Précis de la mythologie scandinave/Loke


◄  Thor

LOKE.

Loke, fils d’un couple de géans, joint à la beauté extérieure une malignité de caractère, qui le rend variable dans ses desseins, perfide et astucieux dans sa conduite. Souvent il a suscité aux dieux des embarras extrêmes, mais aussi souvent il a su les en tirer. Avec son épouse, nommée


page=1

Sygin, il eut un fils qui reçut le nom de Narfé ; mais Angerboda, la géante, le rendit père de trois créatures : du serpent de Midgaard ; du loup de Fenris et de la déesse de l’enfer, nommée Hel. Cependant les dieux avertis, par une prophétie, des malheurs qui leur arriveraient un jour de la part de ces trois créatures, nourries à Joetunhejm[1], et présumant qu’ils ne pouvaient attendre que du mal d’une engeance, issue d’une telle mère et d’un tel père, Odin exigea que les dieux s’empareraient des trois monstres, et qu’ils les conduiraient devant lui. Il plongea alors le serpent au fond de l’océan, où la bête grandit tant, qu’elle finit par entourer la terre dans le cercle qu’elle forma en se mordant la queue. Hel fut précipitée dans l’abîme du Niflhejm, où elle eut à régner sur les neuf mondes, peuplés de ceux qui meurent de décrépitude ou par suite de maladie. Elle y possède de vastes domaines, les cours en sont d’une grandeur considérable et entourées de grilles immenses. Le seuil de son palais porte le nom de « Précipice glouton » ; sa couche s’appelle « Lit de malade » ; ses tapisseries « Misère brillante », et son plat est la faim. La déesse elle-même est d’une lividité repoussante, et son coup d’œil est farouche et hagard. Quant au loup de Fenris, les dieux eux-mêmes s’étaient chargés de le nourrir, mais il n’y avait qu’un d’entre eux qui eut le courage de lui offrir la nourriture.

L’idée que nous révèle le mythe de Loke est d’une extension très vaste. Loke fait contraste aux autres dieux ; c’est le mal dans toutes ses diverses tendances. Il nous représente la sensualité inhérente aux veines des hommes ; le souffle infecté de l’air ; il se fait reconnaître dans le feu volcanique au centre de la terre ; dans l’océan comme un serpent atroce, dans l’enfer comme l’ombre pâle de la mort. Aussi Loke n’appartient-il pas à une seule branche de la nature ; tout s’est pénétré de lui aussi bien que d’Odin. Dans aucune divinité plus que dans celle-ci on entrevoit que l’idée en est issue de la nature ; seulement il ne faut pas s’arrêter là ; tout ce qu’est Loke dans la nature, il l’est de même dans l’esprit humain ; la finesse mêlée à la perspicacité et à la fausseté ; l’esprit qui touche à la malice et à l’astuce. En effet, le développement de l’essence de Loke est profondément conçu. Au commencement il était intimément lié à Odin ; plus tard il s’identifia avec l’air pour se fondre ensuite avec la matière inflammable, et se transforma en un feu dévorant afin de finir dans l’enfer. Et dans chacune de ses transformations, il s’empirait de plus en plus. Mais, comme le principe du mal se manifeste dans la nature, de même que dans l’homme, de milles manières différentes, il faut bien que l’image qui le représente varie ; aussi se multiplie-t-elle dans les trois rejetons de Loke.

On reconnaît facilement l’image de la mer orageuse dans le serpent de Midgaard. Thor luttait contre ce monstre, sans qu’il réussît à en venir à bout ou à le dompter. Depuis un temps immémorial jusqu’à aujourd’hui, on l’a comparé au Léviathan des Hébreux, et au serpent d’Ananda, qui selon la croyance des habitans de l’Indostan entoure la terre dans l’enceinte d’un cercle, qui un jour sera brisé. Les mers du nord, ainsi que celles du midi, présentent souvent des phénomènes comparable à un serpent, qui s’avance en se tortillant, pour envahir dans ses plis tout ce qui arrive à sa portée.

La fiction de Hel, à laquelle ne s’attache pas toujours l’idée d’un être personnel, mais qui présente toujours à l’esprit l’image de la mort ou de l’enfer, était généralement répandue partout dans le monde gothique, où elle y est restée encore aujourd’hui. Partout dans le monde on retrouve des idées semblables, sans qu’on puisse dire qu’elles se présentent sous une forme identique ; les neuf mondes que compose l’empire de Hel, on les a comparés au tableau que nous a fait Virgil des neuf arrondissemens, formés par les coudes du Styx. En lisant la description du cortége de Hel, on s’étonne de la ressemblance frappante avec le tableau que nous fait encore Virgil du chagrin, du souci, de la vengeance, de l’abandon, de la décrépitude. Le tableau que nous fait l’Edda de cette déesse de la mort et de tout ce qui l’entoure, est presque oriental, et trouve son antithèse dans un poème arabe qui donne à Timur pour acolyte la gaîté, pour compagne la joie, pour camarade le plaisir et pour esclave la volupté.


  1. Le royaume des Thurses.