Portraits de Rome à différents âges/02


PORTRAITS
DE ROME
À DIFFÉRENS ÂGES.

Seconde Partie.
(1600-1830.)

Comparer, c’est comprendre. Choisissez un objet quelconque, observez comment il a été envisagé par différens hommes, à différentes époques, et toute une portion de l’histoire de l’esprit humain aura passé devant vous. C’est ainsi que nous avons fait ; nous nous sommes établis dans Rome, et, postés au Capitole, nous avons vu dix siècles défiler à nos pieds. Chacun d’eux a salué à sa manière cette ville dont le sort est d’occuper le monde. Les uns l’ont pleurée, les autres l’ont maudite : nous avons entendu les regrets de Rutilius et de Dubellay, les lamentations de saint Grégoire et de Pétrarque, les invectives d’Hildebert et de Luther, les railleries de Rabelais et de l’Arioste. Le nom de Rome a retenti dans les sagas, les légendes, les fabliaux, tour à tour merveilleux, ridicule et détesté. Montaigne et le Tasse se sont rencontrés dans cette ville, où l’un trouva la vie si douce, l’autre si amère. De plus, nous avons traversé tous les grands faits de l’histoire, depuis la chute de l’empire d’Occident jusqu’au commencement du xviie siècle. Nous avons vu la fin du paganisme et les illusions de son agonie ; l’établissement des barbares et leur superstitieux respect pour cette ombre de la puissance romaine qu’ils venaient effacer ; toute l’Europe gravitant vers son centre sacré ; la réforme préparée long-temps à l’avance par la littérature satirique du moyen-âge ; la renaissance des lettres classiques, cette autre réforme de l’esprit humain, préparée aussi durant les siècles d’ignorance par une tradition de sympathie et de respect pour l’antiquité, qui ne s’est jamais entièrement interrompue ; nous avons vu toutes ces choses sans sortir de l’enceinte du Pomerium romain. Continuons notre revue rapide des hôtes illustres ou bizarres qu’a reçus cette enceinte ; faisons pour les deux derniers siècles et pour le siècle où nous vivons ce que nous avons fait pour ceux qui ont précédé le xviie ; cherchons, dans les impressions personnelles des visiteurs successifs de Rome, l’histoire de leur ame, le caractère de leur action, le génie de leur temps.

En France, le xviie siècle se divise en deux époques bien distinctes, dont le caractère offre des différences tranchées. La seconde époque commence vers la majorité de Louis xiv ; la première comprend le règne de Louis xiii et la régence. Cette première moitié du xviie siècle, en France, a plus d’un rapport avec le xvie, dont elle continue en partie le mouvement ; elle s’en rapproche, entre autres choses, par une occupation et une pratique constante de la langue et de la littérature italienne. L’invasion ultramontaine avait été complète dans ce xvie siècle, où François Ier et les Médicis transplantèrent l’Italie en France. Elle continua, mais moins heureusement, au commencement du xviie siècle. La décadence commençait alors, en Italie, dans les lettres et dans les arts. Marini et Pierre de Cortone remplaçaient l’Arioste et Raphaël. Ce fut la littérature académique et arcadienne des sonnets et des concetti qui fit fureur en France jusqu’à Boileau. La plupart des fondateurs de l’Académie française étaient beaucoup plus versés dans les littératures espagnole et italienne que dans les lettres grecques et latines. L’Adone de Marini fut publié en France sous la protection d’une préface de Chapelain… Toute cette première moitié du xviie siècle est donc dominée par les influences italiennes ; aussi les hommes éminens de cette époque voyagent-ils la plupart en Italie comme les hommes du xvie siècle. Voiture et Balzac, les deux soleils de cette aurore du grand siècle, Voiture et Balzac allèrent en Italie ; Scarron visita Rome, ainsi que l’avait fait Rabelais. Au contraire, pas un des hommes célèbres de l’époque de Louis xiv ne mit le pied en Italie et ne vit Rome. En général, cette époque est sédentaire ; sa littérature, profondément nationale, entre peu en contact avec les littératures étrangères ; de là un champ d’idées comparativement rétrécies peut-être, mais aussi une forme parfaitement déterminée, une langue parfaitement française, pas une trace d’accent étranger. Les grands hommes de ce temps ne sortaient guère du pays. Racine et Boileau n’eurent probablement jamais l’idée d’aller visiter cette Rome dont la littérature était l’objet des prédilections de leur goût. Ils la trouvaient telle qu’ils la voulaient peindre dans Tacite et dans Horace, et peut-être au bord du Tibre ne l’auraient-ils pas reconnue. Pendant tout le règne de Louis xiv, nous n’aurons sur Rome que les petits vers de M. de Coulanges, chansonnant saint Pierre et le Colysée.

Dans l’époque antérieure, Balzac est le seul qui nous fournisse quelques passages remarquables sur Rome. Voiture a trouvé le sujet trop sérieux pour sa frivole correspondance. Balzac, qu’on lui associe à tort, était un esprit d’une portée bien supérieure ; Balzac, qui a laissé sur la langue française une empreinte qu’elle porte encore, était sans doute trop amoureux du balancement des périodes et de la symétrie des pensées ; il se laissait trop entraîner à la rhétorique et au bel esprit. Mais Balzac était capable de former des réflexions élevées et de trouver d’énergiques paroles pour les rendre. Chez lui, parfois, le sophiste devient penseur et le rhéteur éloquent. On le retrouve tout entier, avec les défauts et les qualités de son talent, dans ce qu’il a écrit sur Rome.

Commençons par les défauts.

« Au mois où nous sommes (juillet), je cherche tous les remèdes imaginables contre la violence de la chaleur. J’ai un éventail qui lasse la main de mes valets, et fait un vent en ma chambre qui ferait un naufrage en pleine mer ; je ne dîne point que je ne noircisse de la neige dans du vin de Naples… c’est affaire au vulgaire de sentir les fleurs ; j’ai trouvé le moyen de les manger et de les boire, et le printemps est toute l’année chez moi en eaux et en conserves. »

Il y a autant de recherche dans les idées que Balzac exprime et dans les images qu’il emploie, qu’il y en a dans les habitudes qu’il décrit. Il y a du sybaritisme dans ce style comme dans cette vie ; c’est un tapis de feuilles de roses, et pas une feuille de rose n’a un pli.

Mais celui qui a écrit les lignes suivantes n’était pas insensible à la majesté des souvenirs et des débris romains… « À Rome vous marcherez sur des pierres qui ont été les dieux de César et de Pompée : vous considérerez la ruine de ces grands ouvrages dont la vieillesse est encore belle, et vous vous promènerez tous les jours parmi les histoires et les fables… Il n’y a que Rome où la vie soit agréable, où le corps trouve ses plaisirs, et l’esprit les siens, où l’on est à la source des belles choses. Rome est cause que vous n’êtes plus barbares, elle vous a appris la civilité et la religion… Il est certain que je ne monte jamais au Palatin ni au Capitole que je n’y change d’esprit, et qu’il ne me vienne d’autres pensées que les miennes ordinaires. Cet air m’inspire quelque chose de grand et de généreux que je n’avais point auparavant ; si je rêve deux heures au bord du Tibre, je suis aussi savant que si j’avais étudié huit jours. »

Voilà qui est grave, senti. La sincérité de l’impression se fait jour à travers un reste de pompe et de symétrie factice, dont Balzac ne peut jamais entièrement dépouiller l’habitude.

Ce siècle était peu descriptif[1]. Nous sommes aujourd’hui arrivés à l’extrémité opposée : ce n’est que vers la fin du xviiie siècle qu’on a commencé à décrire, et encore J.-J. Rousseau, qui a fondé le genre dans quelques admirables pages de l’Héloïse et des Confessions, a passé plusieurs mois à Venise, et n’a pas décrit cette ville, dont l’aspect extraordinaire appelle et défie si puissamment la description.

Ce qui est peut-être encore plus singulier, c’est de voir le Poussin passer quarante ans à Rome, occupé sans cesse à contempler cette physionomie des ruines et de la campagne romaine, dont l’imitation a donné à ses paysages leur grand caractère historique, et dans sa correspondance ne pas faire une seule allusion à ce que son pinceau se plaisait tant à reproduire. Le peintre seul a compris et rendu Rome, l’homme n’en parle point et ne semble pas y penser ; il écrit affaires, il exprime quelques idées remarquables sur la théorie de son art, mais pas une phrase sur l’aspect de Rome. J’aime cette simplicité, cette retenue naturelle d’un grand artiste, qui ne fait point l’écrivain, qui ne veut être qu’artiste, et ne parle de ce qu’il voit que dans sa langue, comme si le langage vulgaire des hommes était une profanation, comme s’il ne consentait à traduire ses impressions que par les merveilles de son art, et dédaignait d’écrire autre chose sur Rome qu’un paysage sublime. Les détails intimes, prosaïques même, qu’il livre au papier, m’émeuvent d’autant plus. Comme j’aime à lire dans le journal d’Albert Durer des détails sur les hôtes qui l’hébergent, et qu’il paie ordinairement par un portrait, plutôt que des descriptions pompeuses des paysages et des cathédrales du Rhin ! Poussin me toucherait moins s’il entretenait ses amis des horizons romains, qu’en écrivant à M. de Chanteloup cette triste lettre, dans son vieil âge, veuf et délaissé : « Après avoir, pendant neuf mois, gardé dans son lit ma pauvre femme, malade d’une toux et d’une fièvre d’éthisie, qui l’ont consumée jusqu’aux os, je viens de la perdre. Quand j’avais le plus besoin de son secours, sa mort me laisse seul, chargé d’ennui, paralytique, plein d’infirmités de toutes sortes, étranger et sans amis, car dans cette ville il ne s’en trouve point… Me voyant dans un semblable état, lequel ne peut durer long-temps, j’ai voulu me disposer au départ : j’ai fait pour cet effet un peu de testament, par lequel je laisse plus de dix mille écus de ce pays à mes pauvres parens qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorans qui, ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin du secours et de l’aide d’une personne charitable… Je m’assure, d’après l’expérience de votre bonté, que vous ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre Poussin pendant l’espace de vingt-cinq ans… » En lisant ces paroles attendrissantes, on pense malgré soi au Tasse, mort à Rome encore plus malheureux. Au milieu de ces soins touchans du grand homme pour ses pauvres parens des Andelys, qu’il y a d’amertume dans cette ligne, la seule qu’il ait jamais écrite sur Rome !… « Étranger et sans amis, car dans cette ville il ne s’en trouve point… »

Il est fâcheux, pour la gloire du burlesque, que Scarron n’ait pas écrit son voyage à Rome. Le burlesque tire les effets qu’il produit de l’opposition qu’il fait ressortir entre la grandeur du fond et la trivialité de la forme. Nul sujet ne se prêtait mieux que Rome à un pareil contraste. On ne pouvait bouffonner sur un thème plus sublime. Mais en 1634, quand Scarron fit le voyage, il n’était pas encore en possession du burlesque qu’il rapporta d’Italie ; si plus tard il a donné un souvenir aux ruines des temples romains et du Colysée, c’est dans le fameux sonnet :


Vieux palais ruinés, chefs-d’œuvre des Romains,
Et les derniers efforts de leur architecture,
Colysée où souvent ces peuples inhumains
De s’entr’assassiner se donnaient tablature,
Par l’injure des ans vous êtes abolis,
Ou du moins la plupart vous êtes démolis :
Il n’est point de ciment que le temps ne dissoude.
Si vos marbres si durs ont senti son pouvoir,
Dois-je trouver mauvais qu’un méchant pourpoint noir,
Qui m’a duré deux ans, soit troué par le coude ?


Le seul représentant du siècle classique, dans la ville classique par excellence, fut, je l’ai dit, le sémillant et plat chansonnier à qui les belles villa de Rome inspiraient le madrigal suivant :


Plus je vous vois, plus je vous considère,
Et plus, touché de vos charmes divers,
Je soutiens que vos gazons verts,
Sont préparés par le fils de Cythère,
Pour l’ornement de ce vaste univers.


Et qui trouvait, en présence des monumens romains, ces beaux couplets :


Quoi ! je revois ce fameux Colysée,
Au bout de trente années ;
Je revois le Panthéon
Et le palais de Néron,
Le temple de Faustine et d’Antonin,
Et le mont Capitolin.
Je revois Marc-Aurèle
Et les chevaux de Praxitèle.


Quand aura-t-il tout vu !… C’est lui dont Mme de Sévigné disait :

« Coulanges m’a écrit une fort grande et fort jolie lettre… Il m’a envoyé des couplets que j’honore, car il y nomme tous les beaux endroits de Rome, que j’honore aussi. »

On pardonne aux insignifians madrigaux de M. de Coulanges à cause de quelques lignes de Mme de Sévigné sur Rome, dont ils ont été l’occasion. « Je fis réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de profane et de santissimo… Je songeai à cette boule où vous étiez grimpé avec vos jambes de vingt ans (la boule qui surmonte la coupole de St.-Pierre)… et combien je me promènerais de jours et d’années dans le plein-pied de nos allées, sans me trouver jamais dans cette boule. » Il y a un regret légèrement mélancolique dans la gaieté de ces derniers mots. Mme de Sévigné, que transportaient si fort les vieux Romains de Corneille, devait souhaiter quelquefois pour elle-même ce qu’elle appelle, dans le style galant de l’époque, « la plus agréable aventure qui puisse arriver, » le bonheur de visiter « cette belle maîtresse du monde, qu’on a toujours envie de revoir. » Un peu plus loin elle dit : « Ah ! que j’aimerais à faire un voyage à Rome ! » Puis elle ajoute : « Mais ce serait avec le visage et l’air que j’avais il y a bien des années, et non avec celui que j’ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout les femmes, à moins d’être ambassadrice. »

Conclusion charmante, bien d’une femme, et bien d’elle.

Au xviie siècle, je ne trouve hors de France que Milton, dont la présence à Rome puisse offrir quelque intérêt. Malheureusement, il n’a consigné nulle part en détail les impressions reçues dans ce voyage. Il ne dut être perdu pour lui d’aucune manière. Milton, avant de partir, avait passé cinq ans à relire tous les auteurs de l’antiquité ; le puritanisme qu’il apportait à Rome dut s’y raidir encore plus dans son ame, en présence de l’idolâtrie papiste et des abominations de Babylone. Le Paradis des Fous, grotesque épisode du Paradis perdu, semble, en quelques endroits, un rancuneux souvenir des superstitions romaines. Mais tout puritain qu’était déjà Millon, il était jeune et beau, dans ce voyage d’Italie, où de charmantes inconnues le regardaient dormir, et improvisaient des vers sur ses yeux fermés par le sommeil. Et lui, il ne nous a guère laissé de son séjour à Rome d’autre trace que des vers galans, écrits en latin, il est vrai, par respect pour lui-même et pour le lieu, et adressés à une cantatrice nommée Léonora : Ad Leonoram Romæ canentem. Il faut y joindre une belle ode à un poète romain malade, où Milton parle du Palatin, demeure du paisible Évandre, de Numa, goûtant, dans l’horreur de son bois sacré, la béatitude du sommeil éternel, et toujours penché sur l’onde, où il contemple son Égérie… avec un sentiment mythologique et dans un langage qu’un ancien Romain n’aurait pas désavoués.

En 1701, dans la première année du XVIIIe siècle, un poète anglais bien différent de Milton était à Rome.

Dans son voyage en Italie, Addison n’est presque occupé qu’à retrouver dans les monumens l’explication et pour ainsi dire la traduction des passages des écrivains anciens qui s’y rapportent. Rome, en particulier, est pour lui un commentaire perpétuel de la littérature latine, et rien de plus. Sous ce rapport, il est le type et le père de tous les touristes scholars jusqu’à Eustace… Dans son épître sur l’Italie, la même prédominance de cet objet de ses prédilections se retrouve sans doute, mais à côté de l’antiquaire se montre ici le politique, le partisan de la révolution de 1688, celui qui devait célébrer Marlborough comme il avait célébré Guillaume, celui qui, douze ans plus tard, devait donner ce Caton qu’il composait pendant son voyage d’Italie, et auquel le parti wigh réservait un succès d’enthousiasme et de circonstance. Dans l’épître sur l’Italie, Addison n’est plus seulement le scholar à qui tous les lieux qu’il voit plaisent, parce que les auteurs anciens les ont illustrés ; il est pour nous le patriote un peu adulateur qui trouve moyen de parler de la Boyne à propos du Tibre. Il est pour lui-même le citoyen d’un état libre dans un pays esclave ; il plaint avec orgueil les habitans d’une contrée qui ne profite pas de ses richesses. Il s’écrie : « Ô liberté ! déesse brillante… la pauvreté te sourit, et tu égaies la face lugubre de la nature. Tu donnes la beauté au soleil et le plaisir au jour. C’est toi, déesse, qu’adore l’île de Bretagne. Combien de fois, pour toi, elle a épuisé ses trésors, combien de fois elle t’a cherché sur les champs de bataille, et n’a pas cru payer trop chèrement ta présence au prix de son sang ! »

Ce noble orgueil de la liberté en présence de la servitude, ce culte du pays en présence de l’étranger, enfin, l’Anglais à Rome, fier de n’être pas Romain, tout cela a produit, depuis Addison, des redites sans fin, et des exagérations révoltantes ; mais alors, dans le moment qui suivait la victoire, et où l’exaltation patriotique remplissait les ames, cette exaltation avait quelque chose de naturellement fier et de véritablement imposant ; et quand le poète, s’animant toujours davantage à la pensée de la Hollande défendue et de Louis xiv vaincu, dit en beaux vers : « Que d’autres charment la vue par de majestueux monumens, qu’ils se réjouissent dans l’orgueilleuse hauteur de leurs dômes, qu’ils étalent des touches plus délicates sur la toile ou fassent vivre le marbre… le soin de l’Angleterre, c’est de veiller sur le sort de l’Europe, de maintenir l’équilibre entre les puissances qui se combattent, de menacer de ses armes l’orgueil des rois présomptueux, et de secourir les alliés qui l’implorent ; » on éprouve je ne sais quelle joie involontaire en voyant un de ces Bretons, que Rome ne comptait pas dans son univers, lui renvoyer en face les paroles superbes que son poète jetait aux nations :


Excudant alii spirantia molliùs æra,
Tu regere imperio populos.


Le sage Addison s’élève pour un moment à un rôle sublime ; il parle en vengeur du monde.

L’aimable et mélancolique Thomas Gray vint à Rome vers le milieu du siècle, en compagnie du sec et hautain Horace Walpole. Gray n’a que les impressions du voyageur classique, mais chez lui elles tournent plus en poésie qu’en érudition ; cependant Gray n’était pas moins érudit qu’Addison, peut-être davantage ; son biographe nous apprend qu’il avait fait un catalogue de tous les passages des auteurs anciens qui se rapportent aux différens usages de la vie. Mais il l’a sagement gardé pour lui, et ne l’a point publié, comme Addison l’a fait pour son voyage, qui n’est, à bien prendre, qu’une assez pédantesque et assez faible compilation. Au lieu de cela, Gray nous a donné une ode latine délicieuse, écrite à Tivoli, et qui est tout horatienne pour le mètre et pour la grace. Dans la candeur presque enfantine de son ame, Gray, en arrivant à Rome, est, on le sent d’abord, disposé à tout admirer, presque avant d’avoir rien vu. « L’entrée de Rome, dit-il, est prodigieusement frappante ; la porte est magnifique et dessinée par Michel-Ange. En face, on découvre à la fois deux églises d’une belle architecture… » L’entrée de Rome par la porte du peuple a peu de caractère ; les deux églises n’ont rien de frappant. Quand Gray ajoute que cette première vue a dépassé tout ce que son imagination attendait ; quand il dit que Saint-Pierre, au premier aspect, l’a rempli d’une inexprimable admiration, on peut croire qu’il s’exagère un peu ses impressions présentes, et anticipe sur ses impressions futures. Le premier coup d’œil de Rome, en général, et de Saint-Pierre en particulier, ne produit point l’effet qu’on en attendait ; mais l’impression qu’on reçoit augmente toujours, à mesure qu’on les contemple et les étudie davantage. C’est un fait reconnu de tous les voyageurs, et qu’exprime très bien pour sa part le président Misson. Misson fit le voyage de Rome en 1688, à la fin du xviie siècle ; mais par la tournure indépendante et souvent ironique de sa pensée, il appartient réellement au xviiie. Il était de ces esprits forts de la génération de Bayle, qui devançaient ceux de la génération de Montesquieu et de Voltaire. Il suffit, pour n’en pas douter, de l’entendre parler « de ces fatras d’os et de haillons sacrés qu’on appelle reliques… »

Avant lui on n’avait guère fait, et après lui on n’a encore fait long-temps, en Italie, que des voyages d’érudition. Le président Misson est le seul, entre Montaigne et Duclos, qui ait pris intérêt aux mœurs, aux détails de la vie sociale ; c’était en toutes choses un esprit libre et original. Voici comment il réfute d’avance Gray, en rendant un compte bien plus exact de l’admiration graduelle et progressive que Rome inspire à ceux qui l’admirent véritablement.

« Du premier abord, à regarder Rome en général, on n’y trouve point de beauté surprenante ; mais plus on y séjourne, plus on y découvre de choses qui méritent d’être considérées. Saint-Pierre passe pour le plus vaste et le plus superbe temple du monde : pour le bien juger, il y faut aller souvent ; il faut monter sur les voûtes et se promener partout, jusque dans la boule qui est sur le dôme. Il faut voir aussi l’église souterraine : d’abord on ne trouve rien qui paraisse fort étonnant ; la symétrie et les proportions bien observées de l’architecture ont si bien mis chaque chose en son lieu, que cet arrangement laisse l’esprit dans sa tranquillité ; mais plus on considère ce vaste bâtiment, plus on se trouve engagé dans la nécessité de l’admirer. »

La franchise du président Misson, qui ne comprenait rien à la peinture de Michel-Ange et de Raphaël, a devancé celle d’un de nos contemporains, M. Simon, qui se trouvait absolument dans le même cas que le président. Les blasphèmes de M. Simon ont paru une grande nouveauté ; ceux qui se les rappellent les retrouveront presque avec les mêmes expressions dans le passage suivant, écrit en 1688.

« Se peut-il voir plus de bizarrerie et une ordonnance plus fantasque que celle du Jugement de Michel-Ange ? On y voit des anges sans ailes ; on y voit le batelier Caron qui passe des âmes dans sa barque ; on y voit des ressuscités de tout âge, et tout musclés comme des Hercules ; des nudités en profusion, et des corps exposés avec indécence[2]. » On a beau être étrange, on n’est pas sûr d’être original ; il n’est paradoxe si audacieux qui ne coure le risque d’être une redite.

Duclos a écrit un voyage en Italie plein de ce bon sens ferme et fin qui est chez lui si remarquable. On ne peut craindre de sa part aucune sorte d’engouement. Lui aussi fait justice de l’admiration banale des voyageurs ordinaires pour l’entrée de Rome par la porte du peuple. Duclos est peu touché des arts ; ce qu’il dit de plus admiratif est cette phrase sur Saint-Pierre : « À l’égard de Saint-Pierre, le premier sentiment que la place, la colonnade, l’obélisque, les deux gerbes d’eau et le temple excitent dans l’âme est celui de l’admiration, que l’examen ne détruit point. » Il ajoute : « Il n’y a rien encore, dans quelque état que ce soit, à opposer aux magnifiques fontaines qu’on voit à Rome dans les places et les carrefours, ni à l’abondance des eaux, qui ne cessent jamais de couler ; magnificence d’autant plus louable que l’utilité publique y est jointe. » Duclos a raison sans doute ; mais on voit que, pour admirer le beau, cet esprit positif a besoin de le trouver utile.

On ne peut pas dire que Duclos soit tout-à-fait insensible à l’impression des ruines : « Les débris des monumens, dit-il, qui, dans cet état de destruction, sont encore les témoins de la grandeur romaine, jettent l’âme dans une sorte de mélancolie qui n’est pas la tristesse, font naître des réflexions sur le sort des empires. »

Si Duclos s’arrêtait là, il n’y aurait rien à remarquer ; mais voici que le siècle épicurien prend la parole par la bouche du philosophe, que commençait à gagner l’émotion sérieuse des ruines. Le philosophe tourne court, et ajoute, à propos de ces ruines, « qui inspirent une sorte de mélancolie qui n’est pas la tristesse, et font naître des réflexions sur le sort des empires, qu’elles ramènent l’homme à lui-même, et l’avertissent de jouir. » Il faut avouer que les ruines parlaient un singulier langage aux hommes du xviiie siècle.

Le xviiie siècle était en général peu propre à goûter Rome ; à ce siècle, ennemi du passé, l’antiquité imposait peu, et le christianisme ne disait rien[3]. Aussi quand il voulait faire de l’enthousiasme sur Rome, cet enthousiasme était forcé. Le pauvre Dupaty, qui, malgré son pathos, était un homme d’esprit, a payé pour tous. On s’est mieux souvenu de ses déclamations que de celles d’une foule de ses contemporains, parce qu’elles étaient plus brillantes sans être plus absurdes ; et on peut dire que quelques qualités réelles lui ont valu une célébrité de ridicule. Mais pour être juste, il ne faudrait pas s’en tenir à Dupaty. Des hommes de talent et de goût pourraient même offrir l’exemple de singulières distractions dans l’appréciation des monumens romains.

Que le rival un peu prosaïque de Parny, Bertin, aille


…… Respirer la poussière humide
Des cascades de Tivoli ;


à la bonne heure ; là il est dans un monde fait pour son imagination, monde qu’il peut sentir et chanter ; mais que vient faire l’érotique chevalier dans le Panthéon ? Ici il est dépaysé, perdu, il n’a rien à dire, mais il veut dire quelque chose ; alors il gonfle sa voix et salue


……Ce beau Panthéon,
Où semble errer encor l’ombre d’un peuple libre.


Le souvenir du peuple libre ne pouvait manquer d’être évoqué à Rome, quand ce n’eût été que par égard pour le Tibre et la rime ; mais où ce souvenir pouvait-il être plus déplacé qu’au Panthéon ? Le Panthéon est loin de rappeler des idées républicaines ; construit par Agrippa en l’honneur d’Auguste, celui-ci, par modestie prudente, en refuse la dédicace. Ce beau monument ne retrace donc à la mémoire que l’hommage servile d’une adulation trop humble pour être acceptée. Certes, je ne sais où l’on pourrait, à Rome, rencontrer l’ombre du peuple libre, car les ruines sont presque toutes du temps des empereurs ;… peut-être au forum, mais certainement pas plus sous le dôme du Panthéon, que parmi les décombres du palais de Néron, ou des Thermes de Caracalla.

Le xviiie siècle n’a été nulle part, en Europe, le siècle de l’art ; en ceci comme en plusieurs autres choses, son devancier en réforme, le xvie siècle, lui fut bien supérieur. Goëthe est peut-être le seul grand écrivain de cette époque, à laquelle la première moitié de sa vie appartient, qui ait eu un vif sentiment de l’art antique et de l’art moderne. Goëthe, à cet égard, est sous l’impression immédiate de Winkelmann. Winkelmann, qui s’est trompé mille fois dans le détail, a eu l’immense mérite de relever l’autel du beau, dans un siècle qui vit tomber tant d’autels. Cet Allemand, transplanté en Italie, fit d’incroyables efforts pour devenir Italien à force d’imagination, Grec à force de science, sans y réussir jamais complètement ; il parvint à réfléchir, dans les brumes de son imagination septentrionale, quelques beaux rayons du soleil du midi. Ce fut surtout à Rome, parmi les merveilles du Vatican et de la galerie du cardinal Albani, que se forma en lui cette religion de l’idéal antique dont il fut le prêtre enthousiaste… Voilà donc enfin, à Rome, un homme qui sent le beau, qui aime l’art. Jusqu’ici les monumens antiques avaient excité l’érudition ; désormais ils inspireront l’éloquence ; désormais aussi vont abonder sur ce sujet les déclamations cruelles et les froids dithyrambes. Une nouvelle source de sublime produit toujours un nouveau torrent de ridicule.

Disciple de Winkelmann, Goëthe voyait dans Rome le sanctuaire du beau, le musée de l’art ancien et de l’art moderne ; c’est par ce côté qu’elle l’attirait puissamment. Goëthe, élevé par un père amateur et dillettante, Goëthe, organisé pour les arts qu’il connaissait, et jusqu’à un certain degré pratiquait depuis son enfance ; après avoir exprimé, par entraînement et par contagion, la mélancolie germanique dans Werther et Faust, le moyen-âge germanique dans Goëtz de Berlichingen, la sentimentalité allemande dans Stella, se tournait depuis quelque temps, par goût et par système, vers l’adoration de la forme et du style antiques, qu’il essayait de reproduire dans Iphigénie et Torquato.

Telle était la disposition de son ame, et la phase de son génie, quand il vint à Rome en 1786. C’était pour lui plus qu’un simple voyage, c’était un grand évènement, une grande crise dans sa vie intérieure. C’était une transformation morale et poétique qu’il voulait accomplir en lui ; il allait à Rome, chercher l’initiation aux mystères de l’art, et demander le baptême de l’antiquité.

Dans deux genres différens, ses lettres et ses poésies expriment, avec une vivacité pareille, son bonheur de se sentir à Rome et d’y vivre. « Enfin, écrit-il à un ami, je suis donc dans cette capitale du monde… à peine osais-je me dire à moi-même où j’allais ; en chemin je craignais encore, et ce n’est que sous la porte du peuple que j’ai été bien sûr de tenir Rome… J’ai franchi comme au vol la route du Tyrol… Je ne me suis arrêté que trois heures à Florence… Maintenant que je suis ici, je suis calmé, et calmé, je crois, pour la vie ; tous les rêves de ma jeunesse sont maintenant des réalités vivantes ; je vois les originaux des premières gravures que je me souviens d’avoir contemplées, enfant, dans une antichambre où mon père les avait suspendues. Tout ce que je connaissais depuis long-temps par les tableaux, les dessins, les gravures, les reliefs, le plâtre ou le liége ; tout cela est là, rassemblé devant moi ; partout où je vais, je trouve une connaissance dans un monde inconnu : tout est comme je me le figurais, et tout est nouveau. »

Le sentiment pris ici, pour ainsi dire, sur le fait, dans toute sa naïveté individuelle, ce sentiment est le même qui, exalté par la poésie, lui dictera les beaux vers de sa septième élégie. « Oh ! que je me sens bien à Rome ! Je pense au temps où, dans le nord, un jour grisâtre m’enveloppait ; le ciel s’abaissait lourd et sombre sur mon front ; je languissais au sein d’un monde sans forme et sans couleur ; je m’abîmais dans l’éternelle contemplation de moi-même ; je me fatiguais à sonder les routes sombres de mon esprit sans repos. Maintenant, autour de mon front rayonne l’auréole d’un éther serein. Apollon le dieu évoque les formes et les couleurs ; la nuit étoilée resplendit, elle résonne de chants d’amour ; la lune brille ici plus claire que le jour du nord. Ô quelle félicité m’a été accordée, à moi mortel ! Est-ce un songe ? ô Jupiter ! ô père des dieux, ouvres-tu à l’étranger ton palais parfumé d’ambroisie ? Je suis ici prosterné, tendant mes mains suppliantes vers tes genoux ; accueille-moi, ô Jupiter Hospitalier ! Je ne saurais dire comment je suis venu jusqu’ici ; Hébé a pris le voyageur par la main, et m’a introduit dans le temple. Lui as-tu ordonné, ô père des dieux ! d’y conduire un héros ? la belle déesse s’est-elle trompée ? Pardonne alors, et laisse-moi profiter de son erreur ; la Fortune est aussi ta fille, elle distribue ses dons à la manière des jeunes filles, comme la pousse son caprice ; es-tu vraiment Jupiter Hospitalier ? Oh ! alors ne repousse pas l’étranger qui t’aime, ne le repousse pas de ton Olympe sur la terre ; où es-tu monté ? ô poète ! Pardonnez, le sommet du Capitole est pour moi un second Olympe ; que Jupiter me souffre ici, et qu’Hermès, bien tard, du pied de la pyramide de Cestius[4] me conduise chez les ombres !

Il est impossible de se faire plus complètement païen, d’invoquer plus naturellement Jupiter, Apollon, Hermès ; on sent que le poète est près d’y croire ; il fait dévotement sa prière à Jupiter Hospitalier ; il se recommande après sa mort à Hermès, conducteur des ames ; Goëthe païen par nature et par théorie, Goëthe qui a laissé percer son antipathie pour le christianisme, autant que le lui permettait la prudence de son caractère, Goëthe a senti présentes les divinités qu’il adorait de loin, et il les a saluées religieusement.

Ce n’est pas seulement en vers qu’il se montre dévot à Jupiter ; dans ses lettres, il écrit : « Je n’ai pu m’empêcher d’acheter une tête colossale du Jupiter, elle est en face de mon lit, convenablement éclairée, afin que je puisse lui adresser ma prière du matin (Morgen-andacht). »

Goëthe a été plus avant dans la même voie, et, comme l’antiquité, a divinisé les sens ; Goëthe, devenu à Rome un homme antique, a fait leur apothéose ; il est vraiment curieux de l’entendre s’écrier avec une étrange ferveur : « Combien il m’est salutaire, moralement parlant, de vivre au milieu d’un peuple purement sensuel ! » Et la pratique suivit fidèlement la théorie, non par entraînement, par faiblesse, par distraction, mais sérieusement, systématiquement, dans un but d’étude et d’art. Il me sera impossible de traduire tout ce qu’il a confié sur sa manière d’étudier l’antique à ses distiques élégiaques, empreints de liberté latine. Mais voici ce que la réserve française peut supporter.

« Je me sens avec joie et ravissement sur le sol classique, le passé et le présent me parlent d’une voix forte et séduisante ; ici, je suis le conseil fameux : chaque jour je feuillète les ouvrages des anciens avec un nouveau plaisir ; mais, durant les nuits, l’amour me tient occupé d’autre sorte ; quoique je ne m’instruise alors qu’à demi, je suis doublement heureux. Et n’est-ce donc point s’instruire que d’étudier les formes d’un beau sein… Alors, pour la première fois, je comprends complètement le marbre, je pense et je compare, mon œil sent, ma main voit. »

Goëthe ne perdait point de temps à Rome pour s’instruire, il pensait et comparait en toute circonstance. On ne peut porter plus loin que lui l’étude de la forme et les préoccupations de l’artiste ; dans cette manière toute païenne et toute sensuelle de prendre Rome, on conçoit que le sentiment de la Rome chrétienne tenait peu de place. L’esprit sévère et réfléchi du poète allemand ne pouvait se prêter à l’alliance souvent si étrange de religion et de volupté que fait naturellement le génie italien. Si les pompes catholiques surprennent un moment l’imagination de Goëthe par leur aspect pittoresque, bientôt, comme il le dit lui-même, le péché originel du protestantisme arrête son enthousiasme. Goëthe n’a point senti tout ce côté si attachant de la vie romaine : les cérémonies magnifiques et les solennités naïves, la majesté de la bénédiction pontificale descendant au bruit du canon, au roulement des tambours, au retentissement des fanfares, du balcon de Saint-Jean-de-Latran, ou de Saint-Pierre, sur la ville et le monde, et l’humble hommage rendu à la Madone dans un coin obscur de rue, sous la petite lanterne agitée par le vent, devant la petite grille ornée de fleurs bénies ; les processions de pénitens faisant les stations devant la chapelle du Colysée, ou chantant les litanies des morts, le long de la Voie sacrée ; tous ces accidens de la vie religieuse des Romains, ce cycle annuel de fêtes et de prières, qui à Rome accompagne si bien les ruines et les souvenirs ; tout cela me paraît avoir passé à côté de Goëthe sans l’émouvoir ; il était absorbé par les superbes et savantes merveilles de l’art et de l’antiquité ; il n’y avait plus de place dans son ame pour les émotions religieuses et populaires ; Goëthe n’a point senti le christianisme dans la capitale du monde chrétien ; il faut que ce soit un bien vaste objet pour que l’ame si vaste de Goëthe n’ait pu l’embrasser tout entier.

À cette lacune près, nul esprit n’a mieux saisi, nulle âme n’a mieux goûté l’attrait si multiplié de Rome ; car tout l’intéressait. « L’histoire, les inscriptions, les médailles dont je ne me souciais jusqu’à présent de rien savoir, tout m’envahit ; il m’arrive ici ce qui m’est arrivé dans l’étude de la nature… »

À ce lieu se rattache toute l’histoire du monde… C’est ce qui, dans un autre endroit, lui faisait dire ingénieusement : « L’histoire se lit ici tout autrement qu’en aucun lieu de l’univers. Ailleurs on la lit du dehors au-dedans ; ici, on croit la lire du dedans au-dehors. »

Il dit encore : « Plus on avance loin dans la mer, plus on la trouve profonde ; il en est de même de Rome. » Rien ne caractérise l’aspect général de cette ville avec plus de précision que le passage suivant : « Tandis qu’on marche ou qu’on s’arrête, on découvre un paysage qui se renouvelle sans cesse de mille façons. Ce sont des palais et des ruines, des jardins et des solitudes ; l’horizon s’étend au loin ou se resserre tout à coup ; les maisonnettes, les étables, les colonnes, les arcs de triomphe, tout cela est pêle-mêle, et souvent si rapproché, que tout pourrait trouver place sur la même feuille de papier… »

Ce ton est simple et n’a rien d’affecté ; Goëthe ne se drape point pour poser parmi les ruines ; il les montre, ainsi que lui, telles qu’elles sont : il ne fait ici ni leur toilette ni la sienne. On le voit sur les débris du palais de Néron, tout occupé, non à rêver sur l’instabilité des grandeurs humaines, mais à faire ce que beaucoup d’autres ont fait après lui, à remplir ses poches de morceaux de granit et de porphyre. Il ne supprime point les artichauds qui croissent parmi les ruines. Il conserve ces contrastes qui augmentent l’effet. Quand on veut visiter la roche Tarpéienne, on sonne à une porte de peu d’apparence, sur laquelle sont écrits ces mots : Rocca Tarpeia. Une pauvre femme arrive et vous mène dans un carré de choux. C’est de là qu’on précipita Manlius. Je serais désolé que le carré de choux manquât. Le souvenir y perdrait.

Goëthe jouissait de Rome avec une parfaite sérénité d’ame et d’esprit. Échappé à toutes les petites tracasseries littéraires, à tous les petits soucis de cour et de société ; achevant Egmont et Torquato, écoutant retentir jusqu’à lui les succès d’Iphigénie, jouissant du ciel, de la lumière, des arts, des monumens, avec l’œil d’un connaisseur, l’intelligence d’un critique et l’âme d’un artiste, il goûtait à Rome tout le bonheur que les sens, l’imagination et l’étude peuvent donner. Les facultés de son être étaient dans un équilibre délicieux ; il exprime en cent endroits sérieux ou folâtres ce sentiment d’harmonieuse félicité dont Rome le remplissait. Lui, accoutumé à s’étudier et à se dominer, s’y livre avec un aveugle abandon. Dans un passage seulement de sa correspondance perce la défiance du bonheur qu’il avait déjà tant de fois éprouvé passager.

« Ma vie actuelle est comme un rêve de jeunesse ; nous verrons si je suis destiné à le goûter, ou à reconnaître que celui-ci est vain, comme tant d’autres l’ont été. » Ce sentiment de mélancolie si naturelle au bonheur ne fait que traverser le sien, et il continue à le savourer sans mélange et sans inquiétude ; mais cette disposition parfaitement sereine et satisfaite de l’ame de Goëthe ne lui a pas permis d’aborder Rome par le côté sérieux et sévère : il a connu le culte du beau, plus que la mélancolie du passé ; il a compris le monument mieux que la ruine ; Rome n’a été pour lui qu’un musée, tandis qu’elle est aussi un tombeau ; la morne grandeur, la sublime tristesse de la campagne romaine ne l’eût pas frappé. À Aqua Asetoca, sur ce bord désert du Tibre, où l’on est en présence de cette solitude et de cette désolation qui a rappelé à M. de Châteaubriand celle de Tyr et de Jérusalem, il n’a trouvé à faire que des observations techniques fort justes sur la transparence de l’air et la couleur du paysage, surtout dans les fonds. C’est un paysagiste qui parle de ce que son œil voit ; l’ame du poète devrait sentir autre chose. Rome offrit plus à Goëthe le plaisir du spectacle que le charme intime de la rêverie et de la pensée ; ce n’est qu’au moment de quitter Rome, que son ame, préparée aux émotions sérieuses par la tristesse d’un départ long-temps retardé, paraît avoir été pénétrée de tout ce que Rome, la nuit, peut inspirer de solennel, d’imposant, de lugubre et presque de terrible.

« Après des jours écoulés au sein de distractions pénibles, je fis, entièrement seul, la promenade que j’avais coutume de faire avec un petit nombre d’amis. Lorsque pour la dernière fois j’eus suivi le Corso dans toute sa longueur, je montai au Capitole, qui était là, comme un palais de fée dans la solitude. La statue de Marc-Aurèle me rappela la statue du commandeur dans don Juan, et donna à entendre au voyageur qu’il entreprenait quelque chose d’extraordinaire. Néanmoins je descendis la rampe qui est derrière le Capitole. Lugubre, et jetant une ombre lugubre, l’arc de Septime-Sévère était en face de moi. Dans la solitude, les monumens si connus de la Voie sacrée avaient quelque chose d’étrange et de fantastique. Lorsque je m’approchai des ruines majestueuses du Colysée, et plongeai mon regard dans son intérieur, à travers la grille fermée, je ne puis nier qu’un frisson me saisit et hâta mon retour. » Et Goëthe, exilé de Rome, comme Ovide, s’éloigna en répétant les premiers vers de l’Élégie des adieux : Dum repeto noctem

Mais le moment approchait où Rome allait être comprise dans ce qu’elle a de plus triste et de plus majestueux, dans les ruines qui la couvrent, et dans les solitudes qui l’environnent.

Le sentiment poétique des ruines n’existait pas au xvie et au xviie siècles. Il naquit en France à la fin du xviiie avec la mélancolie, qu’on ne rencontre guère dans la littérature française avant Rousseau. Le siècle des sens et de l’esprit devait y arriver, car la mélancolie est au bout de la pensée et du plaisir. Déjà Bernardin de Saint-Pierre avait dit des choses charmantes sur la grace des ruines ; mais celui qui en révéla véritablement la poésie, ce fut l’homme qui rouvrit au siècle naissant le monde de la religion et de l’imagination, que le vieux siècle croyait avoir fermé. On avait admiré dans le Génie du christianisme une théorie éloquente des ruines, et voici que l’auteur de ce livre immortel était à Rome, au milieu des ruines de la cité impériale, devenue la grande métropole chrétienne. Comment n’eût-il pas trouvé là d’admirables paroles pour exprimer ce qu’elles lui inspiraient. N’avait-il pas appris d’ailleurs des événemens et de la vie à comprendre leur langage sévère ?… ne devait-il pas, mieux que personne avant lui, sympathiser avec ces débris illustres ?… Il avait contemplé les débris d’un édifice plus grand que les palais des Césars et les temples des dieux, ceux de l’ancienne société française écroulée à ses pieds, et cette chute avait laissé dans son ame comme un long retentissement. Il avait connu aussi la ruine des illusions et des espérances ; ce que René a dit d’une manière sublime ; ce que diront, avec plus de sublimité encore et de profondeur, ces mémoires qu’on a tant besoin de demander, pour n’avoir pas à les attendre. Il était doublement préparé par son temps et par son génie à sentir et à rendre le caractère grandiose et l’attendrissante mélancolie des ruines romaines. Il ne leur a donné que quelques lignes dans une correspondance rapide ; mais quelle précision pénétrante on trouve dans celle-ci :

« Quiconque n’a plus de lien dans sa vie doit venir demeurer à Rome ; là il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu’il foulera aux pieds lui parlera, et la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. » Ce qui suit se rapporte à la villa d’Adrien, à Tivoli, mais peint merveilleusement des effets pittoresques et mélancoliques qui se reproduisent souvent dans les ruines de Rome.

« Autour de moi, à travers les arcades des ruines, s’ouvraient des points de vue sur la campagne romaine : des buissons de sureau remplissaient les salles désertes, où venaient se réfugier quelques merles solitaires ; les fragmens de maçonnerie étaient tapissés de feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de la mort. L’acanthe sauvage rampait à leurs pieds sur des débris, comme si la nature s’était plu à reproduire sur ces chefs-d’œuvre mutilés de l’architecture, l’ornement de leur beauté passée ; les salles diverses, et les sommités des ruines, ressemblaient à des corbeilles et à des bouquets de verdure ; le vent en agitait les guirlandes humides, et les plantes s’inclinaient sous la pluie du ciel.»

Mais ce ne sont pas seulement les ruines proprement dites dont l’admirable écrivain a pleinement rendu la physionomie et le caractère. Cette autre poésie de Rome plus intime, et qui ne se manifeste qu’à ceux qui la considèrent de plus près et avec plus d’amour, la poésie des lieux solitaires, des rues désertes, des cloîtres vides, cette poésie n’a pas été perdue pour lui, et à côté d’une description du Colysée éclairé par la lune, elle lui dicte les paroles suivantes ; je les tire d’une lettre moins connue que la magnifique lettre à M. de Fontanes.

« Rome sommeille au milieu de ses ruines ; cet astre de la nuit, globe que l’on suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes au-dessus des solitudes de Rome ; il éclaire des rues sans habitans, des endos, des plans, des jardins où il ne passe personne ; des monastères où on n’entend plus la voix des cénobites ; des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Colysée. »

Voilà pour le charme des ruines, pour l’abandon et le silence des lieux ; quant à la campagne romaine, il est reconnu que personne n’en a rien dit qui égale certains passages de la lettre à M. de Fontanes, dont je parlais tout à l’heure. C’est ici surtout que le génie du peintre s’est élevé à toute la majesté du sujet : Majestati Romœ par ingenium.

Cette lettre est si célèbre, qu’il est peu nécessaire de la citer tout entière. Je ferai remarquer seulement que le poète français est frappé de la limpidité de l’air et de la beauté des lignes de l’horizon romain, s’il dépeint les contours suaves et fuyans des montagnes qui les terminent, et cette vapeur particulière répandue dans les lointains, qui arrondit les objets et fait disparaître ce qu’ils pourraient avoir de trop dur ou de trop heurté dans leurs formes. Il ne s’en tient pas, comme le poète allemand, à ces observations matérielles ; ce n’est pas seulement l’horizon et la lumière de la campagne romaine qu’il décrit, il décrit cette campagne elle-même, et communique au lecteur quelque chose de la désolation sublime qu’elle répand dans l’âme de ceux qui savent la contempler.

« Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines dans des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrens de l’hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l’air de chemins battus et fréquentés, et qui ne sont que le lit d’une onde orageuse, qui s’est écoulée comme le peuple romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais vous voyez partout des ruines d’aqueducs et de tombeaux qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d’une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires ; souvent, dans une grande plaine, j’ai cru voir de riches moissons ; je m’en approchais, et ce n’étaient que des herbes flétries qui avaient trompé mon œil. Sous ces moissons arides, on distingue quelquefois les traces d’une ancienne culture. Point d’oiseaux, point de mugissemens de troupeaux, point de villages ; un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs ; les fenêtres et les portes en sont fermées, il n’en sort ni fumée, ni bruit, ni habitans. Une espèce de sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde seulement ces tristes chaumières, comme ces spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l’entrée des châteaux abandonnés… Vous croiriez peut-être, mon cher ami, d’après cette description, qu’il n’y a rien de plus affreux que les campagnes romaines ; vous vous tromperiez beaucoup : elles ont une inconcevable grandeur… »

Voilà ce que Goëthe n’a point senti, et ce qu’il fallait sentir pour être complet. Mais l’âme de Goëthe, si ouverte à la beauté de l’art antique et à tout ce qui dans la nature ressemblait à cette beauté harmonieuse et tempérée, n’était pas également accessible à une sublimité sévère, à une majesté triste. Elle recherchait trop, à Rome, les impressions douces et sereines, pour s’abîmer dans les émotions sombres ; de plus, un certain grandiose avait manqué aux premières habitudes de ses rêveries. Elles enfantèrent Werther et Faust dans les riantes, mais un peu mesquines vallées de l’Allemagne. Atala et René naquirent dans la savanne immense, au bord des gigantesques eaux du Meschascébé. Les solitudes vierges de l’Amérique avaient préparé M. de Châteaubriand aux solitudes séculaires de la campagne romaine.

Le nom que la postérité placera, non pas à côté, mais en regard du nom de M. de Châteaubriand, est le nom d’une femme. Mme de Staël. Ces deux nobles noms s’élèvent au-dessus de la littérature de l’empire, isolés par l’indépendance et par la gloire.

Mme de Staël a consacré quelques belles pages de Corinne à peindre Rome. Dans cette peinture, faite d’après l’impression que les lieux lui avaient causée, on trouve, comme il arrive pour toutes les œuvres des génies originaux, l’empreinte individuelle de son ame et le caractère particulier de son talent. On y admire plutôt la hauteur et la force des pensées suggérées par les objets à l’écrivain, que la fidèle représentation de ces objets. L’imagination de Mme de Staël est plutôt de celles qui produisent à l’occasion des choses que de celles qui reproduisent les choses même. L’impétuosité de la passion et l’ardeur de la pensée ne lui laissaient point toujours le calme nécessaire pour réfléchir la réalité. On le voit dans ce qu’elle dit des chefs-d’œuvre de l’architecture, de la sculpture, de la peinture qui sont à Rome, et que Corinne y fait admirer à Oswald. Chacun de ces chefs-d’œuvre lui inspire des idées élevées et brillantes sans doute, mais qui font un peu oublier le monument pour la théorie. Si les obélisques plaisent à l’imagination de Corinne, ce n’est pas parce qu’ils se détachent merveilleusement sur l’azur serein, c’est parce qu’ils semblent « porter jusqu’au ciel une magnifique pensée de l’homme. » Le Panthéon lui fera dire : « Les anciens ont divinisé la vie ; les modernes ont divinisé la mort ; » et Saint-Pierre : « L’architecture est une musique fixée. » Tout cela est pensé avec hardiesse et profondeur, mais c’est plus pensé que vu. La réflexion cache l’objet ; de là souvent une certaine préoccupation d’une idée formée d’avance, qui empêche de saisir les choses telles qu’elles sont, et peut jeter dans l’erreur ou l’exagération.

Corinne dit, en parlant de la coupole de Saint-Pierre : « Ce dôme, en le considérant même d’en bas, fait éprouver une sorte de terreur ; on croit voir des abîmes suspendus sur sa tête… » Je ne puis penser que personne ait jamais éprouvé une pareille impression dans Saint-Pierre, dans ce monument dont l’étendue réelle est dissimulée par l’harmonie des proportions. Ces abîmes étaient évidemment dans la vaste imagination de Mme de Staël. Corinne ajoute : « Je n’examine jamais Saint-Pierre en détail, parce que je n’aime pas y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un peu l’impression de l’ensemble. » Il n’y a pas de danger à Saint-Pierre que l’impression de l’ensemble soit dérangée par ces beautés multipliées ; excepté deux ou trois tombeaux, les détails et les ornemens sont très médiocres quand ils ne sont pas très mauvais. On pourrait parier que Mme de Staël ne les avait pas regardés avec beaucoup d’attention. Au reste, il lui était facile d’occuper mieux sa pensée ; il y aurait une souveraine injustice à conclure de là et de quelques inexactitudes, qu’une critique mesquine aurait beau jeu à relever, que Mme de Staël n’a pas senti Rome. Elle en a senti ce qu’elle a si bien appelé, « le charme dont on ne se lasse jamais. » Elle en a senti jusqu’à la poésie quotidienne et familière, témoin ces paroles : « C’est un des plaisirs de Rome que de dire : Conduisez-moi sur les bords du Tibre ; menez-moi sur les bords du Tibre… » Elle a bien saisi et bien dessiné la physionomie de Rome, témoin cette page si vraie :

« Sans doute on est importuné de tous ces bâtimens modernes qui viennent se mêler aux antiques débris. Mais un portique debout à côté d’un humble toit ; mais des colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d’église sont pratiquées, un tombeau servant d’asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel mélange d’idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un intérêt continuel ; tout est commun, tout est prosaïque dans la plupart de nos villes européennes, et Rome, plus souvent qu’aucune autre, présente le triste aspect de la misère et de la déprédation. Mais tout à coup une colonne brisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon des architectes anciens, vous rappellent qu’il y a dans l’homme une puissance éternelle, une étincelle divine, et qu’il ne faut pas se lasser de l’exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres. »

Dans les derniers mots, on retrouve Mme de Staël tout entière, avec sa noble et chaleureuse nature, qui ne pouvait s’endormir sur une contemplation oisive parmi les ruines, mais qui, du sein de ces ruines, faisait un ardent appel à l’éternelle puissance de la sympathie, à l’éternelle jeunesse de l’enthousiasme, comme on plante un arbre toujours vert sur un tombeau.

Au fond, le secret de Corinne, c’est qu’elle préfère Naples à Rome. Dans une belle et grave élégie de M. G. de Schlegel sur Rome, le poète disait à son illustre amie : « Tu t’es abreuvée de vie sur le sein voluptueux de Parthénope, apprends maintenant la mort sur le tombeau du monde. » Mais la vie était trop forte chez Mme de Staël pour qu’elle pût supporter long-temps le silence de la grande capitale du passé. Les fleurs, les parfums qui enivrent, le volcan qui gronde auprès de la mer des syrènes ; le bruit, la foule au soleil, voilà ce qu’il faut à Corinne. Elle est mieux sous le ciel mythologique de Naples que sur le sol historique de Rome ; elle est mieux au cap Misène qu’au Capitole.

Rome et Naples sont les deux idoles entre lesquelles hésite et se partage le culte des adorateurs de l’Italie, ou plutôt on n’hésite pas, chacun se prononce vivement sur la question de supériorité, chacun éprouve et manifeste pour l’une ou l’autre de ces deux villes une préférence décidée. Cette préférence tient à tout l’ensemble du caractère et de l’imagination. On peut prévoir ce que pensera, ce que sentira, dans plusieurs circonstances, une personne dont on connaît l’opinion sur ce point. Ainsi, M. de Lamartine est plutôt le poète de Naples que le poète de Rome. On trouve dans les secondes Méditations une belle description du Colysée éclairé par la lune ; mais sauf ce morceau, et quelques vers magnifiques jetés en passant comme une aumône aux ruines de Rome, avec une pitié qui n’est pas sans dédain, c’est Naples qui a son cœur et sa lyre. M. de Lamartine goûte moins l’art que la nature, l’histoire que la poésie : il est moins sensible aux grandes traces de l’homme qu’aux splendides vestiges de Dieu. Rome est bien sombre, bien vieille, bien austère, pour le jeune chantre d’Elvire. Ce qu’il lui faut, c’est la plage de Sorrente ou le golfe de Baya, un ciel aussi pur que son ame, des flots aussi mélodieux que ses vers.

Byron aussi est allé à Rome ; il y a conduit son Harold, ce pélerin du désespoir, ce pélerin sans but, plus semblable au Juif éternellement voyageur, et qui va toujours sombre à travers le monde, adorant la nature, détestant l’homme, et cherchant Dieu. Dans ce poème, plus que dans aucun autre, Byron s’est identifié avec son héros, auquel il se substitue sans cesse, et qu’il finit par oublier tout-à-fait.

C’est surtout dans les deux derniers chants qu’il en est ainsi ; c’est là peut-être qu’il a mis le plus de son ame, de son génie et de son malheur. Il les publia six ans après les deux premiers : dans ceux-ci on trouve la mélancolie anticipée d’un jeune homme blasé par les plaisirs avant d’avoir connu les passions, et fatigué de la vie avant d’avoir vécu. Dans les deux derniers chants de Childe-Harold se montre un désespoir plus profond, une tristesse plus invétérée, plus ancrée dans l’ame ; la douleur mûrie par la vie, la lassitude après la passion éprouvée, le découragement après l’action tentée sans fruit. Byron, dans l’intervalle, avait lutté avec tout le monde, et il avait été vaincu. Les convenances, audacieusement bravées, s’étaient vengées cruellement, et la société froide et vaniteuse, dont il fut un instant l’idole, avait, par un hypocrite ostracisme, puni moins les fautes de sa conduite que les dédains de son génie.

C’est avec ce nouveau poids sur le cœur, ce nouveau torrent de fiel dans les veines, qu’Harold reprit sa course à travers les montagnes, les mers et les cités. Il est merveilleux que malgré la torture intérieure qu’il porte partout avec lui, comme un enfer errant, son ame puisse encore s’ouvrir à tant d’impressions diverses de la nature extérieure et des œuvres de l’homme. Il est merveilleux qu’absorbé dans une pensée constante de désespoir, il puisse s’élancer, pour ainsi dire, hors de lui-même, et aller dans le sein des choses chercher la poésie qu’elles contiennent. Mais cependant, malgré cette puissance du génie qui l’enlève par momens au sentiment amer qui le domine et le poursuit, ce sentiment reparaît toujours comme un écueil sous les flots. Ce qu’il peint avec complaisance, ce sur quoi il s’arrête avec une douloureuse prédilection, ce sont les scènes lugubres, les souvenirs de deuil, c’est l’agonie de Venise, c’est la solitude de Ferrare, c’est la tristesse de Rome.

Rome est, pour Byron comme pour Châteaubriand, la cité d’asile des malheureux, le refuge des âmes qui n’espèrent plus, le dernier amour de ceux qui ont aimé. Il lui dit : « Ô Rome ! ma patrie, cité de l’âme, les déshérités du cœur doivent se tourner vers toi. » Son imagination, subjuguée par les merveilles qui l’entourent, trouve de magnifiques descriptions pour le Panthéon, pour Saint-Pierre, pour le Vatican ; mais c’est à l’idée de ruine, de mort, qu’il revient avec une préférence douloureuse. Rome est surtout, pour lui, la Niobé des nations, comme il l’appelle, le symbole majestueux du deuil humain ; tantôt il pleure cette grandeur déchue, tantôt il la raille ; le désenchantement des choses mortelles n’a jamais prononcé ses anathèmes de plus haut que de ce sublime piédestal de ruines. Byron tient là, pour ainsi dire, l’histoire du monde sous ses pieds, et se plaît à en fouler dédaigneusement la poussière : il s’écrie : « Ô homme ! admire, triomphe, méprise, ris, pleure, il y a ici matière à tout cela. » Il se laisse distraire un moment de ces contemplations lugubres par un rêve gracieux d’amour, en présence de la solitaire fontaine d’Égérie, par une rêverie attendrissante qu’éveille en lui l’imposante sépulture de Cécilia Metella, ou le souvenir de la tradition qui a fourni à la peinture le pieux sujet de la charité romaine. Ces images de nymphes descendues du ciel sur la terre, de jeunes femmes descendues de la terre dans une prison ou dans un tombeau, ces images s’élèvent naturellement à côté de la mâle agonie du gladiateur mourant dans cette sombre imagination, d’où sortirent Médora, Angiolina, Zuleika, Heide, la Fiancée d’Abydos, aussi bien que le Corsaire, le Giaour, Manfred et Alp le Renégat ; car les plus douces fantaisies naissaient dans cette ame troublée, comme ces îles riantes de l’archipel qui naissent d’un volcan pendant la tempête. Mais Byron revient bientôt à l’incurable amertume de ses pensées ; il mêle cette tristesse à la tristesse des lieux qu’il contemple. Lui aussi offre au temps son offrande de ruines, des ruines d’années, rains of years. La nuit, au Colysée, méditant sur les malheurs du monde et sur les siens, sur les iniquités de Rome triomphante et sur l’injustice de sa patrie et de ses proches, il évoque Némésis pour qu’elle le venge et punisse… Mais en présence de ces ténèbres azurées d’une nuit italienne, qui flottent sur le merveilleux monument, il sent la colère s’apaiser dans son cœur, et la malédiction y mourir ; et de ce cœur, amolli par la mollesse de l’air et de la nuit, s’échappent ces paroles : « Ma malédiction sera un pardon. »(My curse shall be forgiveness.)

Ainsi Byron, dont la poésie est essentiellement personnelle, n’est si éloquent sur Rome, que parce qu’il a identifié ses propres misères avec les calamités de la ville éternelle : c’est comme un miroir immense et brisé, dont les mille fragmens lui renvoient l’image de sa douleur.

On s’explique moins facilement le caprice d’imagination qui a déterminé Moore, dans ses Rythmes on the road, à parler de Rome ainsi qu’il l’a fait. On sait que sous ce titre sans prétention il a publié un petit volume de poésies détachées, jetées sur la route, selon le hasard et la fantaisie du moment. À Rome, on attend du poète de l’Irlande quelques mélodies catholiques ; il n’est est rien. Le barde coquet d’Érin, le mobile personnage qui passe tour à tour de l’élégie érotique à la controverse, était à Rome en humeur profane. Dans la ville des papes, il n’a une pensée et des vers que pour le tribun Colas Rienzi, et dans la longue harangue paraphrasée du père du Cerceau, que le poète papiste place dans la bouche de Rienzi, on est un peu surpris de trouver ces invectives inutiles contre la papauté : « Et nous, nous avons humblement, lâchement baisé la terre devant le pouvoir papal… le fantôme de notre ancienne patrie… Trop long-temps des prêtres tyrans, et des tyrans affiliés aux prêtres (lordly priests and priestly lords), après avoir flétri tout notre orgueil, nous ont conduits à l’autel comme des animaux dévoués à la mort et entourés de guirlandes fanées. » L’attraction de l’inévitable lieu commun sur l’ancienne Rome, opposée à la moderne, a été plus forte que l’attachement de Moore à l’église, qui cependant, pour un patriote irlandais, devait mieux représenter les idées d’indépendance et de liberté, que ne pouvait le faire le souvenir un peu suranné de Rienzi.

Un philosophe catholique, poète aussi, mais poète plus sérieux, plus profond, que Moore, M. Ballanche, a laissé, comme lui, dans des Fragmens, la trace de son premier voyage à Rome. Les graves et mélancoliques paroles de ses adieux sont mieux appropriées à sa croyance. C’était en 1813, le moment était remarquable, Rome était sans pape. M. Ballanche fut frappé surtout « de la grande ombre du souverain pontificat, tout brillant de son absence même. » Le futur auteur d’Orphée, plein d’un sentiment dont l’analogie avec celui du Tasse est remarquable, disait : « Je me sépare sans peine de la ville des Brutus et des Césars. Pour elle, ce mot d’adieu sort de ma bouche sans émouvoir mon cœur. Il n’en est pas ainsi de celle où saint Pierre vint en voyageur, seul, mais accompagné de la force de Dieu. Ville de saint Pierre, je ne te dis point adieu. » En effet, il devait y revenir ; et c’est en présence des sept collines qu’il devait concevoir sa Rome mythique, type pour lui de la cité humaine, et reconstruire en esprit la ville primordiale d’Évandre et de Carmena. La présence de Rome a agi sur plusieurs historiens célèbres. Niebuhr a changé son système, de la première édition à la seconde, parce qu’il avait vu Rome dans l’intervalle ; et l’on sait que quelques moines, chantant les litanies sur l’emplacement du temple de Jupiter Capitolin, inspirèrent à Gibbon la pensée de son Histoire de la décadence de l’Empire romain ; toute son histoire se ressent de cette première impression. Il est pour les prêtres de Jupiter contre les moines ; il est pour le Capitole contre le Calvaire. En allant plus au fond de l’histoire morale du genre humain, on eût pu, orthodoxie à part, tirer du même contraste une conclusion toute contraire. Non, Gibbon, ce n’était pas un malheur pour le monde, mais un progrès, que de voir les serviteurs d’une religion de pureté et d’amour remplacer les ministres d’une religion de sang et de volupté. Ami de l’humanité, vous deviez vous réjouir de ce qui avait amené un tel changement. Il fallait comprendre que le parti du christianisme était le parti du genre humain.

De toutes les effusions que Rome a provoquées, il n’en est peut-être pas de plus naturelles, de plus naïves, que les courtes pièces de vers dont se compose ce que Louis Tieck a intitulé : Poésies sur le voyage d’un malade. Tieck est un aimable et ingénieux poète, un rêveur gracieux, un conteur plein de charmes : nul ne sait mieux mêler l’imagination à la plaisanterie, et la mélancolie à la gaieté. Cette alliance, qui lui est naturelle, donne un charme particulier au voyage du malade, ou plutôt du convalescent. L’Italie, qu’il adore, lui apparaît comme à travers un crêpe léger, non pas noir, comme pour le deuil, encore moins rose, comme pour une fête, mais d’une nuance indécise, ni éclatante, ni sombre, ni tout-à-fait triste, ni tout-à-fait riante. À mesure qu’il approche du soleil, le réseau étendu devant ses yeux devient de plus en plus transparent, et jette des reflets de plus en plus lumineux ; à mesure que la santé revient à son corps, et la jeunesse à son ame, son imagination semble sortir lentement de l’ombre et se détacher moelleusement dans la demi-teinte, comme une figure du Corrége ; la mélancolie du monde se fond par degrés au soleil du midi ; elle s’évapore à ses rayons, et retombe en brillante rosée de poésie.

Voici l’impression du départ, mélangée de joie et de peine… « Quel transport ! quelle tristesse ! Est-ce bien moi qui étais assis là-bas, dans ces murs, comme enchaîné ?… Oui, la douleur m’a suivi ; elle étend un voile noir sur les champs et les forêts. » Hélas ! oui, la douleur l’accompagne, et c’est d’un cri de douleur qu’il salue Rome, objet de tous ses vœux. « Ainsi la vaste route est franchie ; enfin, enfin le but désiré m’apparaît ; et tandis que je me recueille pour me sentir moi-même, et sentir la grandeur de ce moment, l’image à peine saisie se brise et s’écoule en douleur ; tous les nobles souvenirs s’enfuient devant le présent étroit et oppressant… Combien l’homme est petit ; qu’il est pauvre avec une apparence de richesse !… » Et le malade, au lieu de sentir le ravissement d’être à Rome, va tomber dans les bras de ses amis, et se soulager par ses plaintes ; son ame voudrait s’ouvrir aux charmes des lieux et du ciel, mais l’aiguillon de la douleur vient le réveiller de ses douces rêveries de la villa Borghèse. « Quel charme : l’élégant et le magnifique, l’art et la nature réunis. Je vois donc enfin ce que, jeune garçon, j’avais déjà rêvé ; et maintenant… livré uniquement à la douleur, ces rians ombrages me font mal. Mon rêve s’est enfin accompli, et les dieux jaloux m’envoient ici, pauvre infirme, auquel il manque de pouvoir jouir de son bonheur.

« Comme ces lauriers et ces myrtes me regardent avec tristesse ! Là-bas, les pins secouent doucement leurs têtes murmurantes : quoi ! c’est ainsi que tu viens vers nous ? est-ce donc là ta promesse ? Au lieu du jeune homme heureux de vivre, nous voyons ici le malade, le souffreteux, qui, sous ce ciel d’un bleu si pur, et sous la couronne de feuillage des arbres, et dans le parfum des myrtes, ne respire que la douleur. Tombez, chaînes pesantes, vous qui arrêtez chaque mouvement de vie ; laissez-moi libre, que j’embrasse avec transport toutes ces formes merveilleuses, ces amies d’autrefois !

« Mais le prisonnier n’a que des larmes qui coulent dans les ténèbres ; la voiture me reporte à la ville déjà dans l’ombre ; et, me reposant dans mon fauteuil de malade, las de vivre, c’est à peine si les doux entretiens, les feuilles légères, peuvent me distraire et me consoler. »

Mais peu à peu l’influence du climat se fait sentir ; sa santé s’améliore par l’exercice, et la gaieté se glisse dans son ame et dans sa poésie.

C’est à cette gaieté renaissante que nous devons de petites scènes de mœurs romaines, racontées par Tieck avec une vivacité et une grâce difficiles à conserver dans une traduction. Ceux qui ont été à Rome reconnaîtront son Mendiant. « Ne pourrai-je jamais échapper au bavard effronté, orateur mendiant, devant lequel je passe toujours en revenant au logis. Pauvre, il ne l’est point, et cependant je suis forcé de lui donner plus qu’aux nécessiteux. Prendrai-je cette autre rue ? Non, rougis de cette faiblesse ; il peut dorénavant haranguer, prier, supplier ; passe devant lui d’un pas ferme, le front haut, et que pas une pièce d’argent, pas une pièce de cuivre ne tombe de ta main en hommage à son éloquence. Déjà il m’a reconnu de loin ; il balance son grand chapeau à trois cornes, et le timbre sonore et plein de sa voix retentit : « Béni soit le noble seigneur qui tous les jours marche d’un pas plus léger à travers les rues célèbres de notre ville. Mes dévotes prières ont donc été utiles à ce seigneur incomparable. Comme il passait là devant moi, la première fois, malade, faible et gémissant !… Bientôt je le verrai marcher d’un pas vigoureux, sans bâton, en parfaite santé. Que suis-je, moi, misérable, moi, pauvre mutilé, obligé d’être là gisant dans la rue, pour que ce cher et excellent seigneur s’occupe de cette figure desséchée. Il s’approche, il s’approche de moi. Quel visage plein de douceur ! Ne serais-je pas un réprouvé, si la joie que je lui témoigne de sa santé n’avait pour but que d’en obtenir un présent ? loin de moi une pensée si vile. Non, digne homme, homme vertueux ; passez, passez ferme devant moi ; ne regardez pas le plus pauvre de vos serviteurs, qui cependant priera toujours pour vous. Quoique je mendie, je ne connais pas l’intérêt ; mais je ne puis être assez dédaigneux pour refuser et mépriser ce que m’offre un tel Alexandre. » Il a déjà reçu le paul, et sourit en me remerciant avec un regard extraordinaire. »

J’ai placé ces esquisses crayonnées d’après nature, à la suite des grands tableaux de Rome que nous avons admirés, comme on dessine des arabesques autour d’une fresque majestueuse.

Maintenant nous allons rencontrer un plus grand contraste.

Après l’hymne, la satire ; après l’enthousiasme, l’ironie : c’est la loi des choses, la marche éternelle de l’esprit humain ; jamais cette réaction ne fut plus inévitable que pour le sujet qui nous occupe.

Le despotisme de l’enthousiasme amène la révolte de la moquerie ; l’exagération de la louange amène l’hyperbole de l’invective. On conviendra qu’elle ne peut être poussée plus loin que dans ce sonnet de l’atrabilaire Alfiéri.

« Une région vide et insalubre qui se donne le nom d’état ; des champs incultes, arides ; les visages sales, maigris, opprimés, d’un peuple scélérat, lâche et sanglant ; un sénat orgueilleux et non libre ; de riches et rusés patriciens couverts de la pourpre, et encore plus sots que riches ; un prince que béatifie la sottise de son prochain ; une cité sans citoyens ; des temples augustes sans religion ; des lois injustes que chaque lustre voit changer, mais en pis ; des clefs qui s’achetaient autrefois, et ouvraient aux scélérats les portes du ciel, mais qui maintenant sont usées par le temps. Ô Rome ! est-ce bien toi ? ou est-ce le siége des vices ? »

Ceci est une boutade, donnée évidemment pour telle, et dont l’exagération n’a pas besoin d’être relevée. Mais l’on conçoit bien que sans aller si loin, certains esprits, las de voir tout prendre à Rome par le beau côté, aient fait quelques protestations, les unes justes, raisonnables, les autres aussi pédantesques et aussi prétentieuses que l’engouement même qu’ils attaquaient.

L’excellent et spirituel Bonstetten doit être mis au nombre des premiers. C’est par un sincère amour de l’humanité qu’il a mis en relief la misère effroyable des habitans de la campagne romaine, que la faim livre à la fièvre, comme le bourreau livre le patient à la torture. On aime à voir le philantrope, sorti de la hautaine aristocratie bernoise, s’intéresser vivement à des détresses populaires. On lui sait gré de n’être pas tellement absorbé par l’effet pittoresque de la campagne romaine, ou par les ruines d’Ardée ou de Laurentum, qu’il ne puisse trouver le temps de considérer et de déplorer la triste condition de ceux qui sont courbés sur cette campagne, ou se traînent et languissent parmi ces ruines.

L’auteur produit d’autant plus d’impression qu’il ne déclame point, mais dit simplement ce qu’il a vu et le fait voir au lecteur. Tel est le passage du Voyage dans le Latium, où M. de Bonstetten retrace une triste scène dont il fut témoin. Une jeune fille qui travaillait dans la campagne, s’évanouit de faim ; sa mère la couvrit de son tablier et retourna à l’ouvrage… « Que la plus pauvre cabane suisse me paraît riche en ce moment, s’écrie le digne voyageur ; je jetai les yeux autour de moi, et n’apercevant aucun abri, aucun secours, je fus pour la première fois effrayé de l’abandon et de la solitude de ce pays, si plein de souvenirs, si vide de réalité.»

Mais autant est touchant ce sentiment de compassion exprimé avec simplicité, autant est naturelle l’espèce de condamnation que M. de Bonstetten prononce sur le pays romain, autant est irritante la prétention sentimentale et philantropique qui se produit avec affectation dans un ouvrage où les prétentions et l’affectation abondent, dans l’Italie de lady Morgan.

Que les Anglais soient vivement frappés en entrant en Italie, et surtout en venant demeurer à Rome, de ce qui manque aux habitans en bien-être, en propreté ; que les vices évidens des gouvernemens italiens en général, et du gouvernement papal en particulier, choquent des hommes accoutumés au spectacle des mœurs constitutionnelles, et qu’ils expriment leur mécontentement du peuple et du gouvernement en termes assez énergiques, rien de plus naturel assurément. Depuis le whig Addison, chez qui nous avons vu se manifester avec quelque fierté, en présence de Rome, le sentiment de la supériorité politique de l’Angleterre, presque tous les Anglais ont proclamé, après lui, cet orgueilleux lieu commun. Il leur est fort permis de prendre sur l’Italie cette revanche de tous les biens qu’elle possède et qui leur sont refusés : ciel, soleil, climat, sentiment des arts ; mais il ne faut pas qu’ils poussent trop loin une méprisante pitié que Rome ne pourrait plus accepter. Il ne faut pas que, du haut de leur immortelle constitution, qui ne sera plus après-demain peut-être, et de leur sublime philantropie, qui n’a pas encore trouvé du pain pour l’Irlande, ils jettent trop arrogamment le mépris ou la compassion à une noble ville et à un peuple énergique, qui ne changerait pas ses ruines et ses églises pour leurs manufactures, son soleil pour leur gaz hydrogène, le génie qui a élevé le Colysée et Saint-Pierre, sculpté le Laocoon, ou peint la Sixtine, pour l’industrie qui a fabriqué la machine à vapeur, ou même inventé ces métiers qui, depuis cinquante ans, ont produit la valeur d’un fil de coton assez grand pour mesurer cent quarante-deux fois la distance de la terre au soleil.

On me pardonnera ce mouvement d’humeur en lisant les extraits suivans du livre de lady Morgan.

L’auteur, pour se singulariser, ne voit au Forum, parmi ces débris qui ont parlé si éloquemment à Byron, à Châteaubriand, à Mme de Staël,… « que des traces d’un pouvoir illégal et d’une force anti-sociale… Tout est calculé pour charmer l’œil de l’antiquaire et enflammer l’imagination du poète ; mais ces combinaisons sont propres à déchirer le cœur de l’être purement humain, à dissiper les rêves d’une bienveillante philosophie. Ce lieu n’offre pas une place sur laquelle l’esprit puisse se reposer, espérer l’amélioration de l’homme, la diminution de ses erreurs et de ses souffrances, sans rappeler ses folies, ses crimes, sa crédulité, ses impostures. »

Voici maintenant pour Saint-Pierre : « Pour le philantrope qui considère tout sous l’influence de ses sympathies avec l’état de l’homme, ce temple inimitable paraît une des causes qui ont perpétué la peste dans les plaines du Latium, et porté la misère et l’erreur à des myriades d’êtres sur toute la surface du monde. »

Si l’on pouvait se permettre d’employer, à l’égard d’une femme, le langage tranchant que lady Morgan emploie souvent, ne devrait-on pas dire qu’elle unit les préjugés d’un protestantisme étroit à l’affectation de la philosophie voltairienne, et au pathos d’une philantropie vulgaire ?

Mais voici ce qu’un ami de Rome ne peut pardonner à l’enthousiasme de la propreté anglaise et à la pédanterie de l’anglicanisme. On appelle à Rome immondezaio les lieux où l’on jette les immondices. Lady Morgan couronne toutes ses déclamations contre la superstition et la saleté romaine, en déclarant que Rome est « l’immondezaio de ce monde dont elle fut autrefois la maîtresse. »

J’aime mieux Simon ; celui-ci est plus naïf et plus divertissant ; ce n’est point par affectation, par envie de se singulariser qu’il dit de la Transfiguration et du Jugement dernier le contraire de ce qu’on en dit ordinairement : c’est parce qu’il sent ainsi ; il trouve les chefs-d’œuvre de l’art souverainement ridicules, et il ne s’en cache point. Michel-Ange et Raphaël lui déplaisent, et il le proclame sans ménagemens. Il dit de la fresque de Raphaël représentant l’incendie du Borgo : « Le dessin n’en est pas correct, l’expression médiocre, le coloris tel que l’ont ordinairement les fresques, froid et sans harmonie. » Il dit du Jugement dernier de Michel-Ange : « Dos et visage, bras et jambes, se confondent ; c’est un véritable pouding de ressuscités. » Cela est beau, cela est franc, cela est héroïque ; Simon n’est point de ces barbares timides qui cherchent à déguiser leur barbarie sous le faux semblant d’une admiration empruntée ; ce n’est point un sauvage qui endosse gauchement le costume de la civilisation, ou s’efforce d’en contrefaire le langage ; c’est un barbare qui se vante de sa barbarie ; c’est un sauvage qui se promène fièrement nu et tatoué parmi les monumens d’une société qu’il ne comprend pas, ou plutôt Simon ressemble à ce chinois que Goëthe vit à Rome, et à qui les monumens de l’art inspiraient un si souverain mépris quand il les comparait à son architecture de kiosques, à sa peinture de paravens, à ses beaux joujoux de laque et de carton doré.

Dans ces dernières années, les voyages à Rome se sont tellement multipliés, qu’il serait impossible de s’y arrêter sans dépasser les bornes de ce recueil. D’ailleurs nous rencontrerions peu de points de vue nouveaux en visitant un lieu tant de fois décrit ; il est bien difficile de ne pas retomber dans les descriptions que d’autres en ont faites : alors l’enthousiasme n’est qu’une redite ; on croit sentir, on ne fait que se rappeler.

Je n’ai pas à parler des livres consacrés à faire connaître Rome, plus qu’à manifester les impressions de leurs auteurs. Tels sont l’indispensable indicateur de M. Valery, les spirituelles Promenades dans Rome de M. Beyle, avec qui c’est un si grand charme de s’y promener réellement, et qui serait plus à sa place professant à Paris l’histoire de la peinture, qu’enterré dans son triste consulat de Civita-Vecchia. Enfin le vaste et profond ouvrage (Die stadt Rom), où le représentant de la Prusse près le Saint-Siège, et de la science allemande près l’antiquité, M. de Bunsen, aidé de ses doctes amis, applique avec tant de sagacité l’érudition et la critique de l’école de Niebuhr à l’illustration des monumens romains.

Mais pour être complet, il faut dire un mot de quelques hommes de notre génération qui ont parlé de Rome sous l’empire des sentimens politiques contemporains ; je choisirai M. Delavigne, M. Didier, auteur de Rome souterraine, M. Barbier, auteur du Pianto.

Le libéralisme généreux, mais incertain et un peu timide de l’opposition littéraire sous la restauration (j’excepte Courrier et Béranger), ce libéralisme a été la muse politique de M. Delavigne ; image assez fidèle de cette opposition qui flottait entre les souvenirs non encore ravivés de 89 et les souvenirs plus récens de l’empire, la muse de celui qui fut notre poète à tous au sortir du lycée impérial, ou du lycée Napoléon, a commencé par le dythirambe sur la naissance du roi de Rome, et a fini par la Parisienne. Sur sa route elle a pleuré Waterloo, salué la Grèce renaissante, évoqué l’Italie au tombeau ; toujours indépendante et pure, mais un peu détournée dans ses attaques et indécise dans ses tendances, comme la France d’alors ; mêlant les conseils aux censures, arrivant à l’épigramme par l’allusion ; et pour en venir à ce qui nous occupe, poursuivie de ses rancunes discrètes contre les rois jusque sur les bords paisibles de la fontaine d’Égérie, et leur adressant de là ce couplet d’une malice assez inoffensive :


Son eau coule encor, mais les rois,
Que séduit une autre déesse,
Ne viennent plus chercher des lois
Où Numa puisait la sagesse.


On sent qu’il y a une grande crise sociale et comme un cataclysme politique entre ces insinuations sur les événemens du jour à propos des classiques souvenirs de Rome, et le sentiment qui a inspiré Rome souterraine à M. Didier. Nul Français n’a peut-être pénétré plus avant que lui au sein de la nature et des populations italiennes. Il a vécu long-temps avec les pâtres et les montagnards dans les forêts de la Calabre, et dans les steppes de la Maremme, parmi les buffles et les chevaux sauvages. Il a vécu long-temps à Rome, au milieu du peuple et des ruines. Puis, après 1830, sous l’impulsion de l’entraînement saint-simonien et de cet élan qui emportait tant d’âmes vers un avenir de régénération sans limite, il a voulu placer à Rome cette pensée de l’affranchissement de l’Italie, ce rêve de la grande république ausonienne qu’il avait surpris dans bien des cœurs ; il a creusé sous la Rome que l’on visite et que l’on connaît, une Rome inconnue, mystérieuse, souterraine ; il a ouvert les loges du carbonarisme et les catacombes de la liberté ; et au-dessus de ces tortueux abîmes dont il nous dévoilait les labyrinthes, il a donné pour théâtre à son action la Rome actuelle, dont il a dessiné la topographie en homme qui est pratique du pays, comme disent les Italiens. Je ne sais s’il y a assez de talent plastique chez M. Didier pour donner une idée de Rome à ceux qui ne la connaissent point ; mais nul ne rappelle avec plus d’exactitude à ceux qui la connaissent, le caractère particulier de ses différens quartiers, surtout l’aspect agreste et rustique des lieux abandonnés et des rues solitaires.

Il y a une autre inspiration, une inspiration déjà plus découragée, dans le Pianto de M. Barbier. M. Barbier écrivit la Curée dès le lendemain de la grande semaine, averti par un pressentiment et un instinct de poète de toutes les déceptions qui attendaient l’immense enthousiasme de cet admirable moment. Les Iambes suivirent de près, et cette poésie est à peu près la seule qu’ait vomie le volcan de juillet, sitôt refroidi. Mais n’est-ce pas une triste révélation de ce qui nous manque ? Où sont les hymnes à la foi nouvelle, les cantiques d’espérance infinie et d’universel amour qui semblaient près de retentir ? Depuis cinq ans, la poésie n’a trouvé sur la situation actuelle de la société que les invectives de la Némésis et des Iambes.

Quoi ! ne s’élèvera-t-il pas des voix plus consolantes ? Faut-il que la poésie désespère de la société, ? faut-il tomber de l’illusion qui saluait l’avenir avec tant de confiance dans la colère, et de la colère dans le désenchantement ?

C’est du moins ce qu’a fait la muse de M. Barbier ; c’est ce découragement des choses, né du désabusement des hommes ; c’est cette mélancolie sociale, pour ainsi parler, qui lui a inspiré, après l’emportement des Iambes, ces lamentations sur l’Italie qu’il a intitulées il Pianto. Après avoir fouillé des plaies vivantes, le poète est allé soulever le linceul d’une nation morte ; et dans son voyage à travers le pays du beau, cette inspiration lugubre n’abandonne nulle part celui qui s’est donné pour mission de mettre le doigt dans toutes les blessures. Au Campo Santo de Pise, sur la plage de Naples, au milieu des lagunes de Venise, il peint le hideux, le vide du présent, avec verve, avec une sorte de complaisance et peut-être d’affectation. Quelques gracieux retours vers l’époque de l’art et de la foi ne paraissent là, de loin en loin, que pour mieux faire contraste avec une époque sans art et sans foi. De ce point de vue sévère et désenchanté, Rome doit apparaître dans toute sa tristesse, et pour ainsi dire dans toute sa nudité. N’attendez point que ses ruines et ses habitans vous soient présentés à travers le prisme de l’enthousiasme. Rome vous sera peinte grande encore, mais isolée comme elle l’est véritablement de son passé. Ce sera la Rome des haillons et des gueux, une Rome sale, mendiante, fiévreuse ; l’auteur se placera au Forum, qu’il aura soin d’appeler de son ignoble nom moderne, le Champ des Vaches (Campo Vaccino). Il y montrera :


Le temple de la paix aux trois voûtes jumelles,
Immense, et laissant voir par un trou dans le fond
Le cloaque de Rome et son gouffre profond.
...............


De grands monceaux de terre, où l’enfance se rue,
Et des trous si profonds et si larges, que l’eau
Fait partout une mare en cherchant son niveau.


Ajoutons que ces traits ne sont pas les seuls ; il en est de plus poétiques, mais ils sont caractéristiques de la manière et du point de vue de l’auteur. On les retrouve encore dans cette apostrophe aux Romains :


O superbes fiévreux, gras habitans du Tibre.
................


Les poètes gagnent presque toujours à oublier les systèmes qu’ils se sont faits. Les vers les plus gracieux du Pianto sont des vers d’espoir adressés à l’Italie :


Divine Juliette, au cercueil étendue,
Toi qui n’es qu’endormie, et que l’on croit perdue,
Italie ! ô beauté !…


et M. Barbier ne se trouve pas mal de mettre un peu de côté sa misantropie obligée dans ce tableau du Forum aux approches du soir :


Au faîte des toits plats, au front des chapiteaux,
L’ombre pend à grands plis, comme de noirs manteaux.
Le sol devient plus rouge, et les arbres plus sombres ;
Derrière les grands arcs, à travers les décombres,
Le long des chemins creux, mes regards entraînés
Suivent des buffles noirs attachés par le nez.
Les superbes troupeaux à la gorge pendante
Reviennent à pas lents de la campagne ardente,
Et les pâtres velus, bruns, et la lance au poing,
Ramènent à cheval des chariots de foin.
Puis passe un vieux prélat, ou quelque moine sale,
Qui va battant le sol de sa triste sandale,
Des frères en chantant portent un blanc linceul,
Un enfant demi-nu les suit et marche seul.
Puis, des femmes en rouge, et de brune figure,
Descendent en filant des degrés de verdure.
Les gueux déguenillés qui dormaient tous en tas.
Se lèvent lentement pour prendre leur repas.

L’ouvrier qui bêchait et roulait sa brouette,
La quitte ; le travail, les pelles, tout s’arrête.
On n’entend plus au loin qu’un murmure léger,
Que le cri d’un ânon, le sifflet d’un berger,
Ou derrière un fronton renversé sur la terre,
Quatre forts mendians couchés avec mystère,
Qui, les cinq doigts tendus, et du feu dans les yeux,
Disputent sourdement des baïoques entre eux.


Ici la peinture est toujours un peu crue, mais elle est parfaitement vraie de dessin et de couleur, et c’est par cette vue du Forum au coucher du soleil que nous terminerons notre promenade à travers l’immense galerie que nous avons parcourue. Que le lecteur se rappelle combien sont variés la composition, le faire, le cadre de ces nombreux tableaux, et cette pensée le rendra peut-être indulgent pour le cicerone qui lui a servi de guide.

Pour m’acquitter de ma tâche, il m’a fallu toucher en passant bien des questions, depuis l’établissement du christianisme jusqu’à la révolution de 1830. J’ai été forcé d’être rapide, et j’espère que, dans les jugemens qu’on pourra porter sur mes jugemens, on tiendra compte de cette rapidité forcée, qui m’a souvent interdit les développemens, les preuves ou les restrictions.

Je sais qu’il y a dans mon travail des omissions et des lacunes : il était impossible de parler de tous ceux qui ont parlé de Rome, mais je crois n’avoir omis aucun type important. D’ailleurs, je crains peu qu’on m’accuse d’avoir été trop court ; je redoute plus le reproche contraire. À ceux qui me l’adresseraient, je répondrais que l’on ne quitte pas Rome comme on veut, surtout quand on y rencontre tous les grands hommes qui l’ont visitée ; que je me plaisais trop à vivre dans ce lieu, en si bonne compagnie, pour être pressé d’en sortir ; que ce moment est pour moi comme un autre départ, et qu’en finissant je suis tenté de m’écrier avec Rutilius : Je cède, je m’arrache aux embrassemens de la ville bien-aimée ; mes pieds franchissent à regret le seuil sacré :


Laxatus tandem caræ complexibus urbis,
Inviti superant limina sacra pedes.


J. J. Ampère.
  1. On en peut dire autant du seizième : Benvenuto alla plusieurs fois à Rome ; il ne donne pas sur cette ville un mot de description.
  2. Voyez plus loin le voyage de Simon en Italie.
  3. Aussi presque personne ne se tourne de ce côté ; on peut juger d’un temps par les voyages qu’on fait le plus volontiers dans ce temps. Au xvie siècle tout le monde allait en Italie ; presque tous les grands hommes du xviiie siècle vont en Angleterre, peu ont vu l’Italie. Montesquieu est en cela comme en plusieurs autres choses, une exception dans son époque. L’esprit posé et réfléchi de Montesquieu avait goûté Rome, ville de méditation et de recueillement. On sait qu’il disait que c’est à Rome qu’il choisirait de vivre.
  4. Le cimetière des protestans à Rome est au pied de cette pyramide.