Ouvrir le menu principal
Revue des Deux Mondes tome 65, 1884
H. Taine

Psychologie des chefs jacobins


Parmi les jacobins, trois hommes, Marat, Danton, Robespierre, ont mérité la prééminence et possédé l’autorité : c’est que, par la difformité ou la déformation de leur esprit et de leur cœur, ils ont rempli les conditions requises. — Des trois, Marat est le plus monstrueux ; il confine à l’aliéné et il en offre les principaux traits : l’exaltation furieuse, la surexcitation continue, l’activité fébrile, le flux intarissable d’écriture, l’automatisme de la pensée et le tétanos de la volonté, sous la contrainte et la direction de l’idée fixe ; outre cela, les symptômes physiques ordinaires : l’insomnie, le teint plombé, le sang brûlé, la saleté des habits et de la personne [1] à la fin, et pendant les cinq derniers mois, des dartres et des démangeaisons par tout le corps [2]. Issu de races disparates, né d’un sang, mêlé et troublé par de profondes révolutions morales [3], il porte en lui un germe bizarre : au physique, c’est un avorton ; au moral, c’est un prétendant, qui prétend aux plus grands rôles. Dès la première enfance, son père, médecin, l’a destiné à être un savant ; sa mère, idéaliste, l’a préparé pour être un philanthrope, et, de lui-même, il a toujours marché vers cette double cime. « A cinq ans [4], dit-il, j’aurais voulu être maître d’école ; à quinze ans professeur ; auteur à dix-huit ; génie créateur à vingt ; » ensuite, et jusqu’au bout, apôtre et martyr de l’humanité. « Dès mon bas âge, j’ai été dévoré par l’amour de la gloire, passion qui changea d’objet pendant les diverses périodes de ma vie, mais qui ne m’a pas quitté un seul, instant. » Pendant trente, ans, il a roulé en Europe ou végété à Paris, en nomade ou en subalterne, écrivain sifflé, savant contesté, philosophe ignoré, publiciste de troisième ordre, aspirant à toutes les célébrités et à toutes les grandeurs, candidat perpétuel et perpétuellement repoussé : entre son ambition et ses facultés la disproportion était trop forte. Dépourvu de talent [5], incapable de critique, médiocre d’esprit, il n’était fait que pour enseigner une science ou exercer un art, pour être un professeur ou un médecin plus ou moins hasardeux et heureux, pour suivre, avec des écarts, une voie tracée d’avance. Mais, dit-il, « j’ai constamment rejeté tout sujet sur lequel je ne pouvais me promettre… d’arriver à de grands résultats et d’être original, car je ne puis me décider à remanier un sujet bien traité, ni à ressasser les ouvrages des autres. » Partant, lorsqu’il essaie d’inventer, il copie ou il se trompe. Son Traité de l’Homme est un pêle-mêle de lieux-communs physiologiques et moraux, de lectures mal digérées, de noms enfilés à la suite et comme au hasard [6], de suppositions gratuites, incohérentes, où les doctrines du XVIIe et du XVIIIe siècle s’accouplent sans rien produire que des phrases creuses. « L’âme et le corps sont des substances distinctes, sans nul rapport nécessaire, et uniquement unies entre elles par le fluide nerveux ; » ce fluide n’est pas gélatineux, car les spiritueux qui le renouvellent ne contiennent pas de gélatine ; l’âme est mue par lui et le meut ; à cet effet, elle réside dans les « méninges. » — Son Optique [7] est le contre-pied de la grande vérité déjà trouvée par Newton depuis un siècle et vérifiée depuis par un autre siècle d’expériences et de calculs. Sur la chaleur et l’électricité il ne produit que des hypothèses légères et des généralités littéraires : un jour, mis au pied du mur, il introduit une aiguille dans un bâton de résine pour le rendre conducteur, et il est pris par le physicien Charles en flagrant délit de supercherie scientifique [8]. Il n’est pas même en état de comprendre les grands inventeurs, ses contemporains, Laplace, Monge, Lavoisier, Fourcroy ; au contraire, il les diffame à la façon d’un révolté, usurpateur de bas étage, qui, sans titre aucun, vent prendre la place des autorités légitimes. — En politique, il ramasse la sottise en vogue, le contrat social fondé sur le droit naturel, et il la rend plus sotte encore en reprenant à son compte le raisonnement des socialistes grossiers, des physiologistes égarés dans la morale, je veux dire en fondant le droit sur le besoin physique. « Des seuls besoins de l’homme dérivent tous ses droits… [9]. Quand l’un d’eux manque de tout, il a droit d’arracher à un autre le superflu dont il se gorge. Que dis-je ? Il a le droit de lui arracher le nécessaire, et, plutôt que de périr de faim, il a droit de l’égorger et de dévorer ses chairs palpitantes… Pour conserver ses jours, l’homme a le droit d’attenter à la propriété, à la liberté, à la vie même de ses semblables. Pour se soustraire à l’oppression, il a droit d’opprimer, d’enchaîner et de massacrer. Pour assurer son bonheur, il est en droit de tout entreprendre. » On voit d’ici les conséquences. — Mais, quelles que soient les conséquences, quoi qu’il écrive et quoi qu’il fasse, il s’admire toujours, et toujours à contresens, aussi glorieux de son impuissance encyclopédique que de sa malfaisance sociale. A l’en croire, il a fait dans la physique des découvertes immortelles [10] : « elles ne tendent pas à moins qu’à faire changer la face de l’optique… Jusqu’à moi, les vraies couleurs primitives étaient inconnues. » — Il est un Newton et mieux encore. Avant lui, « on ignorait la place que le fluide électrique, considéré comme agent universel, occupe dans la nature… Je l’ai fait connaître de manière à ne laisser aucun doute [11]. » Pour le fluide igné, « cet être inconnu avant moi, je dégage la théorie de toute hypothèse, de toute conjecture, de tout raisonnement alambiqué, je la purge d’erreurs, je la rends intuitive, je la dépose dans un petit volume qui condamne à l’oubli tout ce que les sociétés savantes ont jamais publié sur cette matière [12]. » Avant son Traité de l’Homme, le rapport du physique et du moral était incompréhensible. « Descartes, Helvétius, Haller, Lecat, Hume, Voltaire, Bonnet, en faisaient un secret impénétrable, une énigme. » Il a déchiffré l’énigme, fixé le siège de l’âme, démontré l’intermédiaire par lequel communiquent l’âme et le corps [13]. Dans les sciences supérieures, qui traitent de la nature en général ou de la société humaine, il est allé au bout. « Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique [14]. » — Non-seulement il a trouvé la théorie vraie de l’état, mais il est homme d’état, praticien expert, capable de prévoir l’avenir et de le faire. En moyenne, il prédit, et toujours juste, deux fois par semaine : aux premiers jours de la Convention [15], il compte à son acquis déjà « trois cents prédictions sur les principaux événemens de la révolution, justifiées par le fait. » En face des Constituans, qui démolissent et reconstruisent si lentement, il se fait fort de tout défaire, refaire et parfaire à la minute. « Si j’étais tribun du peuple et soutenu par quelques milliers d’hommes déterminés [16], je réponds que, sous six semaines, la constitution serait parfaite, que la machine politique marcherait au mieux, que la nation serait libre et heureuse, qu’en moins d’une année elle serait florissante et redoutable, et qu’elle le serait tant que je vivrais. » — Au besoin, il serait général d’armée et général vainqueur : « rien qu’à observer deux fois la façon dont les Vendéens se battent, il trouverait le moyen de finir la guerre à la première rencontre [17]. » — « Si je pouvais supporter la route, je m’offrirais pour mettre mes vues à exécution ; à la tête d’un petit corps de troupes sûres, il est facile d’ensevelir, dans un seul jour, jusqu’au dernier des rebelles. Je ne suis pas étranger à l’art militaire, et je pourrais sans jactance répondre du succès. » — S’il y a des difficultés, c’est parce qu’on n’a point écouté ses avis ; il est le grand médecin politique : depuis le commencement de la Révolution, son diagnostic a toujours été sûr, son pronostic infaillible, sa thérapeutique efficace, humaine et salutaire. Il apporte la panacée, permettez qu’il l’administre ; seulement, pour qu’elle opère bien, il doit l’administrer lui-même. Mettez donc entre ses mains la lancette publique, afin qu’il puisse pratiquer la saignée humanitaire. « Telle a été mon opinion, je l’ai imprimée dans un écrit, j’y ai mis mon nom et je n’en rougis pas. Si vous n’êtes à la hauteur de m’entendre, tant pis pour vous [18]. » — En d’autres termes, aux yeux de Marat, Marat, unique entre tous par la supériorité de son génie et de son caractère, est l’unique sauveur.

A de pareils signes, le médecin reconnaîtrait à l’instant un de ces fous lucides que l’on n’enferme pas, mais qui n’en sont que plus dangereux [19] ; même il dirait le nom technique de la maladie ; c’est le délire ambitieux, bien connu dans les asiles. — Deux prédispositions, la perversion habituelle du jugement et l’excès colossal de l’amour-propre [20], en sont les sources, et nulle part ces sources n’ont coulé plus abondamment que dans Marat. Jamais homme, après une culture si diversifiée, n’a eu l’esprit si incurablement faux. Jamais homme, après tant d’avortemens dans la spéculation et tant de méfaits dans la pratique, n’a conçu et gardé une si haute idée de lui-même. En lui chacune des deux sources vient grossir l’autre : ayant la faculté de ne pas voir les choses telles qu’elles sont, il peut s’attribuer de la vertu et du génie ; persuadé qu’il a du génie et de la vertu, il prend ses attentats pour des mérites, et ses lubies pour des vérités. — Dès lors et spontanément, par son propre cours, la maladie se complique : au délire ambitieux s’ajoute la manie des persécutions. En effet, des vérités évidentes ou prouvées, comme celles qu’il apporte, devraient, du premier coup, éclater en public. Si elles font long feu et s’éteignent, c’est que des ennemis ou des envieux ont marché dessus ; manifestement, on a conspiré contre lui, et, contre Marat, les complets n’ont jamais cessé. Il y eut d’abord le complot des philosophes : quand le Traité de l’Homme fut expédié d’Amsterdam à Paris [21], « ils sentirent le coup que je portais à leurs principes et firent arrêter le livre à la douane. » Il y eut ensuite le complot des médecins : « ils calculaient avec douleur la grandeur de mes gains… Je prouverais, s’il en était besoin, qu’ils ont tenu des assemblées fréquentes pour aviser aux moyens les plus efficaces de me diffamer. » Il y eut enfin le complot des académiciens, « l’indigne persécution que l’Académie des Sciences n’a cessé de me faire pendant dix ans, lorsqu’elle se fut assurée que mes découvertes sur la lumière renversaient ses travaux depuis des siècles, et que je me souciais fort peu d’entrer dans son sein… Croirait-on que les charlatans de ce corps scientifique étaient parvenus à déprécier mes découvertes dans l’Europe entière, à soulever contre moi toutes les sociétés savantes, à me fermer tous les journaux [22] ? » — Naturellement, le soi-disant persécuté se défend ; c’est-à-dire qu’il attaque. Naturellement, comme il est l’agresseur, on le repousse et on le réprime, et après s’être forgé des ennemis imaginaires, il se fait des ennemis réels, surtout en politique, où, par principe, il prêche tous les jours l’émeute et le meurtre. Naturellement enfin, il est poursuivi, décrété par le Châtelet, traqué par la police, obligé de fuir et d’errer de retraite en retraite, de vivre des mois entiers à la façon d’une chauve-souris, dans un « caveau, dans un souterrain, dans un cachot sombre [23]. » Une fois, dit son ami Panis, il a passé « six semaines assis sur une fesse ; » comme un fou dans son cabanon, seul à seul avec son rêve. — Rien d’étonnant si, à ce régime, son rêve s’épaissit et s’appesantit, s’il se change en cauchemar fixe, si, dans son esprit renversé, les objets se renversent ; si, même en plein jour, il ne voit plus les hommes et les choses que dans un miroir grossissant et contourné, si parfois, quand ses numéros sont trop rouges et que la maladie chronique devient aiguë, son médecin [24] vient le saigner pour arrêter l’accès et prévenir les redoublemens. Mais le pli est pris : désormais les contre-vérités poussent dans son cerveau comme sur le sol natal ; il s’est installé dans la déraison, et cultive l’absurdité, même physique et mathématique. « A caver au plus bas [25], dit-il, la contribution patriotique du quart du revenu doit produire 4,860 millions, et peut-être produirait-elle le double ; » avec cette somme, Necker pourra lever cinq cent mille « hommes, et Necker compte là-dessus pour asservir la France. — Depuis la prise de la Bastille, « les dilapidations de la seule municipalité montent à plus de 200 millions ; on évalue à plus de 2 millions ce que Bailly a mis dans sa poche ; ce que Mottié (La Fayette) a mis dans la sienne depuis deux ans est incalculable [26]. » — Au 15 novembre 1791, le rassemblement des émigrés comprend « au moins cent vingt mille ex-gentilshommes et partisans, et soldats disciplinés, sans compter les forces des princes allemands qui doivent se joindre à eux [27]. » — Par suite, ainsi que ses confrères de Bicêtre, il extravague incessamment dans l’horrible et dans l’immonde : le défilé des fantômes atroces ou dégoûtans a commencé [28]. Selon lui, tous les savans qui n’ont pas voulu l’admirer sont des imbéciles, des charlatans et des plagiaires. Laplace et Monge, simples « automates, » ne sont que des machines à calculs ; Lavoisier, « père putatif de toutes les découvertes qui font du bruit, n’a pas une idée en propre, » pille les autres sans les comprendre, « et change de système comme de souliers. » Fourcroy, son disciple et son trompette, est encore de plus mince étoffe. Tous sont des drôles : « Je pourrais citer cent traits d’infidélité de messieurs les académiciens de Paris, cent abus de dépôts : » une somme de 12,000 francs leur ayant été confiée pour chercher le moyen de diriger les ballons, « ils s’en sont fait entre eux le partage, et il a été mangé à la Râpée, à l’Opéra et chez les filles [29]. » — En politique, où les débats sont des combats, c’est pis : l’ami du peuple ne peut avoir que des scélérats pour adversaires. Louer le courage et le désintéressement de Lafayette, quelle ineptie ! S’il est allé en Amérique, c’est par dépit amoureux, « rebuté par une Messaline ; » il y a gardé un parc d’artillerie « comme les goujats gardent le bagage : » voilà tous ses exploits ; de plus il est un voleur. Bailly aussi est un voleur, et Malouet « un paillasse. » Necker a formé « l’horrible entreprise d’affamer et d’empoisonner » le peuple ; « il s’est rendu pour toujours l’exécration des Français et l’opprobre du genre humain. » — Qu’est-ce que les Constituans, sinon un ramas « d’hommes bas, rampans, vils et ineptes ? » — « Infâmes législateurs, vils scélérats, monstres altérés d’or et de sang, vous trafiquez avec le monarque de nos fortunes, de nos droits, de nos libertés et de nos vies ! » — « La seconde législature n’est pas moins pourrie que la première. » — Dans la Convention, « Roland, le Gilles officieux et le Pasquin faussaire, est le chef infâme des accapareurs. » — « Isnard est un jongleur, Buzot un tartufe, Vergniaud un mouchard en petit collet [30]. » — Quand un aliéné voit partout autour de lui, sur le plancher, sur les murs, au plafond, des scorpions, des araignées, un grouillement de vermine infecte et venimeuse, il ne songe plus qu’à l’écraser, et la maladie mentale entre dans sa dernière période : à la suite du délire ambitieux, de la manie des persécutions, et du cauchemar fixe, la monomanie homicide s’est déclarée.

Dès les premiers mois de la révolution, elle s’est déclarée chez Marat ; c’est qu’elle lui était innée, inoculée d’avance ; il l’avait contractée à bon escient et par principes ; jamais la folie raisonnante ne s’est manifestée dans un cas plus net. — D’une part, ayant dérivé du besoin physique les droits de l’homme, il conclut « que la société doit, à ceux de ses membres qui n’ont aucune propriété et dont le travail suffit à peine à leurs besoins, une subsistance assurée, de quoi se nourrir, se loger et se vêtir convenablement, de quoi se soigner dans leurs maladies, dans leur vieillesse, et de quoi élever leurs enfans. Ceux qui regorgent de superflu doivent (donc) subvenir aux besoins de ceux qui manquent du nécessaire. » Sinon, « l’honnête citoyen, que la société abandonne à sa misère et à son désespoir, rentre dans l’état de nature et a le droit de revendiquer à main armée les avantages qu’il n’a pu aliéner que pour s’en procurer de plus grands. Toute autorité qui s’y oppose est tyrannique et le juge qui le condamne à mort est un lâche assassin [31]. » Ainsi les innombrables émeutes que provoque la disette sont justifiées, et, comme la disette est permanente, l’émeute quotidienne est légitime. — D’autre part, ayant posé en principe la souveraineté du peuple, il en déduit « le droit sacré qu’ont les commettans de révoquer leurs délégués, » de les prendre au collet s’ils prévariquent, de les maintenir dans le devoir par la crainte, de leur tordre le cou s’ils ont jamais la tentation de voter mal ou de mal administrer. Or, cette tentation, ils l’ont toujours. « Il est une vérité éternelle dont il est important de convaincre les hommes, c’est que le plus mortel ennemi que le peuple ait à redouter, c’est le gouvernement. » — « Tout ministre qui est deux fois vingt-quatre heures en place, lorsque le cabinet n’est pas dans l’impossibilité de machiner contre la patrie, est suspect [32]. » — Levez-vous donc, misérables des villes et de la campagne, ouvriers sans ouvrage, traîneurs de rues qui couchez sous les ponts, rôdeurs de grands chemins, mendians sans feu ni lieu, va-nu-pieds en loques, porteurs de besaces, porteurs de bâtons, et venez prendre à la gorge vos infidèles mandataires. — Au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, « le peuple avait le droit, non-seulement d’exécuter quelques-uns des conspirateurs, mais celui de les immoler tous, de passer au fil de l’épée le corps entier des satellites royaux conjurés pour nous perdre et la tourbe innombrable des traîtres à la patrie, quel que fût leur état et leur degré [33]. » N’allez jamais à l’assemblée « sans avoir vos poches pleines de cailloux destinés à lapider les scélérats qui ont l’impudence de prêcher les maximes monarchiques ; je ne vous recommande d’autre précaution que celle de crier gare aux voisins [34]. » — « Ce n’est pas la retraite des ministres, c’est leurs têtes qu’il nous faut, c’est celle de tous les ministériels de l’assemblée, c’est celle de votre maire, de votre général, de presque tout l’état-major, de la plupart des municipaux ; c’est celle des principaux agens du pouvoir exécutif dans le royaume. » — A quoi bon des demi-mesures, comme le sac de l’hôtel de Castries [35] ? « Que vos vengeances soient raisonnées. La mort ! la mort ! voilà quelle doit être la punition des traîtres acharnés à vous perdre ; c’est la seule qui les glace d’effroi… Imitez donc l’exemple de vos implacables ennemis, n’allez jamais sans armes, et, afin qu’ils ne vous échappent pas par la longueur des arrêts de la justice, poignardez-les sur-le-champ ou brûlez-leur la cervelle. » — « J’entends vingt-cinq millions d’hommes s’écrier à l’unisson : Si les noirs et les ministériels gangrenés et archigangrenés sont assez téméraires pour faire passer le projet de licenciement et de reconstitution de l’armée, citoyens, dressez huit cents potences dans le jardin des Tuileries et accrochez-y tous les traîtres à la patrie, l’infâme Riquetti, comte de Mirabeau, à leur tête, en même temps que vous ferez au milieu du bassin un vaste bûcher pour y rôtir les ministres et leurs suppôts [36]. » — « Si l’ami du peuple pouvait rallier à sa voix deux mille bommes déterminés pour sauver la patrie, il irait arracher le cœur de l’infernal Mottié au milieu de ses nombreux bataillons d’esclaves ; il irait brûler dans son palais le monarque et ses suppôts ; il irait empaler les députés sur leurs sièges et les ensevelir sous les débris embrasés de leur antre [37]. » — Au premier coup de canon sur la frontière, « il est indispensable que le peuple ferme les portes, de toutes les villes et qu’il se défasse sans balancer de tous les prêtres séditieux, des fonctionnaires publics contre-révolutionnaires, des machinateurs connus et de leurs complices. » — « Il est de la sagesse des magistrats du peuple de faire fabriquer incessamment une énorme quantité de couteaux très forts à lames courtes et à deux tranchans bien affîlés pour armer de ces couteaux chaque citoyen bien connu comme ami de la patrie. Or, tout l’art de combattre avec cette arme terrible consiste à se faire un bouclier du bras gauche, enveloppé jusqu’à l’aisselle d’une manche piquée en étoffe quelconque de laine, très rembourrée de chiffons, de bourre et de crin, puis de foncer sur l’ennemi avec le bras droit armé du glaive [38]. » Servons-nous au plus tôt de ces couteaux ; « car quel moyen nous reste-t-il aujourd’hui pour mettre fin aux maux qui nous accablent ? Je le répète, il n’en est aucun autre que les exécutions populaires [39]. » — Voici enfin le trône à bas ; mais « tremblez de vous laisser aller à la voix d’une fausse pitié… Point de quartier ; je vous propose de décimer les membres contre révolutionnaires de la municipalité, des justices de paix, des départemens et de l’assemblée nationale [40]. » Au commencement, un petit nombre de vies aurait suffi. : « il fallait faire tomber cinq cents têtes après la prise de la Bastille ; alors tout aurait été bien. » Mais, par imprévoyance et timidité, on a laissé le mal s’étendre, et, plus il s’étend, plus l’amputation doit être large. — Avec le coup d’œil sûr du chirurgien, Marat en donne la dimension ; il a fait ses calculs d’avance. En septembre 1792, dans le conseil de la Commune, il estime, par approximation, à quarante mille le nombre des têtes qu’il faut abattre [41]. Six semaines plus tard, l’abcès social ayant prodigieusement grossi, le chiffre enfle à proportion : c’est deux cent soixante-dix mille têtes qu’il demande [42] ; toujours par humanité, « pour assurer la tranquillité publique, » à condition d’être chargé lui-même de cette opération et de cette opération seulement, comme justicier sommaire et temporaire. — Sauf le dernier point, tout le reste lui a été accordé ; il est fâcheux qu’il n’ait pu voir de ses yeux l’accomplissement parfait de son programme, les fournées du tribunal révolutionnaire de Paris, les massacres de Lyon et de Toulon, les noyades de Nantes. — Dès d’abord et jusqu’à la fin ; il a été dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement, grâce à sa logique de fou, grâce à la concordance de sa maladie privée et de la maladie publique, grâce à la précocité de son délire plein parmi les autres délires incomplets et tardifs, seul immuable, sans remords, triomphant, établi du premier bond sur la cime aiguë que ses rivaux n’osent pas gravir ou ne gravissent qu’en tâtonnant.


II

Il n’y a rien du fou chez Danton ; au contraire, non-seulement, il a l’esprit le plus sain, mais il possède l’aptitude politique, et à un degré éminent, a un degré tel, que, de ce côté, nul de ses collaborateurs ou de ses adversaires n’approche de lui, et que, parmi, les hommes de la révolution, Mirabeau seul l’a égalé ou surpassé. — C’est un génie original, spontané, et non, comme la plupart de ses contemporains, un théoricien raisonneur et scribe [43], c’est-à-dire un fanatique pédant, une créature factice et fabriquée par les livres, un cheval de meule qui marche avec des œillères et tourne sans issue dans un cercle fermé. Son libre jugement n’est point entravé par des préjugés abstraits : il n’apporte point un contrat social, comme Rousseau, ni un art social, comme Sieyès, des principes ou des combinaisons de cabinet [44] ; il s’en est écarté par instinct, peut-être aussi par mépris : il n’en avait pas besoin, il n’aurait su qu’en faire. Les systèmes sont des béquilles à l’usage des impotens, et il est valide ; les formules sont des lunettes à l’usage des myopes, et il a de bons yeux. « Il avait peu lu, peu médité, » dit un témoin lettré et philosophe [45] ; « il ne savait presque rien, et il n’avait l’orgueil de rien deviner ; mais il regardait et voyait. Sa capacité naturelle, qui était très grande et qui n’était remplie de rien, se fermait naturellement aux notions vagues, compliquées et fausses, et s’ouvrait naturellement à toutes les notions d’expérience dont la vérité était manifeste… » Partant, « son coup d’œil sur les hommes et les choses, subit, net, impartial et vrai, avait la prudence solide et pratique. » Se représenter exactement les volontés divergentes ou concordantes, superficielles ou profondes, actuelles ou possibles des différens partis et de vingt-six millions d’âmes, évaluer juste la grandeur des résistances probables et la grandeur des puissances disponibles, apercevoir et saisir le moment décisif qui est unique, combiner les moyens d’exécution, trouver les hommes d’action, mesurer l’effet produit, prévoir les contre-coups prochains et lointains, ne pas se repentir et ne pas s’entêter, accepter les crimes à proportion de leur efficacité politique, louvoyer devant les obstacles trop forts, s’arrêter ou biaiser, même au mépris de maximes qu’on étale, ne considérer les choses et les hommes qu’à la façon d’un mécanicien, constructeur d’engins et calculateur de forces [46] : voilà les facultés dont il fait preuve au 10 août, au 2 septembre, pendant la dictature effective qu’il s’est arrogée entre le 10 août et le 21 septembre, puis dans la Convention, dans le premier comité de salut public [47], au 31 mai et au 2 juin : on l’a vu à l’œuvre. Jusqu’au bout, en dépit de ses partisans, il a tâché de diminuer ou du moins de ne pas accroître les résistances que le gouvernement devait surmonter. Presque jusqu’au bout, en dépit de ses adversaires, il a tâché d’accroître ou au moins de ne pas détruire les puissances que le gouvernement pouvait employer. — A travers les vociférations des clubs qui exigeaient l’extermination des Prussiens, la capture du roi de Prusse, le renversement de tous les trônes et le meurtre de Louis XVI, il a négocié la retraite presque pacifique de Brunswick [48], il a travaillé à séparer la Prusse de la coalition [49], il a voulu changer la guerre de propagande en une guerre d’intérêt, il a fait décréter [50] par la Convention que « la France ne s’immiscerait en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances, » il a obtenu l’alliance de la Suède, il a posé d’avance les bases du traité de Bâle, il a songé à sauver le roi [51]. — A travers les défiances et les attaques des Girondins qui veulent le déshonorer et le perdre, il s’obstine à leur tendre la main, il ne leur déclare la guerre que parce qu’ils lui refusent la paix [52], et il s’efforce de les préserver quand ils sont à terre. — Au milieu de tant de bavards et d’écrivailleurs dont la logique est verbale ou dont la fureur est aveugle, qui sont des serinettes à phrases ou des mécaniques à meurtre, son intelligence, toujours large et souple, va droit aux faits, non pour les défigurer et les tordre, mais pour s’y soumettre, s’y adapter et les comprendre. Avec un esprit de cette qualité, on va loin, n’importe dans quelle voie : reste à choisir la voie. Mandrin aussi, sous l’ancien régime, fut, dans un genre voisin, un homme supérieur [53] ; seulement, pour voie, il avait choisi le grand chemin.

Entre le démagogue et le brigand la ressemblance est intime ; tous les deux sont des chefs de bande, et chacun d’eux a besoin d’une occasion pour former sa bande ; pour former la sienne, Danton avait besoin de la révolution. — « Sans naissance, sans protection, » sans fortune, trouvant les places prises et « le barreau de Paris inabordable, » reçu avocat après « des efforts, » il a longtemps vagué et attendu sur le pavé ou dans les cafés, comme aujourd’hui ses pareils dans les brasseries. Au café de l’école, le patron, bonhomme « en petite perruque ronde, en habit gris, la serviette sous le bras, » circulait autour des tables avec un sourire, et sa fille siégeait au fond comme demoiselle de comptoir [54]. Danton a causé avec elle, et l’a demandée en mariage ; pour l’obtenir, il a dû se ranger, acheter une charge d’avocat au conseil du roi, trouver dans sa petite ville natale des répondans et des bailleurs de fonds [55]. Une fois marié, logé dans le triste passage du Commerce, « chargé de dettes plus que de causes, » confiné dans une profession sédentaire, où l’assiduité, la correction, le ton modéré, le style décent, la tenue irréprochable, étaient de rigueur, confiné dans un ménage étroit qui, sans le secours d’un louis avancé chaque semaine par le beau-père limonadier, n’aurait pu joindre les deux bouts [56], ses goûts larges, ses besoins alternatifs de fougue et d’indolence, ses appétits de jouissance et de domination, ses rudes et violens instincts d’expansion, d’initiative et d’action se sont révoltés : il est impropre à la routine paisible de nos carrières civiles ; ce qui lui convient, ce n’est pas la discipline régulière d’une vieille société qui dure, mais la brutalité tumultueuse d’une société qui se défait ou d’une société qui se fait. Par tempérament et par caractère, il est un barbare ; et un barbare né pour commander à ses pareils, comme tel leude du sixième siècle ou tel baron du dixième. Un colosse à tête de « Tartare » couturée de petite vérole, d’une laideur tragique et terrible ; un masque convulsé de « bouledogue » grondant [57], de petits yeux enfoncés sous les énormes plis d’un front menaçant qui remue, une voix tonnante, des gestes de combattant, une surabondance et un bouillonnement de sang, de colère et d’énergie, les débordemens d’une force qui semble illimitée comme celles de la nature, une déclamation effrénée, pareille aux mugissemens d’un taureau, et dont les éclats portent à travers les fenêtres fermées jusqu’à cinquante pas dans la rue, des images démesurées, une emphase sincère, des tressaillemens et des cris d’indignation, de vengeance, de patriotisme, capables de réveiller les instincts féroces dans l’âme la plus pacifique [58] et les instincts généreux dans l’âme la plus abrutie, des jurons et des gros mots [59], un cynisme, non pas monotone et voulu comme celui d’Hébert, mais jaillissant, spontané et de source vive, des crudités énormes et dignes de Rabelais, un fond de sensualité joviale et de bonhomie gouailleuse, des façons cordiales et familières, un ton de franchise et de camaraderie, bref le dedans et les dehors les plus propres à capter la confiance et les sympathies d’une plèbe gauloise et parisienne, tout concourt à composer « sa popularité infuse et pratique », et à faire de lui « un grand seigneur de la sans-culotterie [60]. » — Avec de telles dispositions pour jouer un rôle, on est bien tenté de le jouer, sitôt que le théâtre s’ouvre, quel que soit le théâtre, interlope et fangeux, quels que soient les acteurs, polissons, chenapans et filles perdues ; quel que soit le rôle, ignoble, meurtrier et finalement mortel pour celui qui le prendra. — Pour résister à la tentation, il faudrait les répugnances que la culture fine ou profonde développe dans les sens et dans l’âme, et, chez Danton, ces répugnances manquent. Ni au physique, ni au moral, il n’a de dégoûts : il peut embrasser Marat [61], fraterniser avec des ivrognes, féliciter des septembriseurs, répondre en style de cocher aux injures des femmes de la rue, vivre de pair à compagnon avec des drôles, des voleurs et des repris de justice, avec Carra, Westermann, Huguenin et Rossignol, avec les scélérats avérés qu’il expédie dans les départements après le 2 septembre. « Eh ! f… croyez-vous donc qu’on enverra des demoiselles [62] ? » Il faut des boueux pour travailler dans les boues ; on ne doit pas se boucher le nez quand ils viennent réclamer leur salaire ; on est tenu de les bien payer, de leur dire un mot d’encouragement, de leur laisser les coudées franches. Danton consent à faire la part du feu et s’accommode aux vices ; il n’a pas de scrupules, il laisse gratter et prendre. — Lui-même il a pris, autant pour donner que pour garder, autant pour soutenir son rôle que pour en jouir, quitte à dépenser contre la cour l’argent de la cour, probablement avec un rire intérieur et narquois, avec ce rire qu’on devine chez le paysan en blouse lorsqu’il vient de duper son propriétaire en redingote, avec ce rire que les vieux historiens décrivent chez le Franc lorsqu’il empochait l’or romain pour mieux faire la guerre à Rome. Sur le sauvageon plébéien la greffe n’a pas pris ; dans notre jardin moderne, il est le même que dans la vieille forêt ; sa sève intacte a gardé l’âpreté primitive et ne produit point les bons fruits de notre civilisation : le sens moral, l’honneur et la conscience. Danton n’a ni le respect de lui-même, ni le respect d’autrui ; les délimitations précises et délicates qui circonscrivent la personne humaine lui semblent une convention de légistes et une bienséance de salon : comme un Clovis, il marche dessus, et, comme un Clovis, avec des facultés égales, avec des expédiens pareils, avec une bande pire, il se lance à travers la société chancelante pour la démolir et la reconstruire à son profit. Dès l’origine, il a compris le caractère propre et le procédé normal de la Révolution, c’est-à-dire l’emploi de la brutalité populaire : en 1788, il figurait déjà dans les émeutes. Dès l’origine, il a compris l’objet final et l’effet définitif de la révolution, c’est-à-dire la dictature de la minorité violente : au lendemain du 14 juillet 1789, il a fondé dans son quartier [63] une petite république indépendante, agressive et dominatrice, centre de la faction, asile des enfans perdus, rendez-vous des énergumènes, pandémonium de tous les cerveaux incendiés et de tous les coquins disponibles, visionnaires et gens à poigne, harangueurs de gazette ou de carrefour, meurtriers de cabinet ou de place publique, Camille Desmoulins, Fréron, Hébert, Chaumette, Clootz, Théroigne, Marat, et, dans cet état plus que jacobin, modèle anticipé de celui qu’il établira plus tard, il règne, comme il régnera plus tard, président perpétuel du district, chef du bataillon, orateur du club, machinateur des coups de main. Là, l’usurpation est de règle : on ne reconnaît aucune autorité légale ; on brave le roi, les ministres, les juges, l’assemblée, la municipalité, le maire, le commandant de la garde nationale. De par la nature et les principes, on s’est mis au-dessus des lois : le district prend Marat sous sa protection, place deux sentinelles à sa porte pour le garantir des poursuites, et résiste en armes à la force armée chargée d’exécuter le mandat d’arrêt [64]. Bien mieux, au nom de Paris, « première sentinelle de la nation, » on prétend gouverner la France : Danton vient déclarer à l’assemblée nationale que les citoyens de Paris sont les représentans naturels des quatre-vingt-trois départemens, et la somme, sur leur injonction, de rétracter un décret rendu [65]. — Toute la pensée jacobine est là ; avec son coup d’œil supérieur, Danton l’a pénétrée jusqu’au fond, et l’a proclamée en termes propres ; à présent, pour l’appliquer grandement [66], il n’a plus qu’à passer du petit théâtre au grand, des cordeliers à la commune, au ministère, au comité de salut public, et, sur tous ces théâtres, il joue le même rôle avec le même objet et les mêmes effets. Un despotisme institué par la conquête et maintenu par la crainte, le despotisme de la plèbe jacobine et parisienne : voilà son but et ses moyens ; c’est lui qui, adaptant les moyens au but et le but aux moyens, conduit les grandes journées et provoque les mesures décisives de la révolution, le 10 août [67], le 2 septembre, le 31 mai ; le 2 juin [68], le décret qui lève dans chaque grande ville une armée de sans-culottes salariés « pour tenir les aristocrates sur leurs piques, » le décret qui, dans chaque commune où les grains sont chers, taxe les riches pour mettre le prix du pain à la portée des pauvres [69] ; le décret qui alloue aux ouvriers quarante sous par séance pour assister aux assemblées de section [70], l’institution du tribunal révolutionnaire [71], la proposition « d’ériger le comité de salut public en gouvernement provisoire ; » la proclamation de la terreur, l’application du zèle jacobin à des œuvres effectives ; l’emploi des sept mille délégués des assemblées primaires, renvoyés chez eux pour y devenir les agens du recrutement et de l’armement universel [72], les paroles enflammées qui lancent toute la jeunesse sur la frontière, les motions sensées qui limitent la levée en masse à la réquisition des hommes de dix-huit à vingt-cinq ans, et qui mettent fin aux scandaleuses carmagnoles chantées et dansées par la populace dans la salle même de la Convention [73]. — Pour édifier la machine, il a déblayé le terrain, fondu le métal, forgé les grandes pièces, limé les boursouflures, dessiné le moteur central, ajusté les rouages secondaires, imprimé le premier élan et le branle final, fabriqué la cuirasse qui protège l’œuvre contre l’étranger et contre les chocs du dehors. La machine est de lui : pourquoi, après qu’il l’a construite, ne se charge-t-il pas de la manœuvrer ?

C’est que, s’il était capable de la construire, il n’est pas propre à la manœuvrer. Aux jours de crise, il peut bien donner un coup d’épaule ; emporter les volontés d’une assemblée ou d’une foule, mener de haut et pendant quelques semaines un comité d’exécution. Mais le travail régulier, assidu, lui répugne ; il n’est pas fait pour les écritures [74], pour les paperasses et la routine d’une besogne administrative. Homme de police et de bureau, comme Robespierre et Billaud, lecteur minutieux., de rapports quotidiens, annotateur de listes mortuaires, professeur d’abstractions, décoratives, menteur à froid, inquisiteur appliqué et, convaincu, il ne le sera jamais ; surtout il ne sera jamais bourreau méthodique. — D’une part, il n’a point sur les yeux, le voile gris de la théorie, : il voit les hommes, non pas à travers le contrat. social, comme une somme d’unités arithmétiques, [75], mais tels qu’ils sont en effet, vivans, souffrans et saignans, surtout, ceux qu’il connaît, chacun avec sa physionomie et son geste. A ce spectacle, les entrailles s’émeuvent, quand on a des entrailles, et il en a ; il a même du cœur, une large et vive sensibilité, la sensibilité de l’homme de chair et de sang en qui subsistent tous les instincts primitifs, les bons à côté des mauvais, que la culture n’a point desséché ni racorni, qui a pu faire et laisser faire les massacres de septembre, mais qui ne se résigne pas à pratiquer de ses mains, tous les jours, à l’aveugle, le meurtre systématique et illimité. Déjà en septembre, « couvrant sa pitié sous ses rugissemens [76], » il a dérobé ou arraché aux égorgeurs plusieurs vies illustres. Quand la hache approche des Girondins, il en est « malade de douleur » et de désespoir. « Je ne pourrai pas les sauver ! » s’écriait-il, » et de grosses larmes tombaient le long de son visage. » — D’autre part, il n’a pas sur les yeux le bandeau épais de l’incapacité et de l’imprévoyance. Il a démêlé le vice intérieur du système, le suicide inévitable et prochain de la révolution, « Les Girondins nous ont forcés de nous jeter dans le sans-culottisme qui les a dévorés, qui nous dévorera tous, qui se dévorera lui-même [77]. » — « Laissez faire Robespierre et Saint-Just, bientôt il ne restera plus en France qu’une thébaïde avec une vingtaine de trappistes politiques [78]. » A la fin, il voit plus clair encore : « A pareil jour, j’ai fait instituer le tribunal révolutionnaire : j’en demande pardon à Dieu et aux hommes… Dans les révolutions, l’autorité reste aux plus scélérats… Il vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes [79]. » Mais il a prétendu les gouverner, il a construit le nouvel engin de gouvernement, et, sourde à ses cris, sa machine opère conformément à la structure, et à l’impulsion qu’il lui a données. Elle est là, debout devant lui, la sinistre machine, avec son énorme roue qui pèse sur la France entière, avec son engrenage de fer dont les dents multipliées compriment chaque portion de chaque vie, avec son couperet d’acier qui incessamment tombe et retombe ; son jeu, qui s’accélère, exige chaque jour une plus large fourniture de vies humaines, et ses fournisseurs sont tenus d’être aussi insensibles, aussi stupides qu’elle. Danton ne le peut pas, ne le veut pas. — Il s’écarte, se distrait, jouit, oublie [80] ; il suppose que les coupe-têtes en titre consentiront peut-être à l’oublier ; certainement, ils ne s’attaqueront point à lui : « Ils n’oseraient ; .. on ne me touche pas, moi : je suis l’arche. » Au pis, il aime mieux « être guillotiné que guillotineur. » — Ayant dit ou pensé cela, il est mûr pour l’échafaud.


III

Même avec la résolution ferme de rester le coupe-têtes en chef, il ne serait pas le représentant parfait de la Révolution. Elle est un brigandage, mais philosophique ; le vol et l’assassinat sont inclus dans ses dogmes, mais comme un couteau dans son étui ; c’est l’étui brillant et poli qu’il faut étaler en public, non le couteau tranchant et sanglant. Danton, comme Marat, montre trop ouvertement le couteau. Rien qu’à voir Marat, crasseux et débraillé, avec son visage de crapaud livide, avec ses yeux ronds, luisans et fixes, avec son aplomb d’illuminé, et la fureur monotone de son paroxysme continu, le sens commun se révolte : on ne prend pas pour guide un maniaque homicide. Rien qu’à voir ou écouter Danton, avec ses gros mots de portefaix et sa voix qui semble un tocsin d’émeute, avec sa face de cyclope et ses gestes d’exterminateur, l’humanité s’effarouche : on ne se confie pas sans répugnance à un boucher politique. La Révolution a besoin d’un autre interprète, paré comme elle de dehors spécieux [81], et tel est Robespierre, avec sa tenue irréprochable, ses cheveux bien poudrés, son habit bien brossé [82], avec ses mœurs correctes, son ton dogmatique, son style étudié et terne. Aucun esprit, par sa médiocrité et son insuffisance, ne s’est trouvé si conforme à l’esprit du temps ; à l’inverse de l’homme d’état, il plane dans l’espace vide, parmi les abstractions, toujours à cheval sur les principes, incapable d’en descendre, et de mettre le pied dans la pratique. « Ce b…..-là, disait Danton, n’est pas seulement capable de faire cuire un œuf. » — « Les vagues généralités de sa prédication, écrit un autre contemporain [83], n’aboutissaient pour l’ordinaire à aucune mesure, à aucun projet de loi. Il combattait tout, ne proposait rien, et le secret de sa politique s’accordait heureusement avec l’impuissance de son esprit et la nullité de ses conceptions législatives. » Quand il a dévidé le fil de sa scolastique révolutionnaire, il est à bout. — En matière de finances et d’art militaire, il ne sait rien et ne se risque pas, sauf pour dénigrer ou calomnier Carnot et Cambon, qui savent et se risquent [84]. En fait de politique extérieure, son discours sur l’état de l’Europe est une amplification d’écolier ; quand il expose les plans du ministère anglais ; il atteint d’emblée le comble de la niaiserie chimérique [85]. Otez les phrases d’auteur, et ce n’est plus un chef de gouvernement qui parle, mais le portier des Jacobins. — Sur la France contemporaine et vivante, toute idée juste et précise lui manque : à la place des hommes, il aperçoit vingt-six millions d’automates simples qu’il suffit de bien encadrer pour qu’ils fonctionnent d’accord, et sans heurts ; en effet, par nature, ils sont bons [86], et, après la petite épuration nécessaire, ils vont tous redevenir bons : aussi bien leur volonté collective est « la voix de la raison et de l’intérêt public. » — C’est pourquoi, dès qu’ils sont réunis, ils sont sages. « Il faudrait, s’il était possible, que l’assemblée des délégués du peuple délibérât en présence du peuple entier ; » à tout le moins, le corps législatif devrait siéger « dans un édifice vaste et majestueux, ouvert à douze mille spectateurs. » Notez que, depuis quatre ans, à la Constituante, à la Législative, à la Convention, à l’Hôtel de Ville, aux Jacobins, partout où s’est trouvé Robespierre, les tribunes n’ont jamais cessé de vociférer ; au choc d’une expérience si palpable, si présente ; tout esprit s’ouvrirait ; le sien reste bouché, par le préjugé ou par l’intérêt ; la vérité, même physique, n’y a point d’accès, soit parce qu’il est incapable de la comprendre, soit parce qu’il a besoin de l’exclure. Il est donc obtus ou charlatan, et, de fait, il est l’un et l’autre ; car l’un et l’autre se fondent ensemble pour former le cuistre, c’est-à-dire l’esprit creux et gonfle, qui, parce qu’il est plein de mots, se croit plein d’idées, jouit de ses phrases, et se dupe lui-même pour régenter autrui.

Tel est son nom, son caractère et son rôle ; dans la Révolution, qui est une tragédie artificielle et déclamatoire, ce rôle est le premier. Devant le cuistre, peu à peu le fou et le barbare reculent au second plan ; à la fin, Marat et Danton sont effacés ou s’effacent, et Robespierre seul en scène attire à lui tous les regards [87]. — Si l’on veut le comprendre, il faut le regarder en place et parmi ses alentours. Au dernier stade d’une végétation intellectuelle qui finit, sur le rameau terminal du XVIIIe siècle, il est le suprême avorton et le fruit sec de l’esprit classique [88]. De la philosophie épuisée il n’a gardé que le résidu mort, des formules apprises, les formules de Rousseau, de Mably, de Raynal sur « le peuple, la nature, la raison, la liberté, les tyrans, les factieux, la vertu, la morale, » un vocabulaire tout fait [89], des expressions trop larges dont le sens, déjà mal fixé chez les maîtres, s’évapore aux mains du disciple. Jamais il n’essaie d’arrêter ce sens ; ses écrits et ses discours ne sont que des enfilades de sentences abstraites et vagues ; pas un fait précis et plein ; pas un détail individuel et caractéristique, rien qui parle aux yeux et qui évoque une figure vivante, aucune observation personnelle et propre, aucune impression nette, franche, et de première main. On dirait que, par lui-même, il n’a rien vu, qu’il ne peut ni ne veut rien voir, qu’entre lui et l’objet, des idées postiches se sont interposées à demeure [90] : il les combine par le procédé logique, et simule la pensée absente par un jargon d’emprunt ; rien au-delà. A ses côtés, les autres Jacobins parlent aussi ce jargon d’école ; mais nul ne le débite et ne s’y espace aussi longuement et aussi complaisamment que lui. Pendant des heures, on tâtonne à sa suite, parmi les ombres indéterminées de la politique spéculative, dans le brouillard froid et fondant des généralités didactiques, et, à travers tant de tirades incolores, on tâche en vain de saisir quelque chose : rien ne demeure entre les doigts. Alors, avec étonnement, on se demande ce qu’il a dit et pourquoi il parle ; la réponse est qu’il n’a rien dit et qu’il parle pour parler, en sectaire devant les sectaires : ni le prédicant, ni son auditoire ne se lasseront jamais, l’un de faire tourner, l’autre de voir tourner, la manivelle à dogmes. Et c’est tant mieux, si elle est vide ; plus elle est vide, plus elle tourne aisément et vite. Bien pis, dans le mot vide il introduit le sens contraire ; ce qu’il entend par ses grands mots, justice, humanité, ce sont des abatis de têtes. Ainsi faisait un inquisiteur quand il découvrait dans un texte de l’évangile l’ordre de brûler les hérétiques. — Par cette perversion extrême, le cuistre arrive à fausser son propre instrument mental ; désormais il peut en user à son gré, au gré de ses passions, et croire qu’il sert la vérité, quand il les sert.

Or sa première passion, la première passion de celui-ci, est la vanité littéraire. Jamais chef de parti, de secte ou de gouvernement n’a été, même au moment décisif, si incurablement rhéteur et mauvais rhéteur, compassé, emphatique et plat. La veille du 9 thermidor, quand il s’agit de vaincre ou de périr, il apporte à la tribune un discours d’apparat, écrit et récrit [91], poli et repoli, plaqué d’ornemens voulus et de morceaux à effet [92], revêtu, à force de temps et de peine, de tout le vernis académique, avec le décor obligé des antithèses symétriques, des périodes filées, des exclamations, prétentions, apostrophes, et autres figures du métier [93]. Dans le plus célèbre et le plus important de ses rapports [94], j’ai compté vingt-quatre prosopopées, imitées de Rousseau et de l’antique, plusieurs très prolongées, les unes adressées à des morts, à Brutus, au jeune Bara, d’autres à des personnages absens, aux prêtres, aux aristocrates, aux malheureux, aux femmes françaises, d’autres enfin à un substantif abstrait, comme la Liberté ou l’Amitié : avec une conviction inébranlable et un contentement intime, il se juge orateur parce qu’il tire à tout propos la vieille ficelle de la vieille machine. Pas un accent vrai dans son éloquence industrieuse ; rien que des recettes et les recettes d’un art usé, des lieux-communs grecs et latins [95], Socrate et sa ciguë, Brutus et son poignard, des métaphores classiques, « les flambeaux de la discorde » et « le vaisseau de l’état, » des alliances de mots et des réussites de style, comme en cherche un rhétoricien sur les bancs de son collège [96], parfois un grand air de bravoure, comme il en faut dans une parade publique [97], souvent un petit air de flûte, parce que dans ce temps-là on doit avoir le cœur sensible [98], bref les procédés de Marmontel dans son Bélisaire ou de Thomas dans ses Éloges, tous empruntés à Jean-Jacques, mais de qualité inférieure, comme d’une voix aigre et grêle qui se tendrait pour singer une voix pleine et forte, sorte de parodie involontaire et d’autant plus choquante qu’ici la parole aboutit à l’action, que le Trissotin sentimental et déclamateur se trouve chef d’état, que ses élégances élaborées dans le cabinet sont des coups de pistolet ajustés à loisir contre des poitrines vivantes, et qu’avec une épithète adroitement placée il fait guillotiner un homme. — Le contraste est trop fort entre son rôle et son talent. Avec ce talent piètre et faux comme son intelligence, aucun emploi ne lui convenait moins que celui de gouverner les hommes ; d’ailleurs il en avait un autre marqué d’avance, et auquel, dans une société tranquille, il se fût tenu. Supprimez la Révolution, et probablement Marat eût fini dans un asile ; il y avait des chances pour que Danton devînt un flibustier du barreau, malandrin ou bravo dans quelque affaire interlope, finalement gorgé et peut-être pendu. Au contraire, Robespierre aurait continué comme il avait commencé [99] : avocat appliqué, occupé et considéré, membre de l’académie d’Arras, lauréat de concours, auteur d’éloges littéraires, d’essais moraux, de brochures philanthropiques ; sa petite lampe, allumée, comme cent autres de calibre égal, au foyer de la philosophie nouvelle, eût brillé modérément, sans brûler personne, et répandu sur un cercle de province sa lumière banale, blafarde, proportionnée au peu d’huile que contenait son vase étroit.

Mais, la Révolution l’a porté à l’Assemblée constituante, et, pendant longtemps, sur ce grand théâtre, l’amour-propre, qui est la fibre sensible du cuistre, a cruellement souffert. Dès sa première adolescence, le sien, avait pâti et, déjà froissé, n’en était que plus sensible. — Orphelin, pauvre, protégé de son évêque, boursier par faveur au collège Louis-le-Grand, puis clerc avec Brissot dans la basoche révolutionnaire, à la fin échoué dans sa triste rue des Rapporteurs, sur des dossiers de chicane, en compagnie d’une sœur acariâtre, il a pris pour maître de philosophie, de politique et de style Rousseau, qu’il a vu une fois et qu’il étudie sans cesse [100]. Probablement, comme tant de jeunes gens de sa condition et de son âge, il s’est figuré pour lui-même un rôle analogue et, afin de sortir de son impasse, il a publié des plaidoyers à effet, concouru pour des prix d’académie, lu des mémoires devant ses collègues d’Arras. Succès médiocre : une de ses harangues a obtenu une mention dans l’Almanach d’Artois ; l’académie de Metz ne lui a décerné que le second prix ; l’académie d’Amiens ne lui a rien décerné du tout ; le critique du Mercure lui a laissé entrevoir que son style sentait la province. — A l’Assemblée nationale, éclipsé, par des talens grands et spontanés, il est resté longtemps dans l’ombre, et, plus d’une fois, par insistance ou manque de tact, il s’est trouvé ridicule. Sa figure d’avoué, anguleuse et sèche, « sa voix sourde, monotone et rauque, son élocution fatigante, [101], » « son accent artésien, » son air contraint, son parti-pris de se mettre toujours en avant et de développer les lieux-communs, sa volonté visible d’imposer à des gens cultivés et à des auditeurs encore intelligens l’intolérable ennui qu’il leur inflige, il n’y avait pas là de quoi rendre l’assemblée indulgente aux fautes de sens et de goût qu’il commettait. — Un jour, à propos des arrêts du conseil : « Il faut, dit-il, une forme noble et, simple qui annonce le droit national et porte dans le cœur des peuples le respect de la loi ; » en conséquence, dans les décrets promulgués, après ces mots : « Louis, par la grâce de Dieu, etc., » on devra mettre : « Peuples, voici la loi qui vous est imposée : que cette loi soit inviolable et sainte pour tous ! » — Sur quoi, un député gascon se lève, et, avec son accent méridional : « Messieurs, dit-il, cette formule ne vaut rien ; il ne nous faut pas de cantique [102]. » Rire universel ; Robespierre se tait et saigne intérieurement : deux ou trois mésaventures pareilles écorchent un homme comme lui de la tête aux pieds. — Non pas que sa sottise lui semble une sottise ; jamais pédant, pris et sifflé en flagrant délit de pédanterie, ne s’avouera qu’il a mérité les sifflets ; au contraire, il est convaincu qu’il a parlé en législateur, en philosophe, en moraliste : tant pis pour les esprits bornés et les cœurs gâtés qui ne l’ont pas compris !

Refoulée en dedans, sa vanité endolorie cherche au dedans une pâture et en prend où elle en trouve, je veux dire dans la régularité stérile de sa modération bourgeoise. Robespierre n’a pas de besoins comme Danton ; il est sobre, les sens ne le tourmentent pas ; s’il y cède, c’est tout juste, en rechignant. Rue de Saintonge à Paris, pendant sept mois, dit son secrétaire [103], je ne lui ai connu qu’une femme, qu’il traitait assez mal… Très souvent il lui faisait refuser sa porte. » Quand il travaille, il ne faut pas qu’on le dérange, et il est naturellement rangé, laborieux, homme de cabinet, homme d’intérieur, au collège écolier modèle, dans sa province avocat correct, à l’assemblée député assidu, partout exempt de tentations et incapable d’écarts. — « Irréprochable, » voilà le mot que, depuis sa première jeunesse, une voix intérieure lui répète tout bas pour le consoler de son obscurité et de son attente ; il l’a été, il l’est et il le sera ; il se le dit, il le dit aux autres et, tout d’une pièce, sur ce fondement, son caractère se construit. Ce n’est pas lui qu’on séduira comme Desmoulins par des diners, comme Barnave par des caresses, comme Mirabeau et Danton par de l’argent, comme les Girondins par l’attrait insinuant de la politesse ancienne et de la société choisie, comme les Dantonistes par l’appât de la vie large et de la licence complète ; il est l’incorruptible. Ce n’est pas lui qu’on arrêtera et qu’on détournera comme les feuillans, les Girondins, les Dantonistes, les hommes d’état, les hommes spéciaux, par des considérations d’ordre secondaire, ménagement des intérêts, respect des situations acquises, danger de trop entreprendre à la fois, nécessité de ne pas désorganiser les services et de laisser du jeu aux passions humaines, motifs d’utilité et d’opportunité ; il est le champion intransigeant du droit [104]. « Seul ou presque seul, je ne me laisse pas corrompre ; seul ou presque seul, je ne transige pas avec la justice ; et ces deux mérites supérieurs, je les possède tous les deux ensemble au suprême degré. Quelques autres ont peut-être des mœurs, mais ils combattent ou trahissent les principes ; quelques autres professent de bouche les principes, mais ils n’ont pas de mœurs. Nul, avec des mœurs aussi pures, n’est aussi fidèle aux principes ; nul ne joint un culte si rigide de la vérité à une pratique si exacte de la vertu ; je suis l’unique. » Quoi de plus doux que ce monologue silencieux ! — Dès le premier jour, on l’entend en sourdine dans les adresses de Robespierre au tiers état d’Arras [105] ; au dernier jour, on l’entend à pleine voix dans son grand discours à la Convention [106] ; pendant tout l’intervalle, dans chacun de ses écrits, harangues ou rapports, on l’entend qui affleure et perce en exordes, en parenthèses, en péroraisons, et roule à travers les phrases comme une basse continue [107]. — A force de s’en délecter, il ne peut plus écouter autre chose, et voici justement que les échos du dehors viennent soutenir de leur accompagnement la cantate intérieure qu’il se chante lui-même. Vers la fin de la Constituante, par la retraite ou l’élimination des hommes à peu près capables et compétens, il devient l’un des ténors en vue sur la scène politique et, décidément, aux Jacobins, le ténor en vogue. « Unique émule du Romain Fabricius ; » lui écrit la succursale de Marseille, « immortel défenseur des droits du peuple, » lui écrit la jacobinière de Bourges [108]. Au Salon de 1791, il y a deux portraits de lui, l’un avec cette inscription : l’Incorruptible. On joue au théâtre Molière une pièce de circonstance, où « il foudroie Rohan et Condé de sa logique et de sa vertu. » Sur son chemin, à Bapaume, les patriotes du lieu, les gardes nationales de passage et les autorités en corps viennent saluer le grand homme. La ville d’Arras illumine pour son arrivée. A la clôture de la Constituante, le peuple l’acclame dans la rue ; on a posé sur sa tête une couronne de chêne, on a voulu traîner son fiacre, on l’a reconduit en triomphe rue Saint-Honoré, chez Duplay, le menuisier qui le loge. — Là, dans une de ces familles où la demi-bourgeoisie confine au peuple, parmi les âmes neuves sur lesquelles les idées générales et les tirades oratoires ont toute leur prise, il a trouvé des adorateurs ; on boit ses paroles, on a pris de lui l’opinion qu’il a de lui-même ; pour tous les gens de la maison, mari, femme et filles, il est le grand patriote, le sage infaillible ; soir et matin, il rend des oracles, il respire un nuage d’encens, il est un dieu en chambre. Pour arriver jusqu’à lui, les croyans font queue dans la cour [109] ; admis un à un dans le salon, ils se recueillent devant ses portraits au crayon, à l’estompe, au bistre, à l’aquarelle, devant ses petits bustes en terre rouge ou grise ; puis, sur un signe de sa main, saisi à travers la porte vitrée, ils pénètrent dans le sanctuaire où il trône, dans le cabinet réservé où son principal buste, accompagné de vers et de devises, le remplace quand il est absent. — Ses fidèles sont à genoux devant lui, et les femmes encore plus que les hommes. Le jour où, devant la Convention, il prononce son apologie, « les passages [110] sont obstrués de femmes,.. il y en a sept ou huit cents dans les tribunes, et deux cents hommes au plus ; » et avec quel transport elles l’applaudissent [111] ! « C’est un prêtre qui a ses dévotes. » — Aux Jacobins, quand il débite son « amphigouri, » il y a des sanglots d’attendrissement, « des cris, des trépignemens à faire crouler la salle [112]. » Un spectateur demeurant froid, on le regarde, on murmure, il est obligé de s’esquiver, comme un hérétique fourvoyé dans une chapelle au moment de l’office. — A mesure que les foudres de la révolution tombent plus pressées sur les autres têtes, Robespierre monte plus haut dans la gloire de son apothéose. On lui écrit qu’il est « le fondateur de la république, le génie incorruptible qui voit tout, prévoit tout, déjoue tout, qu’on ne peut ni tromper ni séduire [113], qu’il a l’énergie d’un Spartiate et l’éloquence d’un Athénien [114], qu’il couvre la république de l’égide de son éloquence [115], qu’il éclaire l’univers par ses écrits, qu’il remplit le monde de sa renommée, qu’il régénère ici-bas le genre humain [116], que son nom est et sera en vénération dans tous les siècles présens et futurs [117], qu’il est le Messie que l’Etre éternel a promis pour réformer toute chose [118]. » — « Une popularité énorme, » dit Billaud-Varennes [119], une popularité qui, fondée sous la Constituante, « ne fit que s’accroître pendant la Législative, et plus tard encore davantage, tellement que, dans la Convention nationale, il se trouva bientôt le seul qui fixât sur sa personne tous les regards… Avec cet ascendant sur l’opinion publique,.. avec cette prépondérance irrésistible, lorsqu’il est arrivé au Comité de salut public, il était déjà l’être le plus important de la France. » Au bout de trois ans, un chœur qu’il a formé et qu’il dirige [120], mille voix à l’unisson lui répètent infatigablement sa litanie, son Credo intime, l’hymne en trois versets qu’il a composé en son propre honneur et que chaque jour, il se récite à voix basse, parfois à voix haute : « Robespierre seul a trouvé la forme idéale du citoyen. Robespierre seul la remplit exactement, sans excès ni lacune. Robespierre seul est digne et capable de conduire la révolution [121]. » — A ce degré, l’infatuation froide équivaut à la fièvre chaude, et Robespierre arrive aux idées, presque aux visions de Marat.

D’abord, à ses propres yeux, il est, comme Marat, un homme persécuté, et, comme Marat, il se pose en « martyr, » mais avec un étalage plus savant et plus continu, avec l’air résigné, attendri d’une victime pure qui s’offre et monte au ciel en léguant aux hommes le souvenir impérissable de ses vertus [122]. « Je soulève contre moi tous les amours-propres [123], j’aiguise mille poignards, je me dévoue à toutes les haines,.. je suis certain de payer de ma tête les vérités que je viens de dire, j’ai fait le sacrifice de ma vie, je recevrai la mort presque comme un bienfait. » — « Le ciel m’appelle peut-être à tracer de mon sang, la route qui doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté ; j’accepte avec transport cette douce et glorieuse destinée [124]. » — « Ce n’est point pour vivre qu’on déclare la guerre à tous les tyrans, et, ce qui est plus dangereux encore, à tous les fripons… Plus ils se dépêchent de terminer ma carrière ici-bas, plus je veux me hâter de la remplir d’actions utiles au bonheur de mes semblables [125]. » — « Tous les fripons. m’outragent [126] ; les actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres sont des crimes pour moi. Un homme est calomnié dès qu’il me connaît. On pardonne à d’autres leurs fortunes ; on me fait, un crime de mon zèle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux, des hommes. Je ne jouis pas même des droits du citoyen, il ne m’est même pas permis de remplir les devoirs de représentant du peuple… Pour moi, dont l’existence paraît aux ennemis de mon pays un obstacle à leurs projets odieux, je consens à leur en faire le sacrifice, si leur affreux empire doit durer encore… Qu’ils courent à l’échafaud par la route du crime et nous par celle de la vertu… Qu’ils me préparent la ciguë ; je l’attendrai sur ces sièges sacrés ; je léguerai au moins à ma patrie l’exemple d’un constant amour pour elle, et aux ennemis de l’humanité l’opprobre de ma mort. »

Naturellement, et toujours comme Marat, il ne voit autour de lui que « des pervers, des intrigans, des traîtres [127]. » — Naturellement, chez lui comme chez Marat, le sens commun est perverti, et, comme Marat, il croit à la volée : « Je n’ai pas besoin de réfléchir, disait-il à Garat, c’est toujours à mes premières impressions que je m’en rapporte. » Pour lui, « les meilleurs raisons, ce sont ses soupçons [128], » et, contre ses soupçons, rien ne prévaut, pas même l’évidence palpable. Le 4 septembre 1792, dans un entretien intime avec Pétion, pressé de questions, il finit par dire : « Eh bien ! je crois que Brissot est à Brunswick [129]. » — Naturellement enfin, il se forge, comme Marat, des romans noirs, mais moins improvisés, d’une absurdité moins grossière, plus lentement élaborés et plus industrieusement concertés dans son cerveau de raisonneur et de policier. — Manifestement, dit-il à Garat [130], « les Girondins conspirent. — Et où donc conspirent-ils ? — Partout : à Paris, dans toute la France, dans toute l’Europe. A Paris, Gensonné conspire dans le faubourg Saint-Antoine en allant, de boutique en boutique, persuader aux marchands que, nous autres patriotes, nous voulons piller leurs boutiques. La Gironde a formé depuis longtemps le projet de se séparer de la France, pour se réunir à l’Angleterre, et les chefs de sa députation sont eux-mêmes les auteurs de ce plan qu’ils veulent exécuter à tout prix. Gensonné ne le cache pas ; il dit à qui veut l’entendre qu’ils ne sont pas les représentans de la nation, mais les plénipotentiaires de la Gironde. Brissot conspire dans son journal, qui est un tocsin de guerre civile ; on sait qu’il est allé en Angleterre, et l’on sait aussi pourquoi il y est allé ; nous n’ignorons pas ses liaisons intimes avec le ministre des affaires étrangères, avec ce Lebrun, qui est un Liégeois et une créature de la maison d’Autriche. Le meilleur ami de Brissot, c’est Clavière, et Clavière a conspiré partout où il a respiré [131]. Rabaud, traître comme un protestant et un philosophe qu’il est, n’a pas été assez habile pour nous cacher sa correspondance avec le courtisan et traître Montesquiou ; Il y a six mois qu’ils travaillent ensemble à ouvrir la Savoie et la France aux Piémontais. Servan n’a été nommé général de l’armée des Pyrénées que pour livrer les clés de la France aux Espagnols. — N’avez-vous aucun doute sur tout ce que vous venez de me dire ? — Aucun. »

Terrible assurance, égale à celle de Marat et d’effet pire ; car la liste des conspirateurs est chez Robespierre bien plus longue que chez Marat. Politique et sociale dans l’esprit de Marat, elle ne comprend que les aristocrates et les riches ; théologique et morale dans l’esprit de Robespierre, elle comprend par surcroît les athées et les malhonnêtes gens, c’est-à-dire presque tout son parti. Dans ce cerveau rétréci, livré à l’abstraction et accoutumé à parquer les hommes en deux catégories sous des étiquettes contraires, quiconque n’est pas avec lui dans le bon compartiment est contre lui dans le mauvais, et, dans le mauvais compartiment, entre les factieux de tout drapeau et les coquins de tout degré, l’intelligence est naturelle. « Tout aristocrate est corrompu et tout homme corrompu est aristocrate ; » car « le gouvernement républicain et la morale publique, c’est la même chose [132]. » Non-seulement les malfaiteurs des deux espèces tendent par instinct et par intérêt à se liguer entre eux, mais leur ligue est faite. Il suffit d’ouvrir les yeux pour apercevoir, « dans toute son étendue, la trame qu’ils ont ourdie, » « le système affreux de détruire la morale publique [133]. » Guadet, Vergniaud, Gensonné, Danton, Hébert, tous ces personnages artificieux » n’avaient pas d’autre objet : « Ils sentaient [134] que pour détruire la liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce qui tend à justifier l’égoïsme, à dessécher le cœur et à effacer l’idée de ce beau moral qui est la seule règle par laquelle la raison publique juge les défenseurs et les ennemis de l’humanité. » — Restent leurs héritiers ; mais qu’ils prennent garde. L’immoralité est un attentat politique ; on complote contre l’état par cela seul qu’on affiche le matérialisme ou qu’on prêche l’indulgence, quand on est scandaleux dans sa conduite ou débraillé dans ses mœurs, quand on agiote, quand on dîne trop bien, quand on est vicieux, intrigant, exagéré ou trembleur, quand on agite le peuple, quand on pervertit le peuple, quand on trompe le peuple, quand on blâme le peuple, quand on se défie du peuple [135], bref, quand on ne marche pas droit, au pas prescrit, dans la voie étroite que Robespierre a tracée d’après les principes. Quiconque y choppe ou s’en écarte est un scélérat, un traître. Or, sans compter les royalistes, les Feuillans, les Girondins, les Hébertistes, les Dantonistes et antres déjà décapités ou incarcérés selon leurs mérites, combien de traîtres encore dans la Convention, dans les comités, parmi les représentans en mission, dans les administrations mal épurées, parmi les tyranneaux subalternes, dans tout le personnel régnant ou influent à Paris et en province ! Hors « une vingtaine de trappistes politiques » à la Convention, hors le petit groupe dévoué des Jacobins purs à Paris, hors les rares fidèles épars dans les sociétés populaires des départemens, combien de Fouché, de Vadier, de Tallien, de Bourdon, de Collot parmi les soi-disans révolutionnaires ! combien de dissidens déguisés en orthodoxes, de charlatans déguisés en patriotes, de pachas déguisés en sans-culottes [136] ! Ajoutez cette vermine à celle que veut écraser Marat : ce n’est plus par centaines de mille, c’est par millions, comme le crient Baudot, Jean Bon Saint-André et Guffroy, qu’il faut compter les coupables et abattre les têtes. — El toutes ces têtes, Robespierre, selon ses maximes, doit les abattre. Il le sait ; si hostile que soit son esprit aux idées précises, parfois dans son cabinet, seul à seul avec lui-même, il voit clair, aussi clair que Marat. Du premier élan, la chimère de Marat, à tire-d’aile, avait emporté son cavalier frénétique jusqu’au charnier final ; celle de Robespierre, voletant, clopinant, y arrive à son tour ; à son tour, elle demande à paître, et l’arranger de périodes, le professeur de dogmes commence à mesurer la voracité de la bête monstrueuse sur laquelle il est monté. Plus lente que l’autre et moins carnassière en apparence, elle est plus dévorante encore ; car, avec des griffes et des dents pareilles, elle a de plus vastes appétits. Au bout de trois ans, Robespierre a rejoint Marat dans le poste extrême où Marat s’est établi dès les premiers jours, et le docteur s’approprie la politique, le but, les moyens, l’œuvre et presque le vocabulaire du fou [137] : dictature armée de la canaille urbaine, affolement systématique de la populace soudoyée, guerre aux bourgeois, extermination des riches, proscription des écrivains, des administrateurs et des députés opposans. Même pâture aux deux monstres ; seulement Robespierre ajoute à la ration du sien « les hommes vicieux, » en guise de gibier spécial et préféré. Dès lors, il a beau s’abstraire de l’action, s’enfermer dans les phrases, boucher ses chastes oreilles, lever au ciel ses yeux de prédicateur, il ne peut s’empêcher d’entendre ou de voir autour de lui, sous ses pieds immaculés, les os qui craquent, le sang qui ruisselle, la gueule insatiablement béante du monstre qu’il a formé et qu’il chevauche [138]. A cette gueule toujours plus affamée il faut chaque jour un plus ample festin de chair humaine, et il est tenu, non-seulement de la laisser manger, mais encore de lui fournir la nourriture, souvent de ses propres mains, sauf à les laver ensuite et à dire, ou même à croire, que jamais une éclaboussure de sang n’a taché ses vertueuses mains. A l’ordinaire, il se contente de flatter et caresser la bête, de l’excuser, de l’approuver, de la laisser faire. Déjà pourtant, et plus d’une fois, tenté par l’occasion, il l’a lancée en lui désignant une proie [139]. Maintenant, il va lui-même chercher la proie vivante, il l’enveloppe dans le filet de sa rhétorique [140], il l’apporte toute liée dans la gueule ouverte ; il écarte d’un geste absolu les bras d’amis, de femmes et de mères, les mains suppliantes qui se tendent pour préserver des vies [141] ; autour du cou des malheureux qui se débattent, il met subitement un lacet [142], et, de peur qu’ils ne s’échappent, il les étrangle au préalable. Vers la fin, rien de tout cela ne suffit plus ; il faut à la bête de grandes curées, partant une meute, des rabatteurs, et, bon gré mal gré, c’est Robespierre qui équipe, dispose et pousse les pourvoyeurs, à Orange, à Paris [143], pour vider les prisons, avec l’ordre d’être expéditifs dans leur besogne. — A ce métier de boucher, les instincts destructeurs, longtemps comprimés par la civilisation, se redressent. Sa physionomie de chat, qui a d’abord été celle « d’un chat domestique, inquiète, mais assez douce, est devenue la mine farouche d’un chat sauvage, puis la mine féroce d’un chat-tigre… A la Constituante, il ne parlait qu’en gémissant ; à la Convention, il ne parle qu’en écumant [144]. » Cette voix monotone de régent gourmé prend un accent personnel de passion furieuse ; on l’entend qui siffle et qui grince [145] : quelquefois, par un changement à vue, elle affecte de pleurer [146] ; mais ses plus âpres éclats sont moins effroyables que son attendrissement de commande. Un dépôt extraordinaire de rancunes vieillies, d’envie corrosive et d’aigreur recuite s’est amassé dans cette âme ; la poche au fiel est comble, et le fiel extravasé déborde jusque sur les morts. Jamais il n’est las de tuer à nouveau ses adversaires guillotinés, les Girondins, Chaumette, Hébert, surtout Danton [147], probablement parce que Danton a été l’ouvrier actif de la révolution, dont il n’est que le pédagogue incapable ; sur ce cadavre encore tiède, sa haine posthume suinte en diffamations apprêtées, en contre-vérités palpables. Ainsi rongée intérieurement par le venin qu’elle distille, sa machine physique se détraque, comme celle de Marat, mais avec d’autres symptômes. Quand il parle à la tribune, « il crispe les mains par une sorte de contraction nerveuse, » des secousses brusques courent « dans ses épaules et dans son cou, qu’il agite convulsivement à droite et à gauche [148]. » Son teint est bilieux, livide ; ses yeux clignotent sous ses lunettes ; et quel regard ! — « Ah ! disait un montagnard, vous auriez voté comme nous le 9 thermidor, si vous aviez vu ses yeux verts ! » — Au physique, comme au moral, il devient un second Marat, plus bourrelé, parce que sa surexcitation n’est pas encore un équilibre et parce que, sa politique étant une morale, il est obligé d’être plus largement exterminateur.

Mais c’est un Marat décent, de tempérament timide, inquiet [149], contenu, fait pour l’enseignement et la plaidoirie, non pour l’initiative et le gouvernement, qui n’agit qu’à contre-cœur, et veut être le pape plutôt que le dictateur de la révolution [150]. Avant tout, il tient à rester un Grandisson politique ; jusqu’au bout, non-seulement en public, et pour autrui, mais pour lui-même et dans son for intime, il garde son masque. Aussi bien, son masque s’est collé à sa peau, il ne les distingue plus l’un de l’autre ; jamais imposteur n’a plus soigneusement appliqué le sophisme sur ses intentions et sur ses actes, pour se persuader que son masque est son visage, et qu’il dit vrai quand il ment.

A l’en croire, il n’est pour rien dans les journées de septembre [151]. « Avant l’époque où ces événemens sont arrivés, il avait cessé de fréquenter le conseil général de la commune… Il n’y allait plus. » 11 n’y a été chargé d’aucune commission, il n’y avait pas d’influence ; il n’y a point provoqué l’arreslatioa et le meurtre des Girondins [152]. Seulement, « il a parlé avec franchise, de quelques membres de la commission des Vingt et un ; » en sa qualité de « magistrat » et « dans une assemblée municipale, » ne devait-il pas « s’expliquer librement sur les auteurs d’une trame dangereuse ? » Au reste, la Commune, « loin de provoquer les événemens du 2 septembre, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour les empêcher. » Enfin, il n’a péri qu’un innocent : « C’est beaucoup sans doute. Citoyens, pleurez cette méprise cruelle ; nous l’avons pleurée dès longtemps ; mais que votre douleur ait un terme, comme toutes les choses humaines. » Quand le peuple souverain, reprenant les pouvoirs qu’il a délégués, exerce son droit inaliénable, nous n’avons qu’à nous incliner. — D’ailleurs, il est juste, sage et bon ; « dans tout ce qu’il fait.., tout est vertu et vérité, rien ne peut être excès, erreur ou crime [153]. » A lui d’intervenir, quand ses vrais représentans sont gênés par la loi : « Qu’il se réunisse dans ses sections, et vienne nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles [154]. » Rien de plus licite qu’une telle motion, et voilà toute la part que Robespierre a prise au 31 mai. Il est trop scrupuleux pour faire ou commander un acte illégal ; cela est bon pour les Danton, les Marat, pour les hommes de morale relâchée ou de cerveau échauffé, qui, au besoin, marchent dans le ruisseau et retroussent leurs manches jusqu’au coude ; quant à lui, rien ne dérangera ou ne salira ostensiblement son costume d’honnête homme et de parfait citoyen. — Au comité de salut public, il ne fait qu’exécuter les décrets de la Convention, et la Convention est toujours libre. Lui dictateur ! Mais il n’est qu’un député entre sept cents autres, et son autorisé, s’il en a une, n’est que l’ascendant légitime de la raison et de la vertu [155]. Lui meurtrier ! Mais, s’il a dénoncé des conspirateurs, c’est la Convention qui les a traduits devant le tribunal révolutionnaire [156], et c’est le tribunal révolutionnaire qui en a fait justice. Lui terroriste ! Mais, s’il veut simplifier la procédure, c’est pour hâter la délivrance des innocens, la punition des coupables, et l’épuration définitive qui mettra pour jamais la liberté et les mœurs à l’ordre du jour [157]. — Tout cela, il parvient presque à le croire, avant de le dire, et tout cela, après, qu’il l’a dit, il le croit [158]. Quand la nature et l’histoire se concertent pour composer un personnage, elles y réussissent mieux que l’imagination humaine. Ni Molière dans son Tartufe, ni Shakespeare dans son Richard III, n’ont osé mettre en scène l’hypocrite convaincu de sa sincérité et le Caïn qui se croit Abel. Le voici sur une scène colossale, en présence de cent mille spectateurs, le 8 juin 1794, au plus beau jour de sa gloire, dans cette fête de l’Être suprême, qui est le triomphe retentissant de sa doctrine et la consécration officielle de sa papauté. Deux personnages sont en lui, comme dans la Révolution qu’il représente : l’un, apparent, étalé, extérieur ; l’autre inavoué, dissimulé, intime, et le second recouvert par le premier. — Le premier, tout de parade, forgé par la cervelle raisonnante, est aussi factice que la farce solennelle qui se développe autour de lui. Conformément au programme de David, le peuple de comparses qui défile devant une montagne allégorique fait les gestes indiqués, pousse les cris commandés, sous l’œil d’Henriot et de ses gendarmes [159], et, à l’heure dite, éprouve les émotions prescrites. A cinq heures du matin, « amis, frères, époux, parens, enfans, s’embrassent… Le vieillard, les yeux mouillés par des larmes de joie, sent rajeunir son âme. » A deux heures, sur les estrades en gazon de la sainte Montagne, « tout s’émeut, tout s’agite : ici les mères pressent les enfans qu’elles allaitent ; là, saisissant les plus jeunes de leurs enfans mâles, elles les présentent en hommage à l’auteur de la nature ; au même instant, et simultanément, les fils, brûlant d’une ardeur guerrière, lèvent leurs épées et les déposent entre les mains de leurs vieux pères. Partageant l’enthousiasme de leurs fils, les vieillards ravis les embrassent et répandent sur eux la bénédiction paternelle… Tous les hommes répandus dans le Champ de la Réunion répéteront en chœur le (premier) refrain… Toutes les femmes répandues dans le Champ de la Réunion répéteront en chœur le (second) refrain… Tous les Français confondront leurs sentimens dans un embrassement fraternel. » Une idylle menée à la baguette devant des symboles moraux et des divinités de carton peint, quoi de plus beau pour le moraliste d’apparat qui n’a jamais distingué le faux du vrai et dont la sensibilité à fleur de peau est empruntée aux écrivains sensibles ! « Pour la première fois [160], » son visage s’épanouit, il rayonne de joie, et l’enthousiasme du scribe se déverse, comme toujours, en phrases de livre : « Voilà, dit-il, la plus intéressante portion de l’humanité ! L’univers est ici rassemblé. O nature, que ta puissance est sublime et délicieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir à l’idée de cette fête ! » Lui-même, n’en est-il pas le plus bel ornement ? N’a-t-il pas été choisi à l’unanimité pour présider la Convention et pour conduire la cérémonie ? N’est-il pas le fondateur du nouveau culte, du seul culte pur que la morale et la raison puissent avouer sur la terre ? — En grand costume de représentant, culotte de nankin, habit bleu barbeau, ceinture tricolore, chapeau à panaches [161], tenant dans la main un bouquet d’épis et de fleurs, il marche le premier, en tête de la Convention, et, sur l’estrade, il officie : il met le feu au voile de l’idole qui représente l’Athéisme et, à sa place, tout d’un coup, par un mécanisme ingénieux, il fait apparaître l’auguste statue de la Sagesse. Là-dessus, il parle, puis il reparle, exhortant, apostrophant, prêchant, élevant son âme à l’Être suprême, avec quelles combinaisons oratoires ! avec quel déroulement académique de petits versets enfilés bout à bout pour mieux lancer la tirade ! avec quel savant équilibre de l’adjectif et du substantif [162] ! De ces périodes tressées comme pour une distribution de prix ou pour une oraison funèbre, de toutes ces fleurs fanées s’exhale une odeur de sacristie et de collège ; il la respire complaisamment et s’en enivre. Sans doute, en ce moment, il est de bonne foi, il s’admire sans hésitation ni réserve, il est à ses propres yeux, non-seulement un grand écrivain et un grand orateur, mais encore un grand homme d’état, un grand citoyen : sa conscience artificielle et philosophique ne lui décerne que des éloges. Mais regardez en dessous, ou plutôt attendez une minute. Derrière lui, l’impatience et l’antipathie se sont fait jour : Lecointre l’a bravé en face ; des murmures, des injures, et, ce qui est pis, des sarcasmes sont arrivés jusqu’à ses oreilles. En pareil jour et en pareil lieu ! Contre le pontife de la vérité, contre l’apôtre de la vertu ! Comment les mécréans ont-ils osé ? Silencieux, blême, il avale sa rage [163], et, perdant l’équilibre, il se précipite, les yeux clos, dans la voie du meurtre : coûte que coûte, les mécréans périront, tout de suite. Pour aller plus vite, il faut escamoter leurs têtes, et, comme « au Comité de salut public, jusqu’à ce moment, tout s’est fait de confiance [164], » seul avec Couthon, sans prévenir ses collègues, il rédige, apporte et fait voter par la Convention la terrible loi de prairial qui met à sa discrétion toutes les vies. — Dans sa hâte cauteleuse et maladroite, il a demandé trop ; à la réflexion, chacun s’alarme pour soi-même ; il est forcé de reculer, de protester qu’on l’a mal compris, d’admettre une exception pour les représentans, partant de rengainer le couteau qu’il mettait déjà sur la gorge de ses adversaires. Mais il ne l’a pas lâché, il les guette, et, simulant la retraite, affectant le renoncement [165], tapi dans son coin, il attend qu’ils se discréditent pour sauter sur eux une seconde fois. Cela ne tardera guère ; car la machine d’extermination qu’il a installée le 22 prairial demeure entre leurs mains, et il faut qu’elle fonctionne entre leurs mains selon la structure qu’il lui a donnée, c’est-à-dire à tours accélérés, presque au hasard : à eux, l’odieux du massacre en grand et aveugle ; non-seulement il ne s’y oppose pas, mais, tout en feignant de s’abstenir, il y pousse. Renfermé dans son bureau particulier de police secrète, il commande des arrestations [166], il lance Herman son limier en chef, il prend lui-même, il signe le premier, il expédie sur-le-champ l’arrêté qui suppose des conspirations parmi les détenus et qui, instituant les « moutons, » ou dénonciateurs subornés, va fabriquer les grandes fournées de la guillotine, afin de « purger et déblayer les prisons en un instant [167]. » — « Ce n’est pas moi, » dira-t-il plus tard ; « depuis plus de six semaines, l’impuissance de faire le bien et d’arrêter le mal m’a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité de salut public [168]. » Perdre ses adversaires avec les meurtres que l’on commet, qu’on leur fait commettre et qu’on leur impute, du même coup de pinceau se blanchir et les noircir, quelle volupté ! Si tout bas, par instans, la conscience naturelle essaie de murmurer, la conscience acquise et superposée intervient aussitôt pour lui imposer silence et pour déguiser sa rancune privée sous des prétextes publics : après tout, les gens guillotinés étaient des aristocrates, et les gens à guillotiner sont des hommes immoraux ; aussi le moyen est bon, et le but meilleur ; en usant du moyen, comme en poursuivant le but, on exerce un sacerdoce. — Tel est le décor de la Révolution, un masque spécieux, et tel est le dessous de la Révolution, une face hideuse ; sous le règne nominal d’une théorie humanitaire, elle couvre la dictature effective des passions méchantes et basses ; dans son vrai représentant, comme en elle-même, on voit partout la férocité percer à travers la philanthropie et, du cuistre, sortir le bourreau.


H. TAINE.


  1. Harmand (de la Meuse), Anecdotes relatives à la révolution, « Il s’habillait à peu près comme un cocher de fiacre malaisé… Son regard était inquiet et toujours en action ; ses mouvemens étaient courts, rapides et par saccades ; une mobilité continuelle donnait à ses muscles et à ses traits une contraction convulsive qui s’étendait jusque sur sa marche : il ne marchait pas, il sautait. »,
  2. Chevremont, Jean-Paul Marat ; et Alfred Bougeard, Marat, passim. Ces deux ouvrages sont des panégyriques bien documentés de Marat. — Bougeard, t. I, 11 (Portrait de Marat, par Fabre d’Églantine) ; II, 259 ; et I, 83. — Journal de la république française, par Marat, n° 93, 9 janvier 1793. « Sur vingt-quatre heures, je n’en donne que deux au sommeil, et une seule à la table, à la toilette et aux soins domestiques… Il y a plus de trois années que je n’ai pris un quart d’heure de récréation. »
  3. Chevremont, I, pages 1 et 2. Sa famille paternelle était espagnole, établie depuis longtemps en Sardaigne. Son père, le docteur Jean Mara, ayant quitté le catholicisme, vint à Genève, y épousa une Genevoise, et s’établit dans le canton de Neufchatel.
  4. Journal de la république française, n° 98. Portrait de l’Ami du peuple par lui-même.
  5. Lire son roman : les Aventures du jeune comte Potowski. Lettres de Lucile : « Je ne pense qu’à Potowski ; allumée au flambeau de l’amour, mon imagination me présente sans cesse sa douce image. » — Lettre de Potowski, après son mariage : « A présent, Lucile accorde, à l’amour tout ce que permet la pudeur… Dans les transports de mon ravissement, je crois les dieux jaloux de mon sort. »
  6. Préface, XX. : « Descartes, Helvétius, Haller, Lecat, ont tous ignoré les grands principes ; on les voit faire de la connaissance de l’homme une énigme, un secret impénétrable. » En note : « On en voit les preuves dans les ouvrages des Hume, des Voltaire, des Bonnet, des Racine, des Pascal. »
  7. Mémoires académiques.sur la Lumière, préface, VIII. — Il combat notamment « la différente réfrangibilité des rayons hétérogènes, » qui est la base de la théorie de Newton.
  8. Chevremont, I, 74. (Témoignage d’Arago, 24 février 1844)
  9. Ibid., p. 104. (Projet de déclaration des droits de l’homme et du citoyen.)
  10. Épigraphe de ses Mémoires sur la lumière. « Elles surnageront contre vent-et marée. » — Ib., préface, VII, Découvertes de M. Marat, 1780, 2e éd., p. 140.
  11. Recherches physiques sur l’Électricité, 1782, p. 13, 17.
  12. Chevremont, I, 59.
  13. De l’Homme, préface, VII, et IVe livre.
  14. Journal de la république française, n° 98.
  15. Ibid., par Marat, n° 1.
  16. L’Ami du Peuple, n° 173, 20 juillet 1790. — Dans la vaniteuse créature qui se dilate et s’enfle hors de toute mesure, la mémoire elle-même est faussée. J’ai vu, dans les asiles, des malades atteints de la folie des grandeurs qui racontaient leurs succès imaginaires à peu près du même ton que Marat. — (Chevremont, 1, 40, 47, 54.) « Le bruit des cures éclatantes que j’avais faites m’attira une foule prodigieuse de malades ; ma porte était continuellement assiégée par les voitures des personnes qui venaient me consulter de toutes parts… Enfin, le précis de mes expériences sur le feu vit le jour : la sensation qu’il fit en Europe fut prodigieuse ; tous les papiers publics en firent mention ; pendant six mois, j’eus chez moi la cour et la ville… L’Académie, ayant reconnu qu’elle ne pouvait pas étouffer mes découvertes, chercha à les faire naître dans son sein. » — Trois académiciens vinrent tour à tour, dans la même journée, lui demander s’il ne voulait pas se présenter comme candidat. « Jusqu’à présent, j’ai été recherché par plusieurs têtes couronnées, et toujours sur la réputation de mes ouvrages. »
  17. Journal de la république française, n° du 6 juillet 1793.
  18. Moniteur (séance de la Convention, 25 septembre 1792). — Effectivement, Marat n’a jamais cessé de demander pour lui-même une dictature temporaire. (L’Ami du Peuple, n° 258, 268, 466, 668 ; et Appel à la nation, p. 53.)
  19. Cf. Moreau (de Tours), la Folie lucide.
  20. Chevremont, II, 81. « Peu après la prise de la Bastille, ayant à combattre la municipalité parisienne, je lui déclarai que j’étais l’œil du peuple, et que je croyais ma plume plus nécessaire au triomphe de la liberté qu’une armée de 100,000 hommes. »
  21. Chevremont, I, 40. (Lettres à Marat à Roume, 1783.)
  22. Journal de la république française, n° 98.
  23. Expressions de Marat et de Panis. (Chevremont, I, 197, 20 ; 36 ; et la Révolution, II, 290, 2e note.)
  24. Michelet, Histoire de la révolution, II, 89 (raconté par M. Bourdier, médecin de Marat, à M. Serres le physiologiste). — Barbaroux, Mémoires, 355 : (après une visite à Marat). « Il fallait voir avec quelle légèreté Marat faisait ses articles. Sans connaître un homme public, il demandait au premier venu ce qu’il en pensait, et il écrivait, — J’écraserai le scélérat, disait-il. »
  25. Chevremont, I, 1361. (Pamphlet de Marat contre Necker, juillet 1790.)
  26. L’Ami du Peuple, n° 552 (30 août 1791).
  27. Ibid., n° 626 (15 déc. 1791). — Sur le chiffre des émigrés en armes, cf. la Révolution, n° 129. A cette date, le chiffre public et vérifié est de 4,000.
  28. Impossible de citer ses imputations ordurières. — Voyez, dans Buchez et Roux, IX, 419 (26 avril 179l), et X, 220 (n° des 17, 19 et 21 Juin), son factum contre Lafayette, sa liste, avec qualifications infâmes, des « scélérats et des coquins » qui briguent pour se faire nommer électeurs, et ses lettres sur les académiciens.
  29. Buchez et Roux, X, 407 (septembre 1791). — Cf. ibid., 473. Selon Marat, il était inutile de mesurer un degré du méridien ; cette mesure avait déjà été donnée par les Égyptiens. Les académiciens « se sont fait accorder par le ministre mille écus pour les frais de l’opération, petit gâteau qu’ils se partagent en frères. »
  30. Chevremont, I, 238, 249. — L’Ami du Peuple, n" 419, 519, 543, 608, 641. — Autres contre-vérités presque grotesques, tant elles sont énormes, n° 630 (15 avril). « Simoneau, maire d’Étampes, infâme accapareur ministériel. » — N° 627 (12 avril 1792). « Le ministre Delessart consent, pour de l’or, à se laisser frapper d’un décret concerté. » — N° 650 (20 mai 1792). « Louis XVI n’a sollicité la guerre que pour asseoir son despotisme sur des bases inébranlables. »
  31. Chevremont, I, 106. Projet de déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789). — 76., I, 196.
  32. L’Ami du Peuple, n° 24 et 274. — Cf. Placard de Marat, 18 septembre 1792. « Il faut que la Convention nationale soit sans cesse sous les yeux du peuple, pour qu’il puisse la lapider si elle oublie ses devoirs. »
  33. Ibid., n" 108-111 (20-23 mai 1790).
  34. Ibid., n° 258 (22 oct. 1790).
  35. Ib., n° 286 (20 nov. 1790).
  36. L’Ami du Peuple, n° 198 (22 août 1790).
  37. Ib., n° 523 et 524 (19 et 25 juillet 1791).
  38. Ib., n° 626 (15 déc. 1791).
  39. Ib., n° 668 (8 juillet 1792). — Cf. n° 649 (6 mai 1792). Il approuve le meurtre du général Dillon par ses soldats et recommande aux troupes d’en faire autant partout.
  40. Ib., n° 677 (10 août 1799). — Voyez aussi les numéros suivans, notamment le n° 680 du 19 août, pour pousser au massacre des prisonniers de l’Abbaye, et le n° du 21 août. « Quant aux officiers, ils méritent d’être écartelés, comme Louis Capet et ses suppôts du Manège. »
  41. Buchez et Roux, XXVIII, 105. Lettre de Chevalier Saint-Dizier, membre du premier comité de surveillance (10 septembre 1792.) — Michelet, II, 94. En décembre 1790, le chiffre des têtes qu’il demande est déjà de 20,000.
  42. Moniteur, n° du 26 octobre 1792 (séance de la convention du 24 octobre) : « N… Je sais qu’un membre de cette assemblée a entendu dire à Marat que, pour assurer la tranquillité publique, il fallait que 210,000 têtes tombassent encore. — VERMONT. Je déclare que Marat a tenu ces propos auprès de moi. — MARAT. Eh bien ! oui, Oui… C’est mon opinion, je vous le répète. » — Jusqu’à la fin, il est pour les opérations chirurgicales (n° du 12 juillet 1793, veille de sa mort.) Il s’agit des contre-révolutionnaires notés : « Pour les empêcher d’entrer dans un nouveau corps (militaire), j’avais proposé dans le temps, comme une mesure indispensable de prudence, de leur couper les oreilles ou plutôt les pouces des mains. » — Marat laisse des adeptes : des députés de la Société populaire de Cette regrettent qu’on n’ait pas suivi ses conseils et abattu 300,000 têtes. (Séance de la Convention, 4 avril 1794, Bûches et Roux, XXXII, 186.)
  43. « Jamais Danton n’a écrit et n’a imprimé un discours. Il disait : Je n’écris point. » (Garat, Mémoires, 31.)
  44. Garat, Mémoires, p. 3 : « Danton n’avait fait aucune étude suivie de ces philosophes qui, depuis un siècle à peu près, ont aperçu, dans la nature humaine, les principes de l’art social. Il n’avait point cherché dans ses propres méditations les vastes et simples combinaisons qu’un vaste empire exige… Il avait cet instinct du grand qui fait le génie, et cette circonspection silencieuse qui fait la raison. »
  45. Garat, ibid., 311, 312.
  46. Un chef d’état peut se considérer comme le directeur d’un hospice de malades, d’aliénés et d’infirmes ; sans doute, pour régir son hospice, il fait bien de consulter le moraliste et le physiologiste ; mais, avant d’appliquer leurs préceptes, il doit se souvenir que tous les pensionnaires de son hospice, y compris les gardiens et lui-même, sont plus ou moins des malades, des infirmes et des aliénés
  47. De Sybel, Histoire de l’Europe pendant la Révolution française, traduction Dosquet, II, 303 : « Nous pouvons déclarer dès à présent que ce furent ces mesures actives de Danton et du premier comité de salut public, jointes aux dissensions qui divisaient la coalition, qui donnèrent à la république le pouvoir de résister à l’Europe. Nous verrons au contraire que toutes les mesures propres au parti de la Montagne, loin d’accélérer les arméniens, les ont entravés. »
  48. De Sybel, ibid. I, 558, 502, 585. (Les intermédiaires furent Dumouriez et Westermann.)
  49. Ibid., 290, 291, 293, et II, 28.
  50. Buchez et Roux, XXV, 445 (séance du 13 avril 1793.)
  51. Récit du comte Théodore de Lameth, aîné des quatre frères Lameth, colonel, député à la Législative. Pendant la Législative, il avait beaucoup connu Danton ; après les massacres de septembre, il s’était réfugié en Suisse, et il était inscrit sur la liste des émigrés. Un mois environ avant la mort du roi, il voulut tenter un suprême effort et vint à Paris. « J’allai droit chez Danton, et, sans me nommer, j’insistai pour être introduit sur-le-champ. A la fin, on me fit entrer et je trouvai Danton dans le bain. « Vous ici ! s’écria-t-il ; mais savez-vous que, d’un mot, je puis vous faire guillotiner ! — Danton, lui dis-je, vous êtes un grand criminel, mais il y a des infamies dont vous n’êtes pas capable, entre autres, de me dénoncer. — Vous venez pour sauver le roi ? — Oui. » — Là-dessus la conversation s’engagea, très amicale et très confiante. — Je consens, dit Danton, à essayer de sauver le roi, mais il me faut un million pour gagner les voix nécessaires, et il me le faut d’ici à huit jours. Je vous préviens que, si je ne puis lui assurer la vie, je voterai sa mort. Je veux bien sauver sa tête, mais non perdre la mienne. » — M. de Lameth se mit en quête, vit l’ambassadeur d’Espagne, fit parler à Pitt, qui refusa. — Danton, comme il l’avait annoncé, vota la mort ; puis il facilita ou toléra le retour de M. de Lameth en Suisse. (Ce récit m’est transmis par M.., qui l’a recueilli de la bouche du comte Théodore de Lameth.)
  52. Garat, Mémoires, 317. « Vingt fois, me disait-il un jour, je leur ai offert la paix ; ils ne l’ont pas voulue ; ils refusaient de me croire pour conserver le droit de me perdre. »
  53. Cf. l’Ancien Régime, 501.
  54. Danton, par le docteur Robinet, passim. (Notice par Béon, condisciple de Danton. — Fragment par Saint-Albin.) — La Révolution, II, 35, note.
  55. Emile Bos, les Avocats au conseil du roi, 515, 520. (Contrat de mariage de Danton et discussion de sa fortune. De 1787 à 1791, on ne le voit intervenir que dans trois affaires au conseil des parties.)
  56. Mme Roland, Mémoires. (Récit de Mme Danton à Mme Roland.)
  57. Expressions de Garat et de Rœderer. — Larevellière-Lépeaux l’appelle le Cyclope.
  58. Mot de Fauchet : « le Pluton de l’éloquence. »
  59. Riouffe, Mémoires sur les prisons. En prison, « toutes ses phrases étaient entremêlées de juremens et d’expressions ordurières. »
  60. Mots de Fabre d’Églantine et de Garat. — Beugnot, très bon observateur, a bien vu Danton (Mémoires, I, 249 à 352). — M. Dufort de Cheverny ; (Mémoires manuscrits publiés par M. Robert de Crèvecœur) ; après l’exécution de Babeuf, en 1797, eut l’occasion d’entendre dans une auberge, entre Vendôme et Blois, la conversation de Samson, le bourreau, et d’un commissaire des guerres. Samson raconta les derniers momens de Danton et de Fabre d’Églantine. En chemin, Danton demanda s’il était permis de chanter : « Il n’y a pas de défense, dit Samson. — C’est bien, tâchez de retenir ce couplet que je viens de faire. » — Et il chanta sur un air à la mode :
    Nous sommes menés au trépas
    Par quantité de scélérats :
    C’est ce qui nous désole.
    Mais bientôt le moment viendra.
    Où chacun d’eux y passera :
    C’est ce qui nous console.
  61. Buchez et Roux, XXI, 108. Discours (imprimé) de Pétion : « Marat embrassa Danton et Danton l’embrassa… J’atteste que ces faits se sont passés devant moi. »
  62. Buchez et Roux, XXI, 126 (A Maximilien Robespierre et à ses royalistes, brochure par Louvet). — Beugnot, Mémoires, I, 250. « Quand j’arrivai à Paris, député de mon département (à la Législative), Danton me rechercha et voulut m’enrôler dans son parti. Je dînai trois fois chez lui cour du Commerce, et j’en sortis toujours effrayé de ses desseins et de son énergie. Il se contenta de dire de moi à Courtois son ami et mon collègue : « Ton grand Beugnot n’est qu’une dévote ; il n’y a rien à faire de lui. »
  63. Le district des Cordeliers. — (Buchez et Roux, IV, 27.) Délibération de l’assemblée du district des Cordeliers, 11 décembre 1719, pour justifier la présidence perpétuelle de Danton. Il est toujours réélu à l’unanimité : ceci est le premier signe de son ascendant. Quelquefois pourtant, sans doute pour éviter les apparences de la dictature, il fait élire son maître clerc, Paré, que, plus tard, il fera ministre.
  64. Buchez et Roux, IV, 295, 298, 401 ; V, 140.
  65. Ibid., VIII, 28 (10 octobre 1790).
  66. Ibid., IX, 408 ; X, 144, 234, 297, 417. — Lafayette, Mémoires, I, 359, 360. — Aussitôt après la mort de Mirabeau (avril 1791), le projet de Danton se déclare, et son initiative est alors de première importance.
  67. La Révolution, II, 238 (note), et 283. Garat, 309. « Après le 20 juin, tout le monde faisait de petites tracasseries au château, dont la puissance croissait à vue d’œil : Danton arrangea le 10 août et le château fut foudroyé. » — Robinet, le Procès des Dantonistes, 224, 229 (n° 214 du Journal de la société des Amis de la constitution, 5 juin 1792). Danton propose « l’établissement de la loi de Valérius Publicola, édictée à Rome après l’expulsion des Tarquins, qui permettait à tout citoyen de tuer un homme convaincu d’avoir manifesté une opinion contraire à la loi de l’État, sauf à prouver le crime. » — Ibid., n° 230, 231, 13 juillet 1792. Danton provoque les fédérés « à faire le serment de ne quitter la capitale qu’après que la liberté serait établie et le vœu des départemens exprimé sur le sort du pouvoir exécutif. » — Voilà le principe et les instrumens du 10 août et du 2 septembre.
  68. Garat, 314. « Un instant il parut au comité de salut public ; le 31 mai et le 2 juin éclatèrent ; il a été l’auteur de ces deux journées. »
  69. Décrets du 6-7 avril 1793.
  70. Décret du 5 septembre 1793.
  71. Décret du 10 mars 1793.
  72. 1er août 1793, 12 août 1793.
  73. La Révolution, tome III, chap. V. — Buchez et Roux, XXV, 285 (séance du 26 novembre 1793). — Moniteur, XIX, 716. Danton (16 mars 1794) fait décréter « qu’on n’entendra plus à la barre que la raison en prose. »
  74. Archives, nationales ; papiers du comité de sûreté, générale, n° 134. — Lettre de Delacroix à Danton, Lille, 25 mars 1793, sur la situation de la Belgique et la retraite de Dumouriez… « En voilà si long que je crains bien que tu ne me lises pas jusqu’au bout… Oublie pour moi ta paresse ordinaire. » — Lettre de Chabot à Danton, 12 frimaire an II : « Je connais ton génie, mon bien-aimé collègue, et par conséquent ta paresse naturelle. J’ai dû craindre que tu ne me lirais pas jusqu’au bout, si je t’écrivais longuement. Pourtant, je compte aussi sur ton amitié pour espérer une exception en ma faveur. »
  75. On demandait au mathématicien Lagrange, sénateur sous l’empire, comment il avait pu voter les terribles conscriptions annuelles. Il répondit : « Cela ne changeait pas sensiblement les tables de la mortalité. »
  76. Garat, 310, 305, 313. « Ses amis avaient pour lui une espèce de culte. »
  77. Ibid., 317. — Thibeaudeau, Mémoires, 59.
  78. Quinet, la Révolution, II, 304 (d’après les : mémoires inédits de Baudot). Ces paroles de plusieurs amis de Danton portent la marque de Danton lui-même ; en tous cas, elles expriment très exactement sa pensée.
  79. Riouffe, 67.
  80. Miot de Mélito, Mémoires, I, 40, 42. — Michelet, Histoire de la révolution française, VI, 134 ; V, 178, 184. (Sur le second mariage de Danton, en juin 1793, avec une jeune fille de seize ans ; sur son voyage à Arcis, en mars 1794.) — Riouffe, 68. En prison, « il parlait sans cesse des arbres, de la campagne et de la nature. »
  81. On peut suivre, dans les rapports de police, l’effet de son attitude sur le gros public, notamment à la fin de 1793 et au commencement de 1794. — (Archives nationales, F7, 3116 7). (Rapport de Charmont, 6 nivôse an II.) « Robespierre gagne singulièrement dans l’esprit public, surtout par le discours à la Convention, où il a dit qu’il faut que tous ses collègues se serrent pour écraser les monstres qui sont dans l’intérieur, et qu’il les abjure tous à seconder le nouveau gouvernement révolutionnaire par leurs lumières et leurs talens… Je peux dire que j’ai entendu partout prononcer son nom avec admiration. On finissait par dire qu’il serait à désirer que tous les membres de la Convention adoptent toutes les mesures présentées par Robespierre. » — (Rapport de Rollin, 8 nivôse.) « Le citoyen Robespierre est célébré partout, dans les groupes et dans les cafés. On assurait au café Manouri que ses vues touchant le gouvernement étaient les seules qui, semblables à l’aiman, pouvaient rattacher tous les citoyens à la révolution, il n’en est pas de même du citoyen Billaud-Varennes. » — (Rapport de Pourvoyeur, 9 nivôse.) « Dans quelques groupes particuliers et sociétés, on répandait le bruit que l’on voulaient nommer Robespierre pour dictateur. Le peuple rend justice à ses vertus austères ; il observe qu’il n’a jamais changé d’opinion depuis la révolution. »
  82. Souvenirs d’un déporté, par P. Villiers (secrétaire gratuit de Robespierre pendant sept mois en 1790), p. 2 : « D’une propreté recherchée. » — Buchez et Roux, XXXIV, 94. (Portrait de Robespierre publié par les journaux après sa mort.) « Ses habits étaient d’une propreté élégante et sa chevelure toujours soignée. »
  83. D’Héricault, la Révolution du 9 Thermidor. (Paroles de Daunou.) — Meillan, Mémoires, p. 4. « Son éloquence n’était qu’un tissu de déclamations sans ordre, sans méthode et surtout sans conclusion. Nous étions obligés, chaque fois qu’il parlait, de lui demander où il voulait en venir. Jamais il n’avait un remède à proposer ; il laissait aux autres, et surtout à Danton, le soin de chercher des expédiens. »
  84. Buchez et Roux, XXXIII, 427, 438, 440, 441, (Discours de Robespierre, 8 thermidor an II.)
  85. Buchez et Roux, XXX, 225, 226, 227, 228. (Discours du 17 novembre 1793, et XXXII, 225, discours du 28 Janvier 1794.) « La politique du cabinet de Londres contribua beaucoup à donner le premier branle à notre révolution… (Ce cabinet) voulait, au milieu des orages politiques, conduire la France épuisée et démembrée à un changement de dynastie et placer le duc d’York sur le trône de Louis XVI… Pitt est un imbécile, quoi qu’en dise une réputation qui a été beaucoup trop enflée… Un homme qui, abusant de l’influence qu’il a acquise dans une île jetée par hasard dans l’océan, veut lutter contre le peuple français,.. ne peut avoir conçu un plan aussi absurde que dans la retraite des Petites-Maisons. » — Cf. Ibid., XXX, 465 ;
  86. Ibid., XXVI, 333. ( Discours sur la constitution (10 mai 1793), et XXXI, 275 : « Pour être bon, le peuple n’a besoin que de se préférer lui-même à ce qui n’est pas lui ; pour être bon, il faut que le magistrat s’immole lui-même au peuple. » — « Posez d’abord cette maxime incontestable que le peuple est bon et que ses délégués sont corruptibles… » XXX, 464. (Discours du 25 décembre1793.) « Les vertus sont l’apanage du malheureux et le patrimoine du peuple. »
  87. Cf. passim, Hamel, Histoire de Robespierre, 3 vol. C’est un panégyrique complet et détaillé. A quatre-vingts ans de distance. Robespierre, par son attitude et ses phrases, fait encore des dupes ; M. Hamel insinue deux fois qu’il ressemble à Jésus-Christ. En effet, il ressemble à Jésus-Christ comme les jésuites de Pascal ressemblent au Jésus de l’évangile.
  88. L’Ancien Régime, p. 262.
  89. Garat, Mémoires, 84. Garat, qui pourtant est aussi un idéologue, note « son rabâchage éternel sur les droits de l’homme, sur la souveraineté du peuple, sur les principes dont il parlait sans cesse, et sur lesquels il n’a jamais répandu une vue un peu exacte et un peu neuve. »
  90. Lire notamment son discours sur la constitution (10 mai 1793), son rapport sur les principes du gouvernement républicain (25 déc. 1793), son discours sur le rapport des idées religieuses et morales avec les principes républicains (7 mai 1794), et son discours du 8 thermidor. — Carnot, Mémoires, V, 511 : « Dans les délibérations d’affaires, il n’apportait que de « vagues généralités. »
  91. Buchez et Roux, XXXIII, 406. (Discours lu le 8 thermidor.) Manuscrit imprimé avec les corrections et les ratures.
  92. Ibid., 420, 422, 427.
  93. Ibid,. I, 428, 436, 435. « O jour à jamais fortuné où le peuple français tout entier s’assembla pour rendre à l’auteur de la nature le seul hommage digne de lui ! Quel touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter le regard et le cœur des hommes ! O vieillesse honorée ! O généreuse ardeur des enfans de la patrie ! O joie naïve et pure des jeunes citoyens ! O larmes délicieuses des mères attendries ! O charme divin de l’innocence et de la beauté ! O majesté d’un grand peuple heureux par le seul sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu ! etc. » — « Non, Chaumette, non, la mort n’est pas un sommeil éternel. » — « Peuple, souviens-toi que dans la république, etc… » — « S’il faut que je dissimule ces vérités, qu’on m’apporte de la ciguë. »
  94. Discours du 7 mai 1794 (sur les idées morales et religieuses dans leur rapport avec les principes républicains).
  95. Buchez et Roux, XXIII, 436 : « Les Verrès et les Catilina de mon pays. » (Discours du 8 thermidor.) — Notez surtout le discours du 7 mai 1794, tout farci de réminiscences classiques.
  96. Buchez et Roux, XXXIII, 421 : « La vérité a des accens touchans, terribles, qui retentissent avec force dans les cœurs purs comme dans les consciences coupables, et qu’il n’est pas plus donné au mensonge d’imiter qu’à Salmonée d’imiter les foudres du ciel. » 437 : « Pourquoi ceux qui avant-hier vous prédisaient tant d’affreux orages ne voyaient-ils plus hier que des nuages légers ? Pourquoi ceux qui vous disaient naguère : Je vous déclare que nous marchons sur des volcans, croient-ils de marcher aujourd’hui sur des roses ? »
  97. Ibid., XXXII, 369, 361. (Portrait des Encyclopédistes. — Portrait des Hébertistes.)
  98. Ibid., XXXII, 408 : « Ici, J’ai besoin d’épancher mon cœur. » XXXII, 375 à 370, tout le finale.
  99. Hamel, Histoire de Robespierre, I, 34 à 76. Avocat à vingt-trois ans, membre de la Société des Rosati d’Arras à vingt-quatre ans, membre de l’académie d’Arras à vingt-cinq ans ; la Société royale de Metz lui décerne le second prix pour son discours contre le préjugé qui déclare infâmes les parens d’un criminel condamné ; son éloge de Gresset n’est pas couronné par l’Académie d’Amiens. Il lit à l’académie d’Arras un discours contre les incapacités civiles des bâtards, puis un autre discours sur la réforme de la jurisprudence criminelle. En 1789, il est président de l’académie d’Arras, publie un éloge de Dupaty et une adresse à la nation artésienne sur les qualités que doivent avoir les futurs députés.
  100. Voyez son éloge de Rousseau, dans son discours du 7 mai 1794. (Buchez et Roux, XXXII, 369.) — Garat, 85 : « J’espérais qu’en prenant Rousseau pour modèle de son style, la lecture continuelle, qu’il en faisait aurait quelque influence heureuse sur son caractère. »
  101. Fiévée, Correspondance (Introduction). Fiévée, qui l’a vu à la tribune des Jacobins, dit de lui : « Il ressemblait à un tailleur de l’ancien régime. » — Larevellière-Lépeaux, Mémoires. — Buchez et Roux, XXXIV, 94. — Malouet, Mémoires, II, 135. (Séance du 21 mai 1791, après la lecture de l’adresse de l’abbé Raynal. « C’est la première et la seule fois que j’aie vu Robespierre adroit et même éloquent… Il délaya, selon son usage, ces premières phrases, qui étaient tout l’esprit de son discours et qui, malgré son galimatias accoutumé, produisirent l’effet qu’il en attendait. »
  102. Courrier de Provence, III, n° 51 (7 et 8 octobre 1789). — Buchez et Roux, VI, 372 (séance du 10 juillet 1790). Autre bévue analogue de Robespierre à propos d’une députation des Américains. Le président leur a fait une réponse « unanimement applaudie. » Robespierre veut, par surcroît ; répondre lui-même, insiste et persiste malgré les réclamations de l’assemblée, qui s’impatiente de son verbiage, et fini par l’obliger à se taire. Alors, au milieu des risées, l’abbé Maury demande ironiquement « l’impression du discours de M. Robespierre. »
  103. P. Villiers, p. 2.
  104. Cf. ses principaux discours à la Constituante : contre la loi martiale, contre le veto, même suspensif ; contre la qualification du marc d’argent, et pour le suffrage universel ; pour admettre dans la garde nationale les citoyens non actifs ; pour marier les prêtres ; pour abolir la peine de mort ; pour accorder les droits politiques aux hommes de couleur ; pour interdire au père d’avantager un de ses enfans ; pour faire déclarer les Constituans inéligibles à la Législative, etc. — Sur la royauté : « Le roi n’est pas le représentant, mais le commis de la nation. » — Sur le danger des droits politiques accordés aux hommes de couleur : « Périssent les colonies, s’il doit vous en coûter votre honneur, votre gloire et votre liberté ! »
  105. Hamel, I, 76, 77 (mars 1780) : « J’ai un cœur droit, une âme ferme, je n’ai jamais au plier sous le joug de la bassesse et de la corruption. » — Ibid. Liste « des vertus que doit avoir un représentant du tiers état. » — Ibid. 83. — Il a déjà son ton pleurard et ses attitudes de victime : « Ils méditent de changer en martyrs les défenseurs du peuple. Fussent-ils assez puissans pour m’enlever tous les biens qu’on m’envie, me raviront-ils mon âme et la conscience du bien que j’ai voulu faire ? »
  106. Buchez et Roux, XXXIII, 422 : « Qui suis-je, moi qu’on accuse ? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la république, la victime autant que l’ennemi du crime ! » Et tout le discours.
  107. Notamment dans son adresse aux Français (2 août 1791) ; sous forme de justification, c’est son apothéose. — Cf, (Hamel, II, 212), discours aux Jacobins, 27 avril 1792.
  108. Hamel, I, 517, 532, 559 ; II, 5.
  109. Larevellière-Lépeaux, Mémoires. — Barbaroux, Mémoires, 358. (Tous les deux après une visite.)
  110. Ces dévotes de Robespierre, assidues aux Jacobins et à la Convention pour l’entendre et l’applaudir, étaient, d’après leur condition et leur costume, appelées « les jupons gras. »
  111. Buchez et Roux, XX, 197 (séance du 1er octobre 1792). — Chronique de Paris. n° du 9 novembre 1792, article de Condorcet. Celui-ci, avec sa finesse d’homme du monde, a très bien démêlé le caractère vrai de Robespierre. « Robespierre prêche, Robespierre censure ; il est furieux, grave, mélancolique, exalté à froid, suivi dans ses pensées et dans sa conduite ; il tonne contre les riches et les grands, il vit de peu, et ne connaît pas les besoins physiques. Il n’a qu’une mission, c’est de parler, et il parle presque toujours. Il a tous les caractères, non pas d’un chef de religion, mais d’un chef de secte. Il s’est fait une réputation d’austérité qui vise jusqu’à la sainteté. Il monte sur les bancs, il parle de Dieu et de la Providence, il se dit l’ami des pauvres et des faibles, il se fait suivre par les femmes et les pauvres d’esprit, il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages. Robespierre est un prêtre et ne sera jamais que cela. » — Parmi les dévotes de Robespierre, il faut citer Mme de Chalabre (Hamel, I, 515) et une jeune veuve (Hamel, III, 524) qui lui offre sa main et ses 40,000 livres de rente : « Tu es ma divinité suprême, lui écrit-elle, et je n’en connais pas d’autre sur la terre que toi. Je te regarde comme mon ange tutélaire et ne veux vivre que sous tes lois. »
  112. Fiévée, Correspondance (Introduction).
  113. Rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre. — Pièces justificatives n° 20. (Lettre du président et du secrétaire du comité de surveillance de Saint-Calais, 15 nivôse an II.)
  114. Ibid., n° 18. (Lettre de V.., ancien inspecteur des droits réservés, 5 février 1792.)
  115. lbid., n" 8. (Lettre de P. Briancourt ; Sedan, 29 août 1793)
  116. Ibid., n° 1. (Lettre de Besson avec une adresse de la Société populaire de Manosque, 23 prairial an II.)
  117. Ibid., n° 14. (Lettre de D., membre du club des Cordeliers, ancien mercier, 31 janvier 1792.)
  118. Ibid., n° 12. (Lettre de C. Château-Thierry, 30 prairial an II.)
  119. Hamel, III, 682 (d’après le manuscrit de Billaud-Varennes, aux Archives nationales.)
  120. Moniteur, XXII, 115 (séance du 18 vendémiaire an III, discours de Laignelot). « Robespierre tenait dans sa main toutes les sociétés populaires. »
  121. Garat, 85. « Le sentiment qui perçait le plus chez Robespierre et dont il ne faisait même aucun mystère, c’est que le défenseur du peuple ne peut jamais avoir tort. » — Bailleul (cité dans les Mémoires de Carnot, I, 516), dit : « Il se croyait un être privilégié mis au monde pour en devenir le régénérateur et l’instituteur. »
  122. Discours du 26 mai 1794 et du 8 thermidor an II.
  123. ) Buchez et Roux, X, 295, 296 (séance du 22 juin 1791, aux Jacobins.) — Ibid., 294. — Marat disait de même : « Je me suis fait anathème pour le bon peuple de France, » et, précisément à la même date, il écrivait : « Les écrivains populaires seront traînés dans les cachots ; l’Ami du Peuple, dont le dernier soupir sera pour la patrie et dont la voix fidèle vous appelle encore à la liberté, aura pour tombeau un four ardent. » — La différence des deux imaginations est bien marquée par ce dernier mot.
  124. Hamel, II, 122 (séance du 10 février 1792, aux Jacobins). « Ce n’est pas assez d’obtenir la mort de la main des tyrans, il faut l’avoir méritée ; s’il est vrai que les premiers défenseurs de la liberté doivent en être les martyrs, ils ne doivent mourir qu’en entraînant avec eux la tyrannie au tombeau. » — Cf. Ibid., II, 215 (séance du 27 avril 1792).
  125. Ibid., II, 513. (Discours à la Convention, 7 prairial an II.)
  126. Buchez et Roux, XXXIII, 422, 445, 447, 457. (Discours à la Convention, 8 thermidor an II )
  127. Buchez et Roux, XX, 11, 18 (séance des Jacobins, 29 octobre 1792) sur Lafayette, les Feuillans et les Girondins. — XXXI, 360-363 (séance de la convention, 7 mai 1794), sur Lafayette, les Girondins, les Dantonistes et les Hobertistes. — XXXIII, 427. (Discours du 8 thermidor, an II.)
  128. Garat, Mémoires, 87, 88.
  129. Buchez et Roux, XXI, 107. (Discours de Pétion sur l’accusation intentée à Robespierre.) Pétion lui objecte très justement que a Brunswick serait le premier à faire couper la tête de Brissot et que Brissot n’est pas assez fou pour en douter. »
  130. Garat, 94. (Après la mort du roi, et un peu avant le 10 mars 1793.)
  131. Garat, 97. En 1789, Robespierre assurait à Garat que Necker pillait le trésor et qu’on avait vu les mules chargées d’or par lesquelles il faisait passer des millions à Genève. — Carnot, Mémoires, I, 512. Robespierre, disent Carnot et Prieur, s’occupait fort peu de la chose publique, mais beaucoup du personnel ; il se rendait insupportable par ses perpétuelles défiances, ne voyant que traîtres et conspirateurs. »
  132. Buchez et Roux, XXXIII, 417. (Discours du 8 thermidor, an II.)
  133. Ibid., XXXIII, 361 (Discours du 7 mai 1794) et 359. « L’immoralité est la base du despotisme, comme la vertu est l’essence de la république. »
  134. Ibid., 371.
  135. Buchez et Roux, XXXIII, 193 (Rapport de Couthon et décret conforme, 22 prairial an II.) « Le tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemie du peuple… La peine portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au tribunal révolutionnaire est la mort. Sont réputés ennemis du peuple ceux qui auront trompé le peuple ou les représentans du peuple, pour les induire à des démarches contraires aux intérêts de la liberté, ceux qui auront cherché à inspirer le découragement, pour favoriser les entreprises des tyrans ligués contre la république, ceux qui auront répandu de fausses nouvelles, pour diviser ou pour troubler le peuple, ceux qui auront cherché à égarer l’opinion et à empêcher l’instruction du peuple, à dépraver les mœurs et à corrompre la conscience publique, à altérer la pureté et l’énergie des principes révolutionnaires et républicains, ou à en arrêter les progrès,.. ceux qui, étant chargés de fonctions publiques, en abusent pour servir les ennemis de la révolution, pour vexer les patriotes, pour opprimer le peuple. »
  136. Buchez et Roux, XXXV, 290. (Institutions, par Saint-Just.) « La Révolution est glacée ; tous les principes sont affaiblis ; il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue. » — Rapport de Courtois, Pièces justificatives, n° 20. (Lettre de Peys et Rompillon, président et secrétaire du comité de surveillance de Saint-Calais, à Robespierre, 15 nivôse an II.) « Douze à quinze hommes seulement, sur lesquels tu peux compter comme sur toi-même, composent ici la Montagne. Le reste est trompé, séduit, égaré, corrompu, entraîné, et l’esprit public (est) perdu par l’or et l’intrigue des honnêtes gens. »
  137. Courtois, Pièces justif., n° 43. — Cf. Hamel, III, 43, 71. — Cette pièce essentielle est aux Archives nationales, F7', 4446, et comprend deux notes écrites de la main de Robespierre, en juin et juillet 1793.) « Quels sont nos ennemis ? Les hommes vicieux et les riches… Quels sont les moyens de terminer la guerre civile ? Punir les traîtres et les conspirateurs, surtout les députés et les administrateurs coupables,.. faire des exemples terribles,.. proscrire les écrivains perfides et contre-révolutionnaires… Les dangers intérieurs viennent des bourgeois. Pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple. Il faut que l’insurrection actuelle continue… Il faut que l’insurrection s'étende de proche eu proche sur le même plan… Il faut que les sans-culottes soient payés et restent dans les villes. Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer.
  138. Le Comité de salut public, et notamment Robespierre, ont connu et approuvé expressément les noyades de Nantes et les principaux massacres exécutés par Carrier, Turreau, etc. (De Martel, Étude sur Fouché, 257-265.) — (Id., Types révolutionnaires, 41-59.) — Bûchez et Roux, XXXIII, 101 (26 mai 1794.) Rapport de Barère et décret de la Convention ordonnant qu’il ne sera fait aucun prisonnier anglais. Les soldats français n’avaient pas voulu exécuter le décret de la Convention ; sur quoi Robespierre s’écrie (Discours du 8 thermidor) : « Je vous avertis que votre décret contre les Anglais a été éternellement violé, que l’Angleterre, tant maltraitée par nos discours, a été ménagée par nos armes. »
  139. Par exemple, les Girondins, Cf. la Révolution, n, 290.
  140. Buchez et Roux, XXX, 1,571. Projet de discours sur la faction Fabre d’Églantine. — Ibid. 330. Discours aux Jacobins contre Clootz. XXIV. 18 (Projet de rapport sur l’affaire Chabot, Ibid., 69. Discours pour maintenir l’arrestation de Danton.)
  141. Ibid., XXX, 378 (20 décembre 1793.) A propos des femmes qui viennent en foule à la Convention demander la liberté de leurs maris : « Des républicaines doivent-elles renoncer à la qualité de citoyennes pour se rappeler qu’elles sont épouses ? »
  142. Hamel, III, 196. — Michelet, V, 394. Abréviation des débats judiciaires pour expédier les Girondins : la minute du décret s’est retrouvée, écrite par Robespierre.
  143. De Martel, Types révolutionnaires, 44. Les instructions pour le tribunal révolutionnaire d’Orange sont écrites de la main de Robespierre. (Archives nationales, F’, 4439.)
  144. Merlin (de Thionville).
  145. Buchez et Roux, XXXII, 71 (sur Danton) : « Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps… En quoi Danton est-il supérieur à ses concitoyens ? Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable… La discussion qui vient de s’engager est un danger pour la patrie. » — Et tout le discours contre Clootz.
  146. Ibid., XXX, 358 : « Hélas ! malheureux patriotes, que pouvons-nous faire, environnés d’ennemis qui combattent dans nos rangs ! Veillons, car la mort de la patrie n’est pas éloignée, etc. » — Ces sortes de cantates, avec accompagnement de harpe céleste, sont terribles à entendre pour quiconque se représente les circonstances. Par exemple, le 3 septembre 1792, en plein massacre, à l’assemblée électorale de Paris, « M. Robespierre monte à la tribune, déclare qu’il bravera tranquillement le fer des ennemis du bien public et qu’il emportera au tombeau, avec la satisfaction d’avoir bien servi la patrie, l’assurance que la France conservera sa liberté. » (Archives nationales, C, II, 58 à 76.)
  147. Buchez et Roux, XXXII, 360, 371. (Discours du 7 mai 1794 : « Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s’il n’en avait été le plus lâche… Danton, qui était froid et muet dans les plus grands dangers de la patrie. »
  148. Ibid., XXXIV, 94. — Cf. la description de Fiévée, qui l’a vu à la tribune des Jacobins.
  149. Merlin (de Thionville). « Une inquiétude vague, pénible, effet de son tempérament, fut l’unique cause de son activité. »
  150. Barère, Mémoires : « Il voulait gouverner la France par influence plutôt que par ordre. » — Buchez et Roux, XIV, 188 (article de Marat). Dans les premiers mois de la Législative, Marat vit une fois Robespierre et lui exposa ses projets de coups de main populaires et de massacres épuratoires. « Robespierre m’écoutait avec effroi, il pâlit et garda quelque temps le silence. Cette entrevue confirma l’opinion que j’avais toujours eue de lui, qu’il réunissait aux lumières d’un sage sénateur l’intégrité d’un véritable homme de bien et le zèle d’un vrai patriote, mais qu’il manquait également des vues et de l’audace d’un homme d’état. » — Thibaudeau, Mémoires, I, 58. — Seul entre tous les membres du Comité de salut public, il n’est pas allé en mission dans les départemens.
  151. Buchez et Roux, XX, 193. (Discours de Robespierre à la Convention, 5 novembre 1792.)
  152. Toutes ces assertions de Robespierre sont des contre-vérités. — (Procès-verbaux des séances de la Commune de Paris). Le 1er septembre 1792, Robespierre parle deux fois dans la séance du soir. De plus, deux témoignages concordans indiquent qu’il a parlé dans la séance du matin, où les noms des orateurs ne sont pas ludiques : « Il s’agissait, dit Pétion (Buchez et Roux, XXXI, 103), du décret qui ouvrait les barrières. » Ce décret est mis en discussion à la Commune dans la séance du matin du 1er septembre. « A ce sujet, Robespierre se livra à des déclamations extrêmement animées, aux écarts d’une imagination sombre ; il aperçut des précipices sous ses pas, des complots liberticides, il signala les prétendus conspirateurs. » — Louvet (Ibid., 130) assigne la même date, sauf qu’il prend la séance du soir pour la séance du matin, à la première dénonciation de Robespierre contre les Girondins : « Personne, dit Robespierre, n’ose donc nommer les traîtres ? Eh bien ! moi, pour le salut du peuple, je les dénonce. Je dénonce le liberticide Brissot, la faction de la Gironde, la scélérate commission des Vingt et un de l’Assemblée nationale. Je les dénonce pour avoir vendu la France à Brunswick et pour avoir reçu d’avance le prix de leur lâcheté. » — Le 2 septembre (procès-verbaux de la Commune, séance du soir), « MM. Billaud-Varennes et Robespierre, développant leurs sentimens civiques,.. dénoncent au conseil général la conspiration en faveur du duc de Brunswick, qu’un parti puissant veut porter au trône des Français. » — Le 3 septembre, à six heures du matin (Buchez et Roux, 16, 132, lettre de Louvet), des commissaires de la commune se présentent chez Brissot avec ordre de visiter ses papiers ; l’un d’eux dit à Brissot qu’il a huit mandats pareils contre des députés de la Gironde et qu’il commencera par Guadet. (Lettre de Brissot pour se plaindre de cette visite. Moniteur, 7 septembre 1792.) Ce même jour, 3 septembre, Robespierre siège à la Commune (Granier de Cassagnac, les Girondins, II, 63) ; c’est là que vient le chercher une députation de la section Mauconseil, et il est chargé par le conseil d’une commission au Temple. — Le 4 septembre (Buchez et Roux, XXI, 106, discours de Pétion) la Commune lance un mandat d’arrêt contre Roland ; Danton vient à la mairie avec Robespierre et fait révoquer ce mandat ; Robespierre finit par dire à Pétion : « Je crois que Brissot est à Brunswick. » — Ibid., 106 : « Robespierre (avant le 2 septembre) prit de l’ascendant dans le conseil. » —Buchez et Roux, 107 : « Robespierre, lui dis-je, vous faites bien du mal ; vos dénonciations, vos alarmes, vos haines, vos soupçons agitent le peuple. »
  153. Garat, 86. — Cf. Hamel, I, 264 (Discours du 9 juin 1791.)
  154. La Révolution, II, 454 (Discours du 3 avril 1792.)
  155. Buchez et Roux (Discours du 8 thermidor).
  156. Ibid., XXXII, 71 (Discours contre Danton) : « Qu’avez-vous fait que vous n’ayez fait librement ? »
  157. Ibid., XXXII, 199 et 221 (Discours sur la loi du 22 prairial.)
  158. Mot de Mirabeau sur Robespierre : « Tout ce que cet homme a dit, il le croit. — Robespierre, hôte de Duplay, dînait tous les soirs avec Duplay, juré au tribunal révolutionnaire et collaborateur de la guillotine à 18 francs par jour. Probablement, à la table de famille, l’entretien roulait sur les abstractions ordinaires ; mais parfois on devait mentionner les condamnations du jour, et, même quand on ne les mentionnait pas, on y pensait. Seul aujourd’hui, Robert Browning pourrait reconstituer le dessus et le dessous de ces entretiens, le soir, devant la mère et les jeunes filles. »
  159. Buchez et Roux, XXXIII, 151. — Cf. Dauban, Paris en 1794, p. 386 (estampe), et p. 392, fête de l’Être suprême à Sceaux, d’après le programme rédigé par le patriote Palloy : « On invite tous les citoyens à être à leurs fenêtres ou à leurs portes, même ceux qui habitent des corps de logis retirés. » — Ibid., 399 : « Les jeunes citoyens jetteront des fleurs à chaque station, les pères embrasseront leurs enfans, les mères élèveront les yeux au ciel. » — Moniteur, XX, 653 : « Plan de la fêté de l’Être suprême proposé par David, et décrété par la Convention nationale. »
  160. Ibid., XXXIII, 176. (Récit de Vilate.)
  161. Hamel, III, 541.
  162. Buchez et Roux, XXVIII, 178 et 180.
  163. Ibid., 177 (récit de Vilate). — Ibid., 170. Notes de Robespierre sur Bourdon (de l’Oise). — 417. Passages raturés par Robespierre dans le manuscrit de son discours du 8 thermidor. — 429. Phrases analogues dans son discours tel qu’il l’a prononcé. — On sent, à tous ces indices, la profondeur de son ressentiment.
  164. Buchez et Roux, 183 (Mémoires de Billaud-Varennes, Collot d’Herbois, Vadier et Barère) : Le lendemain du 22 prairial, dans la séance du matin au Comité de salut public : « Je vois bien que je suis seul et que personne ne me soutient, » dit Robespierre ; et « aussitôt il entre en fureur, il déclame avec violence contre les membres du comité, qui ont conspiré, dit-il, contre lui. Ses cris étaient si forts que, sur les terrasses des Tuileries, plusieurs citoyens s’étaient rassemblés. » Ensuite « il poussa l’hypocrisie jusqu’à répandre des larmes. » — Je crois plutôt que la machine nerveuse était à bout. Un autre membre du comité, Prieur (Carnot, Mémoires, II, 525), raconte qu’en floréal, à la suite d’une autre scène très longue et très violente, « Robespierre épuisé se trouva mal. »
  165. Carnot, Mémoires, I, 526 : « Comme son bureau était établi dans un local séparé et que nul de nous n’y mettait les pieds, il pouvait s’y rendre, et s’y rendait, en effet, sans nous rencontrer. Il affectait même de traverser les salles du comité après la séance, et il signait quelques pièces, ne s’abstenant réellement que de nos délibérations communes. Il avait chez-lui de fréquentes conférences avec les présidens du tribunal révolutionnaire, sur lequel son influence s’exerçait plus que jamais. » (Récit de Prieur.)
  166. Dauban, Paris en 1794, 563. — Archives nationales, AF, II, 58. On trouve là des signatures de la main de Robespierre sous plusieurs arrêtés du comité de salut public, le 5 et le 7 messidor, puis, ultérieurement, d’autres signatures de Saint- Just et Conthon, jusqu’aux 3, 6 et 7 thermidor. Cf. F7 4437, 4438.
  167. Archives nationales, F7, 4438. — Rapport au Comité de salut public par Herman, commissaire des administrations civiles, police et tribunaux, 3 messidor an II : « La commission chargée de la surveillance générale des prisons ne peut s’empêcher de voir, que tous ces scélérats, qui ont trempé principalement dans les projets liberticides,… existent encore dans les prisons et y font une bande à part, qui rend la surveillance très laborieuse, est une cause habituelle de désordres, une source continuelle de tentatives d’évasion, un assemblage journalier d’êtres dont toute l’existence se consume en imprécations contre la liberté et ses défenseurs… Il serait possible de connaître ceux qui, dans chaque prison, servaient et devaient servir les diverses factions, les diverses conjurations… Il faudrait peut-être purger en un instant les prisons, et défrayer le sol de la liberté de ces immondices, de ces rebuts de l’humanité. » En conséquence, le Comité de salut public « charge la commission… de rechercher dans les prisons de Paris… ceux qui ont particulièrement trempé dans les diverses factions, dans les diverses conjurations que la Convention nationale a anéanties. » — Au-dessous de cet arrêté, il y a, de la main de Robespierre : Approuvé, puis la signature de Robespierre, puis plus bas les signatures de Billaud et de Barère. — Même arrêté régularisé le 7 messidor, signé par les mêmes et par cinq autres, et expédié le même jour. (Cette pièce décisive avait été lue et citée en grande partie par M. de Martel, dans ses Types révolutionnaires, 57.)
  168. Buchez et Roux, XXXIII, 434.