Précis de sociologie/III/III

Félix Alcan (p. 73-75).
Livre III. Chapitre III.

CHAPITRE III

LOI D’ADAPTATION VITALE

Pour survivre aussi bien que pour se constituer, une société doit répondre à un besoin vital, à une nécessité naturelle, interne ou externe. En d’autres termes, elle doit être l’organe d’une fonction nécessaire. La permanence de la fonction garantit alors la permanence de l’organe. Une société qui remplit une fonction utile peut soutenir des chocs et subir des épreuves qu’une société sans raison d’être est hors d’état de supporter.

Jhering remarque que toutes les formes juridiques qui ont chance de durer répondent à un besoin vital profond du groupe, et quand ces besoins se transforment, le droit lui-même se transforme. — Le droit coutumier, si tenace, est l’expression d’une adaptation, — sous l’empire de la contrainte — entre l’élément vainqueur et l’élément vaincu qui finissent par se fondre en une même société. « Les puissants, dit M. Ch. Andler, se coalisent et s’organisent pour durer ; l’accoutumance est venue aux opprimés avec l’impossibilité de la révolte. C’est cette coutume faite de la domination accapareuse des uns et de l’asservissement résigné des autres qui est la forme spontanée du droit[1]. »

On peut distinguer deux formes de l’adaptation sociale, l’adaptation externe et l’adaptation interne. Il faut d’abord pour qu’une société se maintienne, qu’elle soit adaptée à son milieu. Les conditions du milieu changeant, la société doit se transformer et s’adapter, sinon elle disparaît. Il faut de plus qu’elle présente une adaptation interne des différents éléments qui la composent. Aug. Comte remarque que l’instabilité politique des sociétés actuelles tient à leur non-adaptation interne provenant de la coexistence de trois modes de penser antagonistes, le mode théologique, métaphysique et scientifique.

Il peut y avoir des adaptations artificielles ayant pour objet la « mise au point » d’une croyance ou d’une doctrine, de façon qu’elle puisse s’adapter à la mentalité de ceux à qui ont veut l’inculquer. Faute de cette mise au point, la doctrine n’a aucune chance d’exercer une influence durable. Il y a ainsi, par la force des choses, dans la façon dont on présente au public les doctrines politiques, sociales ou religieuses, une forte part d’illusion et de mise en scène. M. G. B. Shaw remarque qu’il faut que les doctrines aient une « prise » par où les intelligences peu cultivées puissent la saisir. Le grand art du propagandiste est de bien calculer cette « prise ». Le même écrivain remarque que toute doctrine sociale (le socialisme, par exemple) a deux aspects : un aspect scientifique (ésotérique) et un aspect illusionniste (exotérique). « Il y a, dit-il, une mise au point à laquelle la science doit être adaptée pour que la masse puisse la saisir. Si on ne peut la lui inculquer de force, comme on inculque la table de multiplication aux enfants, elle doit prendre la forme d’un drame soit artistique, soit religieux, pour éveiller la sympathie et fixer l’attention populaires. Et quand la curiosité intellectuelle suit la sympathie et l’intérêt, le drame doit être suivi également par la théorie, de manière que le peuple puisse penser aussi bien que sentir… Aussi que voyons-nous comme conséquence du caractère scientifique du socialisme ? C’est qu’il doit manifestement obéir à la loi devant laquelle toute science s’incline quand elle désire avoir l’appui du peuple. Il doit se cacher derrière un voile d’illusions brodé de promesses, et il doit être muni d’une « prise » mentale, fort simple, qui permette à un esprit ordinaire de le saisir facilement[2]. »

M. Novicow remarque qu’il y a de même, dans la vie des sociétés, des « désaptations artificielles » produites par un faux calcul dans l’appréciation des conditions ambiantes. M. Novicow cite comme exemple de désaptation artificielle l’erreur protectionniste qui, suivant lui est la cause d’une fondamentale déchéance économique pour les nations qui l’adoptent. « On pourrait, dit-il, définir le protectionnisme d’un seul mot : C’est une désaptation artificielle du milieu. Notre planète est déjà très mal accommodée à nos besoins. Mais dans notre folie et notre aveuglement, nous avons voulu rendre la nature encore plus marâtre et… nous avons inventé le système protecteur[3]. »


  1. Ch. Andler, Introduction au Droit au Produit intégral du Travail.
  2. G. B. Shaw, Les Illusions du socialisme (Humanité nouvelle, août 1900).
  3. Novicow, Les Gaspillages des sociétés modernes, p. 101 (Paris, F. Alcan).