfractaire aux soins médicaux, eut un accès de colère, parce qu’on lui avait annoncé qu’il passerait la matinée au lit ; il menaça même de se suicider, pour faire comme ceux dont il avait lu le suicide dans les journaux. Le soir, il me montra une bosse qui s’était formée sur sa poitrine à la suite d’une chute contre un bouton de porte. A ma question ironique pourquoi il a fait cela et où il voulait en venir, ce garçon de 11 ans me répondit comme subitement illuminé : « C’était ma tentative de suicide dont je vous avais menacés ce matin. » Je dois ajouter que je ne crois pas avoir jamais parlé devant mes enfants de mes idées sur la mutilation volontaire.

Ceux qui croient à la réalité de mutilations volontaires mi-intentionnelles, s’il est permis d’employer cette expression quelque peu paradoxale, sont tout préparés à admettre qu’il existe, à côté du suicide conscient et intentionnel, un suicide mi-intentionnel, provoqué par une intention inconsciente, qui sait habilement utiliser une menace contre la vie et se présenter sous le masque d’un malheur accidentel. Ce cas ne doit d’ailleurs pas être extrêmement rare, car les hommes chez lesquels la tendance à se détruire existe, avec une intensité plus ou moins grande, à l’état latent sont beaucoup plus nombreux que ceux chez lesquels cette tendance se réalise. Les mutilations volontaires représentent, en général, un compromis entre cette tendance et les forces qui s’y opposent et, dans les cas qui se terminent par le suicide, le penchant à cet acte a dû exister depuis longtemps avec une intensité atténuée ou à l’état de tendance inconsciente et réprimée.

Ceux qui ont l’intention consciente de se suicider choisissent, eux aussi, leur moment, leurs moyens et leur occasion ; de son côté, l’intention inconsciente attend un prétexte qui se substituera à une partie des causes réelles et véritables et qui, détournant les forces de défense de la personne, la débarrassera de la pression qu’exercent sur elle ces causes[7]. Les considérations que je développe ici sont loin d’être oiseuses. Je connais plus d’un soi-disant « accident » malheureux (chute de cheval ou de voiture) qui, analysé de près et étant donné les circonstances dans lesquelles il s’est produit, autorise l’hypothèse d’un suicide inconsciemment consenti. C’est ainsi, par exemple, que pendant une course de chevaux, un officier tombe de sa monture et se blesse si gravement qu’il meurt quelques jours après. Son attitude, après qu’il fût revenu à lui, était tout à fait bizarre. Mais encore plus bizarre était son attitude avant la chute. Il était profondément déprimé à la suite de la mort de sa mère qu’il adorait, était pris brusquement de crises de larmes, même lorsqu’il se trouvait dans la société de ses camarades, voulait quitter le service pour s’en aller en Afrique prendre part à une guerre qui, au fond, ne l’intéressait pas du tout[8]. Cavalier accompli, il évitait depuis quelque temps de monter à cheval. Enfin, la veille des courses, auxquelles il ne pouvait se soustraire, il avait un triste pressentiment ; et étant donné notre manière d’envisager ces cas, nous ne sommes pas étonnés que ce pressentiment se soit réalisé. On me dira qu’il était naturel qu’un homme atteint d’une aussi profonde dépression nerveuse se soit trouvé incapable de maîtriser son cheval, comme il le faisait à l’état normal. Sans doute ; je cherche seulement dans l’intention de suicide le mécanisme de cette inhibition motrice par la « nervosité ».

M. S. Ferenczi m’autorise à publier l’analyse suivante d’un cas de blessure en apparence accidentelle par une balle de revolver, cas dans lequel il voit, et je suis parfaitement d’accord avec lui, une tentative de suicide inconsciente :

« J. Ad., ouvrier menuisier, âgé de 22 ans, vint me consulter le 18 janvier 1908. Il voulait savoir s’il était possible ou nécessaire d’extraire la balle qui était logée dans sa tempe gauche depuis le 20 mars 1907. Abstraction faite de quelques rares maux de tête, peu violents, il n’éprouvait jamais aucun malaise et l’examen objectif ne révèlait rien d’anormal, sauf, bien entendu, la présence, au niveau de la région temporale gauche, de la cicatrice noircie, caractéristique d’une balle de revolver. Je déconseillai donc l’opération. Interrogé sur les circonstances dans lesquelles s’était produit l’accident, le malade déclara qu’il s’agissait d’un simple accident. Il jouait avec le revolver de son frère et croyant qu’il n’était pas chargé, il l’avait appuyé avec la main gauche contre la tempe gauche (il n’est pas gaucher), avait mis le doigt sur la gâchette, et le coup était parti. Le revolver, qui était à six cartouches, en contenait trois. Je lui demandai comment il lui était venu à l’esprit de prendre le revolver. Il répondit que c’était à l’époque où il devait se présenter devant le conseil de revision ; la veille au soir, craignant une rixe, il avait emporté l’arme, en se rendant à l’auberge. Au conseil de revision il avait été déclaré inapte à cause de ses varices, ce dont il était très honteux. Il rentra chez lui, joua avec le revolver, sans avoir la moindre intention de se faire du mal ; le malheur est arrivé accidentellement. Je lui demandai s’il était en général content de son sort, à quoi il me répondit avec un soupir et me raconta son histoire amoureuse : il aimait une jeune fille qui l’aimait à son tour, ce qui ne l’avait pas empêchée de le quitter ; elle partit pour l’Amérique, uniquement pour gagner de l’argent. Il voulut la suivre, mais ses parents s’y opposèrent. Son amie était partie le 20 Janvier 1907, donc deux mois avant l’accident. Malgré tous ces détails, qui étaient cependant de nature à le mettre en éveil, le malade persista à parler d’ « accident ». Mais je suis, quant à moi, fermement convaincu que son oubli de s’assurer si l’arme était chargée, ainsi que la mutilation qu’il s’est infligée involontairement ont été déterminés par des causes psychiques. Il était encore sous l’influence déprimante de sa malheureuse aventure amoureuse et espérait sans doute « s’oublier », dans le régiment. Ayant été obligé de renoncer à ce dernier espoir, il en vint à jouer avec le revolver, autrement dit à la tentative de suicide inconsciente. Le fait qu’il tenait le revolver, non de la main droite, mais de la main gauche, prouve qu’il ne faisait réellement que « jouer », c’est-à-dire n’avait aucune intention consciente de se suicider. »

Voici une autre analyse, mise également à ma disposition par l’observateur. Cette fois encore il s’agit d’une mutilation volontaire, accidentelle en apparence, et le cas faisant l’objet de cette analyse rappelle le proverbe : « celui qui creuse un fossé pour autrui, finit par y tomber lui-même. »

« Madame X., faisant partie d’un bon milieu bourgeois, est mariée et a trois enfants. Bien que nerveuse, elle n’a jamais eu besoin de suivre un traitement quelconque, son adaptation à la vie étant suffisante. Un jour elle fut victime d’un accident qui eut pour conséquence une mutilation grave, mais heureusement momentanée, de la face. Dans une rue en réfection, elle trébucha contre un tas de pierres et se trouva projetée la face contre un mur. Elle rentra chez elle, la face couverte de plaies, les paupières bleues et œdématiées. Inquiète pour ses yeux, elle fit venir le médecin. Après l’avoir rassurée, je lui demandai : « mais pourquoi êtes-vous donc tombée ainsi ? » Elle me répondit qu’il n’y a pas longtemps elle avait prévenu son mari qui, souffrant d’une affection articulaire, n’était pas solide sur ses jambes, de faire attention en passant dans cette rue, et elle a déjà eu l’occasion de constater plus d’une fois ce fait bizarre qu’elle est toujours elle-même victime des accidents contre lesquels elle met en garde les autres.

« Cette explication de son accident ne m’ayant pas satisfait, je lui demande si elle n’a rien de plus à me raconter. Et voilà qu’elle se rappelle qu’immédiatement avant l’accident elle avait vu dans une boutique en face un joli tableau et s’étant dit que ce tableau garnirait bien la chambre de ses enfants, elle s’était décidée à l’acheter ; elle sortit donc de chez elle et se dirigea droit vers la boutique, sans faire attention à la rue, trébucha contre le tas de pierres et tomba la face contre le mur, sans faire la moindre tentative de parer le coup en étendant les bras. Son projet d’acheter le tableau fut aussitôt oublié, et elle rentra hâtivement chez elle.

— Mais pourquoi n’avez-vous pas fait davantage attention ? — lui ai-je demandé.

— Il s’agissait peut-être d’un châtiment, fut sa réponse ; d’un châtiment pour ce que je vous ai déjà raconté confidentiellement.

— Alors, cette histoire n’a jamais cessé de vous tourmenter ?

— Après cette histoire, j’avais des remords, je me considérais comme une femme méchante, criminelle et immorale ; mais avant j’étais d’une nervosité qui touchait à la folie.

« Il s’agissait d’un avortement. Devenue enceinte pour la quatrième fois, alors que la situation pécuniaire du ménage était assez précaire, elle s’était adressée, avec le consentement du mari, à une faiseuse d’anges qui avait fait le nécessaire. Il y eut des suites qui nécessitèrent les soins d’un spécialiste.

— Je me fais, dit-elle, souvent le reproche d’avoir laissé tuer mon enfant, et j’étais angoissée par l’idée qu’un crime pareil ne pouvait pas rester impuni. Mais puisque vous m’assurez que je n’ai rien à craindre pour mes yeux, je suis tranquille : je suis déjà sans cela suffisamment punie. »

« Cet accident n’était donc qu’un châtiment que la malade s’était pour ainsi dire infligée elle-même, en expiation du péché qu’elle avait commis, et, peut-être en même temps, un moyen d’échapper à un châtiment inconnu et plus grave qu’elle redoutait anxieusement depuis des mois.

« Au moment où elle se dirigeait précipitamment vers la boutique pour acheter le tableau, toute cette histoire, avec toutes les appréhensions qui s’y rattachaient et qui devaient être très actives dans son inconscient, puisqu’elle ne manquait pas une seule occasion de recommander à son mari la plus grande prudence dans sa traversée de la rue en réfection, avait surgi dans ses souvenirs avec une intensité particulière, et son expression verbale pourrait être formulée à peu près ainsi : « Quel besoin as-tu d’un ornement pour la chambre de tes enfants, toi qui as laissé tuer un de tes enfants ? Tu es une meurtrière ! Et le grand châtiment est certainement proche ! »

« Sans que cette idée fût devenue consciente, elle la prit comme prétexte pour, dans ce moment que j’appellerais psychologique, utiliser en vue de son propre châtiment, et sans que personne pût jamais deviner son intention, ce tas de pierres qui lui semblait se prêter on ne peut mieux au but qu’elle se proposait. C’est ce qui explique qu’elle n’ait pas songé à étendre ses bras pendant la chute et que l’accident lui-même ne l’ait pas impressionnée outre mesure. On peut voir une autre cause, peut-être moins importante, de son accident, dans la recherche d’un châtiment pour son désir inconscient de voir disparaître son mari qui n’était d’ailleurs que complice dans l’affaire de l’avortement. Ce désir s’est exprimé dans la recommandation qu’elle lui faisait de traverser la rue avec prudence, recommandation complètement inutile, étant donné que le mari, à cause précisément de la faiblesse de ses jambes, marchait avec les plus grandes précautions[9]. »

En examinant de près les circonstances dans lesquelles s’est produit le cas suivant, on sera fort porté à donner raison à M. J. Stärke (l. c.) qui voit un « sacrifice » dans la mutilation en apparence accidentelle par la brûlure.

« Une dame, dont le gendre devait partir pour l’Allemagne où il était appelé par son service militaire, se brûla le pied dans les circonstances suivantes : Sa fille était sur le point d’accoucher, et les préoccupations causées par les dangers de guerre n’étaient pas de nature à faire régner la gaieté dans la maison. La veille du départ de son gendre, elle invita celui-ci et sa fille à dîner. Elle se rendit à la cuisine pour préparer le repas, après avoir mis, chose qui ne lui arrivait jamais, à la place de ses brodequins à semelles dans lesquels elle se sentait très à l’aise et qu’elle avait l’habitude de porter à la maison, les grandes pantoufles, larges et ouvertes, de son mari. En retirant du feu une grande marmite pleine de soupe bouillante, elle la laissa tomber et se brûla sérieusement un pied, plus particulièrement le dos du pied qui n’était pas protégé par la pantoufle ouverte. Il va sans dire que tout le monde a vu dans cet accident un effet de sa « nervosité ». Pendant les premiers jours qui ont suivi ce « sacrifice » elle mania avec beaucoup de précautions les objets chauds, ce qui ne l’empêcha pas de se brûler de nouveau, cette fois une main, avec une sauce chaude. »

Si une maladresse accidentelle et une insuffisance motrice peuvent ainsi servir à certaines personnes de paravents derrière lesquels se dissimule la rage contre leur propre intégrité et leur propre vie, nous n’avons qu’un petit pas à faire pour admettre la possibilité de l’extension de cette même conception à des actes manqués susceptibles de menacer gravement la vie et la santé de tierces personnes. exemples que je puis citer à l’appui de cette manière de voir sont empruntés à l’expérience que j’ai acquise auprès de malades névrotiques et ne répondent donc pas tout à fait à notre cadre, qui est celui de la vie quotidienne. Je rapporterai un cas où je fus conduit à la solution du conflit chez le malade, non d’après un acte manqué, mais d’après ce qu’on peut appeler plutôt une action symptomatique ou accidentelle. J’ai entrepris une fois de redresser la vie conjugale d’un homme très intelligent, dont les malentendus avec sa femme, qui l’aimait tendrement, pouvaient sans doute reposer sur des raisons réelles, mais qui, ainsi qu’il en convenait lui-même, ne suffisaient pas à les expliquer entièrement. Il était sans cesse préoccupé par l’idée du divorce, sans pouvoir s’y décider définitivement, à cause de ses deux enfants en bas âge qu’il adorait. Et, pourtant, il revenait constamment à ce projet, sans chercher un moyen de rendre la situation supportable. Cette impuissance à résoudre un conflit est pour moi une preuve que des motifs inconscients et réprimés servaient chez lui à renforcer les motifs conscients en lutte entre eux, et dans les cas de ce genre je cherche à mettre fin au conflit par une analyse psychique. L’homme me fit part un jour d’un petit incident qui l’avait profondément effrayé. Il jouait avec l’aîné des enfants, celui qu’il aimait le plus, en le soulevant et en le baissant alternativement ; à un moment donné, il le souleva tellement, et juste au-dessous d’un lourd lustre à gaz, que la tête de l’enfant est venue presque se cogner contre ce dernier. Presque, mais pas tout à fait et même à peine. Il n’arriva rien à l’enfant, mais la peur lui donna le vertige. Le père resta immobilisé par la frayeur, tenant l’enfant dans les bras ; la mère eut une crise d’hystérie. L’adresse particulière de ce mouvement imprudent, la violence de la réaction que celui-ci a provoquée chez les parents m’ont incité à chercher dans cet accident une action symptomatique exprimant une mauvaise intention à l’égard de l’enfant aimé. En ce qui concerne l’opposition entre cette manière de voir et la tendresse actuelle du père pour son enfant, j’ai réussi à la supprimer, en faisant remonter l’impulsion malfaisante à une époque où l’enfant était encore unique et tellement petit qu’il ne pouvait encore inspirer au père aucune tendresse. Il me fut alors facile de supposer que cet homme, peu satisfait de sa femme, pouvait à cette époque-là avoir l’idée ou concevoir le projet que voici : si ce petit être, qui ne m’intéresse en aucune façon, venait à mourir, je deviendrais libre et pourrais me séparer de ma femme. Ce désir de voir mourir le jeune être, si aimé aujourd’hui, a pu persister depuis cette époque dans l’inconscient. A partir de ce point, il est facile de trouver la voie de la fixation inconsciente du désir. J’ai en effet réussi à retrouver dans les souvenirs d’enfance du patient celui de la mort d’un de ses petits frères, mort que la mère attribuait à la négligence du père et qui avait donné lieu à des explications orageuses entre les époux, avec menaces de séparation. L’évolution ultérieure de la vie conjugale de mon malade n’a fait que confirmer mon schéma, puisque le traitement que j’avais entrepris a été couronné de succès.

J. Stärcke (l. c.) a cité un exemple montrant que les poètes n’hésitent pas à remplacer une action intentionnelle par une méprise susceptible de devenir une source de très graves conséquences.

« Dans une de ses esquisses, Heyermans raconte une méprise ou, plutôt, un acte manqué, sur lequel il construit tout un drame. Il s’agit d’une esquisse intitulée Tom et Teddie. Tom et Teddie, le mari et la femme, sont des plongeurs qui s’exhibent dans un théâtre d’attractions. Un de leurs numéros consiste à exécuter toutes sortes de tours de force sous l’eau, dans un bassin en fer, à parois de verre. La femme flirte avec un autre homme, le dompteur. Le mari-plongeur les a précisément surpris tous deux dans le vestiaire, avant la représentation. Scène muette, regards menaçants. Le plongeur dit : « à plus tard ! » La représentation commence. Le plongeur va exécuter son tour de force le plus difficile ; il va séjourner pendant deux minutes et demie sous l’eau, dans une caisse hermétiquement fermée. Ils ont déjà plus d’une fois accompli cette prouesse ! la caisse fermée, Teddie montrait aux spectateurs qui contrôlaient le temps sur leurs montres, la clef qui servait à fermer et à rouvrir la caisse. Une fois ou deux, elle laissait intentionnellement tomber la clef dans le bassin, plongeant ensuite rapidement pour l’en retirer à temps, avant le moment où la caisse devait être ouverte.

« Ce soir du 31 janvier Tom fut, comme d’habitude, enfermé dans la caisse par les mains lestes et agiles de la petite femme. Lui souriait derrière le judas ; elle jouait avec la clef, en attendant le signe convenu pour la réouverture de la caisse. Derrière les coulisses se tenait le dompteur en habit irréprochable, cravaté de blanc, la cravache à la main. Pour attirer sur lui l’attention de Teddie, il siffla très doucement. Elle le regarda, sourit et, du geste maladroit de quelqu’un dont l’attention est distraite, elle lança la clef tellement haut qu’elle retomba dans les plis du calicot qui recouvrait les tréteaux. Il y avait deux minutes vingt secondes bien comptées, que Tom était enfermé dans sa caisse. Personne ne vit cela. Personne ne pouvait le voir. De la salle, l’illusion optique était telle que chacun pouvait croire que la clef était tombée dans l’eau, et le personnel du théâtre pouvait avoir la même illusion, l’étoffe ayant amorti le bruit de la clef tombant sur le plancher.

« Riant, et sans perdre une seconde, Teddie enjamba le bord du bassin. Riant, parce que persuadée que Tom supporterait ce petit retard, elle descendit par l’échelle. C’est encore en riant qu’elle disparut sous les tréteaux pour y chercher ; et, n’ayant pas trouvé la clef tout de suite, elle se pencha vers le devant de l’étoffe avec une mimique inimitable, avec une expression sur son visage qui voulait dire : « Oh, Jésus, quel incident fâcheux ! »

« Pendant ce temps, Tom faisait ses grimaces drôles derrière le judas, et il était visible qu’il commençait, lui aussi, à devenir inquiet. On voyait le blanc de son dentier ; on le voyait se mordre les lèvres sous sa moustache blonde ; on voyait les bulles qui se formaient autour de lui dans l’eau déplacée par sa respiration. C’était d’un effet comique. On avait déjà vu les mêmes bulles se former, lorsqu’il avait mangé une pomme. On voyait s’agiter et se contracter ses pâles doigts osseux, et on riait, comme on avait déjà plus d’une fois ri au cours de cette soirée.

Deux minutes, cinquante-huit secondes….

Trois minutes, sept secondes… douze secondes…

Bravo ! Bravo ! Bravo !…

« Tout à coup, il y eut un mouvement de stupéfaction dans la salle et un bruit de pieds, car les domestiques et le dompteur se mirent, eux aussi, à chercher, et le rideau tomba, avant que le couvercle de la caisse fût enlevé.

« Six danseuses anglaises firent leur apparition, puis vint l’homme avec les poneys, les chiens, les singes. Et ainsi de suite.

« C’est seulement le lendemain matin que le public apprit qu’un malheur était arrivé et que Teddie était devenue veuve… »

« On voit, d’après cette citation, quelle compréhension l’artiste devait avoir de la nature des actions accidentelles, pour remonter ainsi jusqu’à la cause profonde de la maladresse homicide. »

  1. Une publication ultérieure de Meringer m’a montré que j’ai eu tort d’attribuer à l’auteur cette manière de voir.
  2. Versteigen : monter trop haut, au sens propre et figuré (avoir trop de prétentions). N. d. T.
  3. Gesamte Werke, II, p. 64. Verlag S. Fischer.
  4. « Profaner» — sens figuré du verbe sich vergreifen (an), dont le sens propre et courant est : « se tromper », « se méprendre ». N. d. T.
  5. C’est ce que j’appelle le rêve d’Œdipe, car ce rêve nous permet de comprendre la légende relative au roi Œdipe. Dans le texte de Sophocle, nous entendons de la bouche de Jocaste une allusion à un rêve de ce genre. (Cfr. Traumdeutung », p. 182 ; 5e édit., p. 183.)
  6. La mutilation volontaire, qui ne vise pas à la destruction complète, n’a, dans l’état actuel de notre civilisation, pas d’autre choix que de se dissimuler derrière un accident ou de s’affirmer, en simulant une maladie spontanée. Autrefois l’auto-mutilation était une expression universellement adoptée de la douleur ; à d’autres époques elle pouvait servir d’expression aux idées de piété et de renoncement au monde.
  7. En dernière analyse, ce cas ressemble tout à fait à celui de l’attentat sexuel contre une femme, attentat contre lequel la femme est incapable de se défendre par sa force musculaire, parce que cette force est neutralisée en partie par les instincts inconscients de la victime. Ne dit-on pas que, dans ces situations, les forces de la femme se trouvent paralysées ? Mais on devrait ajouter encore les raisons pour lesquelles elles sont paralysées. A ce point de vue, le jugement spirituel, prononcé par Sancho Pansa en sa qualité de gouverneur de son île, n’est pas psychologiquement exact (Don Quichotte, IIe partie, chap. xlv). Une femme traîne devant le juge un homme qui, prétend-elle, lui aurait ravi son honneur. Sancho la dédommage, en lui remettant une bourse pleine d’or qu’il enlève au prévenu et permet à celui-ci, après le départ de la femme, de courir après elle pour tenter de lui enlever cette bourse. L’homme et la femme reviennent en luttant, et celle-ci se vante que le forcené n’a pas été capable de la dépouiller de la bourse. A quoi Sancho d’observer : « Si tu avais mis à défendre ton honneur la moitié de l’acharnement que tu mets à défendre ta bourse, tu serais encore une honnête femme. »
  8. On comprend fort bien que le champ de bataille offre à l’intention de suicide consciente, mais craignant la voie directe, les conditions se prêtant le mieux à sa réalisation. Rappelez-vous ce que le chef suédois dit dans Wallenstein au sujet de la mort de Max Piccolomini : « On dit qu’il voulait mourir. »
  9. Un correspondant écrit sur cette question du « châtiment qu’on s’inflige soi-même à l’aide d’un acte manqué » : lorsqu’on observe la manière dont les gens se comportent dans la rue, on constate la fréquence avec laquelle de petits accidents arrivent aux hommes qui, selon la coutume, se retournent pour regarder les femmes. Tel fait un faux pas en terrain plat, tel autre se cogne contre une lanterne, tel autre se blesse d’une autre manière quelconque.