Poètes et romanciers modernes de la Grande-Bretagne - Percy Bysshe Shelley

Poètes et romanciers modernes de la Grande-Bretagne - Percy Bysshe Shelley
Revue des Deux Mondes, période initialetome 21 (p. 250-277).


POETES


ET ROMANCIERS MODERNES


DE LA GRANDE-BRETAGNE.




XI.

PERCY BYSSHE SCHELLEY.

The life of Percy Bysshe Shelley, by Thomas Medwin. — London 1847.




Shelley a été poète dans toutes les acceptions de ce mot, qui en a tant. Il l’a été par son organisation et par sa vie comme par ses écrits ; par l’imprévoyance comme par le génie, surtout par la candeur et par l’énergie de ses convictions. Son enfance, ses amours, sa mort, sont poétiques. A l’école publique, il souffre, rêve et blasphème déjà. Bien avant l’âge où le commun des hommes s’est demandé compte de ses croyances, ce précoce Titan est en guerre avec Jupiter, et, comme le héros antique, il brave les foudres vengeresses. Noble de naissance, il va prêchant une croisade contre tous les oppresseurs des peuples. Tourmenté du besoin de croire et d’aimer, il hait et il nie. Cette ferveur, cette constitution nerveuse, extatique, sujette à des hallucinations de tout genre qui rappellent tout ce qu’on a lu des grands solitaires chrétiens, — détournées de leur mission naturelle, perverties même si l’on veut, — servent les desseins de la philosophie incrédule et révoltée. L’onction de saint Augustin, l’austère éloquence des pères, parfois la langue embrasée des apôtres, animent des conceptions étranges où viennent s’amalgamer, avec des visions dignes de Swedenborg et de Saint-Martin, les théories, les systèmes de la philosophie la plus positive. Tout prêt à croire ce que dément la raison commune, Shelley n’accepte rien de ce qu’elle sanctionne. L’idée reçue n’a pas de critique plus inflexible, l’idée nouvelle de champion plus complaisant, et cela, sans parti pris, sans affectation vaine, en toute loyauté. Rang, patrie, honneurs, richesse, amour, et jusqu’aux joies de la tendresse paternelle, Shelley renonce à tout, plutôt que de faire fléchir ses convictions devant une autorité dont il conteste les droits, dont il dénonce l’injustice, dont il nie le principe. Peu de gens ont donné de pareils gages au paradoxe. La sincérité de Shelley est donc pour nous au-dessus du doute.

Or, la sincérité, si elle ne justifie ni les doctrines, ni les actes, commande pourtant l’estime et ôte à la censure la plus légitime une grande partie de ses droits. On n’est pas tenu de fléchir devant l’erreur de bonne foi, mais il n’est pas permis de la confondre avec le mensonge délibéré. Plus d’une fois, en lisant les poèmes de Byron, il nous est arrivé de regarder comme également suspectes la valeur des opinions émises et la franchise de ces opinions. La préméditation, le calcul, la vaine gloire, la forfanterie, nous apparaissaient au fond de cette poésie limpide et belle, comme l’immonde lézard, le serpent venimeux sous le cristal des eaux immobiles. Jamais les ouvrages de Shelley ne nous ont causé cette impression pénible. En étudiant sa vie, nous nous sommes expliqué cette différence.

Il naquit, en 1792, dans le comté de Sussex. Son père, dont l’intraitable sévérité provoqua de bonne heure la résistance à laquelle Shelley devait vouer sa vie, ne comprit pas qu’une organisation si fine et si impressionnable demandait des soins particuliers. L’enfant avait à peine dix ans qu’on le jeta dans une école, pêle-mêle avec des compagnons indignes de lui. Ce fut là son premier malheur. Il passait brusquement d’une liberté presque absolue, d’une vie en plein air, de mille habitudes féminines contractées au milieu de ses jeunes sœurs, dans une étroite enceinte où ses chers rêves, passereaux captifs, donnaient de l’aile à tous les barreaux de leur cage. Il y était harcelé par des maîtres qui ne le comprenaient pas, maltraité par ses condisciples, que sa faiblesse physique et son humeur bizarre excitaient à le tourmenter. A ce métier de victime, Shelley devint presque fou. Dès-lors, cependant, on put remarquer en lui une supériorité d’intelligence qui eût infailliblement commandé l’attention d’un père plus tendre ou seulement plus éclairé. Ce rêveur solitaire, qui jetait à peine de temps en temps sur ses livres de classe un regard dédaigneux, laissait bien loin, par ses progrès, tous les autres écoliers. Sa mémoire était prodigieuse et défiait l’aridité des leçons. Déjà, du reste, se montrait chez lui un goût effréné pour les romans, indice qu’il ne faut pas méconnaître, première aspiration vers l’idéal.

Parmi ces romans introduits en fraude, dévorés en cachette, se trouvaient les chefs-d’œuvre de Richardson, de Fielding, de Smollett. Ceux-là, Shelley ne leur accordait qu’une médiocre estime. Ils lui montraient la vie à peu de chose près comme elle est, et de tout temps les poètes ont méprisé la réalité. En revanche, lorsqu’il se trouvait, parmi ces blue bocks, de véritables contes bleus, des romans terribles comme ceux qu’Anne Radcliffe et Lewis avaient mis à la mode, Shelley était sans défense contre les prestiges grossiers de ces récits « aux provinces si chers. » Le Confessionnal des pénitens noirs, Zofloya, que sais-je encore ? s’étaient emparés de cet esprit déjà malade, et, lorsque Shelley s’avisa d’écrire, il composa coup sur coup deux romans calqués sur ces brillans chefs-d’œuvre [1]. En les écrivant, il devint somnambule.

Quand il quitta Sion-house pour entrer à l’école d’Eton, le pauvre enfant ne fit que changer de supplice. Les anciens élèves y exerçaient sur les nouveaux venus l’autorité du maître sur son esclave. Il fallut subir cette nouvelle tyrannie. On prétend, mais à tort et en lui appliquant une anecdote empruntée à la vie de Shaftesbury, qu’il organisa une sédition des malheureux fags [2] contre leurs oppresseurs. Shelley était de ces êtres qui ne peuvent agir et lutter que dans l’arène de la pensée. Il n’avait en lui ni la grossière éloquence qui fait les tribuns, ni l’énergie brutale des athlètes. Tout ce qui participait du limon terrestre éloignait cette nature exquise, qui ne respirait à l’aise que l’air subtil des hautes régions. A l’âge où on fait de lui un conspirateur de collège, Shelley était plongé dans l’étude des sciences naturelles. Il y cherchait, comme tant d’autres poètes, plutôt des images que des vérités, plutôt des doutes séduisans que des explications vulgaires. Puis, entre deux leçons de chimie, — leçons prises à la dérobée, fruit défendu par les règlemens d’Eton, — il lisait le Thalaba de Southey, la Lénore de Burger, l’Ahasverus de Schubart. Ce dernier poème lui donna l’idée de commenter à son tour la tradition du Juif errant. Secondé par un de ses condisciples, Thomas Medwin, qui devait raconter plus tard la vie du poète, il écrivit sur ce sujet des vers qui, publiés long-temps après [3], ne figurent point parmi ses œuvres.

A cette époque, Shelley était épris d’une jeune parente auprès de laquelle s’était écoulée son heureuse enfance, et qu’il venait de retrouver après une assez longue séparation. « Elle rappelait, nous dit le biographe du poète, les héroïnes de Shakspeare et faisait songer aux madones de Raphaël. » Ce fut chez le jeune homme un sentiment profond, un dévouement pur et complet. On retrouve, après bien des années, l’empreinte de ce premier amour dans un fragment sans titre et sans date. Shelley parle de deux enfans qu’on eût pris pour deux jumeaux, tant ils ressemblaient l’un à l’autre. Il est aisé de le reconnaître et de reconnaître miss Harriet Grove sous ces noms italiens de Cosimo et de Fiordispina. Chez le premier, une passion nouvelle obscurcit l’image de l’idole encore adorée ; mais, si elle n’est plus l’objet de cet amour inconstant, elle est restée l’amour lui-même, planète brillante au sein des sphères célestes, et réglant les mouvemens d’une intelligence pour jamais soumise.

He faints, dissolved into a sense of love ;
But thou art as a planet sphered above,
But thou art love itself - reeling the motion
Of his subjected spirit…

Le cousin et la cousine s’écrivirent long-temps, de l’aveu de leurs parens, qui ne voyaient aucun mal à cette affection mutuelle, et n’en devaient que plus tard redouter les conséquences. Miss Grove composa même, sous la direction de Shelley, quelques chapitres des romans qu’il écrivit sous le charme de ses premières lectures. Que ne s’en tenaient-ils à ces terribles fictions, au fond si parfaitement innocentes ? Mais Shelley venait d’entrer à Oxford. Plus que jamais il se plongeait dans la chimie, et, qui pis est, dans la métaphysique. Or, pour un esprit sans contre-poids, pour une ame sincère, l’étude de la philosophie est semée d’abîmes. Là, plus qu’ailleurs, le doute est au seuil de la science, et les premiers rayons de lumière peuvent aveugler.

Pour peu qu’on ait étudié la curieuse histoire des révoltes de l’esprit humain, on a gardé le souvenir de cette initiative singulière que l’Angleterre prit au XVIIe siècle, et des leçons d’incrédulité qu’elle nous donna hautement. Elle avait, il est vrai, reçu des leçons des néo-platoniciens d’Italie et des sceptiques français, Rabelais, Montaigne, Charron, La Boétie ; mais en définitive Hobbes, Toland, Tindal, Shaftesbury, Bolingbroke, ont fourni à la philosophie de Voltaire tout ce que celle-ci eut de réellement, de sérieusement subversif. En même temps, et par un contre-échange assez notable, tous les défenseurs du christianisme attaqué, les adversaires du rationalisme, Foster, Leland, Boyle, Clarke, Tillotson, Lardner, Pearce, s’inspiraient de nos théologiens, de nos orateurs sacrés. Pascal, Fénelon, Bossuet, leur venaient en aide. De ces deux courans opposés qui traversaient le détroit, on sait quel fut le plus fort. Hume s’illustrait en rapportant de France en Angleterre une philosophie éminemment hostile au christianisme. Voltaire s’illustrait en rapportant d’Angleterre les idées des free thinkers. Ces idées fructifièrent avec une étonnante rapidité. Nos voisins étonnés admirèrent le développement vigoureux que prenaient chez nous les germes empruntés à leur sol. Ce qui était resté obscurément enfoui dans les massifs in-quarto de leurs dialecticiens était rendu au monde entier sous des formes vives, avec une scintillante auréole, un pétillement d’esprit, une nouveauté d’aperçus qui éblouissaient nos maîtres eux-mêmes. C’est tout au plus si on reconnaissait les principes de Locke dans les splendides anathèmes de Rousseau, et le Christianisme sans mystères, le Panthéisticon de Toland dans les commentaires ironiques des encyclopédistes sur les saintes Écritures.

Lorsque la révolution de 89 éclata, tous les hommes éminens, — ceux-là même qui plus tard devaient lui déclarer la guerre, — se rallièrent, en Angleterre comme ailleurs, à cette puissante manifestation de la raison collective. Prenez un à un presque tous les grands talens de la génération qui achève de s’éteindre, et vous les trouverez à côté de Fox et d’Erskine à ce moment donné de l’histoire. Sir James Mackintosh a écrit les Vindicoe gallicœ pour répondre aux Réflexions de Burke sur la révolution française. Priestley descendit dans la même arène pour combattre le même champion. Thomas Payne remua profondément les trois royaumes avec son livre des Droits de l’homme, violent écho des maximes proclamées à la tribune de la convention. Enfin, — il faut bien rentrer dans le domaine de la poésie, — Coleridge, Southey, Wordsworth, propagateurs des doctrines de Godwin, furent, pour un temps, profondément imbus des principes démocratiques.

Ce mouvement des esprits, excessif et prématuré, servit à fortifier les institutions battues en brèche, à rallier les diverses fractions du torysme, à pousser l’Angleterre parmi les puissances coalisées contre nous. Les exagérations de Thomas Payne ont certainement facilité la tâche de Pitt. Les Gordon-riots, les déclamations de Horne-Tooke, les émeutes au milieu desquelles George III faillit périr, ont peut-être conservé le trône où la reine Victoria est si paisiblement assise. Toutefois on se tromperait grossièrement, si l’on pouvait croire que la réaction oligarchique et religieuse, provoquée par les excès de la révolution française et de ses adeptes, fût une œuvre définitive. Le levain philosophique fermentait chez les Anglais depuis leurs guerres de religion, et depuis lors, à toutes les époques, même les plus tranquilles, on retrouve au-delà du détroit des niveleurs, des nulli-fidiens. La lignée des Sydney et des Chaloner ne s’est pas éteinte. De nos jours encore, elle a ses représentans, plus nombreux qu’on ne le croirait. Au commencement du siècle, elle se ralliait autour de Locke et de Voltaire, de Godwin et d’Helvétius, de Hume et de Volney. Shelley, encore sur les bancs d’Oxford, accepta les théories de ces libres penseurs, et se promit, avec toute la ferveur de son âge, avec la sincérité de son caractère, qu’il vouerait sa vie à l’affranchissement du genre humain, son génie aux progrès de la lumière philosophique. Éminemment religieux par nature, il s’ordonna prêtre de la raison et de la liberté, culte périlleux de tout temps, et dont il acceptait les dangers avec une héroïque ambition, une soif de martyre qui, toujours admirable, n’était déjà plus comprise à l’époque où il vécut. Cette éducation philosophique, fort incomplète du reste, peut se raconter en quelques mots. Locke, Hume, et le Système de la nature avaient ébranlé, pour ne pas dire détruit, toutes les croyances religieuses de Shelley. Platon lui donna les bases d’une foi nouvelle qui les remplaça dans son esprit, foi singulière dont l’un des premiers articles fut le dogme de la préexistence, suffisamment justifié aux yeux du poète par les phénomènes presque inexplicables de son imagination sans cesse galvanisée.

On se rappelle ce conte intitulé Louis Lambert, où l’un de nos romanciers s’est complu à décrire l’organisation exceptionnelle d’une sorte de voyant séraphique. Il semble que ce récit ait été inspiré par quelque portrait de Shelley. Visions extatiques, susceptibilités particulières, amour effréné du rêve, horreur innée de l’action, malheurs de collége, soif de l’infini, débauche précoce de l’intelligence, violente aspiration vers l’amour, on retrouve dans le conte tous les traits singuliers de la vie du poète, jusqu’aux accès de catalepsie. M. Medwin raconte qu’un matin, sortant d’une maison où ils logeaient tous deux, il trouva, sur un trottoir, le long d’une de ces grilles qui se hérissent devant toutes les maisons de Londres, un groupe d’enfans attroupés autour d’un gentleman étendu à terre. Ce gentleman était Shelley., qui, sans le savoir, avait passé la nuit sur la voie publique, et, nonobstant sa sobriété de brahmine, se trouvait assimilé aux ignobles victimes de l’intempérance. Voici, du reste, comment Shelley lui-même a décrit quelques-unes de ces sensations bizarres qui lui faisaient envisager sa propre existence comme un tissu mystérieux de problèmes insolubles :

« Je me suis trouvé devant des sites dont l’inexplicable rapport avec des portions à moi-même inconnues de ma nature intellectuelle me causait d’irrésistibles émotions. Après avoir rencontré un tableau de ce genre, il m’est arrivé d’y songer au bout de plusieurs années. Ma mémoire s’en était emparée à jamais, sans cause apparente ; il hantait ma pensée, de temps en temps, avec une sorte de ténacité qui semblait le rattacher à mes affections les plus intimes. Plus tard, j’ai revu les mêmes lieux. Alors je ne pouvais plus séparer le paysage rêvé du paysage réel ; ils se confondaient pour moi dans un sentiment mixte, indivisible, n’ayant aucun rapport avec celui que le site seul, ou le seul souvenir du site, tel que je l’avais vu dans mes songes, aurait éveillé en moi… Ce qui m’est arrivé de plus curieux en ce genre date d’Oxford : je me promenais dans les environs avec un ami, tous deux absorbés par une conversation intéressante et animée. Au détour d’une allée, un tableau jusque-là caché par les plis du terrain et un rideau, de hautes haies s’offre tout à coup à nos yeux. Un moulin à vent, au milieu d’une prairie close de murs et entourée de plusieurs autres herbages ; entre les murs de l’enclos et la route que nous suivions, un terrain irrégulier, tourmenté, aux lignes abruptes ; une longue colline basse derrière le moulin ; un rideau de nuages gris uniformément répandu sur le ciel. C’était le soir. Nous étions à cette saison où l’hiver commence déjà, où la dernière feuille tombe des bouleaux dépouillés. Rien de plus ordinaire, à coup sûr, que cet aspect, dans ses détails et dans son ensemble. Ni l’heure ni la saison n’étaient celles qui devaient, ce semble du moins, déchaîner subitement les orages de la pensée. Cet assemblage insignifiant d’objets vulgaires ne pouvait faire songer qu’à une paisible continuation de l’entretien commencé, à une soirée finie au coin du feu, entre quelques bouteilles de vin et quelques conserves de fruits… Cependant l’effet produit sur moi fut immense et prompt comme la foudre. Je me rappelai avoir vu, en rêve et bien long-temps auparavant, ce site, exactement reproduit. Le frisson me prit ; une sorte d’horreur s’empara de moi. Je dus quitter aussitôt la place [4]. »

Il est temps de voir comment Shelley engagea, contre les croyances de son temps et les institutions de son pays, une guerre implacable. L’Athéisme nécessaire [5], tel était le titre d’un pamphlet qui mit en rumeur la très anglicane et très fidèle université où Shelley n’avait pu être admis qu’en jurant les trente-neuf articles, garans et boulevards de la religion dominante [6]. Il avait été composé sous l’influence très évidente des livres dont Shelley faisait, depuis quelque temps, le sujet de ses études. Les essais de Godwin, le Système du Monde de Laplace, les Rapports de Cabanis, les Lettres de Bailly à Voltaire, les traités éthiques de Bacon, la théologie de Spinoza, Pline, Condorcet, Cuvier, Newton et bien d’autres encore étaient mis en réquisition par le jeune étudiant pour étayer ses assertions et justifier l’audace, — nous ne dirons pas la nouveauté, — de ses démonstrations irréligieuses. C’était une thèse en forme contre l’existence de Dieu (en tant que divinité créatrice et cause première), contre le christianisme, contre les prophéties, les miracles, l’authenticité des livres saints ; un appel sans détour à la raison, au bon sens, contre les apparentes inconséquences de la tradition biblique ; en un mot, le résumé de tout ce qui s’était écrit de plus violent, de plus décisif contre le culte établi.

Un manifeste de ce genre, chez un homme dont les opinions sont formées, et qui leur donne l’autorité du talent, petit, jusqu’à certain point, éveiller l’attention d’un gouvernement en partie fondé sur le respect d’un culte quelconque. En est-il de même lorsqu’un écolier surchargé d’une érudition malsaine, séduit par la nouveauté spécieuse et brillante de quelques théories prohibées, vient se poser, lui chétif, en face des siècles, de l’histoire et de Dieu, pour démentir et nier, sur la parole d’autrui, tout ce qu’on croit, tout ce qu’on enseigne ? Est-il juste, est-il prudent de prendre au sérieux ces équipées d’un philosophe imberbe ? Ne lui doit-on pas bien plutôt l’indulgent dédain, la pitié railleuse, le plus poignant et le plus sûr châtiment des témérités avortées, des entreprises infailliblement inutiles ? L’université d’Oxford n’en jugea point ainsi. Pour quelques pages sans portée, pour une méchante compilation qu’il était très permis de regarder comme non avenue, deux jeunes gens d’une distinction d’esprit incontestable furent expulsés d’Oxford, et jetés dans le monde avec l’orgueilleux sentiment de leur force agressive [7]. Shelley, qui, livré à lui-même, aurait sûrement désavoué plus tard cette boutade juvénile, se dit qu’on n’aurait point mis son livre à l’index si on avait pu le réfuter aisément et qu’on ne l’aurait point chassé d’Oxford, si sa présence et ses doctrines n’avaient intimidé le sénat universitaire. Cette illusion le flattait, et faillit le pousser dans la voie des prédications humanitaires. Ses griefs ne l’avaient pas converti à la misanthropie ; sa haute et bienveillante nature se refusait à rendre, comme Byron, le genre humain responsable des injustices commises par quelques hommes. Le rôle de réformateur le tentait par-dessus tous les autres. Ne voulut-il pas, un moment, monter en chaire et porter de tous côtés la parole de vie ? Il y avait alors un excellent et digne homme, — Rowland-Hill était son nom, — qui, pour répandre les doctrines du méthodisme, avait renoncé à tous les avantages du rang et de la fortune. Les auditeurs se pressaient en foule dans la chapelle où il enseignait. Shelley y fut entraîné par hasard. Le lendemain, il écrivit au pieux missionnaire pour lui demander le droit de porter la parole devant la petite congrégation. Sa lettre demeura sans réponse, et ne méritait pas mieux.

Cette démarche inconsidérée nous indique un jeune homme livré à lui-même, sans guides, sans amis sérieux, sans conseils écoutés. En effet, Shelley menait alors à Londres, et loin de son père, mortellement offensé, la vie de l’étudiant oisif. Ses journées se passaient en longues divagations, en rêveries maladives, dont il notait scrupuleusement, sur un carnet à part, les angoisses et les plaisirs. Quand il pouvait s’astreindre à quelque travail, il s’occupait exclusivement de propager les doctrines les plus propres, selon lui, à émanciper l’humanité, mal à propos mise en tutelle. Il reprit un poème commencé depuis long-temps, — la Reine Mab,- lui donna lentement sa forme définitive, y joignit, comme notes, son essai sur la Nécessité de l’athéisme, et fit imprimer le tout. Cependant, par un calcul de prudence que l’avidité d’un libraire devait plus tard déjouer, ce livre ne fut pas d’abord livré au public, mais simplement distribué à quelques amis. Nous pensons que Shelley obéit en ceci plutôt à la crainte d’irriter de nouveau son père qu’à toute autre considération personnelle. Son malheureux conflit avec l’université l’avait brouillé avec sa famille. Il avait dû cesser toute correspondance avec miss Grove, et renoncer à l’espoir si long-temps caressé de l’associer à sa destinée. Elle lui avait elle-même déclaré, non sans émotion, que leur hymen était devenu impossible. Il y avait là de quoi faire réfléchir, même Shelley, sur les conséquences de sa chevaleresque prise d’armes.

A seize ans, — et rappelons-nous qu’il n’avait pas alors plus de seize ans, — les peines d’amour sont rarement inconsolables. Le hasard mit Shelley en rapport avec une jeune fille, poète comme lui, comme lui troublée dans sa foi par l’étude des problèmes métaphysiques. Une merveilleuse précocité intellectuelle lui promettait le rang qu’elle a obtenu depuis parmi les écrivains de son sexe et de son temps. De plus, elle était gracieuse, simple et douce comme il semble que toute femme pote devrait l’être. Shelley s’éprit de son talent, de son heureux naturel, de l’ensemble idéal qu’elle offrait à son imagination ravie. Félicia Brown, à son tour, s’étonna de cette existence déjà persécutée ; elle subit l’ascendant de cette candeur enthousiaste, de ce scepticisme ardent, de ce zèle blasphématoire, qui donnaient à la jeunesse de Shelley un caractère si singulier. Il reprit avec elle, comme un rêve interrompu, la correspondance que les parens de miss Grove avaient interdite à leur fille. Ce fut d’abord une controverse littéraire et religieuse. Nous ne saurions dire, et personne ne sait si, par la suite, de moins graves sujets y furent traités. Il est certain seulement que Shelley prêchait à sa jeune amie la philosophie à demi panthéiste, à demi sceptique, dont il s’était fait le disciple, et que, pour ce motif sans doute, on jugea convenable de mettre fin à ce commerce de lettres, moins extraordinaire en Angleterre qu’il ne le paraîtrait chez nous.

Les poètes en général, les femmes poètes en particulier, sont, comme le disait Shelley lui-même, une race de caméléons sujets à prendre, selon les circonstances, mille couleurs étrangères. L’influence de Shelley survécut long-temps néanmoins à la rupture de ses relations avec mistriss Felicia Hemans, Plusieurs réminiscences involontaires relevées par les critiques attestent chez elle cette espèce d’asservissement, ou, si l’on veut, de fidèle et docile admiration, qu’expliquent la souplesse ingénieuse, la délicatesse du talent de mistriss Hemans, et l’indépendance, la force initiative qui caractérisent l’esprit de Shelley [8].

Un mariage mal assorti allait clore la jeunesse désastreuse et tourmentée du poète. Conséquent avec lui-même, ce négateur intrépide ne se soumettait à aucune autorité, ne reculait devant aucune de ses inspirations. En allant voir sa sœur dans un pensionnat aux environs de Londres, il aperçoit dans le jardin, parmi les fleurs, une de ses compagnes, belle blonde de seize ans, au front candide, aux yeux bleus et tendres. Frappé de cette beauté angélique, il s’abandonne aussitôt au charme qui l’attire. Sa sœur se prête à nouer une correspondance entre lui et miss Westbrook, dont le prénom. Harriett, — le même que celui de mils Grove. — était à la fois un remords et un charme de plus. En quelques semaines, le roman fit de rapides progrès. La jeune pensionnaire se disait victime de la tyrannie paternelle ; elle acceptait, elle appelait un libérateur. Shelley, qui voyait tout à travers le prisme singulier de son imagination, n’hésita pas à prendre l’hôtel garni de M. Westbrook pour un de ces châteaux du moyen-âge où gémissaient les damoiselles éplorées, M. Westbrook lui-même, honnête landlord, pour un farouche tyran. Il se prêta donc au désir de la charmante Harriett, qui voulait être enlevée, et courut l’épouser par-devant le forgeron classique de Gretna-Green. Il avait alors dix-neuf ans, et n’avait pas vu sa prétendue plus de six fois.

On sait ce que deviennent d’ordinaire les mariages conclus sous de pareils auspices. Celui de Shelley ne fit pas exception à la règle. Le jeune couple, soutenu pendant quelque temps par un oncle de Shelley, vieux marin, héros de Trafalgar et ami de Nelson, essaya de la vie des champs ; mais la chaumière où ces deux enfans allèrent abriter ce qu’ils avaient pris pour de l’amour était louée à raison de trente shellings la semaine ; le capitaine Pilford ne pouvait pas subventionner régulièrement le ménage de son neveu. Sir Timothy Shelley, peu flatté de voir son fils allié à une façon d’aubergiste, avait supprimé, irrévocablement supprimé, la pension de deux cents livres qui avait été jusqu’alors l’unique ressource du jeune étudiant. Il fallut donc vivre d’emprunts, engager son avenir à des usuriers, et encore n’étaient-ce là que des moyens précaires, une existence de troubles et d’angoisses au sein de laquelle périt bientôt l’enthousiasme passager que mistress Shelley avait inspiré à son époux. Après deux ans de vagabondage et de misère, les deux jeunes gens s’aperçurent un beau jour qu’ils avaient aventuré, sur la plus incertaine de toutes les chances, le bonheur de toute leur vie. Deux enfans leur étaient nés ; mais ces liens même ne suffirent pas à leur faire accepter le supplice toujours croissant d’un hymen sans amour. D’un commun accord, ils revinrent à Londres chez le beau-père du poète, qui dut être passablement surpris, sinon de ce retour, au moins des paroles de Shelley, telles que les rapporte son dernier biographe : « … Il dit au père et à la sœur aînée de mistress Shelley que sa femme et lui ne s’étaient jamais aimés ; que traîner plus long-temps leur pesante chaîne serait prolonger inutilement des tortures insupportables ; que, ne pouvant légalement dénouer le nœud gordien, ils avaient résolu de le couper ; que lui (Shelley) souhaitait à sa femme toute espèce de bonheur, et qu’il était décidé à chercher le sien dans de nouvelles sympathies. »

Cette profession de foi donne une très juste idée de la loyauté inopportune, de l’indomptable franchise que Shelley portait dans toutes ses actions. Faire sans dire n’était pas une maxime à son usage. Rassuré par la droiture de ses intentions, il n’agissait jamais sans revendiquer hautement, pour ses inspirations les plus excentriques, le bénéfice d’une légitimité absolue, quitte à ressentir tout aussi vivement que personne les fatales conséquences d’une conduite si peu en harmonie avec les idées reçues. Ainsi, trois ans après ce divorce extra-légal, lorsqu’on vint lui apprendre que sa jeune femme, consumée par le chagrin, venait de mettre fin à ses jours, il se regarda comme responsable de ce suicide, et sa débile santé fut ébranlée par les remords que lui laissa un si fatal événement.

A peine remis, Shelley crut devoir réclamer la tutelle de ses enfans ; mais cette réclamation l’amenait devant les tribunaux, où l’aristocratie, tant de fois attaquée par lui, l’attendait dans la personne de lord Eldon, bon courtisan, tory violent sous des formes impassibles, et l’un des lords-chanceliers qui se sont montrés le plus hostiles à la presse radicale. L’arrêt par lequel il repoussa la requête de Shelley était une terrible réponse aux exagérations républicaines de la Reine Mab. Avec la sagacité propre aux gens de loi, lord Eldon n’y insiste pas autant sur la conduite même du poète que sur son obstination à ériger en principe l’immoralité dont il a fait preuve. On voit que les théories plus que les faits, les doctrines plus que les délits, ont éveillé la susceptibilité du sévère magistrat. Il frappe l’écrivain dans le père, et ne veut pas laisser le moindre doute sur ses intentions. Aussi cherche-t-on vainement dans une décision pareille le sentiment vrai de l’équité. L’arrêt de lord Eldon laissa un long ressentiment dans le cœur de Shelley [9].

Ce qu’il avait formellement annoncé à son beau-père s’était réalisé de point en point. Séparé de sa femme, il avait cherché « d’autres sympathies, » et un an après, en 1814, profitant de ce que la paix rouvrait aux Anglais les routes du continent, il était parti pour la Suisse avec celle qui, plus tard, devint sa seconde femme. Ne nous étonnons pas trop qu’il ait trouvé, dans de telles circonstances, une compagne décidée à le suivre. Nous verrons plus tard que son génie et ses malheurs lui méritèrent, à la même époque, des sacrifices encore plus romanesques. Fille de Godwin et de Mary Wolstonecraft, celle-là même qui avait proclamé les droits de la femme alors que Thomas Payne revendiquait les droits de l’homme, Mary Godwin, — son roman de Frankenstein en fait foi, — était, par la hardiesse de son caractère et de ses opinions, au niveau de sa famille et de Shelley. Une autre jeune fille, belle-sœur de Mary Godwin, accompagnait le couple aventureux. Ce premier voyage fut une expédition de bohémiens, romanesque, décousue, improbable, suspecte, qui rappelle les pèlerinages de Rousseau et de Thérèse Passeur. Ici, de prétendus espions effraient les jeunes vagabonds ; ailleurs, on leur escamote leurs malles. L’argent manque. Il faut continuer la route à pied. Ils partent ainsi de Paris, après avoir fait emplette d’un âne pour porter le reste de leurs bagages. A la Chapelle Saint-Denis, l’âne du Marché-aux-Herbes refuse d’aller plus loin ; une mule se trouve là tout à point pour le remplacer. Chemin faisant, un enfant survient à ces deux philosophes mariés, toujours comme Rousseau et Thérèse, à la face du ciel, par une belle matinée de printemps. Ils retournent en Angleterre, puis repartent encore, et cette fois visitent Genève, Côme, Venise. Nous les retrouvons à Bath, où leur parvient, en 1816, la nouvelle du triste suicide qui affranchissait Shelley. Ni lui cependant, ni sa maîtresse, ne songeaient à cimenter leur union volontaire ; mais il était dans la destinée de cet ennemi du mariage d’être deux fois marié. Son père sut le décider à ce second hymen. Un autre partisan du libre amour hasarda de reprocher cette inconséquence à son co-religionnaire. C’était un certain sir Thomas Lawrence, chevalier de Malte et auteur d’une méchante utopie en quatre volumes, l’Empire des Naïrs. Shelley lui répondit en rejetant sa faute sur l’état de la société, qui, par ses injustes persécutions, fait du séducteur une sorte d’assassin moral. Du reste, il donnait les mains, et de tout cœur, aux anathèmes de sir T. Lawrence contre le mariage, source évidente de mille maux.

La Reine Mab n’avait pas été publiée. La Révolte d’Islam, composée à Great-Marlow, pendant le dernier séjour de Shelley en Angleterre (1816-17), fut donc le véritable début du jeune écrivain. Dans l’avant-propos, il prit soin de protester contre toute assimilation de sa poésie avec celle « de ses plus illustres contemporains. » Par là sans doute il désignait Byron, avec lequel la tendance de ses idées risquait de le confondre. Il ajoutait, faisant allusion à sa vie jusqu’alors si agitée :


« Il existe une éducation poétique sans laquelle le génie et la sensibilité peuvent malaisément développer toutes leurs ressources… Cette éducation, les accidens de ma vie me l’ont procurée. Dès mon enfance j’ai vécu au sein des montagnes, parmi les lacs, en face de la mer, dans les forêts solitaires. Le danger, qui se plait au bord des abîmes, fut mon compagnon de jeux. J’ai foulé les glaçons des Alpes, et vécu sous le regard du Mont-Blanc. J’ai parcouru, voyageur errant, les pays lointains. J’ai descendu le cours des grands fleuves. De la barque où je passais les jours et les nuits, j’ai vu se lever et se coucher le soleil et les étoiles s’allumer au ciel. Dans les cités populeuses, j’ai suivi les mouvemens passionnés de la foule inconstante. Je suis passé sur le sol que la tyrannie et la guerre venaient de ravager, parmi des villes et des hameaux incendiés, où la misère affamée étalait sa nudité sur les ruines des murs noircis. J’ai conversé avec le génie vivant. La poésie grecque, celle des Romains et celle de mon pays ont eu pour moi le même attrait, les mêmes révélations que la nature elle-même. Telles sont les sources où j’ai puisé. »


Ce séjour de Shelley en Angleterre, nous l’avons dit, fut le dernier. Après la terrible sentence qui le privait de ses enfans, nous le voyons quitter pour jamais son pays en 1817. Nous le retrouvons à Rome, où il écrit sa tragédie des Cenci, Julien et Maddalo et Prométhée déchaîné [10] ; puis à Naples, d’où est daté le poème d’Hélène et Rosalinde ; à Pise, où fut composé un drame lyrique inspiré par la révolution grecque ; à Livourne, à Florence, mais avant tout à Genève, où il passa trois mois avec lord Byron et le docteur Polidori, l’auteur du Vampire.

Il y avait entre Byron et Shelley communauté d’idées, communauté de malheurs. Leurs ennemis étaient les mêmes. Ils avaient tous deux rompu des liens formés sans réflexion, tous deux attaqué les lois et la religion de leur pays, tous deux subi les dédains par lesquels la société se venge de qui la maudit. Le même exil volontaire les rassemblait sur les mêmes bords. Ils s’y retrouvaient avec les mêmes instincts pratiques, les mêmes admirations, les mêmes conditions de vie. Nous avons dit qu’une jeune parente accompagnait les Shelley. Elle était belle et spirituelle : ses cheveux et ses yeux noirs la faisaient prendre partout pour une Italienne. Elle avait un moment songé à monter sur la scène, et de là nous pouvons conclure qu’elle avait, elle aussi, profité des leçons de Mary Wolstonecraft, saint-simonienne avant Saint-Simon. Byron, qu’elle connaissait déjà, — car elle s’était adressée à lui pour entrer à Drury-Lane, alors qu’il était mêlé à la direction de ce théâtre, ne la retrouva pas impunément auprès de ses nouveaux amis. A l’insu de Shelley et de sa femme, que les pieux critiques des revues tories ne manquèrent pas de faire intervenir dans cette intrigue, il devint l’amant de miss C., qui, l’année suivante, lui donna une fille, nommée Allegra, par souvenir de Mont-Allègre (près de Genève), où leurs relations avaient commencé.

A ce propos, une différence nous frappe entre lord Byron et Shelley. Ce dernier est bien autrement hardi dans ses écrits, bien autrement réservé dans sa conduite. Ce n’est pas lui, tout sceptique, tout partisan qu’il est d’une liberté presque illimitée, ce n’est pas lui qui aurait aussi légèrement consommé une séduction comme celle dont nous venons de parler. Ce n’est pas lui qui aurait, après quelques mois, abandonné pour jamais la victime de ses caprices. Il avait l’esprit faux, mais non le cœur gâté. Le relâchement de ses principes venait de la direction malheureuse qu’on avait laissé prendre à ses études ; mais le matérialisme pratique, la débauche, l’endurcissement égoïste qu’elle engendre toujours, il ne pouvait pas même les comprendre. Ses désordres, à lui, étaient ceux d’une pure intelligence tourmentée par d’inextinguibles désirs ; ses enivremens, il les demandait à l’extase poétique, aux longues veilles studieuses, à ces excès de lecture qui ont, eux aussi, leur fièvre visionnaire, leur exaltation factice, suivies d’un profond dégoût, d’un accablement douloureux. Le poète osait tout ; l’homme observait strictement, dans sa vie, les convenances qu’il jugeait sans doute les plus futiles. Le premier avait esquissé une Vie de Jésus, plus anti-chrétienne que celle de Strauss ou de Paulus ; le second ne se serait pas permis un blasphème, et tandis que l’un, non content de nier que la fidélité conjugale fût une vertu, tentait de l’assimiler au vice, l’autre ne prononçait jamais une parole qui pût faire rougir la femme la plus réservée. On ne peut pas, avec quelque sévérité qu’on le juge d’ailleurs, se figurer Shelley à Venise, ayant pour maîtresse une grossière contadine, belle de sa jeunesse impétueuse, qui veut le battre, l’appelle gran cane della Madonna, et fait scandale autour de son palais. Ces vulgaires désordres le révoltaient chez son ami, lord Byron, et ne convenaient nullement à son ascétisme impie. On eût dit Saint-Just dégoûté des orgies de Danton.

Une fois qu’il est uni à une femme, son égale par le cœur et l’esprit, une fois sa vie bien assise et bien réglée, vous ne surprendrez plus dans son existence, à coup sûr très peu mystérieuse, une seule action qui mérite le blâme. Est-elle donc calmée, cette soif ardente de l’idéal ? Non, sans doute, mais elle se transforme et cherche de plus pures sources. Plus un seul vers qui traduise même un vœu d’inconstance ou le pressentiment d’une flamme nouvelle. Une seule fois il adresse la parole à une beauté inconnue, et voici ce que lui dicte son admiration pour elle.

« Il est un mot trop souvent profané pour que je le profane à mon tour, un sentiment que trop de femmes affectent de dédaigner pour que vous le dédaigniez comme elles. Il est une espérance trop semblable au désespoir pour que la prudence ordonne de l’étouffer. Et la pitié que vous pouvez accorder vaut mieux pour moi que la pitié d’une autre.

« Je ne puis vous donner ce que les hommes appellent amour ; mais n’accepterez-vous pas ce culte émané du cœur, et dont le ciel ne repousse pas les parfums, — cet humble désir du phalène pour l’étoile scintillante, — de la nuit pour l’aurore,- la dévotion à quelque idole lointaine qui d’en haut sourit à nos douleurs [11] ?

Une conjecture est permise au sujet de ces vers harmonieux et touchans. Lorsque Shelley allait quitter pour la première fois l’Angleterre, en 1814, il reçut les vœux d’une femme que la lecture de la Reine Mab avait enthousiasmée. Belle, jeune, riche, alliée à de nobles familles, mariée depuis quelques années à peine, elle venait offrir au poète le sacrifice de tous les liens qui la retenaient dans le monde et le dévouement absolu d’une ame qui se donnait à lui. Touché d’une profonde reconnaissance, mais incapable de trahir les sermens qu’une autre avait déjà reçus, Shelley dut prononcer un refus qu’il adoucit autant qu’il était en lui, et qui le rendit plus cher à celle dont il brisait la suprême espérance. Elle ne se permit ni plaintes ni reproches, mais, quand il partit, elle partit. Shelley n’avait pas cru devoir lui cacher son itinéraire. Partout elle suivit sa trace adorée. Du haut des rochers de Meillerie, — Meillerie, nom fécond en doux et romanesques souvenirs, — elle guettait la barque où Shelley et sa compagne erraient ensemble sur le lac Léman. Elle fut peut-être témoin de cette tempête où faillirent périr en même temps l’auteur de la Reine Mab et celui de Manfred. Quand le poète revint en Angleterre, il cessa d’entrevoir de temps à autre cet ange gardien qui de haut et de loin planait sur sa vie. Il se crut oublié : c’était un blasphème. Son second voyage dissipa cette erreur. A Rome, à Naples, il retrouva la tendresse obstinée, l’infatigable amour de celle qui, sans espoir, lui consacrait sa vie. Un dieu seul pourrait accepter, impassible, un hommage si pur, un encens si rare. Shelley se sentit ému [12]. Cédant à un élan de généreuse sympathie, il voulut revoir cette douce et charmante victime de la fascination poétique. Une rencontre leur fut ménagée, à l’insu de mistress Shelley, sans doute par quelque belle nuit étoilée, sur les flots voluptueux qui baignent tour à tour Sorrente et Capri,-peut-être aussi sous les ombrages de Castellamare, dans ses vallées abritées du soleil, — et ce dut être un touchant récit que celui de la pèlerine d’amour, racontant ses voyages mystérieux, sa surveillance invisible. Peu de temps après cette entrevue, comme pour laisser à ce drame si simple toute sa grandeur, toute sa pureté, la mort vint le clore par un dénoûment providentiel. La belle inconnue disparut de ce monde, pour lequel certainement elle n’était pas faite, et où elle était sûre désormais de laisser un souvenir attendri.

On sait maintenant, à n’en pouvoir douter, que les stances écrites à Naples, au mois de décembre 1818, — elles portent l’empreinte d’une mélancolie profonde [13], — furent inspirées à Shelley par le trouble où le jetaient deux sentimens contradictoires : son affection pour mistress Shelley et sa reconnaissance presque passionnée pour la tendresse dont une autre femme l’entourait depuis si long-temps. Sommes-nous donc trop présomptueux en attribuant à cette dernière l’hommage respectueux et pénétré dont nous parlions tout à l’heure ?

À l’époque où ce souvenir nous reporte, la fortune, d’abord si sévère pour le poète, avait enfin cessé de le persécuter. La mort de son grand-père, et l’obscurité favorable d’une clause de substitution, qui pouvait fournir matière à de longs procès, amenèrent. le père de Shelley à modifier la rigueur de ses premières décisions. Une pension de huit cents livres sterling (20,000 fr.) assura l’indépendance du jeune ménage sur cette terre d’Italie, où Dieu n’a pas mis à haut prix le droit de vivre heureux, elle lui donnait tous les loisirs de l’esprit, toutes les joies de la bienfaisance.

En première ligne, parmi les plaisirs de Shelley, était la satisfaction de ce goût inné pour la navigation, qui lui avait déjà fait courir tant de dangers, et devait lui coûter la vie. Dès l’enfance, il avait manifesté cet instinct tout britannique, et passait des journées entières sur les étangs paternels. À Oxford, il lançait sur l’Isis des flottilles de papier. Un jour, à Londres, sur cette petite rivière qui serpente le long de Hyde-Park, on l’avait vu, à défaut de matériaux moins coûteux, fabriquer une chaloupe avec un billet de banque. Plus tard, il descend le Rhin sur un de ces grands radeaux manœuvrés par trois cents rameurs, bourgades flottantes, qui portent à la Hollande ses bois, à l’Angleterre ses vins, et sur lesquelles voyagent des populations entières. Une fois, auprès de l’île de Man, une autre fois entre Douvres et Calais, en mer, sur des barques non pontées, il avait failli périr. A Mont-Allègre, il passait des nuits entières sur le lac. Une de ses poésies nous le montre naviguant à grand’ peine sur les flots sablonneux du Serchio et s’arrêtant au pied de la verte colline :

Whose intervening brow
Screens Lucca from the Pisan’s envious eye [14].

Plus tard enfin, fixé sur les bords du golfe de la Spezzia, où l’avait accompagné un autre « amant de la mer, » ils y entretiennent, à frais communs, une grande barque, gréée en schooner, et que montait avec eux un matelot exercé. Cette chaloupe avait été construite à Gênes, tout exprès pour Shelley, dont elle était devenue le jouet favori, en attendant l’heure marquée où par elle il devait périr.

Leigh Hunt, engagé avec lord Byron et Shelley dans la publication du Libéral, entreprise malheureuse que ces trois poètes ne surent jamais rendre populaire, vint, au mois de juin 1822, visiter ses deux illustres collaborateurs. A peine la nouvelle de son arrivée à Livourne parvint-elle à Shelley, que celui-ci mit à la voile pour aller au-devant de son hôte bien-venu. La traversée n’était ni longue ni difficile, car, partis de Villa-Magni, le 30 juin à midi, MM. Shelley et William étaient rendus à Livourne le soir même, sans le moindre péril évité. Une indisposition avait retenu mistress Shelley, qui, sans cela, devait être du voyage. Le lundi 8 juillet, après une semaine donnée aux épanchemens de l’amitié, Shelley et son ami, avec le matelot Vivian, qui complétait l’équipage de la chaloupe, reprennent la mer pour revenir à Villa-Magni. La brise était légère et favorable. Trelawney, l’aventureux camarade de lord Byron, voulait les escorter sur le schooner le Bolivar, frêté par l’auteur du Corsaire, et dignement commandé par celui des Mémoires d’un Cadet ; mais quelques chicanes de douaniers arrêtent le Bolivar, et l’embarcation de Shelley gagne seule le large. Déjà, selon le récit de Trelawney, l’horizon se chargeait de sombres nuages. La barque s’effaça dans ces brumes épaisses, qui faisaient présager une tempête plus ou moins prochaine. Une demi-heure après, l’ouragan éclatait, soudain et terrible. Toute la Méditerranée en fut ébranlée. Le capitaine Medwin, qui naviguait alors de Naples à Gênes, et que cet épouvantable sirocco surprit en vue de cette dernière ville, compare les vapeurs sulfureuses qui voilaient le ciel à celles que la mine ou le volcan exhalent après l’explosion des feux souterrains. Les vagues semblaient noircir sous l’haleine empestée du vent ; une pluie lourde tombait à flots ; la foudre grondait, et de temps en temps vomissait une cascade enflammée sur la mer soulevée et mugissante. Ce brusque désordre ne dura pas plus d’une heure. Au moment où il commençait, le capitaine Medwin nous raconte que, resté sur le pont de son bâtiment et contemplant les splendides horreurs dont il était entouré, il vit passer, sous le vent, une embarcation dont le gréement inusité, la voile latine, la forme à part, lui semblaient indiquer un de ces bateaux de plaisance (pleasure-boats) que les Anglais se donnent si volontiers sur toutes les mers du globe. Cette embarcation avait toutes ses voiles ouvertes au vent, qui ne les gonflait pas encore, mais dont une seule bouffée emporta dans la brume le léger navire [15].

Trelawney, qui, pendant toute la durée de la première bourrasque s’était cru certain de voir revenir ses amis, se retira dès que le calme fut rétabli. La nuit fut troublée par plusieurs autres coups de vent. La foudre tomba sur un des navires en rade à Livourne, et, justement alarmés, les amis de Shelley écrivirent à Lerici. La réponse de mistress Shelley augmenta leurs craintes. On n’avait aucunes nouvelles des voyageurs. Plusieurs courriers, expédiés aussitôt sur tous les points du littoral où la mer pouvait les avoir contraints à chercher un refuge, revinrent sans renseignemens favorables. Dans le même temps, Trelawney, mieux guidé par ses souvenirs, était parti pour Viareggio. Là, de tristes présages l’attendaient. La mer y avait poussé plusieurs débris qui attestaient un naufrage, deux barils d’eau, un petit canot, etc. ; à la vérité, tout cela pouvait avoir été jeté par-dessus bord pour alléger la chaloupe dans un moment d’extrême péril. La chaloupe même, c’était l’opinion générale, avait dû, cherchant à regagner Livourne, être chassée du côté de l’île d’Elbe ou de la Corse. Huit jours entiers se passèrent encore dans une cruelle incertitude. Enfin les pêcheurs de Viareggio découvrirent, échoués de nuit sur la plage, deux cadavres défigurés. On ne reconnut Shelley qu’à ses vêtemens, et, circonstance touchante, au titre d’un petit volume ouvert dans la poche de sa jaquette marine. C’étaient les poésies de Keats, de ce poète mort avant l’âge, et sur la tombe duquel, peu de mois auparavant, il avait, à pleines mains, jeté les fleurs de la poésie[16], inspiré, disait-on, par le secret pressentiment que leurs cendres reposeraient dans le même champ de mort, — « à l’ombre de cette pyramide qui est le tombeau de Cestius, sous les ruines désolées des remparts qui jadis protégeaient Rome. »

C’est là, dans le cimetière protestant de la ville des papes, que devaient être transportés les restes de Shelley, à qui sa destinée avait ménagé jusqu’au bout une existence poétique. L’auteur d’Alastor avait disparu dans une tempête, comme Élie selon la tradition juive, comme Romulus selon la tradition latine ; il eut des funérailles dignes d’Homère, et le bûcher antique se ralluma pour dévorer ses os, dérobés ainsi à la corruption commune. Le hasard en effet, et non pas, comme cela fut dit et répété par les dévots toujours altérés de scandales, une sorte de bravade anti-chrétienne, détermina lord Byron, Leigh Hunt et Trelawney à livrer aux flammes les restes mortels de leur ami. Les officiers inférieurs de la police locale refusaient, par précaution sanitaire, de laisser enlever ces funèbres débris, qu’on ne voulait pourtant pas abandonner sur une plage inhabitée. Il fallut de nombreuses démarches auprès des autorités de Lucques et de Florence, il fallut encore l’intervention directe de l’ambassadeur anglais, pour que les deux commandans de Viareggio et de Magliarino fussent autorisés à laisser exhumer les cadavres des deux hérétiques.

Lorsque toutes ces formalités furent remplies, on vit arriver devant Viareggio le schooner de lord Byron et deux autres petits bâtimens que Trelawney voulait employer à rechercher la barque submergée de Shelley. Après six jours de perquisitions inutiles, lorsqu’on eut promené la drague sur tous les points où des témoins oculaires prétendaient avoir vu sombrer le petit bâtiment, on dut renoncer à le tirer de l’abîme qui l’avait englouti, et le 20 août commencèrent les préparatifs de l’incinération. C’était sur le bord de la mer, à mi-chemin de Spezzia et de Livourne, à deux lieues environ de Viareggio. En cet endroit, deux promontoires hardiment projetés forment un golfe profond et dangereux où la force des courans et de la houle condamne à une destruction presque inévitable tout navire qui s’y trouve pris par l’ouragan. Les eaux y sont basses, les brisans nombreux ; peu de chances pour gagner la terre, aucune pour être secouru ; aussi chaque année de nouveaux sinistres viennent grossir la chronique funèbre de cette baie redoutable aux marins. A côté d’une pauvre hutte mal couverte d’un toit de chaume, et qui servait d’abri aux gardes-côtes pendant la nuit. il faut se représenter quelques hommes groupés autour d’une fosse ouverte, sous un soleil dévorant. Une tente, celle de lord Byron, est dressée près de là. Les ouvriers, matelots ou paysans, rassemblent les planches à demi pourries, le bois mort dont la plage est jonchée, et dressent le bûcher au centre duquel est placé un fourneau portatif. Sur ce bûcher, Byron et Trelawney, Leigh Hunt et un officier de la marine anglaise, le capitaine Shenley, jettent des branches de vigne, de l’encens, des bois aromatiques. On dirait des rites païens, et le sang des victimes égorgées manque seul à cette bizarre cérémonie. Bientôt le feu pétille, une fumée pénétrante monte vers le ciel, et l’ame même du poète mort, cette particule ignée, semble s’envoler, elle aussi, parmi les jets bleuâtres du bûcher flamboyant. Trelawney et Byron, spectateurs attentifs de cette scène si frappante, remarquèrent tous deux « l’extraordinaire beauté des flammes. »

On mit deux journées entières à brûler les deux cadavres, et celui de Shelley fut le dernier livré au feu. Ses cendres, immédiatement transportées à Rome, allèrent, suivies d’un petit nombre de résidens anglais, prendre place dans le cimetière dont nous avons parlé. Un enfant du poète y reposait déjà, et Shelley, dans l’avant-propos d’Adonaïs, s’était pour ainsi dire promis de revenir un jour à ce champ du repos, qu’il avait vu, pendant l’hiver, émaillé de violettes et de marguerites. — « On s’éprendrait presque de la mort, écrivait-il, en songeant qu’on peut être enseveli dans cette terre si douce à contempler ! » Lignes prophétiques où le poète, le poète devin de l’antiquité, se retrouve encore, n’est-il pas vrai ?

C’est une tâche facile que de caractériser, d’après son aspect général, la poésie de Shelley, car ses tendances sont nettes, ses origines connues, ses procédés uniformes, ses modèles hautement avoués. La Grèce avant tout, la grandeur imposante de la tragédie antique, la sérénité majestueuse de Platon et d’Homère ; la Bible ensuite, et sa splendeur orientale, ses images hardies, l’impétueux élan de ses versets inspirés ; l’ère italienne de Dante ; l’ère anglaise de Milton ; en Espagne, Calderon ; en Allemagne, Luther, Klopstock, Schiller ; chez nous, les sceptiques du XVIIIe siècle, non comme sceptiques, mais comme philanthropes éclairés, comme apôtres de la raison, comme ennemis courageux de la tyrannie sous toutes ses formes : telles furent les admirations de Shelley. Guidé par elles, et moins original que peut-être il ne l’eût voulu, il continua l’œuvre abandonnée par Wordsworth, Southey et Coleridge, auxquels il reprochait leur apostasie ; il combattit à côté de lord Byron, mais avec un enthousiasme plus sincère, une foi dans le progrès humain, une sympathie pour la race humaine, que n’a jamais connues ce dernier.

A vrai dire, tous les poèmes de Shelley, — si nombreux qu’ils soient, — se réduisent à un seul, dont ils peuvent être regardés comme autant de chants séparés. Ils ne présentent à l’esprit, qui en abstrait les différences épisodiques, les détails accidentels, ou de sites, ou de costumes, qu’un seul type, toujours également sublime, celui d’un homme qui se dévoue, souffre et meurt pour ses semblables, un Christ dépouillé de ses attributs divins, un philosophe martyr, un confesseur de la liberté. Voyez le fragment intitulé le Prince Athanase, écrit à Marlow en 1817. Shelley y décrit un jeune homme, consumé par la soif du bien, errant et malheureux sur la terre où partout il voit la force aux mains des méchans, la justice méconnue, l’oppresseur sans remords, l’opprimé sans courage. Athanase mesure de l’œil ces maux sans nombre, et, tout en désespérant d’y porter remède, il se fait le consolateur de ceux qui souffrent, le pourvoyeur secret de toutes les misères, le ferme et constant appui de toutes les faiblesses. Cet être idéal prend tout à coup le nom de Laon, et devient le héros de la Révolte d’Islam. Vous le retrouvez là, champion d’un peuple qui revendique ses droits, indomptable avocat de ses griefs, heureux de souffrir pour ses frères toutes les horreurs d’une captivité que la mort seule doit finir. Il chante en beaux vers l’égalité, « cette aînée des choses humaines ; » il prêche aux hommes la fraternité inviolable, l’amour sans remords, le désintéressement qui rend libre, la liberté qui rend meilleur. Il maudit le tyran sur son trône éblouissant, les prêtres devant l’autel ensanglanté. Il maudit surtout cet esclavage traditionnel que les générations lèguent aux générations, et ces stupides terreurs qui tour à tour les retiennent sous le joug. Les mêmes anathèmes sont sur les lèvres de la reine Mab. Lorsque l’aimable fée, empruntée à Shakspeare, promène, sur son char céleste, la belle Ianthé ; lorsqu’elle lui montre, au fond d’un palais superbe, entouré de mille sentinelles, ce roi que l’angoisse et la terreur poursuivent sur sa couche splendide ; lorsqu’elle oppose énergiquement les labeurs acharnés du pauvre à l’insolente oisiveté des riches ; vous reconnaissez encore, sous un déguisement nouveau, je ne dirai plus le prince Athanase, mais Shelley lui-même, qui, sous tous ces noms et tous ces costumes, continue sa fervente prédication, son hymne libérateur.

Seulement, il faut le remarquer, à mesure que les années s’écoulent, cet hymne perd de son âpreté première. Comme un brillant métal qui rejette au sein de la fournaise ardente ses noires scories, l’amour de Shelley pour ses semblables se dégage de tout élément étranger, de presque toute son amertume, de presque toutes ses haines. Ces tyrans qu’il maudissait, il les plaint. Ces réactions sanglantes qui lui semblaient équitables, il en éloigne l’idée. Les révolutions qu’il appelle encore sont dignes d’un monde régénéré. Il les veut pures de toute vengeance, de toute expiation violente. Ces « vérités étranges, qu’il est allé chercher sur des terres inconnues [17], » sont, à peu de chose près, celles que d’autres enthousiastes avaient déduites des principes chrétiens. Il parle en frère à tous les hommes, à ceux-là même qui ont repoussé le dogme de la fraternité. Le Prométhée de Shelley ne hait pas Jupiter, alors même qu’il se débat sous la dent des limiers ailés que le maître du ciel a lancés sur lui :

PROMETHEUS.

Were these my words, ô Parent ?

THE EARTH.

They were thine.

PROMETHEUS.

It doth repent me : words are quick and vain :
Grief for awhile is blind, and so was mine.
I wislt no living thing to suffer pain.

Alastor, couché sur la pierre où il va s’endormir à jamais, ne prononce aucun anathème, aucune malédiction sur le monde qui l’a méconnu. En lui, toute haine est morte. La souffrance qui naguère envenimait ses pensées les a maintenant pacifiées, et comme pliées au joug.

D’où est venu ce changement notable ? Les commentateurs et les critiques en ont fait honneur à Platon, vers les doctrines duquel Shelley inclinait tous les jours davantage. Pourquoi ne pas l’attribuer à cette grande et souveraine maîtresse, la vie elle-même, qui, par ses leçons de chaque jour, corrige les fausses lueurs de l’esprit, apaise les soubresauts de la passion, dissipe les illusions de la jeunesse, et, nous donnant conscience de nos erreurs, nous rend indulgens à celles des autres ? Nous admettrons volontiers l’influence de Platon comme raison secondaire d’une conversion pareille ; mais quel philosophe a jamais remplacé l’expérience ?

Nous ne voudrions pas laisser croire, — tant d’exemples nous montrent la nature humaine ainsi faite, — que Shelley, calmé à trente ans, aurait, à quarante, renoncé plus complètement encore aux idées, aux rêves de sa jeunesse. Non, l’égoïsme n’aurait jamais conquis une ame aussi élevée, une intelligence aussi éprise de tout ce qui est grand, de tout ce qui est beau. D’ailleurs, ce n’est pas en ce sens que le poète avait marché. Il allait, non vers la réalité, mais vers un autre idéal, plus grandiose, plus pur que le premier : de la sagesse humaine à la sagesse divine, du doute à la foi. Si nous ne nous méprenons complètement, après avoir blasphémé la victime divine du Golgotha, Shelley en serait venu à l’adorer, comme la plus magnifique expression de ce dévouement, de cette abnégation sublime qui l’avaient toujours séduit [18] ; mais il lui était interdit de faire avec le siècle et ses grossiers instincts un de ces pactes honteux qui le désolaient et qu’il avait sévèrement flétris [19], car il était de ces êtres en qui la conscience domine toujours, et dont les lentes dégradations de l’âge ne peuvent altérer la pureté native : organisations d’élite qui, pareilles à ces cristaux fabuleux du temps jadis, se brisent plutôt que d’enfermer une liqueur malfaisante. D’ailleurs il y avait en lui quelque chose d’altier et d’indomptable qui lui faisait dresser un front rebelle devant toute grandeur humaine. Il aimait à mesurer les colosses aux pieds desquels la foule se prosterne, et toujours il les trouvait plus petits que sa pensée. Ce dédain sincère éclate avec puissance dans son admirable sonnet, Ozymandias :

« J’ai rencontré un voyageur revenant d’une terre jadis célèbre. Il m’a dit : Deux énormes jambes de pierre, auxquelles manque le tronc qu’elles soutenaient, sont debout dans le désert. Près d’elles, sur le sable qui la recouvre à demi, repose une tête brisée. Le front orgueilleux, la lèvre plissée, le sourire froid et absolu, disent assez que le sculpteur savait rendre ces passions dont l’empreinte, transmise à la nature inerte, survit à la main qui les feignit, au cœur dont elles faisaient leur pâture. Ces mots sont inscrits sur le piédestal : — Mon nom est Ozymandias, roi des rois. Contemplez mon œuvre, puissans de la terre, et désespérez ! — A côté, rien n’a survécu. Tout autour de cette ruine colossale, nus et sans limites, les sables étendent au loin leur niveau solitaire. »

Le même esprit d’opposition se retrouve dans la tragédie des Cenci, œuvre où le génie de Shelley, contenu et concentré par les nécessités du sujet, apparaît, à notre avis, sous son jour la plus favorable. Béatrix n’est plus seulement, dans la pensée du poète, la douce enfant souillée par un amour infâme, et qui, forcée de choisir entre un second inceste et le parricide, met sa vertu sous la garde des dieux infernaux. Elle devient le symbole de l’innocence opprimée. Contre elle se liguent toutes les mauvaises passions que fomente le despotisme. L’avarice du pape favorise les monstrueux débordemens du vieux Cenci, que sa longue impunité pousse aux crimes les plus odieux, au meurtre de ses fils, au déshonneur de sa fille. Shelley a voulu rendre la religion complice de ces énormes forfaits. Il la montre absolvant à prix d’or le vice audacieux ; il la montre encore servant de masque aux trahisons les plus indignes. C’est ainsi qu’il place auprès de Béatrix menacée, tremblante, cherchant appui, un jeune ambitieux, neveu d’un cardinal, promis aux plus hautes dignités ecclésiastiques, qu’elle regarde un moment comme son défenseur naturel. Orsino, — c’est son nom, — a promis de renoncer pour elle aux grandeurs qui l’attendaient. Des terreurs qu’elle éprouve auprès de son père, de l’esclavage par lequel ce monstre prétend réduire l’énergie de cette ame indomptable, l’hypocrite Orsino s’est dit qu’il ferait autant d’armes contre la noble et candide enfant qu’il espère attirer dans ses bras. Nulle pitié, nulle générosité au fond de ce cœur vicié par l’astucieuse politique de la caste à laquelle il doit appartenir un jour. Nul remords chez ce prêtre futur, qui sait déjà comment le remords s’exploite. Ses désirs immondes sont à peine contenus par la crainte de se démasquer trop tôt et le respect involontaire que commande aux plus effrénés l’imposante sérénité d’une ame sans reproche.

Ce caractère, simplement et fortement accusé, fournit à Shelley des effets éminemment tragiques, et nous ne connaissons pas, dans le théâtre anglais moderne, une scène supérieure à celle où Béatrix Cenci, toute palpitante d’horreur, après la lutte horrible où elle a succombé, se retrouve entre sa mère et ce faux ami dont, la veille encore, elle se croyait la fiancée. Quand il arrive, le premier délire est apaisé. Béatrix a tout dit à sa mère. Le calme du désespoir est empreint sur son pâle visage.

« Ami, lui dit-elle, soyez le bien-venu. Depuis notre dernière entrevue, j’ai subi un outrage si grand, si étrange, que, vivante ou morte, il n’est plus de repos pour moi. Ne m’en demandez pas le récit ; il est des actes monstrueux, sans forme, indescriptibles : il est des souffrances forcément silencieuses.

ORSINO. — Qui donc a pu vous infliger cet outrage ?

BÉATRIX. — L’homme que l’on appelle mon père. Mon père ! .. nom redoutable !

ORSINO. — Serait-ce ?…

BÉATRIX. — Ce que cela est ou n’est pas, évitez, croyez-moi, d’y songer. Cela est, cela fut, cela ne doit plus être. Donnez-moi donc vos conseils. Je songeais à mourir : une sorte de terreur religieuse m’arrête au seuil du sépulcre ; je crains aussi que la mort elle-même n’éteigne pas en moi la conscience d’un crime resté sans expiation. De grace, parlez !

ORSINO - Dénoncez le coupable, et que la loi vous venge.

BÉATRIX. — Oh ! conseiller au cœur de glace ! trouverais-je un mot pour révéler le forfait dont je suis victime ? Quand ma langue, pareille au scalpel acéré, pourrait retrancher de mon cœur cette souillure secrète qui le dévore ; alors même que ma renommée sans tache, par cette impossible révélation, serait livrée à tous, et deviendrait la fable des plus vils, la risée publique, un mot en l’air, un étonnement,… - cela dit enfin, et cela ne se dira jamais, songez à l’or du coupable, à la crainte que sa haine inspire, à l’étrange horreur du récit qui l’accuserait, au doute qu’éveille un tel crime, un crime que l’imagination repousse, et dont on ne peut parler qu’à voix basse… n’aurais-je pas bien assuré ma vengeance ?

ORSINO. — Voulez-vous donc vous résigner sous l’affront ?

BÉATRIX. — Me résigner ? — Orsino, vos conseils me profiteront peu, je commence à le croire. (Elle lui tourne le dos et continue, se parlant à elle-même.) Oui, toute résolution doit être prompte et promptement accomplie. Mais quel est donc cet impalpable brouillard de pensées qui s’élèvent, fantôme après fantôme, l’un couvrant l’autre d’un voile obscur ?

ORSINO. — Faudra-t-il que le coupable vive ? qu’il triomphe dans son crime ? que ce crime, — quel qu’il soit, horrible sans doute, — devienne à la longue ton élément, et cela jusqu’à ce que ta perte soit consommée, jusqu’au moment où la honte de n’avoir pas résisté scellera pour jamais ta chaîne infâme ?

BÉATRIX, à elle-même. — O mort puissante ! ombre à double visage ! juge unique ! arbitre incorruptible !

(Elle recule de quelques pas, absorbée dans ses réflexions.)

Orsino, pendant quelques instans, se consulte avec la mère éplorée. Celle-ci invoque le ciel, et s’étonne que la foudre n’ait pas encore frappé l’auteur de tant de maux. Plus certain, s’il s’en charge, de voir justice faite, Orsino recule cependant devant le parti à prendre, et tandis qu’ils hésitent encore, n’osant aborder ce sujet terrible, Béatrix revient vers eux.

« Silence, Orsino ! (lui dit-elle, interrompant leurs vaines paroles.) Et vous, mère vénérée, tandis que je parlerai, dépouillez, comme des vêtemens hors d’usage, la soumission et le respect, le remords et la crainte, toutes ces entraves de la vie ordinaire, portées dès le berceau, mais qui maintenant doivent tomber devant mes griefs plus sacrés. Je vous l’ai déjà dit, l’atteinte que j’ai subie, et que je dois taire, est de celles qu’il faut punir. Il le faut, et pour le forfait accompli, et pour détourner de moi le fardeau des crimes que chaque jour appesantirait sur mon ame. Il le faut, de peur que je ne devienne… Mais vous ne pouvez, fût-ce en rêve, accepter cette pensée. J’ai prié Dieu, j’ai interrogé mon ame, j’ai dégagé ma volonté des ténèbres qui la voilaient ; enfin j’ai déterminé ce qui est juste. — Orsino, es-tu mon ami ? ami fidèle, ami trompeur ? Engage-moi ton salut avant que je parle.

ORSINO. — Je jure que mon adresse et ma force, mon silence et tout ce que j’ai de facultés serviront tes projets, obéiront à tes ordres.

LUCRETIA. — Pensez-vous que nous ayons à résoudre la mort de cet homme ?

BÉATRIX. — Si cette mort est résolue, il faudra frapper sans retard. Nous devons être prompts et hardis.

ORSINO. — Sans doute, mais prudens à l’extrême.

LUCRETIA. — Certes, car les lois jalouses nous puniraient de mort et d’infamie pour avoir usurpé leur rôle vengeur.

BÉATRIX. — De la prudence autant qu’il se pourra ; mais, avant tout, point de retard. Orsino, quels moyens employer ?… »

Le personnage de Béatrix se soutient à cette hauteur, avec ce caractère de justice implacable, cette absence d’hésitation qui attestent la droiture du cœur et ce qu’on pourrait appeler le fanatisme de l’innocence. Elle n’a ni doutes, ni scrupules avant le meurtre, ni timidité quand il faut frapper, ni remords quand sa vengeance achevée lui laisse le temps de réfléchir. Elle s’est placée au-dessus des lois humaines ; elle a rejeté « comme des vêtemens hors d’usage » les préjugés de sexe et de famille ; elle obéit aveuglément à la fatalité qui la pousse, et meurt condamnée, mais non coupable à ses propres yeux. C’est bien là l’ange du parricide, — pour nous servir de l’expression appliquée à Charlotte Corday par un poète historien, — ange éblouissant de beauté, de courage, et que ses complices eux-mêmes n’osent accuser tant qu’ils restent soumis à la fascination de ses fermes regards.

Il y a de magnifiques détails dans le Prométhée délivré, qui aurait gagné, selon nous, à ne pas excéder les proportions de la tragédie grecque dont il est le complément. Eschyle avait lui-même traité ce sujet dans un drame aujourd’hui perdu ; mais il dut nécessairement adopter, malgré leur frappante iniquité, les dogmes de la théogonie païenne, condamner le Titan que Jupiter foudroie, et méconnaître l’origine de leur lutte, où Prométhée fut le champion de la race humaine. Shelley, au contraire, accepte et paie la dette contractée par ses semblables. Jupiter, plus facile à frapper que Jéhovah, lui sert de symbole, et personnifie à ses yeux toutes les tyrannies. Aussi ne le ménage-t-il pas plus qu’il ne ménageait naguère le pape et Cenci. De même que Jupiter avait détrôné Saturne, Demogorgon, fils de Jupiter, et plus puissant que son père, vient à son tour l’arracher de l’Olympe, et l’entraîne avec lui dans les ténébreux abîmes de l’éternité. L’amour, roi du monde, reprend à jamais son empire. Plus de craintes, plus de soucis, plus d’esclavage, plus de haines, plus de mensonges. Les cachots s’ouvrent, les trônes et les autels s’écroulent. Chaînes, épées, tiares, sceptres, tombent en débris sur leurs ruines, emblèmes d’une captivité qui ne renaîtra plus. La terre nage délicieusement au sein d’une atmosphère épurée, et la lune reçoit avec amour ses voluptueuses émanations. Tout devient parfum, lumière, harmonie, et sur le monde régénéré, Prométhée, dont Hercule a brisé les chaînes, s’élève, astre immortel et béni, mille fois plus radieux qu’Apollon.

Prometheus shall arise
Henceforth the sun of this rejoicing world.

On rencontre, dans tous les poèmes de Shelley, cet élan passionné vers un idéal de quiétude amoureuse, de repos splendide, ces visions rayonnantes d’un Éden vainement poursuivi. Lisez l’Adonaïs : la tombe où repose Keats, solitaire et triste au début du poème, s’entoure bientôt de fantômes brillans, de théories aériennes. « Les rêves agiles, ces ministres de la pensée, portés sur les ailes de la passion [20], » viennent soulever la tête glacée du poète, et baigner son corps dans la rosée que versent les étoiles. La mort se dissipe bientôt, brouillard éphémère. Adonaïs se réveille : il s’assimile à tout ce que la nature a de plus charmant ; il monte vers le séjour des immortels, « où Chatterton et Lucain, ces glorieux suicides, se lèvent, à son approche, de leurs trônes d’or. » Lisez ensuite l’Epipsychidion, invocation d’un poète amoureux à une noble et belle femme, prisonnière dans un cloître. C’est encore le même besoin de s’élancer, hors du monde créé, dans un autre univers plus parfait, tel que l’ame aimante est impérieusement appelée à le rêver. C’est la même espérance d’un paradis solitaire, si souvent cherché par les jeunes cœurs, où les orages et les froids de la vie n’ont jamais accès, où les astres, dans l’azur inaltérable, sourient sans cesse à deux amans sans cesse enivrés l’un de l’autre, où les fleurs de la pensée germent à côté des fleurs terrestres ; où le rossignol, ce chantre invisible des nuits heureuses, marie au bruit lointain des flots l’essor palpitant de ses joyeuses sérénades. Shelley convie la belle recluse à une existence de loisir et d’amour… - « La barque est prête, la brise est favorable. Qu’attends-tu donc, infortunée victime ? Écoute le chant des mariniers ; vois les alcyons, d’heureux présage, voler sur la mer apaisée… Sœur de mon ame, allons cacher notre bonheur sous les bois embaumés de notre île fleurie. Elle nous attend là-bas, à l’horizon oriental, rougissant sous les feux du matin, comme la fiancée sous la main hardie de l’époux qui va soulever le dernier voile… »

Tout ceci n’était, soyons-en bien persuadés, qu’une fiction poétique, et Shelley marié ne songeait nullement à conduire dans une des Sporades la recluse du couvent florentin ; mais peut-être aspirait-il à une de ces chastes liaisons qui ont, elles aussi, leurs ineffables délices, leurs extases, leurs langueurs charmantes, leurs ravissemens, et que protége si bien, contre l’invasion des soucis terrestres, la paix austère du cloître. Peut-être rêvait-il l’amour mystique du paradis. Lui-même l’a dit ainsi, ou plutôt l’a laissé entendre dans le bref commentaire qui précède l’Epipsychidion, et, comparant ce poème à la Vita Nuova, il en donne l’idée la plus juste.

On sait maintenant quels sont les ancêtres de ce poétique métaphysicien. Cette famille d’esprits est contemporaine du monde, et durera autant que lui. Lorsque Lucain met dans la bouche de Caton ce discours hardi, où sont contestés les oracles d’Ammon, quand il le fait s’écrier en vers éloquens : — « La divinité n’a pas d’autre demeure que la terre, l’onde, le ciel et le cœur du juste… Jupiter est tout ce que tu vois, tout ce que tu sens en toi-même [21], » nous reconnaissons l’impiété philosophique et aussi le panthéisme de Shelley. Nous le retrouvons en étudiant le caractère d’Épicure, que Voltaire admirait dans les beaux vers de Lucrèce, et quand Baruch Spinoza prélude, par ses négations hardies, aux travaux de l’école allemande moderne, il ne fait que perpétuer les traditions à la fois mystiques et sceptiques qui circulaient sourdement au moyen-âge parmi de nombreuses sectes, — comme celle des pauliciens, — ennemies du dogme chrétien, de la papauté triomphante. Or, depuis Shelley, que de tentatives pareilles aux siennes ! et, pour ne parler que des plus illustres, n’y a-t-il pas, soit dans les Paroles d’un Croyant, soit dans Lélia, bien des pages que l’auteur de la Révolte d’Islam et de l’Epipsychidion aurait écrites avec bonheur ou lues avec reconnaissance ? Bref, se compteraient-ils aisément, les poètes de tout ordre et de tout génie qui ont tour à tour maudit l’organisation sociale actuelle et salué l’avènement d’une ère nouvelle, ère de liberté, de lumière et d’amour ?

Selon leurs tendance politiques et religieuses, infidèles ou croyans, conservateurs ou initiateurs, les admirent ou les plaignent, les exaltent ou les déprécient ; cela se conçoit. On conçoit aussi que l’ironie des hommes faits s’attaque volontiers aux juvéniles illusions, aux candides espérances, à l’emphase ambitieuse des réformateurs poétiques. Ce qui se concevrait moins, c’est qu’on eût pour des penseurs tels que Spinoza ou Shelley, — leur parenté intellectuelle est des plus proches, — une antipathie sérieuse, un mépris réel. Toute estime est due à leur vie, toute confiance à leur sincérité. Leur courage, leur dévouement désintéressé, restent hors de doute, et leurs grandes facultés ne sont pas de celles qu’on peut nier ou méconnaître. Si, par le malheur de leur nature exigeante et raffinée, ils ont ressenti plus vivement que d’autres les tristes lacunes de la condition humaine ; si, rêvant la perfectibilité indéfinie de leur race, ils ont travaillé, avec plus de zèle et moins de prudence, à l’émancipation des intelligences qu’ils jugeaient asservies ; s’ils ont, au risque et au détriment de leur bonheur, pris en main la cause du faible contre le fort avec une abnégation plus entière, devons-nous, pour cela, les maudire et persécuter leur mémoire ? Ou bien, condamnant à l’oubli les torts douteux de leur esprit, les généreux excès de leur dévouement, n’est-il pas plus juste de jeter, comme l’a dit lui-même l’auteur d’Alastor, « quelques fleurs éplorées, quelques guirlandes de cyprès votifs sur la couche solitaire où le poète repose à jamais ? »


E.-D. FORGUES.


  1. Zastrozzi et Saint Irvyne, ou le Rose-Croix.
  2. Ce mot désigne des novices asservis aux caprices de leurs camarades.
  3. Fraser’s Magazine, 1831.
  4. A ce passage de Shelley sa femme a ajouté la note suivante : « Ce fragment fut écrit en 1815 ; je me rappelle qu’après l’avoir jeté sur le papier, Shelley se réfugia vers moi, pâle, agité, tremblant, pour échapper, en causant d’autre chose, aux émotions inséparables de ce souvenir. »
  5. The Necessity of atheism.
  6. On se rappelle la mauvaise plaisanterie de Théodore Hook à propos de ce serment : « Jurez-vous d’observer les trente-neuf articles ? lui demandait le chancelier avec toute la solennité requise. — Quarante, si vous voulez, répliqua étourdiment le romancier futur, qui faillit, pour ce, n’être point admis. »
  7. Le collaborateur, le complice de Shelley était M. Hogg.
  8. De tous les poèmes de mistriss Hemans, le Sceptique est celui où le panthéisme de. Shelley se retrouve le plus fortement empreint.
  9. Ce ressentiment si naturel est indirectement exprimé dans le conte intitulé Rosalind and Helen. Un époux cruel cherche à priver sa veuve des enfans qu’il lui laisse, et son testament les lui retire, sous le faux prétexte qu’elle ne croit pas aux dogmes chrétiens.
  10. Prometheus Unbound. – Who will bind it ? demandait Campbell, peu favorable à Shelley.
  11. One word is too often profaned, etc.
    (To ****.)
  12. On lit à chaque page de ses derniers poèmes des allusions indirectes à ces mystérieuses sympathies qui enchaînent les femmes aux pas du poète. Voyez, dans Alastor, l’épisode de la vierge arabe, et ces vers charmans qui complètent sa pensée
    Youthful maidens taught
    By nature, would interpret half the woe
    That wasted him, would call him with false names
    Brother and friend, would press his pallid hand
    At parting, and watch, dim through tears, the path
    Of his departure, from their father’s door.
  13.  :: The sun is warm, the sky is clear
    The waves are dancing fast and bright, etc.
    (Stanzas written in dejection.)
    Voir aussi les vers intitulés : Sur une violette flétrie.
  14. The boat on the Serchio. Juillet 1821.
  15. Adonaïs. – L’élégie à laquelle nous faisons ici allusion est une des plus belles inspirations de Shelley.
  16. Il nous est impossible, en relisant ce passage, de ne pas songer à la belle description de la tempête qui emporte la barque d’Alastor :
    Along the dark and ruffled waters fled
    The straining boat, etc.
    « La barque, s’efforçant, courait sur les eaux sombres et tumultueuses. Une forte rafale la précipitait, avec de brusques élans, à travers les blancs sillons de la mer écumante. Les vagues montaient. Plus haut, et plus haut encore elles tordaient leurs têtes altières sous le fouet de l’ouragan, comme des serpens qui se débattent dans la serre d’un vautour. Calme et contemplant avec une sorte de joie cette guerre des flots déchaînés l’un sur l’autre… le poète, assis, tenait le gouvernail d’une main ferme, etc, »
  17. … When early youth had past, he left.
    His cold fireside and alienated home
    To seek strange truths in undiscover’d lands.
    (Alastor, or the Spirit of solitude.)

  18. Dans la Reine Mab, dans le Prométhée délivré, il est question du Sauveur des hommes. On peut comparer les deux passages, et voir le chemin que le poète avait fait dans la voie que nous venons d’indiquer.
  19. Lire le sonnet à Wordsworth :

    In honour’d poverty thy voice did weave
    Songs consecrate to truth and liberty, —
    Deserting these, thou leavest me to grieve
    Thus having been, that thou shouldst cease to be.

  20. … the quick Dreams
    The passion-winged Minesters of thought.
  21. Estne Dei sedes nisi terra, et pontas, et aer,
    Et coetum, et virtus ? Superos quid quoerimus ultrà ?
    Jupiter est quodcumque vides, quodcumque moveris…