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Poésies nouvelles (Tastu)/Adieu. Réponse aux vers que m’ont adressés MM. de Lamartine et Sainte-Beuve

Didier, Libraire-Éditeur (p. 297-302).



ADIEU.


Réponse aux vers que m’ont adressés MM. de Lamartine et Sainte-Beuve.

... My Ariel...
... Then to the elements
Be free, and fare thou well !...

Shakspeare.
Adieu.

À ces vains jeux de l’harmonie
Disons ensemble un long adieu.

Lamartine.

Sans plus chercher au bout la pelouse rêvée
Acceptons ce chemin qui se brise au milieu.

Sainte-Beuve.


S’ils ont dit vrai tous deux, ma tâche est achevée.
Au bout de ce chemin qui se brise au milieu,
Ne dois-je plus chercher la pelouse rêvée ?
L’heure est-elle arrivée,
Harmonie, où vers toi s’exhale un long adieu ?


Oui tous deux ont dit vrai ! le jour devient plus sombre ;
Le silence du soir est proche, je le vois :
De mes pas fatigués je sens peser le nombre,
Et je ne sais quelle ombre,
S’allongeant à mes pieds, grandit derrière moi !

Il le faut : adieu donc, Sylphe à la voix rêveuse ;
Ton servage est fini : va-t-en, mon Ariel,
Libre, que désormais ta forme vaporeuse
Se perde, plus heureuse,
Dans l’écume des mers, ou les brises du ciel.

Je ne me plaindrai point, car tu m’as bien servie :
À toi l’heure qui brille entre ses pâles sœurs ;
À toi chaque minute à la peine ravie,
Et tout ce que ma vie
Entre ses jours amers a compté de douceurs !

Au rayon matinal qui dorait la colline,
Emplissant mon ciel bleu d’harmonieux trésors,
Dès l’aube, tu charmais de ta voix argentine
Mon oreille enfantine,
Inhabile à garder tes fugitifs accords.

Plus tard, c’est encor toi qui des fleurs demi-closes
Me traduisant tout bas le langage embaumé,
Sur ma pâle jeunesse as jeté quelques roses,
Quand leurs feuilles écloses
S’entr’ouvraient sous ton doigt, comme un livre fermé.

C’est toi qui façonnas ma lèvre à la prière ;
C’est toi qui m’enseignas l’humble chant du berceau ;
C’est toi qui recueillis une larme plus fière,
Quand la France guerrière
Mit dans un jour de deuil ses armes au faisceau.

Tu ne m’entraînas point dans ce chemin sublime
Où, pour trouver la gloire, il faut tenter les Dieux,
Gravir, la lyre en main, quelque fatale cime,
Interroger l’abîme,
Et s’y précipiter en détournant les yeux !

Pour te suivre, jamais ta course haletante
Ne m’a fait rejeter le voile de mon front,
N’a dérangé les plis de ma robe flottante ;
Au gré de mon attente,
J’ai trouvé le trajet plus paisible que prompt.

Mais je te vois frémir : trop long-temps je t’arrête ;
Pars donc et sois béni, béni, mon Ariel,
Toi, qui sans dévoiler, que d’une main discrète,
Ma blessure secrète,
Y sut verser pourtant une goutte de miel !

Quoi que ma vie encore ait de trouble et d’alarmes,
Tu ne reviendras plus moduler mes sanglots ;
Mais ton rapide adieu ne sera pas sans charme,
Et mes dernières larmes
Ont trouvé, grâce à toi, de sonores échos.


Le cygne, obéissant au souffle qui le pousse,
Vient de son chant suave endormir mes douleurs ;
Et l’hôte du buisson, à la voix triste et douce,
Pose son brin de mousse
Sur ma paupière close, humide encor de pleurs.