Pour l’invalide


Pour l’invalide
traduit par l’abbé Auger, 1783

[24,1] Pour un peu, citoyens du Conseil, je remercierais mon accusateur de m’avoir intenté ce procès : jusqu’ici, je n’avais pas eu l’occasion de rendre compte de ma conduite ; il me la fournit aujourd’hui. Je vais tâcher de prouver dans mon discours que cet homme est un menteur et que ma vie jusqu’à ce jour a été plus digne d’éloge que d’envie. Car c’est uniquement par envie, je pense, qu’il m’a suscité cette affaire.

[24,2] Or, l’homme qui porte envie à ceux dont les autres ont pitié, de quelle méchanceté ne vous paraît-il pas capable ? Est-ce pour mon argent qu’il m’intente cette accusation calomnieuse ? Non, n’est-ce pas ? Et s’il dit que je suis son ennemi et qu’il veut se venger, il ment : vu sa méchanceté, je ne l’ai jamais eu ni pour ami, ni pour ennemi.

[24,3] Voilà donc qui est déjà clair, citoyens du Conseil : cet homme est jaloux de moi, parce que, malgré le malheur où vous me voyez, je suis un meilleur citoyen que lui. J’estime en effet qu’il faut réparer les disgrâces du corps par les qualités de l’âme : si mes sentiments et toute ma conduite répondaient à mon triste sort, en quoi vaudrais-je mieux que mon adversaire ?

[24,4] Mais en voilà assez là-dessus. J’aborde mon sujet, et je vais le traiter aussi brièvement que possible. Au dire de l’accusateur, je n’ai pas droit à l’allocation que je reçois de la cité, parce que je ne suis pas infirme et que je ne rentre pas dans la catégorie des invalides, parce que j’exerce d’autre part une profession qui me permettrait de vivre sans le secours qu’on me donne.

[24,5] D’après lui, la preuve que je suis bien valide, c’est que je monte à cheval ; la preuve que je vis largement de mon métier, c’est que je puis fréquenter des gens qui peuvent faire des dépenses. En ce qui concerne les profits de mon métier et mes autres ressources, vous savez tous, je pense, ce qui en est. Je vais cependant vous en dire quelques mots.

[24,6] Mon père, en mourant, ne m’a rien laissé, et quant à ma mère, il n’y a que deux ans, à sa mort, qu’elle a cessé d’être à ma charge ; des enfants pour me soigner, je n’en ai pas encore. J’ai un métier, mais qui ne me rapporte pas gros ; j’ai déjà de la peine à l’exercer à moi seul et je n’ai pas encore pu me payer un esclave pour m’y remplacer. Je n’ai pas d’autres ressources que cette pension, et si vous me l’enleviez, je risquerais de tomber dans la pire misère.

[24,7] N’allez donc pas, citoyens du Conseil, quand vous pouvez justement me sauver, me perdre injustement. Ce que vous me donniez quand j’étais plus jeune et plus fort, ne me l’enlevez pas à présent que je suis plus vieux et plus faible. Vous avez eu jusqu’ici la réputation d’être très compatissants, même à l’égard des gens qui n’ont pas d’infirmité : n’allez pas maintenant, sur la foi de cet individu, traiter durement des malheureux qui inspirent de la pitié même à leurs ennemis ; si vous avez la cruauté de me faire tort, prenez garde de décourager tous ceux qui sont dans ma situation.

[24,8] Et voyez quelle inconséquence, citoyens du Conseil ! Lorsque je n’avais qu’une simple infirmité, on m’a vu recevoir cet argent ; et maintenant qu’il s’y ajoute la vieillesse, de se faire payer leur désistement. Car les innocents mêmes aimaient souvent mieux acheter leurs accusateurs que de s’exposer aux risques d’un procès. Mais, dans l’espèce, l’accusé est un pauvre diable, et son hypothèse est d’une invraisemblance plaisante. Les maladies et tout ce qui s’ensuit, on me l’enlèverait !

[24,9] À quel point je suis pauvre, je crois que mon accusateur, mieux que personne au monde, pourrait vous en fournir la preuve. Supposez que, désigné comme chorège pour le concours de tragédies, je lui adresse une sommation en vue d’un échange de biens : il aimerait mieux exercer dix fois la chorégie que de faire une seule fois cet échange. N’est-ce pas alors inouï ? Il m’accuse aujourd’hui de vivre largement et de pouvoir frayer sur le pied d’égalité avec les plus riches ; et si ma supposition se trouvait réalisée, il me jugerait tel que je suis ! Est-il rien de plus méchant ?

[24,10] Sur mon talent de cavalier, dont il a osé vous entretenir, sans craindre la fortune ni montrer de pudeur devant vous, je serai bref. Je dis seulement, citoyens du Conseil, que les déshérités du sort ne cherchent qu’une chose, n’en ont qu’une en tête : s’accommoder le mieux possible de leur situation. Je suis de ceux-là. Dans le malheureux état où je suis réduit, j’ai trouvé là le moyen de faire plus facilement les courses un peu longues auxquelles je suis obligé. [24,11] Voici la meilleure preuve, citoyens du Conseil, que c’est à cause de mon malheur, et non par ostentation, comme il le prétend, que je monte à cheval : si j’avais de la fortune, je circulerais sur une mule bien sellée, au lieu de monter les chevaux des autres. Mais comme je n’ai pas le moyen de m’en offrir une, je suis bien obligé d’avoir recours. À chaque instant, à des chevaux d’emprunt.

[24,12] Voyez l’absurdité, citoyens du Conseil : s’il m’avait vu circuler sur une mule sellée, il se serait tenu coi (qu’aurait-il pu dire en effet ?) et, parce que je monte des chevaux d’emprunt, il essaie de vous faire croire que je suis valide. Si je me sers de deux bâtons quand les autres n’en ont qu’un, il n’en tire pas argument contre moi ; il ne dit pas que c’est encore le fait d’un homme valide : mais que je monte à cheval, il en fait état pour prouver que je ne suis pas impotent. Or, c’est pour la même raison que j’emploie bâtons et cheval.

[24,13] Il est le plus impudent des hommes quand il essaye à lui seul de vous persuader, tous tant que vous êtes, que je ne fais pas partie des invalides. S’il le persuade à certains d’entre vous, qu’est-ce qui empêche que je prenne part au tirage au sort pour la désignation des archontes, et que vous m’enleviez mon obole, comme valide, pour l’attribuer par un vote unanime à mon adversaire comme invalide ? Car, à coup sûr, le même homme que vous aurez déclaré valide et à qui vous aurez enlevé son subside, les thesmothètes n’iront pas, comme invalide, l’écarter du tirage au sort.

[24,14] Mais non, vous n’avez pas cette pensée, ni lui non plus, au fond, et il fait bien. Il vient me contester mon malheur comme s’il s’agissait d’une fille épicière, et il prétend vous persuader que je ne suis pas tel que vous me voyez tous ; mais, vous, comme il convient à des gens sensés, croyez-en plutôt vos yeux que ses discours.

[24,15] Il prétend aussi que je suis insolent, brutal et fort grossier, comme s’il ne pouvait dire la vérité qu’en employant de grands mots, et qu’un langage modéré n’y suffit pas. Il vous importe, je crois, de bien distinguer les hommes qui peuvent se permettre d’être arrogants, et ceux qui ne le peuvent pas.

[24,16] L’insolence n’est pas de mise chez les pauvres diables, les miséreux, mais chez les riches, qui ont beaucoup plus que le nécessaire ; ni chez les gens qui ont un corps débile, mais chez ceux qui peuvent le plus se fier leurs forces ; ni chez les hommes déjà avancés en âge, mais chez ceux qui sont encore jeunes et qui ont les sentiments de la jeunesse.

[24,17] Les riches, avec leur argent, payent pour ne pas être inquiétés ; mais les pauvres, la gêne les contraint à la modération. On estime que les jeunes gens ont droit à l’indulgence des vieillards, tandis que, si les vieillards se mettent dans leur tort, jeunes et vieux s’accordent pour les blâmer.

[24,18] Il est permis aussi à l’homme robuste d’insulter impunément qui il lui plaît : le faible, lui, est également incapable, quand on l’insulte, de repousser l’agresseur, et, s’il lui prend fantaisie d’insulter les autres, d’avoir le dessus. Aussi, n’est-ce pas sérieusement, j’imagine, que l’accusateur parle de mon insolence : il veut plaisanter ; il ne prétend pas vous convaincre, mais faire rire à mes dépens, comme s’il faisait là quelque chose de très malin.

[24,19] Il déclare aussi que ma boutique est le rendez-vous d’une bande de fripons qui ont gaspillé leur fortune et s’attaquent à quiconque prétend conserver la sienne. Mais remarquez bien tous que ces accusations ne m’atteignent pas plus que tous les autres commerçants, ni mes habitués plus que ceux de mes confrères.

[24,20] Vous avez l’habitude d’aller faire votre tour, qui chez un parfumeur, qui chez un barbier, qui chez un cordonnier, chacun enfin où il lui plaît ; le plus souvent, c’est chez des commerçants qui sont établis tout près de l’agora, rarement chez ceux qui en sont très éloignés. Taxer de friponnerie les gens qui viennent chez moi, c’est donc faire le même reproche à ceux qui fréquentent chez mes confrères et, du même coup, à tous les Athéniens, puisque tous, vous avez l’habitude d’aller faire un tour et de passer le temps chez l’un ou chez l’autre.

[24,21] Mais je ne vois pas la nécessité de répondre minutieusement à chacun de ses dires et de vous ennuyer davantage. J’ai traité les points essentiels ; à quoi bon m’attarder comme lui à des vétilles ? Je vous en prie, citoyens du Conseil, conservez-moi, tous, les sentiments que vous m’avez témoignés jusqu’ici.

[24,22] Le seul avantage auquel le sort m’ait donné part dans ma patrie, n’allez pas m’en priver par complaisance pour mon adversaire. Le secours que vous m’avez jusqu’ici unanimement accordé, n’allez pas, sur la foi d’un seul, me l’enlever aujourd’hui. La divinité nous ayant privés des biens les plus chers, citoyens du Conseil, la cité nous a voté cette pension : elle a estimé que les chances de bonheur et de malheur sont égales pour tous.

[24,23] Ne serais-je pas le plus infortuné des hommes, si, déjà privé par mon infirmité des biens les plus honorables et les plus importants, je me voyais enlever par le fait de mon accusateur le secours que la cité m’a accordé, dans sa sollicitude pour les pauvres diables comme moi ? Non, citoyens du Conseil, ne votez pas cela.

[24,24] Et pourquoi trouverais-je chez vous tant de dureté ? Ai-je jamais été cause qu’un citoyen, traduit par moi en justice, ait perdu sa fortune ? Je défie qui que ce soit de le prouver. Serais-je un intrigant, un arrogant, un homme qui cherche querelle à tout le monde ? Il faut pour cela des moyens d’existence que je n’ai pas.

[24,25] Un insolent, un brutal ? Mais lui-même n’oserait pas le soutenir, s’il ne voulait vous en imposer là-dessus comme sur le reste. Serait-ce que j’ai été au pouvoir sous les Trente, et que j’ai persécuté en foule mes concitoyens ? Mais j’étais avec le peuple en exil à Chalcis : alors que je pouvais rester tranquillement dans la cité, avec les Trente, j’ai préféré partir et partager vos dangers.

[24,26] Ainsi donc, citoyens du Conseil, moi qui n’ai rien à me reprocher, ne me traitez pas comme les grands coupables. Votez sur mon cas de la même façon que les précédents Conseils. Souvenez-vous que je ne viens pas, après avoir manié l’argent de la cité, justifier ma gestion, que je ne suis pas soumis à une reddition de comptes au sortir d’une charge, et qu’il n’est question dans ce discours que d’une obole.

[24,27] Ainsi, vous, vous rendrez unanimement une sentence conforme à la justice. Moi, de mon côté, ayant obtenu de vous satisfaction, j’aurai pour vous la reconnaissance que vous méritez. Quant à lui, il apprendra, à l’avenir, à ne pas attaquer de plus faibles que lui et à ne chercher à triompher que de ses égaux.