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Prosper Mérimée (Othenin d’Haussonville)

Prosper Mérimée (Othenin d’Haussonville)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 34 (p. 721-775).
PROSPER MERIMEE
A PROPOS
DE LETTRES INEDITES

Je m’étais proposé, il y a quelque temps, d’écrire une étude complète sur Prosper Mérimée, et dans cette pensée je m’étais mis en quête de renseignemens et de documens inédits. J’avais interrogé sur son compte des hommes qui généralement ne l’aimaient guère, et des femmes qui avaient conservé de lui un souvenir affectueux et fidèle. J’avais, il est vrai, rencontré aussi des hommes qui le tenaient pour un ami constant et sûr, et des femmes qui le considéraient comme un cynique sans cœur. J’aurais été assez tenté de chercher et de traduire à ma manière le secret de ces contradictions ; si j’y ai renoncé, c’est que je me suis trouvé en présence d’une difficulté dont j’indiquerai brièvement la nature.

Mérimée est peut-être, parmi les écrivains de nos jours, celui qui a pris le plus soin de dérober à une curiosité indiscrète les mystères de sa vie. Il n’a point chanté ses chagrins en vers harmonieux et il n’a point fait l’aveu de ses faiblesses en prose orgueilleuse. Il ne se livrait pas davantage dans la conversation, et le contraste qu’on devinait entre la vivacité intérieure de ses sentimens et la froideur un peu hautaine de ses manières n’était pas un des moindres agrémens de son commerce. Malheureusement pour lui, il n’était pas aussi réservé la plume à la main, et il s’est mal trouvé de n’avoir pas mis en pratique l’axiome qu’il énonçait lui-même : Ne prenez jamais une femme pour confident. Personne n’a oublié le succès de curiosité obtenu, il n’y a pas bien longtemps, par la publication d’une correspondance où Mérimée avait, trente années durant, livré à une femme, chez laquelle il avait cru trouver une amie, tous les secrets d’une humeur inégale, d’une santé incertaine et d’un caractère méfiant : publication entreprise sans aucun égard pour la mémoire de Mérimée, et sans autre précaution que d’avoir remplacé par des points certains passages où l’on aurait vu peut-être l’inconnue descendre de son piédestal de fierté. L’accueil fait aux Lettres à une inconnue a montré combien le public français est toujours indulgent pour ces traîtrises littéraires, et le souvenir de cet accueil m’a paru, après réflexion, rendre presque impossible la tâche d’écrire la biographie de Mérimée. Donner en effet en pâture à la curiosité de ses lecteurs des alimens moins friands que ceux dont ils ont déjà été nourris, c’était courir le risque de les allécher médiocrement, et d’un autre côté, après l’éclat d’une pareille indiscrétion, il n’y avait moyen de réveiller cette curiosité qu’en sautant bravement et à pieds joints dans le scandale au risque d’éclabousser les vivans et les morts. Je n’ai pas eu cette bravoure, et je n’entretiendrais même pas les lecteurs de la Revue de mes perplexités, si je n’avais besoin de leur expliquer comment et dans quelle pensée j’ai réuni les documens que je voudrais leur communiquer aujourd’hui. Ce sont encore des lettres de Mérimée, mais celles-là parfaitement inoffensives et à la publication desquelles sa mémoire ne saurait perdre. Je me bornerai à les accompagner de quelques éclaircissemens qui me paraissent de nature à en faire mieux goûter l’intérêt et à faire mieux connaître en même temps un homme qui jusqu’ici a été peut-être un peu sévèrement jugé. J’ai trouvé, après réflexion, que le modeste rôle d’éditeur était celui qui me convenait le mieux, et je suis certain, en substituant à ma prose celle de Mérimée, de ne laisser aucun regret à personne.


I

Il y a dans la longue carrière de Mérimée trois phases morales et surtout sociales bien distinctes. La première, la plus courte, et dont peu de personnes ont gardé le souvenir, est celle où, frais émoulu du collège et de l’éducation maternelle, très timide (au fond il l’est toujours resté) et un peu gauche d’apparence, d’une excessive susceptibilité de sentimens, et incessamment préoccupé de la crainte du ridicule, il débutait sous la conduite de son père, peintre estimé, dans un monde un peu mêlé d’artistes, et de gens de lettres. A cette date, son père pouvait, sans trop d’illusions, écrire encore à son sujet : « J’ai un grand fils de dix-huit ans dont je voudrais bien faire un avocat. Toujours élevé à la maison, il a de bonnes mœurs et de l’instruction. » C’est le moment de sa vie où il a été le plus semblable à ce Saint-Clair du Vase étrusque dont il trace le portrait en ces termes : « Saint-Clair était né avec un cœur tendre, et aimant ; mais à un âge où l’on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier et ambitieux ; il tenait à l’opinion comme y tiennent les enfans. Dès lors il se fit une étude de supprimer tous les dehors de ce qu’il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il y réussit, mais sa victoire lui coûta cher. »

Si dans ce portrait il y a, comme je le crois, quelques traits de ressemblance, si Mérimée était né « avec un cœur tendre et aimant, » et s’il tenait à l’opinion, « comme y tiennent les enfans, » c’est-à-dire, pour parler franc, s’il était à la fois sensible et vaniteux, il serait intéressant de savoir quels incidens ont froissé sa sensibilité et irrité sa vanité. La crainte de paraître ridicule en laissant apercevoir des impressions trop vives remontait bien loin chez lui. Il se plaisait en effet à raconter une anecdote de ses premières années qui aurait eu, disait-il, une grande influence sur son développement moral. Un jour qu’après avoir été fortement grondé pour je ne sais quel méfait enfantin, il s’en allait en larmes et tout contrit, il entendit ses parens qui disaient, la porte fermée : « Le pauvre garçon, il se croit bien criminel. » La pensée qu’on riait de son émotion et de son repentir lui inspira une irritation dont il disait n’avoir jamais perdu le souvenir. Mais, malgré cette anecdote, ce n’est pas dans les épreuves d’une enfance douloureuse qu’il faut chercher le secret de cette transformation de sa nature. Personne n’a eu en effet, au début, une existence plus facile et plus douce que celle de Mérimée. Il était né au sein d’une bonne famille de la bourgeoisie parisienne, originaire cependant de Normandie. Son grand-père avait été d’abord avocat au parlement de Rouen, puis, jusqu’à la révolution, intendant du dernier maréchal de Broglie, dans le château duquel il venait souvent occuper un appartement qu’on appela longtemps « l’appartement de Mérimée. » Enfant longtemps désiré, Mérimée connut toutes les gâteries de l’éducation du foyer domestique, entre un père d’humeur débonnaire et une mère profondément dévouée à son fils unique. Mme Mérimée, artiste elle-même, femme plus intelligente que raffinée, a tenu une grande place dans la vie de son fils. Elle a vécu avec lui jusqu’à un âge très avancé, s’appliquant, par les soins dont elle l’environnait, à l’affranchir des préoccupations de la vie matérielle, auxquelles elle le savait tout à fait impropre. Mérimée la paya de retour en égards affectueux jusqu’à la fin de sa vie, et à l’époque où il était le plus recherché dans le monde, on m’a assuré que rien ne pouvait le déterminer à ne pas revenir dîner avec elle lorsqu’il le lui avait promis. Aussi la perte de sa mère, qui mourut en 1852, fut-elle vivement sentie par Mérimée, et à ceux qui mettent volontiers en doute sa sensibilité, j’opposerai cette lettre écrite par lui dix-huit ans après à M. Emile Augier, qu’un malheur pareil venait de frapper.

« Mon cher ami, je reçois un billet qui m’annonce la perte que vous venez de faire. Il n’y en a pas de plus grande. J’ai passé par cette cruelle épreuve et j’y pense encore sans cesse. Je vous souhaite du courage et de la résignation. Travaillez si vous pouvez ; voyagez si vous ne pouvez travailler. Je vous serre la main et vous plains de toute mon âme. »

Puisque nous n’avons pas trouvé dans les particularités de son éducation et de son enfance l’explication de cette transformation qui se serait opérée dans la nature de Mérimée, cherchons-la dans les aventures de sa jeunesse. Ce serait faire tout à fait fausse route que de demander cette explication à l’attrait passager que lui avait inspiré une femme de lettres célèbre. Cette femme n’a pas porté dans la vie de Mérimée le trouble profond qu’elle a jeté dans celle d’un grand poète, et les circonstances de leur brouille sont à la fois moins dramatiques et plus piquantes. Voici le récit de cette brouille, écrit en quelque sorte sous la dictée de Mérimée par une personne qui a bien voulu me le communiquer. « Un matin qu’il venait chercher George Sand pour sortir avec elle, il était resté seul dans sa chambre tandis qu’elle s’habillait dans un cabinet à côté. Il y avait là une table couverte de papiers. Un grand cahier était le manuscrit de Lélia ; d’autres plus petits étaient divers écrits ayant leurs titres sur la première feuille. Il prenait les papiers et les lisait à haute voix, tout en faisant ses réflexions. Sur un des cahiers était écrit : Marie Dorval. Il commençait ainsi : « La première fois que je la vis, Marie Dorval avait un chapeau blanc avec une plume blanche, et… » Il interrompit sa lecture pour dire à George Sand : « Comment, madame, pouvez-vous avoir aucune intimité avec Mme Dorval ? » Du fond de son cabinet et tout en s’habillant, George Sand défendait avec vivacité son amie du moment. Sous ce manuscrit, il s’en trouvait un autre. Il le prend et commence à lire à haute voix : « P. M. a cinq pieds cinq pouces. » George Sand n’a pas plus tôt entendu ces mots qu’elle se précipite de son cabinet, à demi vêtue, et, malgré ses efforts, lui arrache des mains ce papier dont il n’avait pu lire que quelques lignes, vraies peut-être, disait-il, mais peu flatteuses pour lui. Il avoue qu’il regrette vivement d’avoir été honnête homme et de n’avoir pas emporté, pour le brûler, ce manuscrit fait sur lui. » Ce n’est pas seulement l’amertume de cette brouille, c’est un ressentiment de vanité assez peu avouable qui faisait tenir à Mérimée un langage de mauvais goût sur le compte de George Sand, et il y a là un épisode de sa vie sur lequel il vaut mieux jeter un voile.

Dans ce même ordre d’explications, je tiens de bonne source une anecdote antérieure de quelques années et qui donnerait une clé ; plus sûre de certaines énigmes du caractère de Mérimée. Je ne vois point d’inconvéniens à raconter cette anecdote, tous les personnages intéressés étant inconnus et d’ailleurs morts depuis longtemps. Très jeune encore, Mérimée avait rencontré dans les salons d’un banquier protestant où se réunissait la société libérale de la restauration une fort belle personne un peu plus âgée que lui, qui était la femme d’un ancien fonctionnaire du premier empire. Il engagea bientôt avec elle une correspondance dont un fragment tomba par malheur entre les mains du mari, assez jaloux de son naturel, et par-dessus le marché duelliste de profession. Mérimée fut appelé sur le terrain. Comme on préparait les armes : « A quel bras préférez-vous être touché ? demanda le bretteur. — Au bras gauche, si cela vous est égal, répondit Mérimée avec un parfait sang-froid, » et ce fut en effet au bras gauche qu’il reçut une blessure, heureusement sans gravité. Quelques jours après, il apparaissait le bras en écharpe dans une maison où il était familièrement reçu, et comme on s’empressait autour de lui, en lui demandant avec qui et pourquoi il s’était battu : « Je me suis battu, répondit-il, avec quelqu’un qui n’aimait pas ma prose. » On ne put tirer de lui autre chose.

La correspondance n’en continua pas moins, malgré les périls de cette liaison, jusqu’au jour où, soit prudence, soit infidélité, la dame signifia assez durement à Mérimée son congé. La blessure que cette brusque rupture causa à Mérimée fut profonde. J’avais espéré pouvoir publier quelques lettres adressées par lui dans ces conjonctures à la spirituelle personne qui a bien voulu me conter ces détails ; malheureusement ces lettres n’ont point été retrouvées. Il m’a été affirmé qu’elles contenaient l’expression d’une tristesse réelle, et peut-être ce premier mécompte a-t-il contribué à développer la disposition méfiante qui était devenue chez Mérimée comme une seconde nature. Je donne cette explication pour ce qu’elle vaut, mais je dirai cependant que dans ma pensée toutes ces petites circonstances n’ont eu que peu d’influence sur Mérimée. Chez une nature timide et vaniteuse, la crainte d’abandonner aux autres un point de supériorité en laissant apercevoir des émotions trop vives fera toujours affecter les apparences de la froideur, et la crainte d’être pris pour dupe ne manquera jamais d’engendrer la méfiance. Les défauts de notre nature sont comme les sauvageons qui n’ont jamais été greffés : ils portent toujours des fruits amers.

Pour secouer la tristesse que lui avait laissée cette aventure, Mérimée entreprit un voyage en Espagne dont les incidens ne devaient pas être sans influence sur sa destinée. Il partit au commencement de l’année 1830, et ce fut pendant son séjour à Madrid que la nouvelle des événemens de juillet lui parvint. Quelques mois auparavant, il avait refusé d’accepter une place de secrétaire d’ambassade par un scrupule de libéralisme dont le souvenir devait plus tard faire sourire le sénateur du second empire. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait salué de loin cette révolution avec l’enthousiasme de tout ce qui joignait alors un peu de jeunesse et de mouvement à beaucoup d’illusions, et qu’il ait accepté la place de chef du cabinet d’un ministre aimable et distingué que la révolution de juillet avait porté au pouvoir, M. le comte d’Argout. Cette nomination marque la fin de ce que j’ai appelé la première phase sociale de Mérimée. Déjà en effet, par le succès de ses premières œuvres, il n’était plus un inconnu, et sa place était indiquée au sein de cette société polie, lettrée, semi-aristocratique et semi-bourgeoise qui occupa la scène politique pendant toute la durée du gouvernement de juillet. Les fonctions qu’il exerçait auprès de M. d’Argout, et qu’il échangea bientôt contre une place d’inspecteur des monumens historiques, plus conforme à ses goûts, achevèrent de lui en ouvrir l’entrée. Ce fut durant les premières années du régime de juillet que Mérimée prit ce que j’appellerai sa forme définitive, et que, refoulant au dedans de lui les timidités et les agitations de sa jeunesse, il se composa ce maintien discret, froid, compassé, d’apparence volontairement anglaise, sous lequel il ne laissait pas de cacher encore des passions assez vives, mais qui au premier abord excitait peu de sympathie et de bienveillance. Il adoptait en même temps dans sa conversation ces formes ironiques, ce ton sarcastique qui est celui de ses nouvelles et dont même en causant il lui arrivait rarement de se départir. Plusieurs personnes qui l’ont beaucoup connu à cette époque de sa vie me l’ont dépeint racontant avec une négligence apparente des histoires savamment préparées où il côtoyait la limite du mauvais goût sans la franchir complètement, cherchant volontiers le scandale dans ses propos, et préoccupé de l’éviter dans sa conduite, cynique avec les hommes, bien élevé avec les femmes quand elles savaient l’exiger, mais se dédommageant alors par des affectations de perversité morale qu’il aurait regretté cependant de voir prendre trop au sérieux. Je trouve la trace de cette préoccupation dans une lettre adressée par lui à une femme distinguée dont les lecteurs de la Revue ont souvent apprécié les délicates études. Mérimée venait d’être reçu à l’Académie française, et il lui écrivait au lendemain du jour où il avait prononcé son discours :

« En vérité, madame, je suis à présent moins heureux par l’idée que je suis débarrassé de la triste cérémonie que vous savez que par les témoignages d’intérêt dont on m’a comblé. Je suis d’autant plus sensible à votre bienveillance pour moi que je n’ai rien fait pour la mériter et que très probablement on vous a fait un portrait de moi pire que l’original. Mes amis m’ont dit bien souvent que je ne prenais pas assez de soin pour montrer ce qu’il peut y avoir de bon dans ma nature, mais je ne me suis jamais soucié que de l’opinion de quelques personnes. Vous êtes, madame, du nombre de celles dont je voulais avoir l’approbation, et je ne puis vous dire combien j’y suis sensible. Je serais allé savoir de vos nouvelles aujourd’hui si je n’avais pensé que ma première visite devait être pour mon récipient. Je l’ai trouvé avec une figure qui emprunte ses couleurs à l’aurore, pour me servir d’une phrase de M. de Chateaubriand. Il était d’ailleurs très content de son discours et de sa lecture et, à la jaunisse près, on ne peut plus aimable.

« Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

« P. MERIMEE. »


Puisque j’ai cité la lettre, pourquoi ne citerais-je pas aussi la réponse qui en est le commentaire et qui contient en raccourci un petit portrait de Mérimée :

« J’ai à vous remercier, monsieur, de ce discours que j’aime tant et que je conserverai précieusement. Je craignais un peu que l’aveu que je vous ai fait l’autre jour de mon penchant pour les déclamations ne vous eût découragé de me remettre dans la bonne voie, et j’aurai ce souci jusqu’à ce que je vous croie persuadé que j’estime encore davantage le bon goût et la vraie vérité. Vous voyez par cette espèce de justification que j’ai aussi besoin de votre bonne opinion, et à ce propos, je vous demanderai d’où vous vient l’idée que j’ai dû recevoir contre vous des préventipns défavorables, ? Si cela est, je vous prie de me savoir gré de l’indépendance de mon esprit, qui ne s’est fié qu’à lui-même et a découvert par ses propres lumières ces bons côtés dont vos amis, dites-vous, ont le secret. J’aime à croire au bien, ce qui ne prouve pas plus ma propre perfection que la disposition contraire ne prouve une perversité véritable » Permettez-moi de vous dire que je suis touchée et reconnaissante que vous ayez dès le commencement de nos relations abordé ce sujet avec une simplicité qui me paraît à elle seule’une grande qualité ; conservez avec moi cette simplicité, je vous en prie, pour qu’au moins de ce côté l’égalité se retrouve. Mille affectueux complimens. » Un des sujets que Mérimée abordait le plus volontiers lorsqu’il voulait produire dans un petit cercle un scandale discret, c’était celui de ses opinions philosophiques. L’incrédulité absolue dont il faisait profession était pour lui un triste héritage de famille, qu’il tenait non pas de son père, assez indifférent sur ces questions, comme sur bien d’autres, mais, chose plus rare, de sa mère. Mme Mérimée témoignait en effet contre toute croyance religieuse une aversion décidée, et lorsque son fils adoptait cette devise imprimée sur son cachet : Μέμνησο ἀπιστεῖν, souviens-toi de ne pas croire, il ne faisait que rappeler à sa mémoire une recommandation maternelle. L’incrédulité systématique de Mérimée dépassait de beaucoup la moyenne des opinions reçues dans le monde où il vivait. Sans doute, on n’y prétendait pas à l’orthodoxie de certains salons de la restauration, mais on y était déiste et plutôt chrétien. Or Mérimée disait n’avoir jamais été baptisé. Il a laissé cependant imprimer de son vivant que son acte de baptême figurait sur les registres de la paroisse Saint-Germain-des-Prés. Mais les recherches entreprises à ma demande n’ont point confirmé cette assertion. Mérimée eût été au reste bien fâché qu’on lui produisît cet acte, car c’eût été le priver d’un effet assuré lorsqu’il jetait négligemment cette particularité dans la conversation. Un soir qu’il dînait chez Mme de Boigne, cet effet fut même plus grand qu’il n’aurait désiré ; dans ce milieu correct, la chose fut trouvée (non sans raison peut-être) de mauvais goût, et la maîtresse du logis, qui tenait à ce qu’à sa table la liberté de la conversation ne dépassât pas certaines bornes, ne se fit pas faute de l’en avertir. Parfois au contraire il provoquait par cette confidence des témoignages d’affectueux intérêt qu’il aurait pu mieux accueillir. C’est ainsi qu’une femme aimable dépensa dans une longue conversation toutes les ressources de son esprit et toute la chaleur de son cœur (les personnes qui ont l’honneur de la connaître savent que c’est beaucoup dire) pour déterminer Mérimée à recevoir le baptême. Après l’avoir écoutée longtemps sans mot dire : « Eh bien, madame, j’y consens, interrompit tout à coup Mérimée avec un grand sérieux, mais à une condition : c’est que vous me servirez de marraine ; je serai habillé de blanc et vous me porterez dans vos bras. »

Mérimée n’avait que trop de goût à mêler ainsi la raillerie à ces questions si graves, bien que sous cette raillerie il ne fût pas impossible de découvrir parfois les indices d’une certaine tristesse. Quelques années après, comme il était appelé à Carcassonne pour donner son avis, en sa qualité d’inspecteur des monumens historiques, sur un projet de réparation de la cathédrale, la même personne lui avait donné une lettre d’introduction auprès de l’évêque de cette ville. Peu de jours après le départ de Mérimée, elle recevait de lui cette lettre, dont je n’ai pas besoin d’expliquer la plaisante imposture : « Grand séminaire de Carcassonne, 15 octobre 1850.

« Madame,

« Monseigneur est en ce moment en tournée pastorale. Selon les ordres de sa grandeur, j’ai dû décacheter la lettre que vous lui avez adressée et qui m’a été remise par M. Mérimée. C’est avec une vive douleur que j’y ai lu que ce monsieur, qui est fort aimé dans notre ville pour l’intérêt qu’il porte à notre belle église de Saint-Nazaire, était encore aveugle aux saintes vérités de la religion. J’ai, selon vos intentions, madame, cherché à porter la lampe de la foi dans les recoins de cette âme obscurcie par les ténèbres mondaines, et si j’avais l’éloquence de monseigneur, sans doute le mécréant n’eût pas quitté Carcassonne sans que l’onde vivifiante du baptême n’eût coulé sur son front. Pressé par les argumens que me fournissait mon zèle apostolique, il dit que croire est un don qu’il n’a pas reçu et qu’il regrette fort, maintenant surtout que toutes les illusions et toutes les espérances finissent pour lui. Il regrette de ne pouvoir reporter au bon Dieu ce qui lui reste d’enthousiasme et d’exaltation qu’il a jadis mal ou inutilement employés et dont personne ne se soucie plus. Enfin il dit, madame, que, jusqu’à preuve contraire, il s’en tient à la maxime d’un des sept sages de la Grèce, dont le sens est qu’il faut être honnête homme et douter, maxime horrible, condamnée par le père Canaye et que monseigneur a foudroyée dans son dernier sermon de l’Avent. Je regrette de ne m’être pas rappelé sa belle péroraison pour la répéter à notre endurci. Tout espoir n’est cependant pas perdu, madame, et nous comptons sur vos bons offices. Veuillez continuer à le sermonner. Il a beaucoup de confiance en vous et prétend même que vous lui avez donné de la superstition pour les reliques [1]. J’ignore ce qu’il veut dire, mais je sais qu’il a de saintes correspondances avec de pieux ecclésiastiques. Il me montrait hier une lettre du curé de Brantôme qui « prie pour lui des prières de reconnaissance et de bonheur, » et qui lui demande un autel sur les fonds du ministère de l’intérieur. Enfin, madame, ayant une marraine comme vous et de dignes ecclésiastiques pour amis, il faudra bien qu’il se rende tôt ou tard. Il ne peut manquer d’être touché des avertissemens d’en haut qu’il reçoit. Avant-hier, qui était un samedi, il a mangé gras chez M. le préfet, mais il y avait tant d’ail dans les sauces qu’il a aujourd’hui un grand mal de gorge. Que ne mangeait-il maigre !

« Permettez-moi, madame, de quitter ce sujet pour vous exprimer le regret que vous ayez favorisé les penchans à la coquetterie de nos dames en envoyant à l’une d’elles un patron de manches à la mode de Paris. Elles en font parade sur le boulevard et se retournent pour voir si MM. les officiers de chasseurs y font attention. Mlle de Verte-Allure n’a fait que lisser ses bandeaux hier à la grand’messe pour faire voir ses manches, et ce fut un scandale pour toute la congrégation. Puissent ces manches, madame, être légères sur votre conscience ; mais je frémis en pensant à tout ce qu’il y peut entrer d’iniquités. Je finis, madame, cette longue lettre en vous annonçant le retour prochain de votre catéchumène, que le mistral, l’ail, la pluie, les provinciaux, ont rendu si mélancolique qu’il fait pitié à voir. Veuillez agréer, madame, les respectueux hommages de votre très humble et très obéissant serviteur,

« L’abbé CHAPOND, professeur de théologie au grand séminaire de Carcassonne. »


J’ai dit que l’incrédulité absolue de Mérimée était un héritage de famille. Cependant cette disposition à un scepticisme agressif avait été singulièrement développée chez lui par un homme qui, après avoir de son vivant rencontré assez peu de sympathie, a trouvé depuis sa mort des admirateurs fanatiques. Je veux parler d’Henri Beyle, qui a été pendant longtemps beaucoup plus connu sous son pseudonyme de Stendhal. Lorsque Mérimée rencontra pour la première fois Beyle chez Mme Pasta, il avait dix-huit ans, c’est-à-dire l’âge où l’on est facilement séduit. Beyle en avait au contraire plus de quarante. Par son esprit brillant, il n’eut pas de peine à réduire sous son influence une nature au fond assez faible. C’est peut-être pour se défendre d’avoir subi cette influence que Mérimée a écrit dans une notice, consacrée par lui à la mémoire de Beyle : « Sauf quelques préférences et quelques aversions littéraires, nous n’avions peut-être pas une idée en commun, et il y avait peu de sujets sur lesquels nous fussions d’accord. » Mais nulle part la ressemblance entre les deux natures (avec bien plus de finesse et de distinction dans celle de Mérimée) n’apparaît plus clairement que dans cette notice. Parfois en jugeant Beyle, Mérimée semble parler de lui-même : « Un des traits les plus frappans, dit-il, du caractère de Beyle, était l’inquiétude d’être pris pour dupe et une constante préoccupation de se garantir de ce malheur. De là cet endurcissement factice, cette analyse désespérante des mobiles bas de toutes les actions généreuses, cette résistance aux premiers mouvemens du cœur, beaucoup plus affectée que réelle chez lui à ce qu’il me semble. L’aversion et le mépris qu’il avait pour la fausse sensibilité le faisaient souvent tomber dans l’exagération contraire, au grand scandale de ceux qui, ne le connaissant pas intimement, prenaient à la lettre ce qu’il disait de lui-même. Non-seulement il n’attachait aucune importance à rectifier les interprétations plus ou moins malveillantes qu’on donnait à sa parole ou à ses écrits, mais encore il trouvait un malin plaisir, de vanité je pense, à passer aux yeux des gens pour un monstre d’immoralité. » Changez les noms ; est-ce que vous ne croyez pas lire un portrait de Mérimée, et des plus ressemblans ?

La notice dont j’ai tiré ces lignes est connue de tout le monde, car elle figure à la fois en tête de la correspondance de Stendhal, publiée en 1865, et dans la collection des articles de Mérimée. Mais ce que peu de personnes savent, c’est qu’il existe de cette notice plusieurs tirages à part publiés tout à fait mystérieusement et avec un caractère bien différent. Mérimée avait donné en effet à cette petite brochure l’apparence d’un manifeste écrit au nom des amis libres penseurs de Beyle[2]. La première page de l’un de ces tirages portait les singulières mentions que je copie ici textuellement : « H. B., par l’un des quarante de l’Académie française, avec un frontispice stupéfiant (ici un petit croquis obscène), dessiné et gravé par S.-P.-Q.-R. Eleutheropolis, l’an MDCCCLXIV de l’imposture du Nazaréen. Ἐκ τῆς τυπογραπφίας τῶν τοῦ Ἰουλιάνου τοῦ ἀποστάτου φίλων (de la typographie des amis de Julien l’Apostat). » Ce titre singulier donné une idée de l’esprit qui avait inspiré Mérimée écrivant cette notice. Elle ne diffère cependant de celle qui est connue que par une part plus large faite aux grosses impiétés que Beyle se plaisait à débiter. Elles sont trop fortes pour que je veuille les rapporter ici, et je me bornerai à citer cette triste boutade qu’inspirait parfois à Beyle le spectacle des choses humaines : « Ce qui excuse Dieu, disait-il, c’est qu’il n’existe pas. » Dans cette notice, Mérimée développe aussi plus à l’aise quelques-uns des axiomes dont Beyle, grand doctrinaire comme on sait en matière d’amour, faisait profession dans cette science. Beyle tenait que vis-à-vis des femmes la plus extrême témérité était non-seulement un bon calcul, mais un devoir et même un égard. Il s’appuyait sur l’autorité de deux vers de Gresset :

… C’est d’abord ce que vous lui devez ;
Vous la respecterez après, si vous pouvez.


Mérimée, dans la notice rendue publique, se contente d’exposer sur ce point les théories de Beyle ; dans la petite brochure dont je parle, il paraît les prendre à son compte : « Un soir, à Rome, Beyle me conta que la comtesse C… venait de lui dire voi au lieu de lei, et il me demanda si à la première occasion il ne devait pas lui faire violence. Je l’y engageai fort, » ajoute Mérimée. Tout cela était bien un peu léger et hardi pour un sénateur, car, à l’époque où ces exemplaires circulaient, Mérimée siégeait déjà dans la haute assemblée. Peut-être en haut lieu en fut-on légèrement ému. En tout cas, les observations de quelques amis de Mérimée firent impression sur son esprit, et il s’occupa de remettre la main, pour les détruire, sur tous les exemplaires de cette plaquette. Aussi est-elle devenue fort rare, et j’ai eu beaucoup de peine à me la procurer. Il y a dans ce double fait de l’avoir écrite et d’avoir ensuite voulu la détruire un trait qui peint bien la nature de Mérimée, et c’est pour cela que je l’ai rapporté. Le caractère était droit, mais un peu d’appréhension se mêlait aux affectations de cynisme, et c’était tantôt l’une, tantôt l’autre disposition qui l’emportait, suivant les circonstances et aussi suivant les personnes auxquelles il avait affaire, ce qui explique la diversité des jugemens portés sur lui. Mais n’aurait-il pas mieux valu, en dépit de Beyle, demeurer ce qu’il était, c’est-à-dire un galant homme, sceptique d’esprit, délicat de nature, que prétendre à être un cynique, et dans une certaine mesure y parvenir, sans réussir cependant à se débarrasser d’une certaine timidité ?


II

Si peu qu’un Français soit personnellement mêlé aux luttes de la politique, un moment arrive toujours où son existence finit par en ressentir le contre-coup. C’était la révolution de juillet qui avait fait entrer définitivement Mérimée dans la société doctrinaire ; ce fut la révolution de février et l’avènement du second empire qui l’en firent sortir. Mérimée vit tomber sans plaisir, mais sans regret, le régime de juillet. Bien qu’il eût occupé pendant toute la durée de ce régime une situation lucrative et conforme à ses goûts, il ne s’était attaché ni aux principes du gouvernement parlementaire, ni à la famille des princes qui en étaient les représentans. Les amis de la monarchie déchue lui reprochèrent même d’avoir pris un peu trop cavalièrement son parti de cette déchéance, et d’avoir, dans une lettre rendue publique, fait au nouveau régime une adhésion trop empressée. Cette lettre amena entre Mérimée et quelques-uns de ses premiers amis politiques un certain refroidissement, et leurs relations étaient déjà quelque peu tendues lorsqu’arrivèrent successivement le coup d’état du 2 décembre, le rétablissement de l’empire et le mariage inopiné de l’empereur avec la jeune et brillante Espagnole qui, après avoir connu les extrêmes de la destinée humaine, rallie aujourd’hui toutes les sympathies par l’excès de son infortune. Ce mariage plaçait Mérimée dans une situation assez singulière. La nouvelle impératrice était encore tout enfant lorsqu’à l’époque de son premier voyage en Espagne, Mérimée fut présenté à sa mère par le comte de Montijo, dont il avait fait en diligence la rencontre fortuite. Mérimée aimait les petites filles, et dans les lettres que je vais publier, on le verra témoigner plusieurs fois le regret de n’en avoir pas eu à élever. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait été subjugué par des grâces enfantines qui faisaient déjà pressentir toutes les séductions de la femme. Je me suis laissé raconter que pendant les fréquens séjours à Paris de la comtesse de Montijo, lorsque le besoin de tout voir, qui dévore les étrangères, la retenait pendant de longues heures hors du logis, c’était à Mérimée qu’on laissait le soin de divertir celle qu’on appelait alors la petite Eugénie. Il la menait à la promenade, lui faisait voir les monumens de Paris, et s’intéressait à son babil. Ce fut lui qui, quelques années plus tard, introduisit la mère et la fille dans la petite colonie lettrée, artiste et élégante de Passy, où la jeune comtesse de Téba a passé des heures dont sa mémoire attristée aimera peut-être un jour à se rappeler la douceur. Les relations de Mérimée avec la famille de Montijo étaient de si longue date que, lorsque le mariage de la comtesse de Téba fut arrêté, ce fut lui qui fut chargé de fournir au représentant de l’empereur les renseignemens nécessaires à la rédaction du contrat. Il n’est donc pas étonnant que la nomination de Mérimée comme sénateur ait été une des premières faveurs que la nouvelle impératrice ait sollicitée de son époux, et, à tout prendre, il n’est pas bien choquant que de son côté Mérimée, homme de lettres, étranger à la politique, ait accepté sans se faire prier une faveur qu’il n’avait point sollicitée et dont la brusque annonce (il était le matin à sa toilette lorsqu’il reçut l’avis officiel) ne laissa pas, m’a dit un témoin oculaire, de le surprendre et même de l’embarrasser. Mais les passions politiques étaient alors fort surexcitées dans le milieu où Mérimée avait habituellement vécu, et il n’est pas non plus très étonnant que la chose y ait été assez mal prise. Mérimée ne fit rien de ce qu’il fallait pour parer au scandale, et son attitude se ressentit de ce fond d’invincible timidité qui était dans son caractère. Au lieu d’annoncer sa nomination, dès qu’il en fut informé, comme une chose toute naturelle, et en le prenant de très haut avec ceux qui y trouveraient à redire, il laissa le Moniteur l’apprendre au public sans en avoir prévenu personne. Je tiens de source certaine que la veille il passa toute sa soirée dans un salon très hostile au nouveau régime sans dire un seul mot de ce que tout le monde allait savoir le lendemain, et que même, reconduisant jusqu’à sa porte une des personnes qui avaient assisté avec lui à cette soirée, il parla avec elle de l’empereur en termes assez dédaigneux. Dans de telles circonstances, la nomination de Mérimée parut à beaucoup de gens avoir le caractère d’une trahison. Il en eut le sentiment et cessa de paraître dans certains salons dont la porte ne lui aurait peut-être pas été obstinément fermée, mais où il aurait été sans aucun doute plus froidement reçu. Disons à son honneur que, par un scrupule alors assez rare, Mérimée se refusa absolument, et bien qu’il en fût pressé, à cumuler la dotation de sénateur avec le traitement d’inspecteur des monumens historiques, et qu’il donna sa démission de ces dernières fonctions. Mérimée fut toujours très délicat et désintéressé dans les questions d’argent, et il laissait à un ami fidèle le soin de gérer sa modeste fortune personnelle. Un jour que l’empereur, tout en lui demandant de rassembler quelques matériaux pour la Vie de César ? lui faisait entendre qu’il serait indemnisé de sa peine : « Sire, répondit Mérimée, j’ai les livres nécessaires, et je calcule qu’avec trois mains de papier, vingt-cinq plumes d’oie et une bouteille d’encre de la petite vertu, je pourvoirai aux autres frais. Je prie votre majesté de me permettre de lui faire ce cadeau. »

Les lettres de Mérimée qui ont été publiées sous ce titre : Lettres à une autre inconnue, et qui n’ont pas le piquant des premières, ont cependant l’intérêt de nous le montrer dans ce rôle assez nouveau pour lui de courtisan. Dans ce métier, tout ne lui semble pas rose. Les longs dîners, les soirées où « la culotte courte est de rigueur » le fatiguent parfois. Tantôt il faut partir pour Compiègne, tantôt il faut rester à Biarritz à une époque où le soin de sa santé exigerait un départ pour le Midi. Une autre fois certaine princesse étrangère lui fait demander par son domestique une nouvelle récemment composée par lui, comme on ferait demander à un maître de maison la recette d’un plat, et, après s’être un peu rebiffé, il faut bien finir par la lui porter. Mais, malgré ces petits ennuis, il ne paraît pas que Mérimée ait jamais regretté la détermination qui avait ainsi changé sa vie. Il jouissait de ses succès personnels dans un monde où il brillait, sans trop d’efforts, par son esprit, et il n’était pas insensible au plaisir d’exercer une sorte de royauté intellectuelle dans une cour où les hommes de sa valeur littéraire n’étaient, au début, pas nombreux. D’ailleurs il était amplement dédommagé de ces petits déboires, inséparables de la vie des cours, par l’honneur d’une affection qui se faisait d’autant plus gracieuse et attentive dans ses soins que la santé de Mérimée s’altérait davantage avec les années, et qui est demeurée telle pour lui jusqu’à la fin. Aussi, bien que Mérimée eût le tort, sous le toit même de l’empereur, de parler souvent de lui d’une façon assez irrévérencieuse, du moins n’a-t-il jamais méconnu, ni dans ses propos, ni dans ses lettres, le respect et la reconnaissance qu’il devait à l’impératrice.

La seule chose que Mérimée put peut-être regretter, c’étaient quelques-unes de ces relations où l’esprit entrait pour autant que le cœur et qu’il aimait à entretenir avec des femmes distinguées de son ancienne société. Les divergences politiques avaient sinon rompu du moins refroidi ces relations. Mais un homme de sa sorte n’était pas embarrassé pour en nouer de nouvelles. C’est ainsi que, quelques années après sa nomination au sénat, il entra en correspondance avec une Anglaise, belle-fille de M. William Senior, le critique dont on a publié récemment un volume de souvenirs très curieux. Je dois à une communication bienveillante de pouvoir publier ici les lettres adressées par Mérimée à cette personne distinguée, morte il y a peu d’années, et dont j’ai déjà eu l’occasion de citer le nom et les travaux [3]. Ces longs préliminaires n’ont eu pour but que de préparer, mes lecteurs à mieux les goûter, et j’ai quelques remords de les leur avoir fait attendre si longtemps.


« Vienne, 26 septembre 1854.

« Où vous écrire, madame ? Vous partez ? Et pour où ? Et votre lettre est du 21 août. Elle m’est arrivée ce matin après m’avoir inutilement cherché partout où je n’étais pas. Je suis charmé que les nouvelles de M. de Tourguénef vous aient plu. Avez-vous lu la Dame de pique que j’ai traduite de Pouchkine ? Je vous enverrai cet immortel ouvrage si j’ai le bonheur de revoir les bords de la Seine. Je m’amuse assez sur ceux du Danube. Je viens de faire une excursion en Hongrie. N’étaient les églises qui abondent, je me serais cru à Constantinople en débarquant à Pesth. Les gens ont des pantalons si larges que l’on en ferait des robes à crinoline en coupant le trait d’union. Ils ont des yeux noirs et l’air peu chrétien. On m’a mené dans un bain où j’ai trouvé un certain nombre de natifs et de natives, dans une eau minérale dont les propriétés se bornent, je crois, à décrasser le monde. Pour la morale, il y a une cloison entre le bassin des hommes et celui des dames, mais à cette cloison est une porte qui reste ouverte, et l’usage est de se faire des visites. Mon guide m’a dit : « C’est la liberté hongroise. » Les beautés qui cuisaient dans ce court-bouillon se sont voilé la figure à ma vue, avec leurs mains, ce qui m’a paru encore bien oriental. On m’a fait manger beaucoup de poivre long assaisonné avec quantité de choses étranges, peut-être du chat ou du petit Hongrois, mais j’ai l’habitude de demander sur la carte d’un restaurant tout ce qui a des noms barbares. Enfin, madame, je fais mon métier de voyageur en conscience.

« J’ai passé quelques jours dans le Tyrol, puis je suis allé en Bâvière, où l’on crevait fort du choléra. Le gouvernement ne voulait pas que ses sujets bussent de la bière, qui lui semblait cholérique, ni qu’ils dansassent en plein air, en sorte que le seul divertissement des pauvres Muniquois était d’entendre de la musique d’enterrement. Quand je me suis senti gagner par l’influence, je me suis échappé en Bohême où j’ai retrouvé la force des lions et mangé de la cuisine slave qui est remplie de mérite. Puis je suis venu dans cette jolie ville de Vienne, qui me paraît une antichambre du paradis. Je compte pourtant en partir cette semaine pour m’en retourner en France par Berlin.

« Je ne suis pas trop content de ce que vous dites à propos du choléra et de votre axiome turc : When one’s time cornes, one will die. Il faut se défendre tant qu’on peut. Or pour le choléra la chose est facile. Il est assez poli pour ne jamais vous rendre visite en personne sans s’être fait annoncer. A la plus légère indisposition en temps de choléra, il faut se mettre au lit, boire chaud, prendre un peu d’opium, et ne sortir que lorsqu’on est parfaitement remis. Suivez mon conseil, et vous ne vous laisserez pas attraper par ce vilain mal. Songez que, si vous le défiez, il n’y aurait plus au monde de cheveux d’or que dans Homère, et ce serait trop grand dommage.

« Je lirai Ruth, puisque vous l’exigez. Ma grande objection est le nom du roman, et la crainte qu’il me laisse triste. Je le suis si souvent que je n’aime pas chercher de nouvelles occasions d’avoir les blue devils. Cependant je lirai Ruth, et je penserai après l’avoir lu, pour faire diversion, aux agréables momens que j’ai passés à Kensington. Voilà pour répondre aux méchancetés de votre lettre et au reproche immérité de manquer de mémoire.

« Adieu, madame, veuillez agréer mes respectueux hommages et me rappeler au souvenir des aimables habitans et habitantes de Kensington. »


« Paris, 5 mars 1855.

« Madame,

« M. Senior m’a remis Ruth. Je vais lire ce divin roman avec toute l’attention qu’il mérite, et je vous dirai ce que j’en pense, mais je n’ai pas voulu attendre plus longtemps à vous en remercier. A vous dire la vérité, je crains que le sujet ne soit pas aussi nouveau pour moi qu’il doit l’être pour un Anglais. Nous autres continentaux, nous n’avons pas tant de préjugés que vous, et ce qui passe en Angleterre pour de l’audace est quelque chose de fort simple en France. Le mal vient de votre église, et de plus loin encore. On a imaginé de faire un sacrement de ce qui n’aurait jamais dû être qu’une convention sociale. Dans le midi de l’Europe, et surtout dans ma chère Espagne, on a remédié aux inconvéniens du mariage en se mariant deux fois. La première fois on se marie sans savoir ce qu’on fait. On est une petite pensionnaire qui prend un homme qu’on lui présente, ou qui le choisit elle-même parce qu’il a une moustache et qu’il danse bien. Naturellement on se trompe ; mais heureusement on ne fait jamais une bêtise sans gagner quelque expérience. Cette expérience acquise met l’ex-petite pensionnaire en état de trouver à vingt-deux ans le mari qu’il lui faut. Ce second mari, qu’on appelle amant, vit en général en très bons termes avec le premier et l’aide à passer le temps. En revanche, le mari ne permet pas que l’amant s’use, ce qui pourrait avoir lieu par suite d’un tête-à-tête continuel. L’amant est obligé d’être aimable, et les occasions de l’être ne sont pas assez fréquentes pour que cela lui soit difficile. Cela fait de très bons ménages. A Madrid, on a grand soin de ne jamais inviter une femme sans son amant, et les réunions tertulias y sont très amusantes parce que chacun apporte avec soi son intérêt. Tout cela est horrible dans votre île d’Albion, et personne ne s’en scandalise au sud des Pyrénées. Chez nous, nous ne sommes ni chair, ni poisson. Nous avons un peu moins de franchise que les Espagnols, un peu moins d’hypocrisie que vous. On accepte une femme qui a un amant quand cet amant est honnête homme, ce qui n’arrive pas toujours. La grande condition du bonheur dans ces liaisons-là, c’est l’amour, un peu rare chez nous. La coquetterie avait arrangé les choses d’une manière charmante à Paris vers 1750. Tout était permis, mais il fallait être aimable. Au fond, la société était organisée pour donner le plus de plaisirs possible, intellectuels et autres. A présent cela s’est fort gâté, parce qu’on devient bête. En outre, les Françaises participent de la nature méridionale et de la nature du nord. Elles ont tantôt de l’entraînement, tantôt des scrupules. Voici ce qui arrive quelquefois. Figurez-vous deux personnes qui s’aiment très réellement, depuis longtemps, depuis si longtemps que le monde n’y pense plus. Un beau matin la femme se met en tête que ce qui a fait son bonheur et celui d’un autre pendant dix ans est mal. « Séparons-nous. Je vous aime toujours, mais je ne veux plus vous voir. » Je ne sais pas, madame, si vous vous représentez ce que peut souffrir un homme qui a placé tout le bonheur de sa vie sur quelque chose qu’on lui ôte ainsi brusquement. L’histoire que je vous raconte est vraie et arrivée à un de mes amis [4]. En Espagne, on meurt en s’aimant. J’ai vu des gens dont les âges réunis faisaient plus d’un siècle et demi, qui s’aimaient et étaient même tendres et galans l’un pour l’autre. Il me semble qu’en Angleterre l’esclavage des femmes est pire que partout ailleurs. Je crois que les femmes ont rarement des amans, parce qu’elles ont peur de perdre leur caste, mais le diable n’y perd rien. Elles sont très malheureuses : elles ont des tentations, n’y succombent point, et meurent incertaines s’il ne valait pas mieux succomber que résister. Observez qu’un soldat qui se comporte bien au feu est fait caporal, mais il n’y a pas de récompense pour les femmes vertueuses, car on n’admet pas qu’elles puissent être autrement.

« Vous me parlez d’enfans, madame, et vous dites que c’est un très grand bonheur. Je suis trop vieux pour me marier, mais je voudrais trouver une petite fille toute faite à élever. J’ai pensé souvent à acheter un enfant à une gitana, parce que, si mon éducation tournait mal, je n’aurais probablement pas rendu plus malheureuse la petite créature que j’aurais adoptée. Qu’en pensez-vous ? Et comment se procurer une petite fille ? Le mal, c’est que les gitanas sont trop brunes et qu’elles ont des cheveux comme du crin. Pourquoi n’avez-vous pas une petite fille avec des cheveux d’or à me céder ?

« L’empereur Nicolas vient de faire un bien beau trait. Croyez-vous que la grippe ait l’honneur de ce dénoûment toute seule ? Jusqu’à preuve du contraire, je pense qu’il a mangé quelque chose qui lui aura fait mal. Il venait d’ôter à la noblesse russe tant de paysans que la mauvaise humeur a bien pu gagner son cuisinier. Si la paix se fait à présent, l’Europe l’aura échappé belle. Une guerre politique qui ne devient pas révolutionnaire me semblait chose impossible au XIXe siècle. Maintenant, tout le monde se trouvant plus ou moins écorné, je ne vois pas trop pourquoi on ne ferait pas la paix. En attendant, nous nous préparons toujours à la guerre. L’autre jour l’empereur a donné à dîner aux officiers de la garde qui vont en Crimée ; l’impératrice, fort émue, leur a dit adieu, ajoutant qu’elle espérait les revoir tous, et elle s’est mise à pleurer. Un petit sous-lieutenant s’est écrié : Pas tous, j’espère ! — Les officiers veulent de l’avancement, mais les peuples ne demandent, je crois, qu’à rester comme ils sont.

« Adieu, madame ; avant que j’aille vous voir à Kensington, ne viendrez-vous pas au-devant de M. Senior au mois de mai ? En attendant, j’espère que vous serez assez bonne pour me donner de vos nouvelles. — Veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

« P. S. — Mon chat noir est mort, et je n’ai plus une bête pour me tenir compagnie. »

« Paris, 52, rue de Lille, 23 mars 1855.

« Madame,

« J’ai lu Ruth, et, qui plus est, j’ai vu l’auteur, que Mme Mohl m’amène demain pour prendre du thé jaune. Il faut que vous sachiez que j’ai la malheureuse faculté d’être plus ému par un livre que par un événement réel ou même par une pièce de théâtre. J’aimerais mieux voir mourir un homme à côté de moi que de lire la mort d’une héroïne, particulièrement si elle n’a pas eu un peu de bon temps. Voilà pourquoi j’ai lu Ruth avec un peu de mauvaise humeur et surtout par obéissance pour vos commandemens. Je flairais le dénoûment dès la première page. Il y a beaucoup de talent et même du naturel. Les caractères, du moins ceux qui sont de ma compétence, me paraissent vrais et bien tracés. En un mot, c’est très bien, mais voulez-vous savoir ma critique ? Pourquoi Ruth est-elle si malheureuse ? Ce n’est pas pour avoir fait un enfant, mais parce qu’elle était trop pauvre pour s’en payer la fantaisie. Donnez-lui cinq cents livres sterling, elle s’en ira en France, où elle sera aimée et choyée par tout le monde, étant aimable comme elle est. Dans votre société anglaise, et, il faut l’avouer, dans presque toutes les sociétés, le malheur est toujours une situation dont on sortirait facilement avec de l’argent, mais on n’en a pas. Je ne parle pas, bien entendu, des catastrophes. On perd un enfant ou un amant. Ce sont des coups, ce ne sont pas des malheurs durables comme une honte attachée au front lorsqu’on est dans la dépendance. On ne peut rien conclure de Ruth, sinon que c’est une grande imprudence d’avoir un enfant lorsqu’on ne peut le nourrir. Croyez-vous que ce ne soit pas un malheur aussi grand pour une femme mariée ? Voulez-vous me permettre de vous raconter une histoire ? En Espagne, où il fait un soleil du diable, les demoiselles en ont quelquefois (non pas des diables ni des soleils, mais des enfans). Je dis des demoiselles de bonne maison. Le monde est si bon en Espagne que les pauvres filles s’en tirent comme il suit. Elles remettent la creatura (l’enfant nouveau-né) à une femme de chambre fidèle qui la nuit le dépose à la porte d’un grand seigneur, puis sonne et détale. Le portier ramasse l’enfant, le porte à madame, qui après quelques signes de croix le fait baptiser (précaution très louable) et presque toujours le garde chez elle. La comtesse de M… a reçu deux cadeaux semblables qu’elle a fait élever convenablement. L’un est devenu un assez mauvais poète, l’autre un très bon officier du génie. Le poète, je l’ai connu tout enfant. Il a les yeux tellement noirs que la prunelle et l’iris sont de la même couleur ; cela est rare, même en Espagne. Mme de M… eut l’imprudence de me conter que cet enfant, selon les conjectures, était le fils d’une demoiselle de Grenade qui ne l’avait jamais vu. Quelques jours après, nous étions à Madrid, arrive chez elle une dame de Grenade, mariée depuis trois ou quatre ans. A peine l’eus-je regardée que je reconnus ces diaboliques yeux noirs, et j’eus la méchanceté de faire à Mme de M…, derrière le dos de la dame, une horrible grimace pour lui faire entendre que je connaissais mon monde. Mais voici la situation dramatique : l’enfant, qui avait sept à huit ans, arrive comme une bombe sans faire attention à sa mère véritable, qui de son côté demeure impassible. Mme de M… et moi, nous étions très mal à notre aise, nous attendant à une scène. Mais, vous autres femmes, vous avez des nerfs d’acier quand il le faut, quitte à vous évanouir en voyant une araignée. Après nous être remis un peu, nous regardions toujours involontairement tantôt les yeux du fils, tantôt ceux de la mère. Mme de M… sortit un instant. La mère alors, avec une voix parfaitement ordinaire, lui dit : Como te llamas, hijo ? (Comment t’appelles-tu, mon fils ?) Mais en Espagne on dit mon fils à tous les enfans. Elle sortit peu après et ne revint plus. La ressemblance était en effet des plus dangereuses. N’y aurait-il pas là une histoire à écrire ? Je vous en fais présent. Mrs Gaskell m’a dit qu’on avait brûlé publiquement Ruth au nom de la morale. Cela est digne de vos puritains. Il faut espérer que la fréquentation des zouaves, philosophes accomplis, les débarrassera d’un peu de leur cant.

« Je suis triste comme un bonnet de nuit et horriblement ennuyé. Le monde m’assomme et je ne sais que devenir. Je n’ai plus un ami au monde, je crois. J’ai perdu tous ceux que j’aimais, qui sont morts ou changés. Si j’avais le moyen, j’adopterais une petite fille ; mais ce monde et surtout ce pays-ci est si incertain que je n’ose me donner ce luxe. Que devient M. Senior au milieu des barbares ? Il mange des petits pois verts et des artichauts frais, mais je ne devine pas comment il trouve quelqu’un à qui parler entre les Arabes et nos officiers. Comment échanger une idée à Alger ? Il est vrai que partout cela est difficile. Vous seriez bien bonne, madame, un jour de pluie, de m’écrire et de me donner quelque chose à faire, et aussi de me dire ce qu’il faut penser d’un roman de miss Jewsbury qui s’appelle Marian Withers. Cela m’a amusé. Il y a un jeune homme à moitié roué et à moitié sincèrement amoureux qui fait tourner la tête à une grande dame qui s’ennuie. Cela se voit-il en Angleterre ? C’était assez fréquent autrefois chez nous, mais à présent les jeunes gens ne pensent plus aux femmes, ils n’aiment plus que les cartes, id est l’argent. Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

« P. S, — Viendrez-vous à l’exposition universelle ? »

« 8 juin 1855.

« Madame, vous m’avez bien fait rire avec vos scrupules ou plutôt les scrupules de vos amies. Je voudrais bien savoir quelles sont ces âmes charitables qui vous ont donné ces beaux renseignemens sur mon compte, d’où et comment elles me connaissent ? Au surplus vous avez du temps pour vous décider. J’ai montré mon appartement à M. Senior, qui vous en rendra compte. Il n’y a pas de trappes ni de murailles recouvertes de tapisseries cachant des portes secrètes. Il y a trois lits dont un bon et deux très mauvais ; deux chambres assez gaies, un assez grand nombre de bouquins et deux divans avec quelques pipes turques et autres. Je pense que je me mettrai en route pour je ne sais pas encore où vers le commencement de juillet. Avant de partir, je vous préviendrai, et si entre mon départ et l’époque de mon retour le cœur vous en dit, vous n’aurez qu’à écrire à ma soubrette pour qu’on vous tienne l’appartement prêt. Si cela pouvait vous décider, je vous envoie par M. Senior le portrait du maître de la maison actuel à qui vous aurez affaire pendant mon absence, et que je vous recommande d’une manière toute particulière. M. Senior vous remettra aussi un livre qui vous amusera je pense, bien qu’un peu méchant, je n’ose dire parce qu’un peu méchant. Je suis très malade, et je crois que je vais bientôt priver le soleil de ma présence. En outre, j’ai les blue devils en permanence et man delights me not nor woman neither. Lady *** est ici, qui me paraît un peu plus cross qu’elle n’était il y a quelques années, et lady *** toujours plus charmante. Nous avons encore une grande quantité d’étrangers et de provinciaux. Je viens de faire ma cour à une dame espagnole arrivée avec trois filles (dont une nièce, dirait un Irlandais). Cela fait huit yeux dont chacun en vaut une demi-douzaine. Le mal c’est qu’une de ces jolies personnes, qui vient à Paris pour un mal de gorge, se trouve être poitrinaire au dernier degré, à ce que me dit le médecin à qui je les ai recommandées. Elles parlent horriblement le français, et le médecin, qui ne sait guère s’en faire entendre, me charge de dire à la mère que sa fille n’a que quelques mois à vivre. Comment trouvez-vous la commission ? Je crois qu’on n’est jamais malade de la poitrine en Espagne, mais bien du cœur, viscère inconnu ou racorni au nord des Pyrénées. J’ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui s’aimaient et qui sont mortes à huit jours d’intervalle. Ce qui vous surprendra beaucoup, c’est que ce n’était pas un mari et une femme, ou pour mieux dire, c’était un mari marié à une autre femme et une femme mariée à un autre mari. Ils avaient l’indignité de s’aimer malgré leur position, aussi ont-ils été bien punis. Espérons qu’ils rôtissent dans un endroit que je ne nommerai pas et qui est institué pour de si grands coupables.

« Nous avons ici une Mme Ristori qui fait fureur dans une détestable tragédie d’un nommé Alfieri. C’est l’anecdote d’une certaine Myrrha qui avait de mauvais penchans. Les femmes qui prétendent savoir l’italien, et le nombre en est grand, se pâment d’admiration comme aussi les jeunes gens sentimentaux. L’actrice me plaît assez, mais la pièce me parait bien ennuyeuse, quoique immorale.

« Milady Mayoress est charmée de son séjour à Paris, mais elle trouve qu’on n’y mange pas assez souvent ; en effet, le lunch n’a pas encore été importé chez nous, et c’est grand dommage. Milord Mayor se fait accompagner partout de sa masse. L’autre jour, on a essayé de la planter derrière son fauteuil à dîner, mais il n’y a pas eu moyen. Nous possédons encore un très joli petit roi qui a l’air d’un étudiant allemand gai, c’est-à-dire picked out of ten thousand, car l’étudiant allemand est ordinairement mélancolique et pleure en regardant la lune.

« Je voudrais bien voir le tableau de Millais dont vous me parlez. Il y en a quelques-uns de lui à l’exposition qui ne manquent pas d’un certain je ne sais quoi. Mais il travaille, ce me semble, avec des pinceaux microscopiques, et il fait tout, principal et accessoires, de la même manière. Il y a de lui, si je ne me trompe, une Ophélie en train de se noyer qui m’a laissé une impression assez forte. C’est une figure dont on n’aime pas à se souvenir quand on va s’endormir et qu’on a éteint sa lumière. Comment avez-vous le courage de me proposer de boire de l’eau-de-vie pour me guérir ? Vous m’accusez de satanisme, mais c’est bien pis de votre part. M. Senior m’a prêté ses notes sur Alger, qui m’ont intéressé beaucoup. Il a vu en deux mois ce que nombre de nos grands hommes n’ont pas su voir en vingt. Si l’empereur faisait bien, il le ferait gouverneur. Je vous félicite des jolies choses qu’il vous rapporte, mais il y en a de bien plus jolies à l’exposition turque et indienne. On dit que les gens de la compagnie sont furieux que les princes indiens aient gardé tout cela pour nous au lieu de l’envoyer au Palais de Cristal comme de loyaux sujets auraient du le faire.

« Adieu, madame ; j’espère que vous n’avez pas encore dit votre dernier mot et que vous viendrez voir tout cela.. Veuillez présenter mes hommages à Mlle Minnie et agréer tous mes respects et un peu mes reproches. »


« 52, rue de Lille, 30 juillet 1855.

« Madame, je ne savais pas que votre mari fût un tyran. Comment vous laissez-vous tyranniser, et comment ne lui faites-vous pas faire toutes vos volontés ? Sachez que les êtres qui ont le malheur d’appartenir à mon sexe ne sont heureux que lorsqu’ils sont sous un gouvernement despotique, et mon malheur à moi, qui vous parle, c’est de n’avoir personne qui me commande. Il n’y a que mon chat qui, lorsqu’il veut jouer, monte sur ma table, joue avec le bout de ma plume et barbouille tout mon papier. Voilà comme on se fait aimer. Je ne me souviens plus du tout de ce qu’a coûté la copie dont vous me parlez. Il m’est seulement resté le souvenir que c’était très peu de chose. Si lady est d’un caractère si altier qu’elle ne puisse supporter l’idée d’être ma débitrice, dites-lui de m’envoyer des plumes comme celles que M. Senior m’a données, et je lui délivrerai quittance.

« Il est bien facile de dire : écrivez quelque chose qui m’amuse, D’une part, il ne m’est pas prouvé que je n’aie pas trop écrit déjà. D’un autre côté, lorsque j’écrivais, j’avais un but. Maintenant je n’en ai plus. Si j’écrivais, ce serait pour moi, et je m’ennuierais encore plus que je ne fais. Il y avait une fois un fou qui croyait avoir la reine de la Chine (vous n’ignorez pas que c’est la plus belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était très heureux de la posséder et il se donnait beaucoup de mouvement pour que cette bouteille et son contenu n’eussent pas à se plaindre de lui. Un jour il cassa la bouteille, et, comme on ne trouve pas deux fois une princesse de la Chine, de fou qu’il était il devint bête.

« Je suis charmé que vous me croyez a good natured man. Je crois que c’est vrai. Je n’ai jamais été méchant, mais en vieillissant j’ai tâché d’éviter de faire du mal, et c’est plus difficile qu’on ne croit. On blesse les gens ordinairement en croyant les gratter délicatement, quelquefois en croyant leur faire une caresse. Si j’avais à recommencer ma vie avec l’expérience que j’ai acquise, je m’appliquerais à être hypocrite et à flatter tout le monde. Maintenant le jeu ne vaut pas la chandelle. D’un autre côté, il y a quelque chose de triste à plaire aux gens sous un masque, et à penser qu’en se démasquant on deviendra odieux.

« Je ne connais pas Mrs ***, mais, d’après ce que vous me dites, elle doit être jalouse de vous. Une femme jalouse d’une autre femme a toujours mille attentions pour elle, tout en médisant d’elle. J’ai entendu dire que vous étiez grande musicienne, mais j’ai peine à le croire, parce que vous me semblez avoir trop d’esprit et être trop paresseuse. Il faut être un peu bête pour ne faire qu’une chose, et dans les arts on n’excelle qu’en s’y consacrant d’une manière absolue. Ensuite il faut travailler du matin au soir, ne jamais s’exposer au vent et ne pas manger de glaces en été. Où diable avez-vous pris ce remède d’eau-de-vie pour guérir les maux de nerfs ? Je crois que l’eau pure est ce qu’il y a de mieux.

« Il m’a paru que j’avais fort baissé dans l’estime de lady *** à son dernier voyage. Elle avait au-dessus d’elle lady *** qui a de fort beaux yeux, mais qui m’a paru bien raide. Nous avons ici X qui profite de ce que sa femme est grosse pour aller se promener tout seul. Is it not a shame ? Il dit que votre reine a trouvé l’empereur et l’impératrice the pleasantest people she ever saw. Nous lui préparons une réception brillante, mais je crains que les Parisiens ne soient pas aussi polis pour elle que vous l’avez été pour l’empereur. On nous dit que sa majesté craint beaucoup la chaleur, et l’on s’occupe à préparer à l’Hôtel de Ville des cascades de punch à la romaine et de crème glacée dans l’espoir de rafraîchir les appartemens. Le jury de l’exposition m’oblige à rester ici une partie de l’été. Ensuite, je ne trouve pas de gens amusans et oisifs qui veuillent prendre soin de moi et m’emmener quelque part. Si vous étiez venue à Paris, j’aurais été forcé d’aller en Allemagne ou en Italie, et cela m’aurait fait du bien. Ici je m’ennuie à la mort, je n’ai plus de goût pour rien et je me fais mal aux yeux à force de lire, encore m’arrive-t-il souvent de lire vingt pages sans savoir ce qu’elles contiennent. J’ai le spleen, c’est vous dire que, lorsque vous voudrez mettre du noir sur votre joli papier rose, vous ferez une bonne action. Je viens de publier un volume, mais je ne vous l’envoie pas, parce qu’il n’est pas bon pour les dames. C’est un commentaire sur une satire du commencement du XVIIe siècle, par Agrippa d’Aubigné. Voyez où j’en suis réduit pour tuer cet ennemi cruel qu’on appelle le temps. Adieu, madame, veuillez me mettre aux pieds-de lady *** que vous appelez très bien presty lady ; il y a en elle quelque chose qui me plaît beaucoup et aussi quelque chose qui me repousse. Je n’ai jamais pu démêler ce que c’était. J’ai demain l’humiliation de donner du thé jaune à une grande quantité de demoiselles. Adieu encore, madame. Je vous souhaite toute sorte de prospérité et de plaisirs. »


« Paris, 1er janvier 1856.

« Madame, je suis dévoré de remords en songeant depuis combien de temps je vous dois une réponse à une très aimable lettre ; j’y ai pensé bien souvent, mais je me sentais toujours si maussade et si triste que je craignais de vous trop ennuyer. Je viens de terminer mes visites officielles, d’ôter un habit tout d’or qui vous ferait mourir de rire, et je veux commencer l’année par vous demander pardon et vous expliquer pourquoi je ne suis pas allé vous faire visite l’automne passé, comme j’en avais eu l’espoir un instant. Le fait est qu’il s’agissait d’un mariage. Non pas du mien, mais du mariage d’un de mes amis qui me destinait l’emploi de… comment appelez-vous le masculin de brides maid ? Je suis toujours fort triste de voir un mariage, mais j’aurais eu pour compensation le plaisir de causer un peu avec vous de toutes les misères humaines et de manger du mince pie. Ce diable de mariage s’est rompu, et naturellement mon assistance est devenue inutile. En Espagne, cela s’appelle recevoir une calebasse, et en Andalousie, quand un amoureux a été éconduit, les méchans ornent sa porte pendant la nuit de guirlandes de citrouilles, concombres et autres cucurbitacées. Pendant six mois, l’infortuné ne peut voir un melon ou un cornichon sans frémir. Voilà jusqu’où va la méchanceté de votre sexe dans le pays où il vaut le mieux.

« J’ai terminé l’année assez mal ; j’ai été repris de ces douleurs névralgiques pour lesquelles vous me conseilliez une fois de boire de l’eau-de-vie. Cela me fait souffrir beaucoup, et quand je ne souffre pas, j’ai peur de souffrir bientôt, en sorte que je passe mon temps au plus mal. Je lis pour me consoler les derniers volumes de Macaulay. J’ai fini hier soir le troisième. Je ne sais trop ce que j’en pense. Avez-vous rencontré quelquefois une personne parfaite ? (Assurément oui, quand vous vous mettez devant une glace.) Mais il y a des perfections (il ne s’agit pas de la vôtre) qui ne charment pas autant qu’un mélange de bien et de mal. Je trouve dans Macaulay trop de cette perfection. Est-ce que vous me comprendrez ? Il me semble qu’il ne laisse rien à penser à son lecteur. Vous autres femmes, vous n’aimez pas les livres d’histoire. Vous êtes tout cœur et tout imagination. Vous ne faites aucun cas du passé et vous n’aimez pas l’avenir. Voilà pourquoi vous me dites de faire des romans. Malheureusement je n’en sais plus faire. Je suis devenu incapable de travailler depuis un malheur qui m’est arrivé. J’ai lu dernièrement des romans qu’on m’avait vantés, Heartsease, et je ne sais plus quel autre. J’ai trouvé que c’étaient des gens trop vertueux pour moi. Savez-vous où vous allez avec votre pruderie moderne en Angleterre ? A la parfaite platitude.

« Je commençais à devenir de plus en plus épris de notre amie, votre voisine, qui a passé l’automne ici ; elle part cette semaine pour Naples. Le mal, c’est qu’il y venait quantité de gens insupportables. Il y a ici un très joli jeune homme qui a l’air d’une miniature toute fraîche sortie d’une boîte, c’est le fils de***, le romancier. Il se pose un peu en giaour, mais je crois qu’il est paresseux et qu’il ne se donnera pas la peine de ramasser les lauriers qu’il pourrait recueillir. Que fait son père ? Le dernier roman que j’ai lu de lui m’avait fort édifié et ennuyé. N’aurait-il pas aussi tourné à la vertu ? Grand dommage.

« Nous avons eu ici la semaine passée un spectacle très beau, c’est le retour de quelques régimens de Crimée. Ils sont entrés à Paris en tenue de campagne, avec leurs vieilles capotes déchirées, leurs drapeaux en loques et leurs blessés marchant en avant avec les vivandières. Il y a eu une nuée de larmes. Le général Canrobert pouvait à peine se tenir à cheval d’émotion. Il était comme un homme ivre. On me dit que le lendemain il y avait foule dans les bureaux de la guerre pour s’enrôler. L’autre jour je dînais chez mon maître, et j’ai eu l’imprudence de critiquer nos uniformes. Il m’a dit : « Les Français sont un peuple guerrier, mais non un peuple militaire. Ils ne savent pas porter un uniforme, mais ils savent se battre. » Si vous aviez vu les haillons de ces soldats de Crimée, vous auriez dit, comme tout le monde, qu’il n’y a rien de plus beau. Adieu, madame, je vous souhaite une bonne année, santé, joie et prospérité. Soyez assez bonne pour me pardonner mon long silence ; vous ne pourrez me donner une meilleure preuve de votre clémence qu’en m’écrivant une petite lettre sur ce papier rose que je vois trop rarement et qui me charme toujours quand en rentrant je le trouve sur ma table.

« P.-S. — J’espère que vous avez de bonnes nouvelles d’Égypte. Veuillez m’y recommander. »


« Paris, 16 février 1856.

« Madame, si mon cœur ne vous appartenait déjà tout entier, vous l’auriez gagné par la dernière lettre que vous m’avez écrite et votre opinion sur la tolérance en matière de correspondance. Vous comprenez la paresse et les paresseux, vous n’êtes pas susceptible ; vous avez donc toutes les perfections ? Pourtant savez-vous ce qui m’a empêché de vous écrire aussitôt votre lettre reçue ? Ce n’est pas assurément la paresse qui m’a retenu. Si j’avais cédé à mon premier mouvement, vous n’en étiez pas quitte à moins de dix pages démon style le plus élevé. C’était, madame, un sermon que je voulais vous adresser. — J’ai fait réflexion que j’étais un peu novice dans le métier de prédicateur, et que j’y mettrais peut-être d’ailleurs trop de vivacité, si je vous écrivais sous l’impression de votre lettre. Maintenant que je suis plus rassis, je vous dirai la chose en trois mots. 1° Je suis enchanté que vous ayez cassé la jambe à votre valseur, parce que je n’aime pas qu’on valse ; 2° je désapprouve que vous vous fassiez garde-malade parce que vous vivez dans un pays de conventions, hypocrites si vous voulez, mais qu’il faut observer. J’ai dit. Remarquez qu’en cette affaire je vous par le contre mon intérêt. Il est évident que, si j’avais la perspective de vous avoir pour garde-malade, j’irais tout exprès à Londres pour me casser une jambe. Mais je suis si rigide en matière de morale que je ne vous avertirais pas de la chose, si elle m’arrivait à Londres. Vous êtes, vous autres Anglais, d’affreux hypocrites, mais il faut se plier aux coutumes, même aux mauvaises ; quand vous serez en Espagne, à la bonne heure. C’est un pays de liberté où chacun, fait ce qu’il lui plaît et où il est permis d’avoir bon cœur. Ici je m’arrête pour ne pas vous ennuyer davantage et pour m’admirer moi-même. Ne vous a-t-on pas dit autrefois que ce serait une chose bien grave que de venir loger chez moi lorsque je serais à quatre cents lieues de Paris ? Et d’où vient qu’on me fait cette belle réputation ? Parce que, lorsque j’étais jeune, je n’ai pas été hypocrite et que je me moquais du qu’en dira-t-on. Des gens que je n’ai jamais vus et que j’aurais peut-être beaucoup de plaisir à connaître ne me verront jamais parce qu’ils me regardent de très bonne foi comme un être immoral. Si je pouvais recommencer ma vie avec l’expérience que j’ai (malheureusement), je me conduirais d’une toute autre manière. Je crois que je n’en serais pas plus mauvais et que je serais plus heureux. J’ai commencé autrefois un roman que je vous dédierai si je l’achève jamais. Il n’a pas encore de titre parce que c’est mon libraire qui me donne les titres de mes livres, mais on pourrait l’appeler les malheurs de la franchise. C’est un homme qui montre son âme tout entière à la femme qu’il aime et qui lui ôte toutes ses illusions. Avez-vous jamais lu l’Amour de Beyle ? C’est un petit volume très bizarre, mais qui contient des observations fort justes. L’auteur, pour expliquer un des phénomènes les plus ordinaires de l’amour, a inventé le mot de cristallisation. Lorsqu’on jette un rameau de pêcher dans une mine de sel, il se couvre de concrétions salines qui ressemblent à des diamans. Le bois disparaît sous ces cristaux. De même, lorsqu’on est amoureux, l’objet aimé est transformé par l’imagination. Il est couvert de diamans, et on ne le voit pas en réalité. Maintenant c’est la mode d’être raisonnable et vrai. Pour beaucoup de gens, c’est une hypocrisie de plus ; pour moi, c’a été de la paresse, et pour vous c’est que vous ne savez pas comme on est bête et méchant. Tant il y a qu’il faut respecter ces précieux cristaux comme la prunelle de ses yeux. Mais, me direz-vous, n’est-il pas cruel de se dire : On aime une autre personne que moi ? Elle a beau être un fantôme de l’imagination, il n’est pas moi. — Madame, quand deux mot se connaissent, ils ne s’aiment plus, ou ce qui est encore plus tragique, celui qui s’est décristallisé aime encore, et on ne l’aime plus. Voulez-vous me permettre de vous conter un petit fait qui m’est personnel et qui illustrera la question, mais je vous préviens qu’il est un peu immoral bien qu’on puisse en tirer une moralité.

« Dans ma jeunesse donc, j’ai été propriétaire unique (comme je croyais) d’une jambe remarquablement belle, ce qui est fort rare pour beaucoup de raisons fort longues à détailler. Je ne l’avais jamais vue que dans un bas de soie. J’ai tant fait qu’on a ôté ce bas. La jarretière y avait laissé une marque rouge, un peu livide ; cela s’expliquait sans doute par la finesse de la peau, mais c’était vilain. J’ai vu toujours dans la suite cette marque rouge au travers du bas. Convenez, madame, que j’avais une bien belle envie de sermonner, puisque, malgré ma résolution, j’y ai succombé. Je n’ose me relire et je ne sais si je vous enverrai cette lettre. Oui cependant, car vous me pardonnerez les bêtises et vous n’y verrez que le sentiment d’amitié vraie qui me les a dictées. Adieu, madame, écrivez-moi bientôt que vous me pardonnez de vous prêcher l’hypocrisie et de la pratiquer si mal. Mettez-moi aux pieds de la belle traductrice de Napoléon [5]. »


« Paris, 52, rue de Lille, 27 avril 185..

« Chère madame,

« Est-il possible que vous ne soyez pas obéie ? Comment n’avez-vous pas vu Don Pasquale ? Ne chantez-vous pas Mio caro sposino, non fa il tirano, etc. ? Enfin j’espère que vous viendrez à Paris la semaine prochaine. J’ai encore, je crois, une prise de thé jaune ; je vous la garde. Je vous remercie d’avoir si bien pris la morale que j’ai eu l’impertinence de vous faire. Vous y répondez par de mauvaises raisons ce me semble. Si je vous connaissais davantage et si j’avais une confiance absolue en vous, je vous conterais par le menu une longue histoire qui m’est personnelle et qui illustrerait tristement le sujet de la franchise et de ses inconvéniens. Permettez-moi seulement de vous dire ici quelles sont les conséquences de l’aveu que vous voudriez que se fissent les gens qui ne s’aiment plus. Ils se haïraient, tandis qu’en dissimulant un peu, l’amour se change en amitié, et il n’y a de souffrance pour personne. Croyez qu’il y a une espèce de mensonge honnête, qui n’a d’autre but que de ménager la sensibilité des gens. C’est celui-là qu’il faut pratiquer. Quant au sujet des jarretières, il est trop brûlant et je l’abandonne. Pourtant je vous dirai que la morale que vous tirez de mon apologue n’est pas la vraie ; car, en premier lieu, ce qu’il faut éviter avant tout, c’est que les bas fassent des plis. Secondement l’affection ne dépend pas du plus ou moins de beauté d’une jambe, mais elle a pour base la confiance, et la confiance exclut toute recherche de la vérité.

« J’ai vu M. Senior l’autre jour et je lui ai même donné une commission que je vous supplie de lui rappeler. Quoiqu’aucun atome de fiel ne puisse entrer dans votre composition, serez-vous assez bonne pour le prier de ne pas oublier un petit pot de fiel (prepared gall for painting with water-colours) que M. Senior s’est chargé de me rapporter. Il m’a laissé un de ses cahiers qui m’a fort amusé, et qui m’a donné envie d’aller en Égypte cette année. Je voudrais aller quelque part, mais le courage me manque. Je me sens devenir tous les jours plus apathique. Est-ce signe de mort prochaine ou bien dois-je me changer en momie un de ces jours, momie vivante et mangeante comme j’en connais quelques-unes ?

« L’archevêque de Paris a confirmé l’autre jour les deux enfans de Mlle.., qui sont fort, jolis et très intelligens, car les garçons tiennent toujours de leur mère. L’archevêque, qui est curieux et qui aime à approcher du feu, a voulu voir la mère pour lui faire ses complimens, et d’abord il l’a félicitée d’avoir élevé ses enfans dans la religion chrétienne. — Monseigneur, a répondu Mlle.., leurs pères sont chrétiens. — Ce pluriel a un peu effarouché le prélat. J’ai conté cette histoire à lady *** qui l’a contée à une de ses amies, laquelle n’a rien eu de plus pressé que de la redire à l’un des pères.

« J’ai fait de vains efforts pour découvrir l’adresse de M. Manin, Je suppose qu’il n’est pas à Paris pour le moment. On le dit un homme très bien et n’ayant rien de commun avec les réfugiés de son pays qui dans leur espèce sont les pires de tous. On m’offre en ce moment un chat noir angora, mais un peu mésallié à ce que je soupçonne. Peut-être vous conviendrait-il ? J’espère que ce sera une attraction pour vous. Il y a à Paris une recrudescence de bals, de concerts et de dîners. J’espère que cela entre pour quelque chose dans mon abrutissement. Je n’ai jamais été aussi frappé du déclin de la société dans ce pays-ci. On se réunit pour s’étouffer et dire à quatre-vingts personnes dans la même soirée : Comme il fait chaud ! quelle fête charmante ! Je pense que les gens du XVIIe et du XVIIIe siècle seraient bien surpris s’ils revenaient au monde. Adieu, madame, je vous souhaite une belle mer et un rapide passage. Veuillez me mettre aux pieds de Mlle Minnie. Je suppose qu’elle a reçu une lettre de remercîmens pour son livre. J’attendrai qu’elle me le donne pour lui faire les miens. »


« 52, rue de Lille, 8 juillet 1856.

« Madame, êtes-vous à Londres ou dans le voisinage, ou bien faites-vous l’ornement de quelque watering place ? Je vais passer trois ou quatre jours à Londres en allant à Edimbourg voir un congrès archéologique, ou soi-disant tel, où l’on m’a fait l’honneur de m’inviter. Je pense qu’on s’y occupera de manger des grouses et des puddings, et ce genre de travaux me paraît plein d’intérêt. Je pense être à Londres vers le 16 ou le 17, et si vous embellissiez de votre présence Kensington gate, j’aurais l’honneur de vous faire ma cour et de prendre vos commissions pour the land of cakes.

« J’ai de grands remercîmens à vous adresser pour du papier et du fiel que vous avez bien voulu m’envoyer. J’ai rencontré l’autre jour Mlle *** chez une dame russe de mes amies. Elle m’a paru plus belle et avoir un faux air de statue antique. Seulement elle est trop bien portante. Je trouve à redire aux femmes malades, mais il ne faut pas qu’elles soient trop florissantes et qu’elles soient en état de rosser les gens qui leur feraient une déclaration. J’ai connu en Corse une demoiselle admirablement belle qui fut traduite en police correctionnelle pour avoir battu un homme. Elle fut acquittée bien entendu.

« J’ai été excessivement fâché de ne pas vous avoir vue cette année. J’ai fait faire un cours de cuisine espagnole par ma cuisinière qui est arrivée à une certaine force sur le puchero, c’est-à-dire l’olla podrida de don Quichotte. J’avais le dessein de vous faire essayer cela avec le reste de mon thé jaune pour en prévenir les effets. Vous saurez qu’avec du thé jaune on peut dîner d’un éléphant sans que l’estomac en souffre le moins du monde.

« Dans le cas à jamais regrettable où vous ne seriez pas à Londres, ne pourriez-vous pas me dire l’adresse de M. Millais, votre peintre officiel, et lui demander d’avance pour moi la permission de visiter son atelier ? Ce que j’ai vu de ses œuvres à l’exposition universelle m’a donné une grande envie de le connaître. Il me semble que, si j’étais tyran et lui mon sujet, je l’obligerais à exécuter quelques tableaux d’après mes ordres et mes conseils. Je suis convaincu qu’avec le talent si remarquable pour l’imitation qu’il possède, il ferait dix fois mieux qu’il ne fait, si quelqu’un choisissait pour lui ses modèles. Je vous prie de ne pas lui dire ce projet de ma part qui l’effrayerait peut-être.

« Avez-vous quelque excursion en vue pour cet automne ? Je suis tiraillé en sens contraire par l’Italie et l’Espagne. Le grand inconvénient c’est que j’ai besoin d’un agréable compagnon et que je n’en ai pas. Je suis devenu incapable de décision et j’ai besoin d’un guide comme les aveugles. Où va M. Senior passer son hiver ? J’ai été si ennuyé par les plaisirs de cet hiver que je cherche un lieu pour me mettre à l’abri.

« Je vous écris, madame, au milieu d’une orageuse discussion sur la loi de régence et je ne puis pas suivre mes idées au milieu du bruit qu’on fait [6]. Voici d’ailleurs l’heure de la poste ; je serais bien heureux si j’avais l’honneur de vous voir quelques momens en passant ou en repassant, et vous seriez mille fois aimable de me dire avant le 15 si j’ai chance de vous rencontrer. Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages. »


« Paris, 10 avril 185..

« Madame, vous avez beau vous servir de papier rose, vous trouvez le moyen de me dire les plus noires méchancetés contre mon sexe et contre moi qui en fais l’ornement. Il n’y a qu’une seule chose dans votre lettre qui m’ait charmé, c’est que vous dites qu’il n’est pas nécessaire d’être jeune pour être aimé. Si j’étais à Londres, je tomberais aussitôt à vos pieds et je vous ferais ma déclaration ; vous me ririez au nez, et j’irais me noyer dans la Serpentine que la Providence a placée tout exprès dans le voisinage de Kensington pour recevoir les malheureux que vous faites. La distance à laquelle nous sommes l’un de l’autre m’oblige d’ajourner déclaration et noyade. En attendant je vous supplie de ne pas croire que les lettres m’ennuient. Il y a lettres et lettres sans doute, et pour mes péchés j’en reçois qui me font bâiller. Les vôtres peuvent me faire enrager, mais seront toujours les bien venues. Vous me demandez ce que je pense de Mrs Gaskell ? Elle a dû être très jolie, et sa fille peut donner une idée de ce qu’elle a été ; je leur trouve à toutes deux le même défaut, c’est un air pleureur. Ce n’est pas de la mélancolie, mais l’expression de quelqu’un qui a cassé une porcelaine de Sèvres. Elle a pris du thé jaune chez moi l’autre jour avec Mme Mohl, et elle n’a pas dit trois paroles. J’avais de mon côté les blue devils, et probablement nous nous sommes séparés assez furieux. Je ne sais où vous avez pris que j’étais moqueur. Je suis toujours le dernier à découvrir les ridicules des gens, mais j’ai le malheur d’avoir une foule de préjugés sur les mines, les habillemens etc., et je vivrais cinquante ans avec quelqu’un qui aurait un nez contraire à mes principes, sans lui adresser la parole. Cette disposition m’a fait quelques ennemis. Je m’en suis procuré d’autres en étant trop franc. Et puis je suis bien aise de vous apprendre une chose, c’est qu’il est impossible d’avoir un ami de son sexe, et diablement difficile d’en avoir un d’un autre sexe, parce que le diable se met de la partie. Cependant j’ai eu (je crois) deux amies. L’une est morte il y a dix ans. L’autre vit en Espagne. Ces impossibilités et ces difficultés me font désirer d’avoir une petite fille, mais il pourrait bien se faire que le petit monstre, après quelques années, s’amourachât d’un chien coiffé et me plantât là. Vous n’êtes peut-être pas assez avancée dans la connaissance du cœur humain pour comprendre toute seule pourquoi on ne peut avoir un ami de son sexe. La raison est, madame, que nous sommes gonflés de vanité et que nous voulons toujours paraître manly. Or, de temps en temps, nos âmes deviennent extraordinairement mesquines. Si nous convenions de la chose devant un homme, nous serions peut-être obligés de nous couper la gorge avec lui de peur qu’il ne nous méprisât, ou, ce qui revient au même, de peur que nous ne crussions qu’il nous méprise. Avec une femme, c’est différent. Nous vous croyons d’une autre nature que nous et nous n’avons pas tant honte de nos bassesses devant vous, 1° parce que c’est presque toujours à cause de vous que nous en faisons ; 2° parce que nous vous savons faibles et qu’en vous avouant nos faiblesses il nous semble que nous nous rapprochons de vous plus intimement. Tout cela fait que, si j’étais femme, je ne voudrais pas qu’un homme me baisât seulement l’ongle du petit doigt.

« Je suis curieux de voir le tableau dont vous parlez. Je crains bien que le peintre ne vous ait pas bien traitée. Il est si difficile de faire un bon portrait de femme avec son expression ordinaire de coquetterie générale ! Comment l’idée vient-elle de vouloir la peindre avec une expression qu’on n’a peut-être jamais vue ? Les chimistes ont inventé (pour vous) il y a quelques années un jaune de cadmium, qui est de l’or en pâte, au moyen de quoi on a pu peindre vos cheveux. Je me défie du reste du portrait. Votre projet d’aller à Richmond voir pêcher à la ligne et dîner les cockneys le dimanche avec leurs moitiés ne vaut rien. Vous ferez bien mieux de venir à Paris. Je m’en irai cet automne en Italie ou en Espagne, et si vous voulez mon appartement pendant ce temps-là, je vous l’offre avec mes bouquins, à condition que vous ne me les volerez pas ni ne gâterez mes pipes, et que vous aurez soin d’un horrible chat abandonné que j’ai recueilli. Il est blanc et gris, parfaitement laid, mais plein d’esprit et de discrétion. Seulement il n’a vu que des gens vulgaires et manque d’usage. Cela est triste. Je suis convaincu que j’ai vu autrefois en Espagne une femme qui avait toutes les vertus et tous les mérites, et que je n’appréciais pas parce qu’elle ne savait pas l’orthographe et qu’elle disait des disparates. Adieu, madame, je m’aperçois que je vous en ai dit un assez bon nombre, et je n’espère pas que vous me pardonniez quand je vous dirai que j’en avais bien d’autres à vous écrire et que je me suis retenu. En outre, j’ai une névralgie sur un œil et je ne jouis pas de toute mon intelligence depuis trois jours. Ne lisez pas Marian Withers, décidément cela n’est pas trop bon. Ce qui m’en a plu, c’est que cela me semble fort anglais. Adieu encore, madame ; les médecins ont observé que les névralgies les plus obstinées s’adoucissent par l’envoi de papier rose d’outre-mer gentiment orné de pieds de mouches. Cela fait grand bien aux yeux. Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

« P. MERIMEE. »


Après cette première vivacité de correspondance, quelques années s’écoulent sans échange de communication. Puis viennent en 1862 deux lettres que je ne crois pas devoir publier sans réserve, en raison d’une double injustice dont à mes yeux Mérimée se rend coupable, l’une vis-à-vis de Mme Récamier, qui n’était pas la coquette sans cœur qu’il dépeint, l’autre vis-à-vis d’Ampère, que Mérimée entend manifestement désigner et qui méritait d’être mieux traité par lui. On verra en effet dans la suite de cette étude comment Ampère parlait de Mérimée. Je n’ai pas cru cependant devoir supprimer ces deux lettres, pensant que le jugement (même injuste) d’un homme comme Mérimée sur une femme comme Mme Récamier présentait quelque intérêt.


« British Muséum, 30 mai 1862.

« Madame,

« Je vous remercie beaucoup du livre que vous m’avez envoyé ; j’en ai lu la moitié à peu près. Il m’amuse beaucoup ; d’abord parce qu’il est amusant, ensuite parce que l’auteur s’est placée à un point de vue si différent du mien qu’elle voit les choses les plus drôles du monde, et, selon moi, les plus fausses. Je n’ai connu Mme Récamier que lorsqu’elle avait quarante ans bien sonnés. Il était facile de voir qu’elle avait été jolie, mais je ne crois pas qu’elle ait jamais pu prétendre à la beauté. Elle avait la taille carrée, de vilains pieds, de vilaines mains ; quant à son esprit, on n’a commencé à en parler qu’assez tard, après que toutes ses autres ressources pour plaire étaient devenues inutiles. Elle a eu pendant sa jeunesse une assez méchante réputation ; dans son âge mûr et dans sa vieillesse, elle a posé pour être une sainte ; mais elle n’a jamais été ni une Ninon de Lenclos, ni une Mme de Maintenon. Je crois qu’elle était absolument dépourvue du viscère nommé cœur. Elle aimait tous les hommages, et quand on aime tout le monde, on est incapable d’aimer un seul homme. Son but a été de dominer sur une petite cour de gens distingués. Elle n’en exigeait pas grand’chose. Une grande assiduité seulement, et l’apparence, plutôt que la réalité, du dévoûment. En revanche, elle savait s’ennuyer avec une grâce parfaite. Elle se faisait lire vingt fois les vers de l’un et la prose de l’autre, et chaque fois c’était des admirations sans bornes. Je ne sais que par les confidences de la génération qui m’a précédé de quelle manière elle s’y prenait pour rendre les gens amoureux. Quand ses yeux n’ont plus été assez beaux, elle a commencé à faire des frais de conversation. Son procédé était si simple qu’il vous paraîtra grossier ; mais ce sont les meilleurs. Elle vous disait à demi-voix, et pour vous seul, que vous étiez l’homme le plus extraordinaire du siècle. La manière de parler était calculée. Les premiers mots de chaque phrase étaient prononcés avec une vivacité extraordinaire, et semblaient une sorte d’aveu arraché par l’enthousiasme. La fin de la phrase se disait plus lentement et avec une sorte de pudeur, qui faisait encore plus d’effet sur les vanités les plus blasées. Il est juste de dire qu’en cherchant à gagner le monde, elle n’a jamais eu en vue son intérêt, du moins elle ne pensait qu’à mettre un lion de plus dans sa ménagerie. Elle ne cherchait ni l’argent, ni une position autre que celle qu’elle occupait. Avoir un salon, n’être jamais seule, être renseignée sur tout et sur tous, elle n’a jamais prétendu à autre chose. Bonne femme au fond et n’ayant jamais fait de mal à personne volontairement. Ce que je n’ai jamais pu comprendre, c’est qu’elle se soit condamnée a l’ennui mortel de recevoir tous les jours de sa vie un certain nombre de personnes, les unes médiocres, d’autres, et c’étaient les pires, fatigantes de prétentions, d’orgueil ou de vanité. M. de Chateaubriand surtout, dans ses dernières années, était devenu insupportable. Elle a travaillé à l’amuser, ce qui était impossible, et, bien entendu, sans le moindre succès. Un de mes amis très intimes a été amoureux d’elle très violemment. C’était un homme d’un caractère très passionné, très capricieux, très original. Petit à petit, elle l’a façonné de telle manière qu’il est devenu doux, poli, bénin, et médiocre comme tout le monde. Chose singulière, elle a détruit le cœur en lui. Lorsqu’elle est morte, il m’a semblé qu’il en éprouvait une sorte de soulagement. Il échappait à des obligations et à des ennuis qui le fatiguaient, mais dont il n’avait pas le courage de se débarrasser. Pour bien comprendre Mme Récamier, il faut connaître l’oisiveté de Paris, le peu d’originalité de caractère et d’esprit de la bonne compagnie. On trouve dans un salon un certain nombre d’opinions et d’idées toutes faites, qu’on prend et qu’on répand ailleurs. C’est un arsenal où l’on va puiser des munitions pour faire du bruit. De là, la gloire pour une femme d’avoir le grand arsenal qui approvisionne tous les autres ; mais il faut se donner une peine extraordinaire. Il faut attirer les gens d’esprit et les retenir. Il faut faire agréer leur esprit à ceux qui n’ont que des titres ou de l’argent. Il faut cajoler tout le monde et surtout savoir s’ennuyer, mentir sans cesse, ne jamais avoir trop d’esprit soi-même, et enfin ne pas être méchant, afin de ne pas avoir un ennemi : un ennemi est toujours dangereux.

« Adieu, madame, je commence à entrevoir la fin de mes tribulations juridiques. Je ne sais dans quelle partie du monde est le lieu que vous habitez. Peut-on aller vous y faire sa cour et vous demander, hélas ! vos commissions pour Paris, car le moment approche où il faut y retourner. Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

« P. S. — Dois-je vous rendre le volume ou le remettre à Mlle Minnie ? »

« British Muséum, 10 juin 1862.

« Madame,

« J’ai raison, et vous avez tort. Vous jugez des choses par les yeux de Mme Mohl, qui a beaucoup d’esprit et beaucoup d’enthousiasme. Elle voit tout en beau et ne croit pas au mal, précieuse qualité que je lui envie. Il y aurait encore quelque chose à dire sur Mme R., mais cela ne peut se dire ; cependant c’est jusqu’à un certain point le mot de l’énigme. Je ne lui reproche pas de ne pas avoir eu de cœur, mais seulement d’avoir fait semblant d’en avoir ; je lui en veux pour avoir transformé un de mes amis ; elle n’a pas fait comme Circé à l’égard des compagnons d’Ulysse, mais elle s’est bornée à lui ôter le cœur et à en faire un animal à son usage, très gentil, mais artificiel. J’aimerais bien mieux qu’elle eût eu dix amans, car je ne considère pas la chasteté comme la vertu la plus importante. Elle ne vaut pas assez pour qu’on la mette au-dessus de tout. C’est un des beaux résultats de l’éducation moderne, et si cette opinion continue à fleurir, elle fera de drôles de femmes vers l’an 2000.

« J’aime beaucoup Mrs G…, mais je la trouve un peu trop masculine pour moi d’esprit et de figure. Je suis à peu près au bout de mes peines et je vais bientôt partir. Je suis horriblement fatigué de mon jury et de tous les dîners qui en ont été la conséquence. Votre été me rend tout malade et mélancolique, je soupire après le soleil.

« Je n’ai pas la moindre idée de la position géographique d’Elmgrove. Je m’imagine que c’est quelque éden à quatre ou cinq lieues de la fumée de Londres, mais je ne vous pardonnerai pas, de ce côté-ci de l’Achéron, d’avoir cru que je ne serais pas allé vous voir. J’espère cependant vous faire mes adieux et prendre vos ordres vendredi soir. Je vous prierai de faire une petite prière pour que j’aie la mer favorable. Je suis sûr qu’avec les opinions morales et orthodoxes que vous avez sur les choses et les personnes, vous devez avoir une grande autorité. Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

« P. MERIMEE. »


Puis un nouvel intervalle de quelques années s’écoule et la correspondance se termine par une dernière et mélancolique lettre que Mérimée vieilli, malade, adresse à l’aimable personne qu’il ne devait plus revoir.


« Paris, mars 1867.

« Chère madame,

« Je reçois votre aimable lettre avec un bien vif plaisir, et je vous remercie de votre bon souvenir. Il y a bien longtemps en effet que je n’ai eu l’honneur de vous voir ! Je suis allé passer quelques jours à Londres l’année dernière, et j’ai demandé de vos nouvelles sans pouvoir apprendre votre adresse. On m’a dit que Mlle Minnie était mariée. J’ai vu son ancienne maison toute bouleversée ; enfin il y a eu de grands changemens depuis que nous ne nous sommes vus !

« Un des plus désagréables pour moi est que je suis devenu à peu près un invalide. J’ai un asthme nerveux qui vient par accès, s’en va quand il lui plaît et revient sans que la médecine m’apporte aucun soulagement. Je passe tous mes hivers à Cannes, dans une solitude presque complète, mais dans un admirable pays, avec le plus beau climat qu’on puisse imaginer. Cela n’a pas empêché que je n’aie beaucoup souffert cette année, et trouvant à mon arrivée ici, il y a une huitaine de jours, un temps admirable, j’ai été repris de mes accès et par-dessus le marché de la grippe. On me défend absolument de sortir le soir, voilà pourquoi je ne vais pas chez Mme Mohl, que j’aime de tout mon cœur et qui demeure à deux pas de chez moi. Je n’ai plus de poumons ; mais c’est assez parler de moi.

« Adieu, chère madame, je suis bien surpris que vous ayez un fils au collège. Il me semble qu’hier encore il avait une robe et un tablier. Veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

« P. MERIMEE. »


Je ne sais si je m’exagère l’intérêt de ces lettres, mais, en les lisant avec attention, il me semble qu’on y découvre le vrai Mérimée. En tenant dans mes mains ces originaux à l’écriture nette, fine et serrée, je croyais voir reparaître et entendre encore ce causeur incomparable, excellant à relever, par l’art exquis avec lequel il la contait, l’histoire la plus insignifiante, affichant volontiers sur certains sujets un scepticisme moitié affecté, moitié réel, auquel il n’aurait pas voulu cependant qu’on crût trop complètement, un peu railleur sur le compte des personnes, mais sans trait empoisonné, tournant volontiers au mauvais goût, mais ne s’y livrant jamais complètement, à moins qu’on ne l’y invitât ; au demeurant homme de bonne compagnie et méritant mieux que beaucoup ne l’ont cru de son vivant la qualification de good natured man que lui décernait Mrs Senior. Mais il me semble aussi qu’il laisse apercevoir dans ces lettres un côté de sa nature qui à pu échapper à des yeux même clair-voyans : une certaine disposition à la mélancolie, au regret, au retour un peu amer sur lui-même et sa propre vie. Ce qu’il appelle ses humeurs noires, ses accès de spleen, ses blue devils, ce n’est pas seulement cette tristesse du milieu de la vie, ce sentiment de l’idéal incomplet, ce regret des espérances déçues qui au seuil de l’âge mûr atteignent insensiblement l’homme le plus heureux ; c’est quelque chose de plus personnel et de plus intime ; c’est, je ne dirai pas le remords, mais l’instinct confus d’une vie mal dirigée, livrée à beaucoup d’entraînemens dont le souvenir lui laissait plus d’amertume que de douceur ; c’est le sentiment qu’il était mal compris, mal jugé, mais qu’il était un peu responsable de cette injustice et qu’il devait s’en prendre surtout à lui-même, non-seulement de ce qu’on pensait quelque mal de lui, mais encore de ce qu’il ne valait peut-être pas tout ce qu’il aurait pu valoir. C’est un jeu qui ne laisse pas en effet d’être dangereux que d’affecter certains défauts, car l’affectation finit sans peine par devenir une réalité, et notre pauvre nature humaine n’est pas si bonne qu’il faille beaucoup d’efforts pour la pervertir. A vouloir paraître sec, on risque fort de le devenir, et lorsqu’on se pique d’être immoral, c’est une gageure qu’il n’est pas très difficile de remplir. Mais ce sont précisément ces contrastes entre ce qu’il paraissait, ce qu’il était en réalité et ce qu’il aurait pu être, qui m’inspirent un certain attrait pour Mérimée. Oui, j’avoue ne pouvoir me défendre de quelque sympathie pour ces natures qui, voulant à tort ou à raison réagir contre leur propre sensibilité, dissimulent sous la froideur volontaire de leur maintien la vivacité d’impressions dont elles se défendent comme d’une faiblesse, qui, n’aimant point à laisser pénétrer leurs sentimens, déroutent volontiers les conjectures par des propos sceptiques, qui, froissées par le contact de la vie, donnent à leur expérience la forme d’un cynisme un peu amer, et qui cachent cependant sous cette froideur, sous ce scepticisme, sous cette amertume, des ardeurs, parfois, des convictions, et en tout cas des délicatesses dont ne se doute même pas la grossière honnêteté de ceux qu’ils scandalisent. Je ne dis pas qu’il faille les prendre pour modèles, mais qu’ils sont dignes d’une certaine indulgence, et s’il y a quelque vérité dans l’histoire de ce fou qui croyait tenir enfermée dans une bouteille la plus belle princesse du monde, c’est-à-dire posséder l’objet de ses rêves, et que le chagrin d’avoir cassé sa bouteille rendit idiot, je dis qu’il faut plutôt plaindre son malheur que railler sa folle, car il n’y en a pas de plus cruelle que de s’acharner à la poursuite constante de l’idéal.

Bien que la perte de certaines relations eût été pour Mérimée la conséquence inévitable de sa nouvelle attitude politique, il n’en était pas cependant réduit à chercher hors de France des correspondantes dignes de lui, et il en pouvait trouver parmi les femmes qu’il rencontrait à Compiègne ou à Fontainebleau. C’est ainsi que j’ai tenu entre mes mains un certain nombre de lettres adressées par Mérimée à la fille d’un soldat deux fois illustre et par le nom qu’il portait et par le rang élevé qu’il avait atteint dans notre armée. C’était à la vérité dans la société d’élite à laquelle elle appartenait par sa naissance que Mérimée avait rencontré pour la première fois cette spirituelle correspondante, et cela bien avant qu’un sentiment commun d’attachement et de reconnaissance les réunît parfois sous le toit de quelque résidence impériale. Mais l’échange habituel des lettres ne date que de cette seconde période de leurs relations. Il m’a été permis d’en publier quelques-unes, et les lecteurs de la Revue partageront assurément ma reconnaissance.


« Paris, 1866.

« Madame,

« Je me mettais en route hier pour aller vous voir, quand m’est survenu un fâcheux qui m’a retenu jusqu’après l’heure où on peut avoir l’espérance de vous trouver, mais vous me dites que vous êtes souvent chez vous le soir et je compte bien aller vous demander une tasse de thé dès que je serai débarrassé d’un poids que j’ai sur l’estomac. C’est un discours dont je suis menacé de M. Rouber en faveur des serinettes ; MM. les jurisconsultes sont tout prêts à me dévorer ; on me dit que cela sera bientôt fait, mais en attendant je passe mes soirées à lire des choses bien ennuyeuses, comme le code civil et autres ouvrages du même genre.

« J’aurais dû commencer par vous dire que je suis rapporteur d’un projet de loi et que j’ai fait un rapport contre la loi. Cette perspective de guerre au Luxembourg me rend presque indifférent pour celle qui se prépare aux bords de L’Adige, de l’Elbe et ailleurs. Je désire et j’espère que nous ne nous en mêlerons pas.

« Je trouve comme vous, madame, que le monde ne va pas trop bien, et ce ne serait que demi-mal s’il n’était pas si ennuyeux. Cela fait que je ne sors guère de mon trou et que je vis beaucoup dans la société de mon chat, qui est de l’ancien régime et arriéré de toutes les façons. Dès que je serai quitte des grilles des jurisconsultes, j’irai médire avec vous des temps présens. »


« Cannes, 29 novembre 1866.

« Madame,

«… Il n’y a malheureusement qu’un grand homme par siècle, et c’est M. de Bismarck qui occupe la place. Vous me dites qu’il est malade, cela pourrait donner de l’avancement dans la carrière ; mais, d’autre part, on me dit que tout son mal vient de ce qu’il fume trop, et je n’ai pas le courage de l’en blâmer.

« Nous avons un temps, extraordinaire pour le pays. Il y fait décidément trop chaud. Il n’y a pas de nuages assez pour mes aquarelles. Les arbres ont trop de feuilles vertes encore, et je comptais sur des teintes d’automne. J’aimerais à vous voir ici, madame, car depuis Mme votre mère je ne sais personne aussi digne que vous de voir les splendeurs de la nature. Quand on nuance une rose comme vous, on est coloriste, et quel plaisir vous auriez à nos couchers du soleil ! Avant-hier nous en avions un qui valait bien les vingt et une heures qu’il faut faire en chemin de fer pour venir ici. Prenez des turquoises, des lapis-lazuli, voilà pour le fond du ciel. Mettez-moi dessus de la poudre de diamans avec des feux de Bengale, ce sera pour deux ou trois petits nuages au-dessus de notre montagne ; et quant à la mer, prenez ou plutôt ne prenez pas autre chose que le chemin de fer pour venir la voir. Faites-moi penser à vous montrer un jour de mauvais croquis que j’ai faits dans le pays. Il y a de très beaux vases grecs avec des dessins admirables, dont les auteurs ont eu soin d’écrire les noms des personnages pour l’édification de la postérité : ACHILLE, THETIS.. Ils écrivent aussi ARBRE, ROCHER, etc. Moi, je vous ferai un commentaire de la même façon pour que vous ne preniez pas mes paysages pour des épinards.

« Les gens de ce pays sont dans la désolation. Ils ont tué tous les petits moineaux sous prétexte de grives : les moineaux n’ayant pas pu manger les papillons, ces derniers ont mangé les olives. Il n’y en a plus. Heureusement les Anglais leur restent, et ils leur l’ont manger bien des couleuvres. Adieu, madame, je me prosterne devant vos pantoufles grises et vous conjure de me donner de vos nouvelles et de celles d’un monde auquel je pense trop souvent pour mon repos. »


« Cannes, 9 janvier 1867.

« Madame,

« Vous avez le défaut d’être si exacte à répondre aux lettres qu’on vous écrit que, pour peu que vous vous négligiez, on craint que vous ne soyez malade. C’est ce qui m’arrive en ce moment. Je m’étais persuadé que vous m’apprendriez pour mes étrennes un tas de choses belles et curieuses et ne voyant rien venir, je m’inquiète.

« Je viens de lire le roman de Mme de B… Il faut que je vous dise d’abord que j’aimais beaucoup l’auteur. Il y avait en elle deux personnes très distinctes : une femme du monde et une bonne femme. J’ai vu beaucoup de l’une et de l’autre. Lorsqu’on causait entre quatre yeux avec elle on était frappé de son bon sens et de sa bienveillance. Ce qui m’a tout à fait surpris, c’est de trouver dans ce roman précisément le contraire de ce que je m’attendais à y trouver. Elle était remarquable par le tact et dans son livre je n’en vois guère. Il y a aussi une certaine exaltation dont je l’aurais crue absolument dépourvue. A tout prendre, cette lecture m’a amusé et intéressé. La forme n’est pas trop bonne ; il y a des longueurs, il y a l’inexpérience de quelqu’un qui n’a pas fait gémir la presse, mais je vois des caractères bien tracés, des remarques spirituelles et des situations assez attachantes. Dites-moi si cela a quelque succès à Paris. Je crains que non. Les romans ou plutôt la pièce de résistance des romans, la passion qu’on nomme AMOUR est fricassée tous les vingt ans à une sauce nouvelle. Lorsqu’on vous la sert à la vieille sauce, cela ne trouve plus guère de débit. C’est pour cela, sans doute, que je ne fais plus de grande passion, n’ayant pas la recette de la dernière édition du cuisinier impérial.

« Nous avons ici lord ***. J’ai entrepris de le mener aux îles aujourd’hui. Le mistral nous a pris à moitié chemin et nous a obligés de retourner, nous avons abordé. Aussitôt que milady a mis pied à terre, elle s’est souvenue que ses enfans nous avaient précédés et l’amour maternel a commencé à la travailler. Elle voulait envoyer un bateau à vapeur, mais il n’y en avait pas. Elle voulait noliser un gros bâtiment, mais on l’a envoyé promener sous-prétexte « qu’avions affaires. » Nous nous sommes rabattus sur le télégraphe, et j’ai écrit une dépêche touchante au gouverneur de l’île, qui m’a répondu une heure après l’arrivée des enfans. Milord était encore plus inquiet que milady. Il m’a semblé très peu doué sur le rapport du calme et de l’équanimité, si nécessaires à l’homme d’état. »


« Cannes, 18 janvier 1867.

« Je viens d’assister à de tristes scènes. J’ai vu mourir ce pauvre Cousin de la façon la plus déplorable. La veille, il avait été plein de verve et d’esprit, en apparence mieux portant que jamais ; le matin, il travaillait encore, causait avec gaîté et faisait des projets. Il s’est plaint d’une envie de dormir invincible qui n’avait rien de surprenant, car la nuit précédente il n’avait pas dormi, c’est pendant son sommeil que l’apoplexie l’a frappé. Il n’a pas repris connaissance, il n’a pas même rouvert les yeux, mais la vie matérielle a encore duré près de vingt heures. Il faisait entendre des râlemens horribles pour les assistans, et cependant il n’y avait pas dans sa figure la moindre contraction. Les médecins disaient qu’il ne souffrait pas. C’était la dernière lutte du corps déjà abandonné par l’intelligence. En le voyant ainsi, on ne pouvait s’empêcher de souhaiter que la mort vînt. Si on fût parvenu à sauver le corps, il serait demeuré longtemps encore peut-être comme un cadavre galvanisé. Je n’ai jamais rien vu de plus déplorable que le contraste entre les gémissemens et les mouvemens automatiques de cette agonie et le calme extraordinaire des traits du visage. L’approche de la mort donne une certaine beauté, à part même du respect qu’elle inspire. Tout cela se passait par une nuit lugubre avec un vent et une pluie horribles.

« Vous m’affligez beaucoup en me parlant de nouveaux tracas pour notre ami des finances. Je ne comprends pas plus que vous l’histoire des pagarés. Pagaré est un mot espagnol qui veut dire : je paierai ; le présent au contraire ne se conjugue pas facilement ; je crains fort qu’il n’en fasse l’expérience.

« Il y a longtemps qu’on nous annonce l’arrivée de Mrs ***. Son mari est un niais ; on me dit qu’il buvait un peu trop et qu’il était méchant pour elle. Elle disait après son mariage : « Hélas, je croyais épouser un être, et c’est un homme ! »


« Cannes, 25 janvier 1867.*

« Madame,

« Je réponds à un passage d’une de vos lettres qui n’était peut-être pas très sérieux. Vous me dites d’écrire sur les affaires présentes, comme si j’étais capable d’écrire quoi que ce soit. Supposé que j’aie encore le talent, il me serait impossible de me soumettre à l’obligation de mentir tous les jours, condition sine qua non de toute discussion politique. Il faut mentir pour cacher les fautes de son parti, mentir pour attaquer ses adversaires, mentir même pour dire quelque vérité utile au public. Bref, c’est un métier qui me dégoûte tout à fait. C’est à force de mensonges qu’on agite ce peuple-ci, qui est à mon avis particulièrement impropre à la liberté et au self-government. Nous avons tous une aversion extraordinaire pour toute initiative parce que nous avons peur de la responsabilité, et ceux qui ont de l’initiative nous offensent en blessant notre vanité. Ils se croient plus d’esprit que nous ; donc nous devons nous appliquer à faire tomber tout ce qu’ils veulent entreprendre. Que faire pour un peuple comme le nôtre ? Le laisser aller à tous les diables. Franchement, je trouve que nous y allons avec un redoublement de vitesse. Tout cela m’attriste profondément, et je n’y vois pas de remède…

« Cette mort de M. Cousin m’a vivement impressionné, et j’ai toujours sous les yeux le spectacle de son agonie. Je me demande ce qui vaut le mieux, ou mourir comme lui d’un coup d’assommoir ou bien s’en aller doucettement dans des souffrances prolongées. Il y a quelque chose d’infiniment triste à penser que l’intelligence meurt avant le corps- ; je ne saurais trop dire pourquoi, mais cela me semble ainsi. Histoire de vanité peut-être. Je suis de l’avis d’Alphonse le Chaste, qui, indépendamment de cette qualité, était un roi d’esprit, que, si j’avais été consulté par la Providence sur l’arrangement des choses terrestres, je lui aurais épargné bien des sottises. Quoi de plus facile par exemple que de supprimer la douleur ? L’homme aurait été de bonheur en bonheur, comme au spectacle de Nicolet, de plus fort en plus fort. Il serait mort au moment du plus grand bonheur possible, et le beau serait que, ne sachant pas quel serait ce bonheur, on s’y exposerait avec la plus grande facile, persuadé que ce n’est qu’un bonheur provisoire. Adieu, madame, le papier me manque pour développer cette théorie. Ce me serait en ce moment un bien grand bonheur de causer avec vous des hommes et des choses en contemplation de vos pantoufles grises, aux pieds desquelles je dépose mes très respectueux hommages. »


« Cannes, 24 mars 1867.

« Je viens de lire l’exposé des motifs de la loi sur la presse. On y dît fort bien toute la puissance qu’elle a prise, tout le mal rqu’elle a fait et tout celui qu’elle peut faire, mais on conclut en lui ouvrant la porte à deux battans. « Mon ours moud, mou ours griffe, prenez mon ours ; il a étranglé tous ceux qui l’ont fait danser, prenez mon ours. » Je suppose que messieurs du corps législatif ont aussi peur que nous de la bête, mais ils ne veulent pas paraître poltrons et ils l’accepteront. Il faut dire à la louange de la nation française qu’elle n’aime pas trop la liberté pour elle-même, sachant l’usage qu’elle en fait ; mais elle s’afflige et s’indigne quand on lui dit qu’elle n’est pas libre. Nous sommes comme des enfans qui ont peur quand on les laisse aller seuls, mais ils demandent à aller seuls pour ne pas paraître des enfans, à la bonne heure…

« Je pense me mettre en route à la fin de cette semaine et arriver comme les badauds pour l’ouverture de l’exposition. Je voudrais bien savoir si M. le préfet de police laissera les trois Japonaises qu’on nous annonce faire leur commerce à l’exposition. Je n’aime dans ces affreuses fêtes de l’industrie que les choses de l’Orient, encore se gâtent-elles tous les jours. Je viens de lire dans un voyageur anglais une description des maisons de thé au Japon. Elles sont très intéressantes, et ce qui ne l’est pas moins, c’est que l’usage est d’y envoyer les demoiselles pour y apprendre les belles manières. Lorsqu’elles ont appris tout ce qu’une demoiselle japonaise doit savoir, elles se marient avantageusement. N’est-ce pas très raisonnable au fond ? Adieu, madame, je suis très troublé de la mort de mon apothicaire ; on meurt beaucoup à Cannes cette année, et vos vilains médecins de Paris nous envoient une quantité de gens dont ils tiennent à se débarrasser… »


« Cannes, 20 novembre 1867.

« Madame,

« Vivent les petits souliers gris et leur contenu. Je suis de l’avis d’une dame anglaise de mes amies qui disait qu’elle était « très particulière autour des bas et des souliers. » Mais ce n’est pas pour les pieds seulement, madame, que je vous admire et vous aime, c’est parce que vous êtes aigre, ainsi que vous me faites l’honneur de me le dire. Je ne hais rien tant que les gens qui prennent tout en douceur. J’aime de la vigueur en amitié comme en toutes choses, et lorsqu’on n’est pas susceptible en cette matière, c’est qu’en ne sent rien et qu’on a le cœur placé à droite. Entre nous, il me semble que ce changement est assez commun par le temps qui court.

« Quant aux œillets, madame, vous me percez le cœur ; il n’y en a plus guère, et ils ne supportent ni le voyage ni l’emballage. Je me suis promené aujourd’hui le long de certains murs très chauds dans l’espoir de découvrir certains arums pour vous les envoyer, mais il n’y en a pas encore. C’est une fort sotte fleur sans parfum et n’ayant d’autre propriété que de faire mal aux yeux si on se les frotte après l’avoir touchée, mais elle a un air étrange qui la classe tout de suite hors de la série des plantes vulgaires.

« Il ne faut pas dire du mal des personnes qu’on ne connaît pas. Vous accusez les lorettes de ne pas faire cas des beautés de la nature. Cela n’est pas exact, permettez-moi de vous le dire. J’ai connu dans ma jeunesse des rats qui préféraient dîner très mal sous la verdure dans un champêtre cabaret qu’à Paris dans le meilleur restaurant. C’est une disposition que je crois naturelle et qui s’égare dans la canaille ou qui se perd dans l’aristocratie. Mais comme l’appréciation des beautés de la nature est très bien portée, rien n’est plus drôle que d’entendre les belles dames parler de la baie de Naples ou de la campagne de Rome, comme elles parleraient d’un jupon ou d’un chapeau à la mode. Le malheur de ce temps-ci, c’est l’hypocrisie, chacun se prétend autre qu’il n’est, pensant se faire valoir, et c’est presque toujours le résultat contraire qui a lieu. »


« Cannes, 22 novembre 1868.

« Madame,

« Je vous ai envoyé l’autre jour une fleur qui vient d’être acclimatée ici ; c’est un nouveau dahlia du Mexique. J’aurais bien voulu vous en offrir une plante entière, mais elle a huit pieds de haut, le tronc ressemble à un gros bambou et elle est couverte de fleurs. Celle que vous aurez reçue vous sera arrivée sans doute à l’état de salade confite, mais vous aurez vu sa forme, et comme vous avez le génie des fleurs, vous aurez reconstruit celle-là en imagination. Ce qui est curieux, c’est la structure des petites branches, profondément cannelées de façon à porter la pluie à toutes les parties de la plante. La nature a presque autant de talent que les mécaniciens qui ont eu la grande médaille à l’exposition.

« Nous avions ici la semaine passée mon confrère M. Prévost-Paradol, qui me paraît très homme d’esprit et beaucoup plus bon diable dans la conversation que la plume à la main. Il a ici une femme très malade avec trois enfans dont une fille de treize ans vraiment charmante. J’aurais beaucoup aimé à avoir une fille et à l’élever. J’ai beaucoup d’idées sur l’éducation et particulièrement sur celle des demoiselles, et je me crois des talens qui resteront malheureusement sans application. Je n’ai élevé que des chats en grand nombre qui m’ont fait beaucoup d’honneur. Je me suis toujours appliqué à développer leur génie particulier sans chercher à leur donner des idées autres que celles qu’ils avaient apportées selon la conformation de leur cerveau. Ce qui me parait vraiment déplorable dans l’éducation actuelle, c’est qu’on parvient, à force d’apprendre toute sorte de choses aux demoiselles, à les dégoûter de tout ce qu’il y a d’élevé et de vraiment intéressant. On les bourre de littérature, et, quand elles sont mariées, elles ne peuvent et ne veulent plus lire que les romans de Mme Sand et voir d’autres ouvrages que les pièces de *** et la Belle Hélène. C’est ainsi qu’on empêche les garçons de prendre goût au grec et au latin. »


« Montpellier, 24 avril 1868.

« Je viens de lire le discours de Jules Favre. Il y a de beaux morceaux, mais je le trouve trop académique. Il soigne ses phrases comme un provincial qui débute à Paris. Je n’ai pas encore lu le discours de M. de Rémusat. Si vous étiez à la séance, vous me direz vos impressions. J’ai reçu hier une lettre de Sainte-Beuve qui aiguise ses griffes pour la séance où sera discutée la pétition sur la liberté de l’enseignement. Je suis content qu’il parle, mais je crains qu’il ne soit trop incisif et pas assez circonspect avec toutes les éminences auxquelles il aura affaire. Il paraît que son dîner du vendredi a fait grand scandale. Il me dit qu’il n’avait pas de dames, mais confesse qu’il a mangé un poulet ; c’est ce que ne peuvent souffrir les gens qui vont voir Thérésa. « Je suis tout abasourdi de la mort de Narvaez. C’est une très grande perte pour l’Espagne, et d’autant plus grande qu’O’Donnell est mort. A présent, je ne vois plus personne qui fasse peur aux rouges espagnols. Les Conchas ne manquent ni d’énergie, ni de courage, mais ils sont entourés de tous les tripoteurs, et ce ne sont pas des hommes carrés comme ce pauvre Narvaez. Le pape lui a envoyé une absolution des plus amples. Il en avait besoin. Jadis il avait mis la main sur la bulle de la croisade. C’est un argent que l’Espagne paie au pape pour faire gras le vendredi et le carême, car personne ne fait maigre. Narvaez avait donné des pensions à ses amis et amies avec l’argent papal, et ça avait été la distribution la plus drôle qui se pût imaginer. Il n’y avait pas une coquine à Madrid qui ne vécût de l’argent de la croisade… »

Dans les lettres qu’on vient de lire, Mérimée laisse peut-être moins apercevoir le fond de sa nature que dans celles adressées à Mrs Senior. Mais il y apparaît par son côté d’homme du monde spirituel et voulant plaire. Le plus grand nombre de ces lettres sont, comme on a pu le remarquer, datées de Cannes. C’est là en effet que, pendant les dix dernières années de sa vie, Mérimée a passé tous ses hivers, pour combattre une affection des poumons qui allait croissant chaque année et qui a fini par l’enlever. Il y a quelques petits coins de terre privilégiés dont la beauté immuable séduit l’homme à travers les âges et offre à ses agitations ou à ses souffrances les perspectives trompeuses du repos. Quinze cents ans bientôt se sont écoulés depuis que des moines pieux venaient débarquer dans les îles depuis si célèbres, alors presque abandonnées, qui font face à la chaîne de l’Esterel. Dociles aux préceptes de saint Ambroise, ils venaient chercher dans ces îles une retraite protégée contre les agitations du monde par la ceinture des flots, a Ceux qui veulent, disait le saint, se dérober aux attraits des plaisirs funestes du siècle, se retirent dans des îles pour y éviter les dangers de cette vie. La mer est pour eux comme un voile et assure un asile secret à leur vertu. C’est pour eux un port assuré où ils goûtent toute la paix qui est possible sur la terre, où l’écho du siècle et de ses folles joies ne vient pas retentir. Le bruit des flots se mêle au chant des psaumes dans un merveilleux concert, et tandis que les vagues expirant sur les rochers font entendre un doux murmure, les saints cantiques retentissent dans la demeure des solitaires. » La paisible renommée de ces rivages de la Provence s’était répandue si loin qu’aux temps rudes et corrompus du moyen âge, l’imagination d’un poète se tournait vers cet asile de la consolation et du repos pour en célébrer la douceur :

O satis nunquam celebreta tellus !
Dulce solamen, requiesque cordis !

et qu’un autre s’écriait dans un latin barbare : Que je meure si je ne puis pas vivre là :

Dispeream, hic si non semper virere queam.


Combien, depuis ce souhait poétique, combien sont venus mourir sur ce rivage où, eux aussi, ils auraient voulu vivre en présence de cette nature qui étale sous les yeux des affligés l’ironie ou la consolation de son impassible splendeur : Tocqueville, Cousin, Brougham, sans parler d’autres vies plus modestes, mais non moins chères, et bientôt Mérimée lui-même. Il y languit cependant plusieurs années, luttant avec patience contre un mal qui l’envahissait, et dont il ne se dissimulait pas les progrès, attristé, mais courageux et marchant d’un pas résigné vers une nuit au terme de laquelle il n’entrevoyait pas d’aurore. J’ai eu la bonne fortune d’y passer un hiver avec lui. Il n’était déjà plus ce brillant causeur autour duquel on faisait autrefois silence ; mais il avait conservé toute sa distinction, sa finesse, et son talent de conter des riens avec art. M. Cousin se trouvait également à Cannes, et il n’est pas possible d’imaginer un contraste plus divertissant que celui de la conversation de ces deux illustres confrères, qu’on se plaisait souvent à réunir à la même table. M. Cousin avait bien autrement de verve, d’éclat, d’abondance ; mais Mérimée reprenait parfois sur lui l’avantage d’un esprit froid et précis sur un esprit un peu aventureux et distrait. Je me souviens qu’un jour M. Cousin s’était animé en parlant du XIIIe siècle : « Ce siècle, s’écriait-il, qui a vu la plus belle création de Dieu, saint Louis, et la plus belle création des hommes, Notre-Dame, ce siècle qui… — Pardon, Cousin, interrompit froidement Mérimée, mais Notre-Dame a été commencée en 1163. — Vous avez raison, Mérimée, reprenait M. Cousin après un instant d’embarras, mais cela n’empêche pas… » et M. Cousin de repartir de plus belle dans son enthousiasme pour le XIIIe siècle. Malgré la différence de leurs natures et de leurs esprits, ces-deux hommes faisaient cas l’un de l’autre. Mérimée parlait avec égards de M. Cousin, bien que parfois sur un ton un peu railleur. Quant à M. Cousin, a Mérimée ne sait rien imparfaitement, » disait-il, et ces mots étaient, dans sa bouche, un hommage rendu non moins à la conscience de l’homme qu’à l’érudition de l’auteur.

Bien que dans l’été de 1870 la santé de Mérimée causât déjà de très vives inquiétudes à ses amis, il aurait peut-être vécu quelques années encore sans la secousse que lui donnèrent les événemens Tragiques de la guerre.. On a pu, non sans quelque apparence de fondement, accuser Mérimée d’aimer assez peu son pays, et par certains propos il a prêté à cette accusation, comme à beaucoup de celles qui ont été portées contre lui. Je suis heureux, dans l’intérêt de sa mémoire, de pouvoir publier deux lettres écrites par lui durant cette triste époque, et qui le montrent beaucoup plus affecté de nos malheurs que je ne l’en aurais cru moi-même capable. La première de ces lettres a été écrite de Paris, pendant l’intervalle qui sépare la bataille de Reichshoffen de la révolution du 4 septembre.


« Paris, 16 août 1870.

« Madame,

« Je suis si troublé que je n’ai pas encore répondu à votre lettre. Vous avez raison, il ne faut pas se voir dans ce temps-ci, on souffre doublement. Je suis allé cependant aux Tuileries et j’ai passé un quart d’heure avec l’impératrice. Elle voit la situation de la manière la plus nette et elle conserve un calme vraiment héroïque. Je suis sorti, navré et plus fatigué des efforts que j’avais faits pour ne pas sangloter que si je m’étais abandonné complètement.

« Je ne sais ce que nous réserve l’avenir, mais je vois d’un côté une volonté décidée et de l’ordre, de l’autre vingt volontés qui se combattent et du désordre. Et quoi qu’il arrive nos maux ne se termineront pas par une paix honorable ou honteuse. On a soulevé une tempête dans ce pays. Peut-être cette tempête le sauvera-t-elle, mais quels bouleversemens ne prépare-t-elle pas aussi ! Adieu, madame. J’ai le cœur bien serré. »


Mérimée était encore à Paris, et son état s’aggravait de jour en jour lorsqu’arriva la nouvelle du désastre de Sedan. Ayant reçu, le 3 septembre au soir, une convocation pour la séance que le sénat devait tenir le lendemain, il crut de son devoir de s’y rendre, malgré les efforts de ses amis. Ses jambes étaient tellement enflées que pour qu’il pût s’y transporter il fut nécessaire de les comprimer dans des bandes de flanelle. Dans cet état, il se traîna péniblement à la séance et assista en témoin silencieux, mais non pas indifférent, à l’effondrement. Le lendemain il partait pour Cannes, d’où il adressa à la comtesse de B….. la lettre suivante :


« Cannes, 13 septembre 1870.

« Madame,

« On m’envoie, ici votre lettre, où elle arrive presque en même temps que moi. Je ne serais pas parti sans aller vous demander vos ordres, mais le docteur m’a appris votre voyage et sa cause.

« Quel horrible temps, madame ! Connaissez-vous dans l’histoire une catastrophe plus soudaine et plus épouvantable ? — Quelque désastre qu’eût pu rêver l’imagination la plus noire a été dépassé par la réalité. Et cette révolution qui se bâcle en cinq minutes, non plus dans une assemblée cette fois, mais dans un corridor, et ce gouvernement qui n’a pas d’origine, pas de cohésion, qui n’a que deux hommes éloquens, sans habitude des affaires, et un certain nombre de doublures, vieilleries ridicules à leur parti même ! — Qu’attendre de tout cela ?

« Observez encore, madame, que nous n’en sommes qu’au prologue. La tragédie va commencer pour nous après la paix. Vous représentez-vous la force d’un gouvernement qui aura signé un traité avec M. de Bismarck ? et cela lorsque toute la nation est en armes comme aujourd’hui. Il faudrait des hommes à ce pauvre pays.

« Je regrette bien de n’avoir pu voir notre amie des Tuileries à son dernier jour. J’étais très souffrant, avec la perspective que quelque grande chose allait se passer. Je m’imaginai d’aller au sénat et ne me console pas de n’avoir pu dire adieu à une personne à qui l’adversité avait ajouté une auréole. Elle en avait une la dernière fois que je l’ai vue. Elle n’avait plus la moindre illusion et disait que ce qu’elle désirait par-dessus tout pour son fils, c’était une vie heureuse et sans ambition.

« J’ai toute ma vie cherché à être dégagé de préjugés, à être citoyen du monde avant d’être Français, mais tous ces manteaux philosophiques ne servent à rien. Je saigne aujourd’hui des blessures de ces imbéciles de Français, je pleure de leurs humiliations et, quelque ingrats et absurdes qu’ils soient, je les aime toujours.

« Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de mes respectueux hommages.

« Toujours bien souffreteux. »

« P. M. »


Quelques jours après, il expirait d’une mort relativement douce, qui venait le surprendre dans son sommeil, et, après un court service célébré par un pasteur protestant que les humbles amies qui veillaient sur lui avec dévoûment eurent la singulière idée de faire appeler, il fut enseveli dans le cimetière anglican, où sa dépouille repose encore aujourd’hui. Nous avons donc là son dernier cri, l’accent sincère du mourant. Et d’ailleurs, ce manteau philosophique qui tombe, et qui laisse apercevoir à nu un cœur sensible et saignant, n’est-ce pas l’énigme de toute sa vie ? Mais on est en droit de lui dire : A quoi bon s’être revêtu de ce manteau ? A quoi bon, lorsqu’il avait les sentimens véritables d’un bon citoyen, avoir affecté l’indifférence choquante d’un cosmopolitisme dédaigneux ? A quoi bon, lorsqu’il était un ami sûr, dévoué, qui n’avait jamais manqué à personne, avoir dit et écrit qu’il ne croyait pas à l’amitié ? A quoi bon, lorsqu’à travers une existence entremêlée de beaucoup d’aventures soi-disant romanesques, il avait conservé des affections fidèles auxquelles il avait donné, dont il avait reçu jusqu’à la dernière heure des témoignages d’attachement, à quoi bon avoir affecté dans son langage la sécheresse et la méfiance ? « Il faut, disait finement Mme Swetchine, respecter les lignes de notre nature, parce que ces lignes sont l’œuvre de Dieu. » Qu’est-ce donc lorsque ces lignes étaient droites et nobles, et qu’on s’est efforcé, heureusement sans y réussir toujours, de les détruire ! Mais malgré ce qu’en insistant on pourrait trouver encore à dire contre lui, je crois que Mérimée est de ceux pour lesquels, de son vivant comme après sa mort, on s’est montré trop sévère, et je ne puis oublier ce qu’en pensait Ampère. Un jour, on s’exprimait devant lui en termes assez sévères sur le compte de Mérimée et on disait : « Au moral, c’est un être assez médiocre. — Médiocre ! s’écria Ampère avec feu ; d’abord il n’y a pas d’hommes médiocres ; il y en a beaucoup de très mauvais et quelques-uns d’excellens, Mérimée est parmi les excellens. » Faites la part assez large, si vous voulez, du paradoxe et de l’exagération, et vous aurez à tout prendre la note juste sur Mérimée.


III

Je n’ai parlé jusqu’ici que de l’homme, et au point de vue auquel je me suis placé pour écrire ces quelques pages, je n’aurais point à parler des œuvres si l’homme ne s’y peignait encore et si ce n’était l’occasion d’ajouter quelques coups de pinceau à son portrait. Ces œuvres défient, au reste, une longue critique. Lorsque le regretté Prévost-Paradol posa sa candidature à l’Académie française, quelqu’un s’avisa, devant Sainte-Beuve, de contester ses titres : « Son bagage est bien léger, dit-il. — Monsieur, répliqua Sainte-Beuve, les diamans ne sont jamais lourds. » On pourrait appliquer la même image au bagage de Mérimée ; mais il n’est pas très facile d’expliquer ce qui fait l’éclat et la beauté des diamans. J’appelle diamans dans les ouvrages de Mérimée les petits romans comme la Chronique de Charles IX et Colomba, et ses nouvelles comme : Tamango, Mateo Falcone, la Prise de la Redoute, le Vase étrusque. Quant au reste du bagage, je le crois destiné, malgré la valeur de ses travaux d’histoire et d’archéologie, à sombrer dans un profond oubli. Je ne crois même pas qu’il reste autre chose que le nom du Théâtre de Clara Gazul, qui fut son début. Dans toute la campagne romantique par laquelle il a commencé, Mérimée suivait le mouvement du jour, mais il n’était pas dans sa vraie voie. M. Jules Sandeau a très spirituellement comparé son rôle dans cette campagne à celui de cet homme qui, voyant, lors des journées de juillet, un des insurgés s’escrimer maladroitement avec son fusil, le lui prit des mains, et, pour lui montrer la manière de s’en servir, ajusta un des Suisses du château, le tua ; puis, rendant à l’insurgé son arme, ajouta poliment : « Je vous ; quitte, car ce ne sont pas mes opinions. » Lorsque dans l’Amour- africain, Une Femme est un diable, la Famille Carvajal, Mérimée entasse horreurs sur horreurs, l’adultère sur l’assassinat, et l’inceste sur l’adultère, on sent bien que ce ne sont pas ses opinions littéraires, et on croit le voir la plume à la main, le sourire aux lèvres, se demander, tout en écrivant, jusque quel point il pourra pousser l’audace sans révolter ses lecteurs.

De toutes les pièces qui composent le Théâtre de Clara Gazul, celle qu’il y a le plus d’intérêt à relire aujourd’hui, c’est le petit drame intitulé : les Espagnols en Danemark, pour y étudier l’art de dissimuler sous la sobriété de la forme la grossièreté du fond. Il n’y a guère dans cette triste collection d’études morales qu’Henry Monnier a rassemblées sous ce titre : les Bas-Fonds, de scène plus forte que le dialogue entre les deux espionnes, la mère et la fille. Tandis que la fille, éclairée par l’amour, commence à comprendre l’ignominie du métier qu’elles font, la mère, au contraire, énumère tous les profits qu’elle-même a déjà retirés de ce métier, sans compter l’honneur, invite au reste sa fille à ne négliger aucun de ceux que sa beauté lui permettrait de faire, lui raconte comment elle retrouve dans chacun de ses enfans les traits du caractère de leurs différens pères, et répond aux scrupules de conscience de l’infortunée qui voudrait lui faire abandonner leur ignoble entreprise, par ce mot gouailleur : « Et ma conscience ! » Eh bien, toute cette scène se lit jusqu’au bout sans trop de répulsion, parce que la forme en est sobre et châtiée. Ce qui me frappe au reste dans l’œuvre de Mérimée, et ce qui montre bien qu’il n’y a de nouveau dans toute l’école des romanciers modernes que leurs prétentions, c’est qu’il a devancé en quelque sorte toutes leurs hardiesses. Voilà un auteur qu’on n’accusera certainement pas d’avoir sacrifié sur l’autel de la convention. Alfred de Musset a pu dire de lui, dans une métaphore, hardie, qu’il incruste un plomb brûlant sur la réalité. Il s’est plu parfois à, choisir ses types dans les milieux les plus bas, les brigands, les bohémiens, les filles des rues. Nul n’a poussé plus loin l’horreur de la phrase et ne s’est montré plus impitoyable dans l’analyse des sentimens. Il n’a jamais reculé devant la peinture de la nature vraie, et cependant il n’a été classé ni parmi les réalistes, ni parmi les naturalistes. Pourquoi ? Parce qu’il avait du goût, parce qu’il savait sa langue et qu’il n’avait pas besoin de l’enrichir par des emprunts faits à celle du ruisseau.

Cherchons maintenant sous quelle forme l’homme que nous avons étudié reparaît chez l’auteur. Je crois le voir se trahir par deux traits. Le premier, c’est le procédé de narration que je ne saurais mieux définir qu’en demandant à Mérimée lui-même son secret. Comme M. Emile Augier lui faisait un jour compliment d’une petite nouvelle intitulée la Chambre bleue : « Il y a cependant un grand défaut, répondit-il, qui tient à ce que j’ai changé le dénoûment ; je comptais d’abord donner à mon récit un dénoûment tragique, et naturellement j’avais raconté l’histoire sur un ton plaisant ; puis j’ai changé d’idée et j’ai terminé par un dénoûment plaidant. Il aurait fallu recommencer et raconter l’histoire sur un ton tragique ; mais cela m’a ennuyé, et je l’ai laissée là. » Ainsi voilà le procédé révélé par Mérimée lui-même : on pourrait l’appeler le procédé de la contradiction. Généralement, le but qu’un auteur se propose d’atteindre, c’est de faire passer dans l’âme de ses lecteurs les émotions qu’il éprouve lui-même, et le succès qu’il obtient est en quelque sorte en proportion de la sincérité de ces émotions. Avec Mérimée, c’est tout le contraire. D’émotions, il affecte de n’en éprouver aucune. Il se désintéresse en quelque sorte de son récit et des impressions par lesquelles il fait passer ses lecteurs, sans avoir pour eux aucune pitié et sans leur faire grâce d’aucune sensation pénible. Non-seulement il demeure systématiquement étranger à leurs mouvemens, mais il prend un malin plaisir à les contrarier et à les combattre. Au moment où l’émotion est la plus vive, où elle va en quelque sorte éclater, une phrase, un mot, un je ne sais quoi dans le ton vous avertit de ne point vous attendrir ni vous indigner si fort. Il y a comme une lutte sourde entre le talent et l’esprit de l’auteur, le talent qui excelle à décrire le jeu des passions, l’esprit qui met en doute leur sincérité, et c’est le pauvre lecteur qui paie les frais de cette lutte, ballotté qu’il est d’une impression à l’autre et impitoyablement raillé lorsqu’il s’avise de prendre les choses trop au sérieux.

Quelle est la valeur littéraire de ce procédé ? Assurément il est de nature à donner au récit un singulier piquant. Je ne pense pas cependant que l’usage habituel en soit sans reproche. Je suis de ceux qui croient à la vérité profonde de ces vieux préceptes de rhétorique et d’art poétique dont on nourrit la mémoire des collégiens. Or il y a tantôt dix-huit cents ans qu’Horace a dit :

Si vis me flere, dolendum est
Primum ipsi tibi…


Si tu veux que je pleure, il faut d’abord pleurer toi-même. Cette sympathie d’émotion entre l’auteur et le lecteur, n’est-ce pas la condition nécessaire du beau ? Dans la poésie, dans l’art oratoire, qui en doute ? Pourquoi n’en serait-il pas de même dans le roman ? Comment ce divorce de sentimens qui enlèverait à une pièce de vers ou à un discours la meilleure partie de son effet serait-il sans influence sur un récit, dont la langue plus familière et plus souple établit peut-être d’auteur à lecteur une communication plus directe ? Si Bernardin de Saint-Pierre raillait discrètement la pruderie exagérée de Virginie, lirait-on aujourd’hui avec autant d’émotion le récit du naufrage du Saint-Géran, et si Rousseau laissait apercevoir quelques doutes sur la constance dont les femmes sont capables, la lettre qui porte à Saint-Preux les adieux de Julie nous paraîtrait-elle aussi touchante ? En s’appliquant au contraire à marquer un désaccord incessant entre son lecteur et lui, Mérimée s’est volontairement privé d’un puissant moyen d’action, celui de la sympathie humaine dont le courant entraîne à la fois les plus grandes comme les plus modestes intelligences. Aussi je ne crois pas qu’il fût sorti victorieux de l’épreuve à laquelle ont été soumis, dans ces dernières années, les grands maîtres de notre langue en vers et en prose : la lecture publique devant une foule nombreuse et relativement illettrée. Malgré la perfection de ces récits, sous la simplicité apparente desquels se cache une profonde recherche, Mérimée ne va pas tout à fait aux natures simples ; au fond, c’est un auteur exquis de décadence, et, pour le goûter beaucoup, il faut des esprits raffinés et littérairement un peu corrompus.

Le second trait où je retrouve l’homme dans l’auteur, c’est une constante affectation de scepticisme, de sécheresse et de légèreté qui a valu à beaucoup de ses œuvres la réputation d’être immorales, gros mot dont aiment assez à se servir ceux qui comptent sur la sévérité de leurs jugemens littéraires pour bien établir leur moralité. Cette réputation, il est certain qu’il la recherchait, et cependant il y avait une certaine mesure qu’il s’inquiétait de ne pas dépasser. C’est ainsi qu’après avoir composé Arsène Guillot, il choisit, pour leur faire goûter la primeur d’une lecture, deux femmes d’une vertu irréprochable, mais auxquelles il savait le goût fin et l’esprit ouvert. Elles furent bien un peu effarouchées ; mais après tout elles avaient écouté jusqu’au bout, et leur indulgence l’enhardit à envoyer Arsène Guillot à la Revue des Deux Mondes. Il était à ce moment candidat à l’Académie française ; mais il prit ses précautions pour que la nouvelle ne parût pas avant le jour de l’élection. Il n’eut pas tort, car le tapage fut assez grand ; mais ce tapage était désormais sans inconvéniens. Est-ce au compte de l’homme ou à celui de l’auteur qu’il faut porter cette témérité prudente et ce compromis entre la hardiesse de l’écrivain et les précautions du candidat ?

Quant au reproche d’immoralité en lui-même, j’avoue qu’il n’est pas absolument aisé d’en défendre les œuvres de Mérimée. Je ne parle pas seulement de ce qu’ont de scabreux quelques-unes de ses nouvelles, par les sujets qu’il choisit ou par les scènes qu’elles contiennent. Depuis nous en avons lu bien d’autres, et il faut avouer que la pointe de notre indignation s’est singulièrement émoussée. Mais ce que la lecture de ces nouvelles a de pénible, c’est qu’il n’y a rien que Mérimée ne déflore en passant de quelque raillerie ou même de quelque souillure. S’il par le des femmes, c’est pour résumer son opinion sur elles en deux vers grecs dont j’adoucirai, en les traduisant, la crudité :

Πᾶσα γυνή χόλος ἐστιν· ἔχει δ'άγαθας δύο ὣρας,
Τὴν μίαν ἐν θαλάμῳ, τὴν μίαν ἐν θανατῳ.


« Toute femme est un poison ; mais elle a deux bonnes heures, l’une dans l’amour et l’autre dans la mort. » S’il parle de l’amitié, c’est pour s’arrêter tout à coup et dire : « C’est qu’il est bien difficile de choisir un ami… Difficile ? est-ce possible ? existe-t-il vraiment deux hommes qui n’aient jamais eu de secrets l’un pour l’autre ? » Quant aux croyances élevées qui de tout temps ont été chères à la portion la plus noble de l’humanité, il faut lui rendre au moins cette justice, qu’il ne dissimulait pas ce qu’il pensait. Lorsque, dans l’histoire si dramatique de Tamango, le capitaine Ledoux s’empare par une indigne trahison du pauvre roi nègre et l’envoie tout garrotté rejoindre, dans l’entrepont, les esclaves que quelques heures auparavant il lui a vendus : « Comme ils vont rire ! dit-il. Ils verront bien qu’il y a une Providence ! » Mérimée ne croit guère à d’autre providence qu’à celle du capitaine Ledoux. Quant à l’influence de la religion sur les âmes, Mérimée l’a surtout dépeinte dans cette scène célèbre de la Chronique de Charles IX, où Diane de Turgis cherche à mériter, en obtenant la conversion de son amant le protestant Mergy, le pardon de tous les péchés qu’elle a déjà commis, et de ceux qu’elle se propose de commettre encore avec lui. Il n’est donc pas étonnant qu’ayant froissé à plaisir ce qu’il y a de sensible et de délicat dans les sentimens humains, il ait attiré sur ses œuvres et sur lui-même des jugemens sévères. Et cependant, pour qui regarde de près, de très près, j’en conviens, et qui s’obstine à pénétrer ce revêtement si poli, si froid, si dur, pour arriver jusqu’au tuf, ne sent-on pas chez l’homme quelque chose qui vibre, qui palpite, qui proteste contre les affectations de l’auteur ? Je pousserai mon paradoxe jusqu’au bout, et pour le défendre, j’irai droit à deux de ses œuvres qui ont été critiquées plus que toutes les autres : la Double méprise et Arsène Guillot. Certes c’est une triste et fâcheuse histoire que celle de cette honnête femme qui dans la Double méprise succombe aux vulgaires dangers d’un accident de voiture en compagnie d’un homme qu’elle croit aimer pendant une demi-heure, et l’on est fondé à dire au premier abord qu’il a voulu montrer une seule chose : la fragilité de la vertu. Mais tournez la page : comme elle est pathétique, cette peinture de l’angoisse et des remords de la pauvre Julie, qui, seule dans le silence de la nuit, tantôt observe avec une attention stupide toutes les vacillations de la flamme de sa lampe, tantôt compte les glands du rideau de son lit, sans en pouvoir retenir le nombre, tantôt suit d’un œil hébété l’aiguille de sa pendule qui marque les secondes, et tressaille tout à coup d’un horrible frisson, lorsqu’au milieu de ses occupations machinales elle est traversée par le souvenir aigu de son déshonneur. Ici, plus un accent de raillerie. On se demande même si c’est encore Mérimée qui par le et s’il est bien l’auteur de ce dénoûment, peut-être un peu invraisemblable : la malheureuse femme est emportée en trois jours par le remords, aidé il est vrai d’une fièvre cérébrale.

Quant à Arsène Guillot, j’avouerai (en rougissant comme il convient) ma préférence littéraire, parmi les nouvelles de Mérimée, pour cette histoire d’une pauvre fille des rues à laquelle sa mère a donné cette seule leçon « que lorsqu’on faisait un cierge à saint Roch, on trouvait dans la huitaine un homme pour se mettre avec, » qui, abandonnée par son amant et mourant de faim, saute par la fenêtre d’un quatrième étage et expire en tenant les mains de Max, le mauvais sujet qu’elle a aimé, et de Mme de Piennes, la femme pieuse qui a pris soin de ses derniers momens. Je n’en connais pas où il ait déployé à la fois plus d’esprit et plus de pathétique. Je sais bien que Mme de Piennes, tout en travaillant à la conversion d’Arsène, s’est préoccupée surtout d’obtenir celle de Max, et que l’entreprise tourne si mal qu’elle vient quelques mois après, sur le tombeau d’Arsène, implorer humblement pour elle-même son intercession. Je sais bien que dans ce dénoûment on peut, on doit voir même une raillerie à l’adresse de la piété qui n’a jamais été tentée. Mais j’y vois aussi et je crois qu’on doit y voir également une grande et humaine leçon d’indulgence, leçon dont la sévérité de nos conventions sociales a toujours besoin, et un commentaire vivant de cette parole amère de la pauvre Arsène : « Quand on est riche, il est aisé d’être honnête ; moi, j’aurais été honnête, si j’en avais eu le moyen. » Je renvoie en tout cas ceux qui refusent absolument à Mérimée le don de l’émotion littéraire à une nouvelle lecture d’Arsène Guillot, ou plutôt je ferai les lecteurs de la Revue juges du différend, en remettant sous leurs yeux cette page où il raconte la mort d’Arsène : « Le prêtre qui depuis le matin était auprès d’Arsène, observant avec quelle rapidité les forces de la malade s’épuisaient, voulut mettre à profit pour son salut le peu de momens qui lui restaient encore. Il écarta Max et Mme de Piennes, et, courbé sur ce lit de douleur, il adressa à la pauvre fille les graves et consolantes paroles que la religion réserve pour de pareils momens… Puis il cessa de parler, incertain s’il n’avait plus qu’un cadavre devant lui. Mme de Piennes se leva doucement, et chacun demeura immobile, regardant avec anxiété le visage livide d’Arsène. Ses yeux étaient fermés. Chacun retenait sa respiration comme pour ne pas troubler le terrible sommeil qui avait peut-être commencé pour elle, et l’on entendait distinctement dans la chambre le faible tintement d’une montre placée sur la table de nuit. — Elle est passée, la pauvre demoiselle ! dit enfin la garde après avoir approché sa tabatière des lèvres d’Arsène ; vous le voyez, le verre n’est pas terni. Elle est mortel — Pauvre enfant ! s’écria Max sortant de la stupeur où il semblait plongé. Quel bonheur a-t-elle eu dans ce monde ? Tout à coup et comme ranimée à sa voix, Arsène ouvrit les yeux. — J’ai aimé, murmura-t-elle d’une voix sourde. — Elle remuait les doigts et semblait vouloir tendre les mains. Max et Mme de Piennes s’étaient approchés et prirent chacun une de ses mains. — J’ai aimé, répéta-t-elle avec un triste sourire. Ce furent ses dernières paroles. Max et Mme de Piennes tinrent longtemps ses mains glacées sans oser lever les yeux… »

Dites maintenant s’il n’y a là ni émotion, ni sensibilité, ni respect, et si celui qui a su rendre ainsi ces sentimens était incapable de les ressentir.


OTHENIN D’HAUSSONVILLE.


  1. La personne à laquelle cette lettre est adressée avait en effet donné à Mérimée une petite médaille qu’il lui avait promis de garder.
  2. Dans une intéressante étude bibliographique sur les œuvres de Mérimée, M. Maurice Tournoux a raconté l’histoire de cette publication mystérieuse. L’exemplaire que j’ai eu entre les mains aurait été imprimé en Belgique par M. Poulot-Malassis, peut-être sans la participation de Mérimée.
  3. Voyez dans la Revue du 15 novembre 1878 l’étude sur les Enfans pauvres en Angleterre et les écoles industrielles.
  4. « A mon meilleur ami, » aurait-il pu dire, car, d’après ce que je crois savoir, c’est bien à lui-même que l’histoire était arrivée, et l’amertume de tout ce passage confirme la supposition.
  5. La sœur de Mrs Senior avait publié une très bonne traduction abrégée de la Correspondance de Napoléon.
  6. Cette lettre est écrite en effet sur papier portant l’en-tête du sénat.