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Poésie nouvelles (Tastu)/Peau-d’Âne, mythe/Deuxième journée

Didier, Libraire-Éditeur (p. 31-42).


Deuxième Journée.






LA ROBE COULEUR DE LUNE.

La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent !
Perrault.
DEUXIÈME JOURNÉE.


Progrès ! progrès ! de ce mot assourdie,
Je l’avouerai, je l’ai presque en dégoût.
Voulez-vous plaire à la foule étourdie,
Criez : Progrès ! Ce mot répond à tout.
Si l’ouvrier peut mettre le dimanche,
Grâce au coton, une chemise blanche,
Progrès ! — Fort bien. — Un conflit solennel
De parler haut vous conquit l’avantage,
Progrès ! — D’accord, ne fût-ce qu’en tapage.
Mais l’art n’est pas constitutionnel,

Ni progressif. L’un brille à sa naissance,
Astre soudain, qui n’attend rien du temps ;
L’autre, plus lent, a besoin de croissance,
Comme la fleur qui n’a pas deux printemps.
Mais, pour chacun la carrière est la même,
Le but commun, but unique et suprême,
Où les attend l’universelle voix !
Dès que surgit dans la clameur humaine
Ce cri : C’est beau ! leur destinée est pleine :
Jamais ne meurt ce mot, dit une fois !

Si du progrès la science est le temple,
Haussant toujours ses murs inachevés,
L’art a peuplé son panthéon plus ample
Des mille autels à tout culte élevés.
Si l’industrie allonge ou multiplie
L’ample manteau que le riche déplie
Tant que le pauvre en peut avoir sa part,
L’art, plus jaloux, n’admet point de partage,
Comme le dit ce vieux récit d’un sage,
À mon oreille arrivé par hasard :

Certaine race inquiète et mobile,
En son trésor avait certain bijou,
Joyau sans pair, aussi beau qu’inutile :
Double raison pour valoir un prix fou !
— Si nous brisions la pierre qui n’est bonne
Qu’à décorer au plus une couronne,
Chacun de nous en aurait un fragment :
Brisons ! brisons !… — Elle éclate en parcelles :
Vous possédez un millier d’étincelles,
Mais vous avez perdu le diamant !…

Le flot humain, hélas ! bat son rivage,
Gagnant ici ce que là-bas il perd ;
Mais Dieu bénit tout siècle et toute plage
De quelque fruit à nos lèvres offert.
L’âge qui luit a son lot comme un autre ;
Peut-être à l’homme est échu dans le nôtre
Plus de confort, d’aisance, de plaisirs !…
Mais, par malheur, le progrès dont je tremble,

Plus qu’à ses biens ajoute, ce me semble,
À ses besoins, surtout à ses désirs !…

Peau-d’Âne entend sa voix impérieuse :
Allons, Peau-d’Âne, allons ! tôt, levez-vous !
Pardonnons-lui si, faible et glorieuse,
Elle a cherché le travail le plus doux.
Elle bâtit des châteaux, non de pierre,
Sur une blanche et fragile matière,
Terrain léger, peu coûteux, qui souvent,
Ayant reçu mainte forme nouvelle,
Usé maint bras, vidé mainte cervelle,
Se vend, hélas ! moins cher qu’auparavant.

Qu’à ce trafic parfois l’on s’enrichisse,
C’est un secret qui me surprend toujours.
C’est là pourtant qu’ouvrière novice,
Peau-d’Âne offrit son timide secours,
Tremblant tout bas de se voir rebutée :
Point, elle fut accueillie et fêtée.
— Entrez, dit-on, in nostro corpore ;
À ce métier vous ferez des merveilles,
On en est sûr, rien qu’à voir vos oreilles.
— Ah ! mon habit, que je vous sais de gré !

Elle s’ajuste à ce bât qu’on lui jette ;
Fardeau bien lourd, que pourtant, par bonheur,
La bonne fée allégeait en cachette ;
Travaux forcés, mais du moins, fors l’honneur !
Le jour durant Peau-d’Âne s’évertue,

Et bannissant un passé qui la tue,
Oublie enfin ce qu’elle avait été.
La pauvre enfant, par un prestige étrange,
En recueillant or, succès et louange,
S’enorgueillit et crut avoir monté.

Elle niait les dons de sa marraine,
Ne voyant plus ses robes qu’en dormant,
Ni sa baguette ; elle trouvait sans peine
Dans la peau d’âne un meilleur talisman.
Pour elle alors point de salon rebelle ;
À deux battans tous s’ouvraient devant elle ;
De son mérite on écoutait le bruit.
Peau-d’Âne enfin était un personnage ;
On la comptait comme une tète sage :
Du rameau d’or c’est là le premier fruit.

Ce n’était plus cette jeune ignorante
Bercée encor dans ses illusions ;
Mais un sens froid, qui jouait à la rente,
Prenait parti dans les élections,
Entreprenait vingt affaires pour une,
Menait de front la gloire et la fortune,
Jusqu’en hauts lieux appuyant son crédit ;
Puis quelquefois se disait, je m’assure,
Vers l’Opéra roulant dans sa voiture :
« Vraiment le siècle est meilleur qu’on ne dit !

Elle a compris que la pensée humaine
N’a de nos jours qu’une traduction,

Et, pour franchir son antique domaine,
Ne connaît plus qu’un chemin : l’action !
Elle a surtout compris, avec la chose,
Ce mot, forgé par un siècle de prose,
Si long, si lourd : As-so-ci-a-ti-on !
Ô temps fertile en mots peu poétiques,
Durs, ou flanqués de syllabes antiques ;
Et que régit la Constitution !

Mais quelle joie est stable en cette vie ?
Peau-d’Âne au bal s’en allait une fois ;
L’ambition seulement l’y convie,
La danse, non : elle vise aux emplois !
Le lourd satin, la blonde diaphane
Élégamment déguisaient sa peau d’âne ;
Elle a cessé de prétendre en beauté ;
Mais, dans le monde, aussitôt qu’on s’enrôle,
Sur son théâtre il faut bien prendre un rôle :
Le sien alors, c’était la dignité.

Esprits rêveurs, qui pour aspect peut-être,
N’avez qu’un mur et qu’un toit de maison ,
Qui ne pouvez vous coucher sous un hêtre,
Ni d’un haut pic embrasser l’horizon ;
Qui, vers le soir, ne pouvez sur la rive
Ouïr la mer monotone et plaintive,
Les flots du lac, ou le fleuve natal ;
Ou, sur les bois dépouillés de feuillages ,
Au vent d’hiver, voir courir les nuages…
Esprits rêveurs, allez rêver au bal !

Dans ce chaos, où l’âme est solitaire,
Cherchez d’abord quelque coin écarté :
De là voyez, comme un mouvant parterre
Le jeune peuple en cadence agité ;
De fraîches fleurs sur leurs tempes descendent,
De doux parfums sur leurs pas se répandent,
De gais accords bercent vos sens émus ;
Puis, tout-à-coup, quelque note furtive
Fait résonner dans votre âme attentive
Un faible écho des jours qui ne sont plus !

Voilà le bal ! du moins quand on y rêve !
Ainsi Peau-d’Âne, aux doux sons du hautbois ;
Sent du passé le flot qui se soulève,
En murmurant : Autrefois !… autrefois !…
Elle se perd dans cette rêverie
Qui des regrets déroule la série
Quand, marche à marche, on remonte le temps ;
Et, mesurant sa hauteur prétendue,
Voit de combien elle était descendue…
Tout change alors à ses yeux mécontens.

« — Ô mes palais, aux longues colonnades,
» Où s’écoulaient mes jours purs et rêveurs !
» Ô mes jardins ! ô mes fraîches cascades !
» Du sort, sans vous, que me sont les faveurs !..
» Ô ma beauté ! ma fortune ignorée !…
« Mais quoi ! déjà de ce monde admirée,
» Ne puis-je enfin révéler qui je suis ?
» Quelle serait la surprise commune

» Si, dans ma robe aux couleurs de la lune,
» J’apparaissais comme l’astre des nuits ! »

Suivant soudain l’impulsion fatale,
Elle traverse un Galop commencé,
Et les salons où l’or du jeu s’étale,
Et les buffets, et le banquet dressé.
Puis elle avise une chambre isolée,
Qu’éclairait seule une lampe voilée ;
Sa main rapide en poussa les verroux :
« À moi, dit elle, à moi, chère cassette ! »
Elle apparut, et, durant sa toilette ,
L’orchestre au loin résonnait, faible et doux.

Elle revêt la robe, où d’un or pâle
Le doux reflet se marie à l’argent ;
Sur son front pur une agrafe d’opale
Jette l’éclat de son iris changeant ;
À ses bras nus la perle qui s’enlace
Rehausse un col dont la blancheur l’efface,
Ou s’entremêle à ses cheveux cendrés ;
Sa longue queue, en balayant la terre,
Semble des nuits un rayon solitaire
Flottant sur l’onde, ou traînant sur les prés.

La lune aussi venait de reparaître ;
Et, pour la voir, comme elle dans les cieux,
La jeune belle alla vers sa fenêtre
D’un pas léger, lent et silencieux.
Elle sentit la clarté bien aimée

Verser d’en haut, dans son âme calmée,
Une paix grave, un émoi solennel ;
Et, s’asseyant sur le balcon de pierre,
Sa voix bientôt vers la chaste lumière
Laissa monter un bonsoir fraternel.

« Lune, ma blanche sœur, sur ton lit de nuage,
» On dirait, à te voir, le pâle et doux visage
» D’une jeune accouchée au regard abattu :
» Comme elle aussi, paisible et belle sous tes voiles,
» Seule, entre tes rideaux d’azur brodés d’étoiles,
 » Ô lune ! que fais-tu ?

» — Je ne suis point au ciel oisive et solitaire ;
» Je marche de concert avec ma sœur la terre,
» Dans le céleste chœur nous nous donnons la main ;
» Attachée à son sort par les lois éternelles,
» J’égaie, en la suivant, de clartés fraternelles,
 » Son nocturne chemin.

» Je murmure à la mer une langue cachée,
» Et, pour m’écouter mieux, la mer s’est approchée ;
» Puis bientôt, flot à flot, se retire en tremblant :
» De sa sultane ainsi l’esclave orientale
» Vient chercher à genoux la volonté fatale,
 » Puis recule à pas lents.

» Lune, ma blanche sœur, tout dort dans les campagnes,
» Tout dort dans les forêts, aux champs, sur les montagnes
» Vois-tu pas le sommeil envahir nos cités,

» Comme ces vieux palais vides des bruits du monde,
» Et dormir sur le lac, ou dans la mer profonde,
 » Tes suaves clartés ?

» Rien ne dort ! sur les flots, où ma face se mire,
» Je vois filer au vent quelque léger navire,
» Des mondes opposés, messager diligent ;
» Sa voile s’arrondit, son mât coquet se penche,
» Et je confonds moi-même, à son écume blanche,
 » Mon sillage d’argent.

» Rien ne dort ! aux cités tout s’agite et travaille ;
» Le vieux palais fait place à la blanche muraille ;
» Partout l’homme prolonge ou devance le jour :
» L’un crée avec effort ce que l’autre gaspille,
» Et, pour glaner cet or, que le riche éparpille,
 » Le pauvre attend son tour.

» Je vois les yeux ardens du jeune homme qui veille,
» De son destin futur bâtissant la merveille ;
» Le mont qu’il veut atteindre à lui ne peut venir,
» Il y marche ! chaque heure est un pas qui l’y porte ;
» Il sait que le temps sème, et livre à l’âme forte
 » La moisson à venir.

» — Lune, ma blanche sœur, dans ton serein empire
» N’entends-tu pas tout bas la terre qui soupire ?
» Et l’élan du génie, et l’hymne de la foi,
» Et les molles vapeurs, et la brise embaumée,
« Comme le souffle égal d’une haleine calmée,
 » S’élever jusqu’à toi ?

» — J’entends sortir sans fin de bouches enflammées
» Qui fatiguent le ciel de leurs noires fumées
» Le souffle haletant du monde pélerin ;
» J’entends grincer le fer, j’entends bouillonner l’onde ;
» J’entends l’air qui gémit, et la vapeur qui gronde
 » Dans sa prison d’airain.

» J’entends pour tous soupirs, les soupirs du génie,
» Quand il doute de lui dans ses nuits d’insomnie,
» Et ces soupirs sans nom, inavoués, amers,
» Mal d’esprits incomplets et d’impuissantes âmes,
» Hommes aux vœux flottans, ou faibles cœurs de femmes,
 » Las en vain de leurs fers !

» — Lune, ma blanche sœur, il est beau de t’entendre !
» Pourtant qui veut savoir, à pleurer doit s’attendre :
» J’ai peur, à regarder les choses que tu vois !
» Ainsi, quand le réel avec le jour se lève,
» L’âme souffre au réveil à s’arracher d’un rêve
 » Doux et triste à la fois ! »