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Poésie nouvelles (Tastu)/Le Cabinet de Robert Estienne

Didier, Libraire-Éditeur (p. 83-98).



LE CABINET DE ROBERT ESTIENNE


À Messieurs de l’Académie française.
1829
… Si les poètes, si les orateurs donnent l’immortalité aux actions héroïques, nous pouvons dire que le divin secret de nos presses donne l’immortalité aux savantes veilles de ces grands génies. Ainsi, dans la république des lettres, après la louange de bien parler ou de bien écrire, la louange de bien imprimer, tout visiblement est la première…
Olivier Patru.
Épître dédicatoire à M. le cardinal de Richelieu, au nom des Elzeviers (1640.)
LE CABINET DE ROBERT ESTIENNE.


Doctes, qui m’écoutez, illustre aréopage,
Qui d’un œil scrutateur suivrez cette humble page,
Avant de la juger, pardonnez à ma voix
D’oser vous ramener vers ces jours d’autrefois,
Où, sous François premier, de brillante mémoire,
L’Imprimerie a vu grandir sa jeune gloire.
Aux pères de cet art, qu’ailleurs nous surpassons,
Les fils pourraient encor demander des leçons :
Une bouche l’a dit, plus digne que la mienne ;
Et je vois aujourd’hui nos modernes Estienne
Ne pouvoir à leur gré se prosterner assez
Devant ces Imprimeurs qu’on n’a point effacés.

Laissez-vous donc guider non loin de cette école,
Où l’espoir du Barreau, sur les pas de Barthole,
D’une aride science abordant la hauteur,
Au dédale des lois cherche un fil conducteur.
Voyez cet humble toit se dessiner dans l’ombre ;
Pénétrez avec moi dans ce cabinet sombre

Que le chêne revêt de ses panneaux noircis.
Dans un vaste fauteuil Robert Estienne assis,
Restitue à la phrase une lettre échappée ;
Près de lui, comme lui, sa femme est occupée ;
Et, la plume à la main, sur le texte fautif,
Promène lentement un regard attentif.
Prêtant sa clarté pâle à leur veille assidue,
Une lampe de cuivre, auprès d’eux suspendue,
Jette un reflet douteux aux poutres du plafond ;
Tous deux gardent long-temps un silence profond ;
Mais, pour ne point paraître infidèle à son rôle,
La femme, la première, a repris la parole,
Et, remettant gaiement l’épreuve à son époux,
Tenez, dit-elle enfin, et félicitez-vous.

estienne.
De quoi donc ?…
la femme d’estienne.
De quoi doncD’avoir pris femme qui sache écrire.
estienne.
Pourquoi ? pour me donner une feuille à relire ?
la femme d’estienne.
Je vous jure pourtant que j’ai fait de mon mieux.
estienne.
Bon ! je gage trouver, en y jetant les yeux,

Quelques points mis à faux, d’autres omis !

la femme d’estienne.
Quelques points mis à faux, d’autres omisPeut-être.
estienne.
Dès lors, comment le sens se peut-il reconnaître ?
la femme d’estienne.
Ce doute est, ce me semble, une offense au lecteur.
estienne.
Je vois dans chaque faute, une offense à l’auteur,

Et je ne voudrais point faillir d’une virgule.

la femme d’estienne.
C’est l’esprit du métier poussé jusqu’au scrupule !
estienne.
Mon métier, à mes yeux, est un art tout entier.
la femme d’estienne.
Que de gens en retour, d’un art font un métier !
estienne.
Art ou métier, celui qu’on entend et qu’on aime,

Dans nos mains, quel qu’il soit, s’ennoblit de lui-même.

la femme d’estienne.
Oui, l’amour qu’on lui porte élève notre état ;

D’accord, mais trop souvent on n’aime qu’un ingrat.
Hors quelque peu d’honneur, quel si grand avantage,
Grâce à cet art si beau, vous échut en partage ?
Nul autre à plus de maux fut-il jamais soumis ?
La Presse aura toujours de puissans ennemis !
Vous-même avez subi leur censure terrible,
Atteint et convaincu d’imprimer…

estienne.
Atteint et convaincu d’imprimer…Quoi ?
la femme d’estienne.
Atteint et convaincu d’imprimer…Quoi ? La Bible !
estienne.
Avec l’appui du Roi, je brave ces clameurs.
la femme d’estienne.
Oui, le Roi fut toujours propice aux imprimeurs :

Mais qui sait les chemins où l’on veut nous conduire ?
Qui sait à quel degré l’avenir peut vous nuire ?

estienne.
Si l’on m’y force, ailleurs portant mon atelier,

J’irai chercher un sol, un culte hospitalier.
Le travail a besoin de paix, et l’industrie
Sait toujours et partout se faire une patrie.

la femme d’estienne.
Quoi, fuir ce doux pays ! quels seront mes regrets !
estienne.
Bon ! le jour du départ peut ne venir jamais ;

Qui prévoit trop les maux, quelquefois les appelle.
La Presse, qu’environne une faveur nouvelle,
Ne craint point l’avenir, le présent en fait foi.
Pour lui payer leur dette, ou pour complaire au Roi,
Ces lettrés, ces savans, gloire de sa couronne,
Qu’il aime à rassembler autour de sa personne,
Viennent, en un concours, de proposer un prix
Dont l’espoir doit tenter tous les doctes esprits.
C’est, avec quelque orgueil ma voix vous le confie,
C’est l’éloge complet de la Typographie.

la femme d’estienne.
Beau sujet ! entre ceux de tout temps assignés

Aux distiques latins proprement alignés.

estienne.
Le français, cette fois, est la langue choisie.
la femme d’estienne.
Le français, dites-vous ? Ah ! pauvre poésie !

Quelle funeste main t’apprête ces tourmens !
Que vas-tu faire ici de tous tes ornemens ?
Sous le matériel de votre Imprimerie,
Vont expirer la fable avec l’allégorie.
Du Parnasse français les tristes nourrissons
Oseront-ils parler de cadrats, de poinçons ?
Quelle tâche pour eux !… Et vous, chastes déesses,
Qui bientôt gémirez à l’unisson des presses,
Faudra-t-il abaisser votre langage altier
À chanter des héros en casques de papier ?

estienne.
Vous plaisantez ? Ceci n’est point matière à rire ;

Nos poètes auront, je pense, mieux à dire ;
Et la Typographie est un texte assez beau.
Des sciences, des arts n’est-ce point le flambeau ?
C’est par elle aujourd’hui que la pensée humaine
D’une marche plus sûre agrandit son domaine.
Sur chacun des chemins qu’elle vient à s’ouvrir,
Laissant des vérités qui ne peuvent mourir,
De proche en proche on voit la lumière s’étendre…

la femme d’estienne.
Qui songe à vous nier ce qu’on est las d’entendre ?
estienne.
Un fait est-il moins vrai pour être répété ?
la femme d’estienne.
Eh ! non, mais le contraire est aussi vérité.
estienne.
À la conclusion je ne m’attendais guère :

J’ai cru toujours qu’au vrai le faux était contraire !

la femme d’estienne.
Jugez-en. Pour un nom qu’à la postérité

Votre art transmet, brillant d’un éclat mérité,
Que de pauvres écrits, parmi ceux qu’il accueille,
Mourraient de mort plus douce au fond d’un portefeuille !
La Presse, dites-vous, dévoile les abus ?
Mais en sont-ils moins grands pour être mieux connus ?
Dans le sillon ouvert, votre Typographie
Sème, bon ou mauvais, le grain qu’on lui confie ;
Comme les vérités, propage les erreurs,
Et naguère du schisme a nourri les fureurs.
À croire nos docteurs, l’Imprimerie aiguise
Le couteau dont Calvin frappe la sainte Église,
Et leur ressentiment peut-être, un peu plus tard,
Des coups de l’assassin punira le poignard.
Aux idoles toujours les passions humaines
Se plaisent à porter leurs amours ou leurs haines.
La lampe, qui vous prête un utile secours,
Ou l’habile ouvrier qui forma ses contours,

Du bienfait, à vos yeux, sont la source première ;
Mais, pour moi, c’est la main qui créa la lumière !

estienne.
De me voir contredit je m’étais bien douté !

Cependant, cette fois sur vous j’avais compté.
Je vous vois à rimer perdre un temps inutile…

la femme d’estienne.
Eh bien ?…
estienne.
Eh bien ?…Je m’étais dit que ce talent futile

Trouverait un emploi moins frivole et plus doux
À disputer un prix si glorieux pour nous.

la femme d’estienne.
Qui, moi ? que je m’expose à tenter une route

De si pénible abord ? sans autre fruit sans doute
Que des jours sans loisirs et des nuits sans repos ?
Moi ! qui ne sus jamais arriver à propos ?
Non, non.

estienne.
Non, non.Cette entreprise est-elle donc si rude ?

Qu’est-ce qu’un peu de temps, de labeur et d’étude ?
Dût même aucun laurier ne parer votre front,
Qu’importe ? à ce travail vos écrits gagneront ;
Et la plus belle fleur que donne la nature
N’est rien, vous le savez, sans peine et sans culture.

la femme d’estienne.
Ne puis-je donc laisser naître et mourir mes chants,

Comme dans nos gazons les fleurettes des champs ?

estienne.
Soit ! à titre de femme, et surtout de poète,

On a droit doublement d’en agir à sa tête !
J’eusse aimé, si vos vers avaient quelque bonheur,
À voir l’art que j’exerce en recueillir l’honneur ;
Mais…

la femme d’estienne.
Mais…Mon Dieu ! j’essaîrai, si cela peut vous plaire.

Vous pourriez autrement, dire en votre colère,
Que je n’ai point voulu, par défaut d’amitié,
Du fardeau conjugal supporter la moitié !
Commençons : donnez-moi des notes, je vous prie.

estienne.
Des notes ! sur quoi donc ?
la femme d’estienne.
Des notes ! sur quoi donc ? Sur votre Imprimerie :

Elle est un sanctuaire interdit à mes pas,
Et je ne puis chanter ce que je ne sais pas.

estienne, dictant.
D’abord, Faust, inventeur de cet art admirable…
la femme d’estienne.
Fut en enfer, dit-on, emporté par le diable.
estienne.
Pouvez-vous répéter ce ridicule bruit !

D’une jalouse haine on sait qu’il est le fruit…

la femme d’estienne.
Soit !
estienne.
Soit ! De l’invention la date différente

Porte : quatorze cent trente cinq… ou quarante.

la femme d’estienne.
Passez, passez : ici l’époque ne fait rien ;

D’en parler dans mes vers je me garderai bien,
J’ai trop peur, sur mon front, qu’un orage n’éclate,
Pour m’aller aviser de rimer une date.

estienne.
Plus tard, Faust, Guttemberg se joignirent tous deux,

Même on doute lequel fut le premier entre eux ;
Mais leur science encor ne s’était élevée
Qu’à noircir sur le bois une page gravée,
Quand Schœffer, le premier, burinant les poinçons,
À son maître bientôt vint donner des leçons ;
Il fondit les métaux, et, sous sa main habile,
Jaillit l’invention de la lettre mobile :
C’était l’art tout entier ! à peine on peut compter
Ce que depuis les ans y vinrent ajouter.
Des types cependant l’élégance épurée
Doit promettre au fondeur une gloire assurée :
Vous devrez une place au nom de Garamond.

la femme d’estienne.
C’est pour frimer tout juste avec le double mont.
estienne.
D’un subit embarras vous paraissez saisie,

Que cherchez-vous ?

la femme d’estienne.
Que cherchez-vous ? Je cherche, hélas ! la poésie

Quoi que vous puissiez dire, elle n’est point ici.

estienne.
Chaque chose a la sienne, et surtout celle-ci.

Sur la casse, voyez voler la main agile,
Qui dans le composteur jette Homère ou Virgile ;
Leurs écrits, reproduits cent fois en un moment,
Ne sont-ils point l’objet de votre étonnement ?

la femme d’estienne.
Je ne puis trouver là qu’un tableau didactique.
estienne.
J’ignore ce qui peut vous sembler poétique,

S’il ne l’est pas de voir une presse marcher,
Avec deux imprimeurs pour tirer et toucher !
L’élastique tympan reçoit la feuille humide ;
De son juste milieu la pointure décide ;
Pour ne point de la marge altérer la fraîcheur,
La frisquette abattue en couvre la blancheur ;
Pendant ce même temps, à coups égaux la balle
De l’encre sur la forme étend la couche égale…

la femme d’estienne.
Notre Dame ! quels mots à façonner en vers !
estienne.
Par vous décidément tout est pris de travers.
la femme d’estienne.
Non, non, par vos discours je suis persuadée :

Maintenant laissez-moi suivre ma propre idée.

estienne.
Eh bien ! traitez la chose au gré de votre humeur !

Mais que ce soit du moins en femme d’Imprimeur.
Mais que ce soit du moins en femme(Il sort.)

la femme d’estienne.
Ma tâche est malaisée, et je crains ma faiblesse.

Cependant, puisqu’ici j’en ai fait la promesse,
Il faut bien à ma gloire essayer d’en sortir ;
À moi donc, art des vers, bel art du bien-mentir !

« Sur le premier roseau, quand l’humaine pensée
» Vit en traits déliés son empreinte tracée
» Pour la première fois,
» Elle frémit d’orgueil d’atteindre à la mémoire,
» Et de parler aux yeux, sans confier sa gloire
» À d’infidèles voix.

» C’est alors seulement que son règne commence,
» Alors, qu’elle entrevoit cet avenir immense
» Ouvert devant ses pas,
» Qu’elle peut à son gré franchir la terre et l’onde,
» Éterniser ses lois, et dominer le monde
» Au delà du trépas.

» Quel empire aura donc la puissance infinie,
» Qui mille et mille fois reproduit le génie,
» Sous un aspect pareil !
» Comme un miroir, formé de facettes semblables,
» Multiplie, en brisant ses angles innombrables,
» Les rayons du soleil.

» Vous, dont la presse au temps ravira les ouvrages,
» Étiez-vous donc tout bas guidés dans vos hommages
» Par ce frivole soin ?
» Non, de l’esprit humain actives sentinelles,
» Vous aurez vu sans doute, en ses routes nouvelles,
» Et plus haut et plus loin.

» Vous aurez vu l’effort de cette race humaine,
» Qui ne peut reculer de son étroit domaine
» Les éternels remparts ;
» Mais qui tend, d’une marche à la fois lente et sûre,
» À diviser les biens que le ciel lui mesure
» En plus égales parts.

» Là, peut-être, du monde est le secret suprême,
» C’est la loi souveraine, à qui le Seigneur même
» À prêté son appui,
» Quand, de notre avenir révélant le mystère,
» Sa voix a proclamé les enfans de la terre
» Tous égaux devant lui.

» Comme l’avait prédit la sainte parabole,
» Telle qu’un grain fécond, la divine parole
» À germé parmi nous ;
» Au sacré tribunal, où la loi s’est assise,
» La faiblesse s’appuie, et la force soumise
» À plié les genoux.

» Chaque pas est marqué dans la même carrière.
» De nos lots inégaux la masse tout entière,
» Les maux comme les biens,

» Tout marche vers le jour d’un plus juste partage,
» Car le père commun de son vaste héritage
» N’excepte aucun des siens.

» Déjà le temps n’est plus où la docte fontaine
» De ses bords resserrés n’épanchait qu’avec peine
» Un avare trésor :
» D’y puiser à son gré chacun de nous est maître ;
» Elle coule aujourd’hui pour la tasse de hêtre
» Et pour la coupe d’or.

» Ainsi, vous accordez à la typographie
» L’honneur qu’elle mérite et qu’elle justifie !
» Ce prix est dû par vous
» À qui porte une fois la lumière dans l’ombre,
» À qui fait une fois, du bien d’un petit nombre,
» Un bien commun à tous.

» Mais toi, génie, atteint dans ton empire intime,
» Du monde intelligent dominateur sublime,
» Où sera ton pouvoir,
» Quand l’œil le plus grossier peut mesurer ta course,
» Quand le dernier mortel s’abreuve à pleine source
» Dans les flots du savoir ?…

» Ta mission pourtant n’en sera pas moins belle !
» Tous, faibles ou puissans, le destin nous appelle
» Vers un plus noble but ;
» Et d’une œuvre immortelle, ouvrier périssable,
» Chacun de nous, du moins, y doit d’un peu de sable
» Apporter le tribut.

» Les travaux des humains sont les feuilles d’automne,
» Qui vont, précipitant leur chûte monotone,
» Fumer le sol fécond,
» Pour que d’un autre été la couronne nouvelle
» Vienne de l’arbre antique, et plus riche et plus belle,
» Ceindre le vaste front.

» Chaque feuille isolée, à sa verte parure,
» Ajoute cependant son tribut de verdure
» Et son murmure frais.
» D’autres prendront leur place à la saison prochaine :
» Puisse au moins chaque année embellir le grand chêne
» D’un luxe plus épais !

» Et moi, puissé-je aussi, de l’ombre bocagère,
» Sur les gazons voisins jeter ma part légère ;
» Puis, vienne les autans !
» Et, du rameau natal lentement détachée,
» Entre mes sœurs des bois j’irai dormir, cachée
» Comme aux jours du printemps. »