Poètes et romanciers modernes de la France/Chênedollé/01


POÈTES


ET ROMANCIERS MODERNES


DE LA FRANCE.




LII.
CHÊNEDOLLÉ. [1]




On a dit de Nicole qu’il excellait à discourir sur des sujets de morale qui n’auraient pas tout-à-fait fourni la matière d’un sermon. J’avoue que la plus grande gloire que j’ambitionne dans la plupart des portraits que je retrace est un peu de ce genre-là : je serais heureux qu’on trouvât que je réussis à des sujets qui ne sont pas tout-à-fait du ressort de l’oraison funèbre. Ce que je voudrais avant tout, ce serait de donner simplement des chapitres divers d’histoire littéraire, de les donner vrais, neufs s’il se peut, nourris de toutes sortes d’informations sur la vie et l’esprit d’un temps encore voisin de date et déjà lointain de souvenir. Je viens d’avoir [2] une ample occasion de parler une fois de plus du groupe qui marqua si brillamment dans l’inauguration du siècle Chateaubriand, Fontanes, Joubert, m’ont tour à tour occupé, et j’ai tâché d’assigner définitivement à chacun son rôle et son caractère dans l’œuvre commune ; il me reste à écrire encore un chapitre sur l’histoire littéraire de ce groupe, et je mets en tête le nom de Chênedollé, l’un de leurs amis les plus chers et l’un des poètes distingués d’alors. Quand on est parti ensemble pour un long voyage, pour une grande entreprise, quand le vaisseau est de retour triomphant, il est triste d’avoir laissé en chemin l’un des compagnons, et qu’il soit tombé dans le vaste abîme. Sans parler de Chateaubriand le triomphateur, Fontanes et Joubert ont survécu, et ils nous disent de penser à Chênedollé, injustement resté en arrière.

Le malheur de Chênedollé (malheur qui a été compensé pour lui par de bien douces jouissances au sein de la famille et des champs) a été de vivre trop long-temps loin de Paris, seul lieu où se fassent et se complètent les réputations littéraires. Les ouvrages pris isolément ne sont rien ou sont peu de chose pour établir un nom : il faut encore que la personne de l’auteur soit là qui les soutienne, les explique, qui dispose les indifférens à les lire, et quelquefois les en dispense. L’homme qu’on rencontre tous les soirs, qui a de l’esprit argent comptant, qui paie de sa personne, à celui-là on ne lui demande pas ses titres, on les accepte volontiers sans les vérifier. Il a du crédit ; son nom circule, et même si plus tard la vogue tourne, si le goût public se porte ailleurs, on se ressouvient long-temps de lui comme tenant à une époque précise, à une heure brillante et regrettée ; il a eu son jour.

Un autre inconvénient dont la renommée de Chênedollé s’est ressentie, c’est que ses œuvres elles-mêmes n’ont point paru à leur vrai moment, et qu’il y a eu de l’anachronisme en quelque sorte dans la date de ses publications. Les vers surtout, les vers devraient naître et fleurir et se recueillir en une seule saison. Ceux de Chênedollé (je parle de ses vers lyriques) sont nés près de Klopstock, se sont châtiés ensuite à côté de Fontanes, et n’ont paru que tard après les débuts de Lamartine et de Victor Hugo. L’effet qu’ils auraient eu droit d’espérer sous leur première étoile a été en partie manqué dans ce croisement d’astres tant soit peu contraires. Des pièces élevées ou touchantes, qui avaient certes leur nouveauté à l’heure de l’inspiration, et qui auraient placé le poète au premier rang des successeurs de Le Brun et parmi les initiateurs de la muse moderne, n’ont plus été remarquées que du petit nombre de ceux qui vont rechercher et respirer la poésie en elle-même. Chênedollé n’a pas fait comme son illustre ami Chateaubriand, qui, entre tous ses génies familiers, eut toujours celui de l’à-propos. Tant de contre-temps aujourd’hui peuvent-ils se réparer ? Au moins nous devons un souvenir, un hommage et une attention tardive à un homme distingué par le talent et par le cœur, qui eut en lui l’enthousiasme, le culte du beau, la verve sincère, les qualités généreuses, et jusqu’à la fin cette candeur des nobles ames qui devrait être le signe inaltérable du poète.


I. — ENFANCE. — ETUDES. — PREMIERES LECTURES.

Charles-Julien Pioult de Chênedollé naquit à Vire le 4 novembre 1769. Son père, membre de la cour des comptes de Normandie, portait, selon l’usage de cette époque, le nom de la terre seigneuriale de Saint-Martindon. Sa mère, Suzanne-Julienne Des Landes, appartenait à une ancienne famille du Bocage. « C’était, nous dit son fils, une personne d’imagination, ingénieuse à se troubler elle-même, une de ces ames qui ne vivent que d’angoisses et d’alarmes ; j’ai beaucoup hérité d’elle. » Chênedollé est le nom d’un étang auprès duquel l’enfant allait souvent promener ses rêves. On se souvient dans la famille du poète qu’un aïeul paternel de Chênedollé, amateur de littérature et qui s’essayait en son temps à la poésie, avait été en correspondance avec Boileau, et avait reçu de lui des observations sur ses vers. Les lettres de Boileau s’étaient conservées avec soin dans les papiers de famille ; elles furent brûlées avec ces papiers en 93. L’enfant tenait de cet aïeul la veine secrète. Né près du berceau d’Olivier Basselin, nourri dans cette terre des Vauquelin, des Segrais et des Malherbe, il recueillit en lui l’influence heureuse. Bien jeune, il éprouvait à un haut degré le sentiment de la nature. « Je me surprenais à neuf ans, disait-il, devant le coteau de Burcy chargé de moissons et si riche de lumière en été. Souvent, immobile sur le balcon de la maison, j’ai contemplé ce spectacle pendant des heures entières, quand la chaleur frémissait ardemment dans les airs. »

Il fit ses premières études au collége des Cordeliers de Vire, et en 1781, âgé de douze ans, il fut envoyé à Juilly [3] chez les Oratoriens, qui donnaient à leurs élèves une éducation libre, variée et littéraire. Il en revint dans l’automne de 1788, ayant lu avec charme Virgile, Homère, Delille (pardon du mélange), Vanière, Boileau, Fénelon et la Jérusalem.

Ce qui a manqué à tous nos poètes modernes, à nous tous, c’est d’avoir rencontré au collége un maître tel que celui dont parle Coleridge, ce révérend James Bowyer, si sensé et si plein de goût dans sa sévérité. « Il m’apprit de bonne heure, dit son reconnaissant élève [4], à préférer Démosthène à Cicéron, Homère et Théocrite à Virgile, Virgile lui-même à Ovide ; à sentir la supériorité de Térence, de Lucrèce et de Catulle par rapport aux poètes romains des âges suivans, à ceux même du siècle d’Auguste, pour la vérité du moins et pour la franchise native des pensées et de la diction. Il m’apprit que la poésie, même celle des odes les plus élevées et les plus désordonnées en apparence, a une logique propre aussi sévère que celle de la science, mais plus difficile en ce qu’elle est plus subtile, plus complexe, et qu’elle tient à bien plus de causes, et à des causes plus fugitives. Dans les vraiment grands poètes, ce digne maître avait coutume de dire que non-seulement il y a une raison à donner pour chaque mot, mais pour la position de chaque mot ; — qu’il n’y a pas un vrai synonyme à substituer dans Homère. — Dans les compositions qu’il nous faisait essayer en notre langue, il était sans pitié pour toute phrase, métaphore, image, qui n’était pas en plein accord avec le droit sens, ou qui le masquait là où ce même sens se pouvait produire avec autant de force et de dignité en des termes simples. » J’abrège ; mais on sent combien une telle préparation de goût reçue dès l’enfance aide ensuite à apprécier et à pratiquer en poésie un style ferme et doux, naturel et senti, dans lequel l’harmonie et l’élégance n’étouffent pas le réel. Un tel maître, par malheur, ne s’est jamais rencontré dans nos écoles, et Lancelot lui-même n’était rien d’approchant pour Racine.

Le jeune élève de Juilly revint donc, ses études finies, au logis paternel avec l’enthousiasme de son âge et dans la première ivresse de son imagination, mais avant à se tracer à lui-même ses préceptes et à faire son choix entre ses modèles. Il n’y songea point d’abord et il se mit à jouir en tous sens de la nature et de la poésie. Le lieu qu’habitait sa famille et qu’il habita lui-même jusqu’à la fin était charmant : « On pourrait dans ce moment, écrivait-il bien des années après (mai 1820), appeler le jardin du Coisel, le jardin d’agréable fraîcheur. Il est impossible de rien voir de plus riant, des gazons plus frais et plus touffus, de plus magnifiques lilas, une plus grande abondance de fleurs, des vergers plus riches et couverts de plus beaux pommiers et cerisiers. Les rossignols ont voulu encore une fois enchanter la solitude du poète jamais les concerts des oiseaux n’avaient été si doux. » Toute sa vie il aima ainsi à tenir registre des années par les printemps ; les plus beaux qu’il ait notés dans sa chère retraite furent celui de 1820, celui de 1802, qui fut beau, mais moins que ce dernier, et surtout, entre les printemps d’avant la révolution, celui de 1789, le premier renouveau qu’il ait passé au Coisel en sortant du collége. Il errait dans les prés avec délices, lisant l’Héloïse de Jean-Jacques. Il n’avait pas même attendu le retour de mai pour chercher la poésie dans la nature. « Je ne me rappelle jamais sans le plus touchant intérêt, écrivait-il à trente ans de là, une après-midi de janvier 1789 que je passai dans les champs de Saussai à lire les Idylles de Gessner par un beau jour de gelée et de soleil : la terre était couverte de neige et il faisait très froid, mais le soleil était superbe ; je passai deux heures au pied d’un fossé à l’abri du vent à lire Gessner. J’ai rarement éprouvé un plaisir aussi vif, un enchantement pareil à celui-là… J’eus le sentiment de la poésie au plus haut degré. » La lecture de Buffon fut un événement pour lui : « C’est chez le curé de Saint-Martindon (décembre 1788 et janvier 1789) que je jetai la première fois les yeux sur les œuvres de Buffon. Je ne puis dire à quel point je fus frappé, ravi de ces admirables descriptions ; je ne connaissais de ce grand écrivain que le portrait du cheval et une partie de celui du chien que j’avais vu citer dans les notes des Géorgiques de l’abbé Delille. Le portrait complet du chien, la peinture des déserts de l’Arabie, la description du paon, me jetèrent dans l’extase ; j’y rêvais nuit et jour. Je les appris par cœur, et depuis ce temps je les ai toujours retenus. »

Enfin, pour compléter le cercle des enthousiasmes du jeune homme, il y faut joindre Bernardin de Saint-Pierre, qui eut même le pas, dans son esprit, sur Buffon et sur la Nouvelle Héloïse :

« Jamais aucune lecture ne m’a autant charmé que l’Arcadie de Bernardin de Saint-Pierre. Ce fut ma première lecture à mon retour du collége ; je la fis en toute liberté, errant dans la campagne. Je fus ravi, transporté, et, dans la naïveté de mon enthousiasme d’écolier, j’écrivis à Bernardin toute mon admiration pour son talent, et le priai sans plus de façon, en m’appuyant du titre de compatriote, de m’envoyer le manuscrit de la fin de l’Arcadie. Toute ridicule que fût cette lettre, Bernardin cependant y vit sans doute quelque chose, car il répondit, mais avec son ironique bonhomie

« Je sens tout le pouvoir magique de ce mot Neustrie, et ce nom de compatriote est bien doux à mon cœur ; mais, fussions-nous nés sous le même pommier, je ne pourrais répondre à votre désir sur l’article des fragmens de l’Arcadie qui ne sont pas publiés ; ce sont choses trop délicates pour être ainsi « confiées à la poste, et vous saurez peut-être un jour jusqu’à quel point va la délicatesse et la susceptibilité d’un auteur. »

« Cette lettre me fit grand plaisir, mais j’avoue que je fus un peu piqué de son fussions-nous nés sous le même pommier : je le gardai long-temps sur le cœur. »


On a vu que les premières amours littéraires de Chênedollé, sinon peut ainsi les appeler, se portaient tout entières sur des contemporains ou sur des auteurs d’hier. C’est aux contemporains, en effet, qu’il est donné surtout de provoquer ces sympathies ardentes et vives, ces prédilections passionnées que les auteurs plus anciens et révérés de plus loin sont moins propres à exciter. Toutefois il est remarquable combien chez nous, en France, ces prédilections se confinent généralement à des auteurs trop voisins et se combinent le moins possible avec l’adoration des hautes sources. Cela tient à une certaine faiblesse première des études, qui n’a point frayé de bonne heure aux jeunes esprits un accès suffisant vers les grands monumens, toujours difficiles à aborder : il en résulte un défaut sensible pour la formation des talens et pour l’agrandissement du goût. Un critique qui n’est arrivé que tard au goût sévère a dit : « Il importe assez peu par quelle porte on entre dans le royaume du grand et vrai beau, pourvu que ce soit par une porte élevée et qu’il y ait à gravir pour y atteindre. C’est ainsi qu’Homère, Sophocle, Dante ou Shakspeare y donnent entrée presque indifféremment. Mais si l’on se flatte d’y arriver par une pente trop douce et sans sortir de chez soi, comme par Racine ou tels autres auteurs de trop facile connaissance, on court risque de s’y croire toujours sans y pénétrer jamais. » Ceci s’applique à nous tous, sortis de cette éducation gallicane trop molle à la fois et trop contente d’elle-même. Et que n’aurait pas gagné dans le cas présent le, jeune talent qui nous occupe, si, pour fondement ou pour couronnement à Bernardin de Saint-Pierre et à Buffon, il avait eu, lui, capable du grandiose, sa mémoire remplie des strophes de Pindare ou des chœurs de Sophocle, comme cela est ordinaire aux bons écoliers de Christ’s Hospital ou d’Eton, et s’il avait pu s’enchanter, à travers les prairies, d’une franche idylle de Théocrite, au lieu de s’aller prendre à une traduction de Gessner !

Il était digne d’être ainsi dirigé vers les antiques sources du naturel et du vrai, celui qui, sincèrement studieux de la nature, écrira sur son calepin de poète des notes d’un pittoresque puisé dans le rural, telles que celle-ci :


« 1er mai au soir. — Il a fait aujourd’hui un vrai temps de printemps ; l’air, qui était aigre et froid, s’est singulièrement adouci et a passé au chaud. C’est ce que les gens de la campagne rendent par une expression pittoresque : ils disent, que le temps s’engraisse. Ils disent aussi que le temps est maigre quand, le vent souffle de l’est et que le hâle est grand. Le jardinier me disait aussi : « Le temps va changer, le soleil est bien plus : gras qu’hier ; il est chaud. » — Toutes ces expressions sont aussi justes qu’énergiques, parce qu’elles sont toutes de sensation et créées par le besoin. »

Ce n’est certes pas Delille qui se serait avisé de prendre de ces notes-là dans ses rapides excursions aux champs, et Le Brun lui-même, qui médita si long-temps un poème de la Nature d’après Buffon, passa toute sa vie, comme on sait, de l’hôtel Conti et des Quatre-Nations au Louvre, ce qui laisse peu de place aux fraîcheurs des sensations de mai traduites dans le langage.

Chênedollé, au reste, nous donna l’exemple de ce qui est à faire quand on aime sincèrement la nature et l’étude. Dans la retraite de ses dernières années, tout en observant de plus en plus le doux spectacle des champs, il revint sur les lectures du passé et se mit à aborder directement ceux des grands modèles qu’il n’avait qu’entrevus jusque-là. Sur une même page de son journal de 1823, je lis de lui ces charmantes ébauches des impressions de la journée :

« 28 août. — J’ai revu aujourd’hui avec délices tous les travaux de la moisson, j’ai vu scier, j’ai vu lier, j’ai vu charrier. Rien ne me plait comme de voir un atelier de moissonneurs dans un champ ; j’aime à voir les jeunes garçons se hâter et défier les jeunes filles qui scient encore plus vite qu’eux ; j’aime à entendre le joyeux babil des moissonneurs ; j’aime à entendre les éclats de rire des jeunes filles si gaies, si folles, si fraîches ; j’aime à les voir se pencher avec leurs faucilles, au risque pour elles de montrer quelquefois une jambe mieux faite et plus fine que celle de nos plus belles dames. Cette vue irrite les désirs dans le cœur du jeune homme ; on fait une plaisanterie, et la gaieté circule à la ronde :

Verbaque aratoris rustica discit Amor.

J’aime à voir le métayer robuste lier la gerbe et l’enlever au bout du rustique trident ; j’aime à voir le valet de la ferme qui la reçoit debout au haut du, char des moissons, et le char comblé s’ébranler pesamment dans la plaine.

« J’aime à voir glaner le pauvre. Laissez-lui quelques épis de plus :

Laissez à l’indigent une part des moissons.

« J’aime tous les travaux champêtres ; j’aime à voir labourer, semer, moissonner, planter, tailler, émonder les arbres, aménager les forêts.

« Je jouis du blé vert, et j’en jouis en moisson.

« En mars, je ne connais rien de beau, de riant, de magnifique, comme un beau champ de blé qui rit sous les premières haleines du printemps.

« Depuis trente ans, je m’occupe de l’étude de la nature. Je l’observe sans cesse, je m’étudie sans cesse à la prendre sur le fait. »

Puis tout à côté il écrivait (ce qui concorde si bien) :

« Je suis presque bien aise d’avoirs appris, le grec tard. Cela présente la pensée sous de nouvelles couleurs et ouvre à l’esprit de nouveaux horizons. L’étude d’une langue, surtout d’une langue très riche et qui a de belles formes, retrempe et rajeunit l’imagination. Avant de lire Homère dans le grec, je pressentais tout ce qu’il y avait dans l’expression grecque. J’étais arrivé là par une sorte de sagacité, par cette prévision poétique qui devine sûrement les poètes. La langue grecque est la langue aux mille aspects, aux mille couleurs. C’est un prisme continuel. Chaque mot de cette poésie rayonne et jette sur la pensée un arc-en-ciel [5]. »

Mais pour lui comme pour Alfieri, comme pour d’autres, qu’il eût été bon que ces sources excellentes se fussent infiltrées avec facilité dans le talent dès l’adolescence !

Cependant la révolution suivait son cours. Le jeune Chênedollé, trop poète pour ne pas être prompt à la voix de ce qui lui semblait l’honneur, partit pour l’émigration en septembre 91 ; il fit deux campagnes dans l’armée des princes, séjourna en Hollande pendant les années 93 et 94. La nuit du 21 janvier 95, qu’il passa sur la mer glacée en fuyant l’armée française victorieuse, fut pour lui terrible et pleine de sensations extraordinaires. Il se rendit bientôt à Hambourg, où il rencontra Rivarol. Ce fut la grande aventure intellectuelle de sa jeunesse.


II. — RELATIONS AVEC RIVAROL.

On a beaucoup écrit sur Rivarol [6], mais on ne le connaît tout-à-fait par ses côtés supérieurs que quand on a entendu Chênedollé. Celui-ci a fort contribué à la publication des Œuvres complètes et au petit livre intitulé Esprit de Rivarol, qui fut dicté en deux ou trois soirées chez Fayolle. Je retrouve dans les papiers de Chênedollé la plupart de ces bons mots et de ces pensées déjà connues, mais dans leur vrai lieu, dans leur courant et à leur source. On en jugera tout d’abord par le récit de ma première Visite à Rivarol, que je donnerai ici, sans rien retrancher à la naïveté d’admiration qui y respire. Les générations capables de tels enthousiasmes littéraires sont déjà loin, et celles qui succèdent s’enflamment aujourd’hui pour de tout autres choses : y gagnent-elles beaucoup en élévation morale et en bonheur ?

 Rivarol avait vu mes notes, il aurait dit : Mais
il n’a pas été trop ingrat ! » (Chênedollé.)

« Rivarol venait d’arriver de Londres à Hambourg, où je me trouvais alors. J’avais tant entendu vanter son esprit et le charme irrésistible de sa conversation par quelques personnes avec lesquelles je vivais, que je brûlais du désir de faire sa connaissance. Je l’avais aperçu deux ou trois fois dans les salons d’un restaurateur français, nommé Gérard, alors fort en vogue à Hambourg, chez lequel je m’étais trouvé à table assez près de lui, et ce que j’avais pu saisir au vol de cette conversation prodigieuse, de cet esprit rapide et brillant, qui rayonnait en tout sens et s’échappait en continuels éclairs, m’avait jeté dans une sorte d’enivrement fiévreux, dont je ne pouvais revenir. Je ne voyais que Rivarol, je ne pensais, je ne rêvais qu’à Rivarol : c’était une vraie frénésie qui m’ôtait jusqu’au sommeil.

« Six semaines se passèrent ainsi. Après avoir fait bien des tentatives inutiles pour pénétrer jusqu’à mon idole, un de mes meilleurs amis arriva fort à propos d’Osnabruck à Hambourg, pour me tirer de cet état violent, qui, s’il eût duré, m’eût rendu fou. C’était le marquis de La Tresne, homme d’esprit et de talent, traducteur habile de Virgile et de Klopstock [7] ; il était lié avec Rivarol : il voulut bien se charger de me présenter au grand homme, et me servir d’introducteur auprès de ce roi de la conversation. Nous prenons jour, et nous nous mettons en route pour aller trouver Rivarol, qui alors habitait à Ham, village à une demi-lieue de Hambourg, dans une maison de campagne fort agréable. C’était le 5 septembre 1795, jour que je n’oublierai jamais. Il faisait un temps superbe, calme et chaud, et tout disposait l’ame aux idées les plus exaltées, aux émotions les plus vives et les plus passionnées. Je ne puis dire quelles sensations j’éprouvai quand je mm trouvai à la porte de la maison : j’étais ému, tremblant, palpitant, comme si j’allais me trouver en présence d’une maîtresse adorée et redoutée. Mille sentimens confus m’oppressaient à la fois : le désir violent d’entendre Rivarol, de m’enivrer de sa parole, la crainte de me trouver en butte à quelques-unes de ces épigrammes qu’il lançait si bien et si volontiers, la peur de ne pas répondre à la bonne opinion que quelques personnes avaient cherché à lui donner de moi, tout m’agitait, me bouleversait, me jetait dans un trouble inexprimable. J’éprouvais au plus haut degré cette fascination de la crainte, quand enfin la porte s’ouvrit. On nous introduisit auprès de Rivarol, qui, en ce moment, était à table avec quelques amis. Il nous reçut avec une affabilité, caressante, mêlée toutefois d’une assez forte teinte de cette fatuité de bon ton qui distinguait alors les hommes du grand monde (Rivarol, comme on sait, avait la prétention d’être un homme de qualité). Toutefois il me mit bientôt à mon aise en me disant un mot aimable sur mon ode à Klopstock, que j’avais fait paraître depuis peu. « J’ai lu votre ode, me dit-il, elle est bien : il y a de la verve, « du mouvement, de l’élan. Il y a bien encore quelques juvenilia, quelques images vagues, quelques expressions ternes, communes ou peu poétiques ; mais d’un trait de plume il est aisé de faire disparaître ces taches-là. J’espère que nous ferons quelque chose de vous : venez me voir, nous mettrons votre a esprit en serre chaude, et tout ira bien. Pour commencer, nous allons faire aujourd’hui une débauche de poésie. »

Il commença en effet, et se lança dans un de ces monologues où il était vraiment prodigieux. Le fond de son thème était celui-ci : Le poète n’est qu’un sauvage, très ingénieux : et très animé, chez lequel toutes les idées se présentent en images. Le sauvage et le poète font le cerclèe ; l’un et l’autre ne parlent que par hiéroglyphes [8], avec cette différence que le poète tourne dans une orbite d’idées beaucoup plus étendue. — Et le voilà qui se met à développer ce texte avec une abondance d’idées, une richesse de vues si fines ou si profondes, un : luxe de métaphores si brillantes et si pittoresques, que c’était merveille de l’entendre.

« Il passa ensuite à une autre thèse qu’il posa ainsi : « L’art doit se donner un but qui recule sans cesse, et mettre l’infini entre lui et son modèle. » Cette nouvelle idée fut développée avec des prestiges d’élocution encore plus étonnans c’étaient vraiment des paroles de féerie. — Nous hasardâmes timidement, M. de La Tresne et moi, quelques objections qui furent réfutées avec le rapide dédain de la supériorité (Rivarol, dans la discussion, était cassant, emporté, un peu dur même). — « Point d’objections d’enfant, » nous répétait-il, et il continuait à développer son thème avec une profusion d’images toujours plus éblouissantes. Il passait tour à tour de l’abstraction à la métaphore, et revenait de la métaphore à l’abstraction avec une aisance et une dextérité inouies. Je n’avais pas d’idée d’une improvisation aussi agile, aussi svelte, aussi entraînante. J’étais tout oreille pour écouter ces paroles magiques qui tombaient en reflets pétillans comme des pierreries, et qui d’ailleurs étaient prononcées avec le son de voix le plus mélodieux et le plus pénétrant, l’organe le plus varié, le plus souple et le plus enchanteur. J’étais vraiment sous le charme, comme disait Diderot.

« Au sortir de table, nous fûmes nous asseoir dans le jardin, à l’ombre d’un petit bosquet formé de pins, de tilleuls et de sycomores panachés, dont les jeunes et hauts ombrages flottaient au-dessus de nous. Rivarol compara d’abord, en plaisantant, le lieu où nous étions aux jardins d’Acadème, où Platon se rendait avec ses disciples pour converser sur la philosophie. Et, à vrai dire, il y avait bien quelques points de ressemblance entre les deux scènes, qui pouvaient favoriser l’illusion. Les arbres qui nous couvraient, aussi beaux que les platanes d’Athènes, se faisaient remarquer par la vigueur et le luxe extraordinaire de leur végétation. Le soleil, qui s’inclinait déjà à l’occident, pénétrait jusqu’à nous malgré l’opulente épaisseur des ombrages, et son disque d’or et de feu, descendant comme un incendie derrière un vaste groupe de nuages, leur prétait des teintes si chaudes et si animées, qu’on eût pu se croire sous un ciel de la Grèce… Rivarol, après avoir admiré quelques instans ce radieux spectacle et nous avoir jeté à l’imagination deux ou trois de ces belles expressions poétiques qu’il semblait créer en se jouant, se remit à causer littérature.

« Il passa en revue presque tous les principaux personnages littéraires du XVIIIe siècle, et les jugea d’une manière âpre, tranchante et sévère. Il parla d’abord de Voltaire, contre lequel il poussait fort loin la jalousie ; il lui en voulait d’avoir su s’attribuer le monopole universel de l’esprit. C’était pour lui une sorte d’ennemi personnel. Il ne lui pardonnait pas d’être venu le premier et d’avoir pris sa place.

« Il lui refusait le talent de la grande, de la haute poésie, même de la poésie dramatique. Il ne le trouvait supérieur que dans la poésie fugitive, et là seulement Voltaire avait pu dompter l’admiration de Rivarol et la rendre obéissante. « Sa Henriade, disait-il, n’est qu’un maigre croquis, un squelette épique, où manquent les muscles, les chairs et les couleurs [9]. Ses tragédies ne sont que des thèses philosophiques froides et brillantes. Dans le style de Voltaire, il y a toujours une partie morte : tout vit dans celui de Racine et de Virgile. L’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, mesquine parodie de l’immortel Discours de Bossuet, n’est qu’une esquisse assez élégante, mais terne et sèche, et mensongère. C’est moins une histoire qu’un pamphlet en grand, un artificieux plaidoyer contre le christianisme et une longue moquerie de l’espèce ha« maine. Quant à son Dictionnaire philosophique, si fastueusement intitulé la Raison par alphabet, c’est un livre d’une très mince portée en philosophie. Il faut être bien médiocre soi-même pour s’imaginer qu’il n’y a rien au-delà de la pensée de Voltaire. Rien de plus incomplet que cette pensée : elle est vaine, superficielle, moqueuse, dissolvante, essentiellement propre à détruire, et voilà tout. Du reste, il n’y a ni profondeur, ni élévation, ni unité, ni avenir, rien de ce qui fonde et systématise. » Ainsi disant, il faisait la revue des principaux ouvrages de Voltaire, et les marquait en passant d’un de ces stigmates qui laissent une empreinte ineffaçable, semblable à la goutte d’eau-forte qui creuse la planche de cuivre en y tombant. Il finit par se résumer dans cette phrase que j’ai déjà citée ailleurs [10] : « Voltaire a employé la mine de plomb pour l’épopée, le crayon pour l’histoire, et le pinceau pour la poésie fugitive [11]. »

« Enhardi par l’accueil aimable que Rivarol me faisait, je me hasardai à lui demander ce qu’il pensait de Buffon, alors l’écrivain pour moi par excellence.« Son style a de la pompe et de l’ampleur, me répondit-il, mais il est diffus et pâteux [12]. On y voit toujours flotter les plis de la robe d’Apollon, mais souvent le dieu n’y est pas. Ses descriptions les plus vantées manquent souvent de nouveauté, de création dans l’expression. Le portrait du Cheval a du mouvement, de l’éclat, de la rapidité, du fracas. Celui du Chien vaut peut-être mieux encore, mais il est trop long ; ce n’est pas là la splendide économie de style des grands maîtres. Quant à l’Aigle, il est manqué : il n’est dessiné ni avec une vigueur assez mâle, ni avec une assez sauvage fierté. Le Paon aussi est manqué : qu’il soit de Buffon ou de Gueneau, peu importe ; c’est une description à refaire. Elle est trop longue, et pourtant ne dit pas tout. Cela chatoie plus encore que cela ne rayonne. Cette peinture manque surtout de cette verve intérieure qui anime tout, et de cette brièveté pittoresque qui double l’éclat des images en les resserrant. Pour peindre cet opulent oiseau, il fallait tremper ses pinceaux dans le soleil, et jeter sur ses lignes les couleurs aussi rapidement que le grand astre jette ses rayons sur le ciel et les montagnes. J’ai dans la tête un paon bien autrement neuf, bien autrement magnifique, et « je ne demanderais pas une heure pour mieux faire [13].

Le portrait du Cygne est fort préférable : là il y a vraiment du talent, d’habiles artifices d’élocution, de la limpidité et de la mollesse dans le style, et une mélancolie d’expression qui, se mêlant à la splendeur des images, en tempère heureusement l’éclat. Un morceau encore sans reproche, c’est le début des Époques de la Nature. Il y règne de la pompe sans emphase, de la richesse sans diffusion, et une magnificence d’expression, haute et calme, qui ressemble à la tranquille élévation des cieux. Buffon ne s’est jamais montré plus artiste en fait de style. C’est la manière de Bossuet appliquée à l’histoire naturelle.

« Mais un écrivain bien supérieur à Buffon, poursuivait Rivarol sans s’interrompre, c’est Montesquieu. J’avoue que je ne fais plus cas que de celui-là (et de Pascal toutefois !) depuis que j’écris sur la politique : et sur quoi pourrait-on écrire aujourd’hui ? Quand une révolution inouie ébranle les colonnes du monde, comment s’occuper d’autre chose ? La politique est tout ; elle envahit tout, remplit tout, attire tout : il n’y a plus de pensée, d’intérêt et de passion que là. Si un écrivain a quelque conscience de son talent, s’il aspire à redresser ou à dominer son siècle, en un mot s’il veut saisir le sceptre de la pensée, il ne peut et ne doit écrire que sur la politique. Quel plus beau rôle que celui de dévoiler les mystères de l’organisation sociale, encore si peu connue ! Quelle plus noble et plus éclatante mission que celle d’arrêter, d’enchaîner, par la puissance et l’autorité du talent, ces idées envahissantes qui sont sorties comme une doctrine armée des livres des philosophes, et qui, attelées au char du soleil, comme l’a si bien dit ce fou de Danton, menacent de faire le tour du monde ! Pour en revenir à Montesquieu, sans doute en politique il n’a ni tout vu, ni tout saisi, ni tout dit, et cela était impossible de son temps. Il n’avait point passé au travers d’une immense révolution qui a ouvert les entrailles de la société, et qui a tout éclairé, parce qu’elle a tout mis à nu. Il n’avait pas pour lui les résultats de cette vaste et terrible expérience, qui a tout vérifié et tout résumé ; mais ce qu’il a vu, il l’a supérieurement vu, et vu sous un angle immense. Il a admirablement saisi les grandes phases de l’évolution sociale. Son regard d’aigle pénètre à fond les objets et les traverse en y jetant la lumière. Son génie, qui touche à tout en même temps, ressemble à l’éclair qui se montre à la fois aux quatre points de l’horizon. Voilà mon homme ! c’est vraiment le seul que je puisse lire aujourd’hui. Toute autre lecture languit auprès de celle d’un si ferme et si lumineux génie, et je n’ouvre jamais l’Esprit des Lois que je n’y puise ou de nouvelles idées ou de hautes leçons de style. »

Chênedollé, à qui l’on doit cette vive reproduction du discours de Rivarol (discours qui n’est pas encore à sa fin), s’arrête ici un moment pour noter les sentimens divers qui se pressaient en lui devant ces flots et cette cascade toujours rejaillissante du torrent sonore. À propos de la tirade sur Buffon, « j’étais, dit-il, confondu, je l’avoue, de la sévérité de ces jugemens et de ce ton d’assurance et d’infaillibilité avec lequel ils étaient débités ; mais il me paraissait impossible qu’un homme qui parlait si bien se trompât. » Et faisant comme les jeunes gens qui, dans leur curiosité, n’ont pas de cesse qu’ils n’aient questionné tour à tour sur tous les objets un peu inégaux de leur prédilection secrète, il profita d’un moment où Rivarol reprenait haleine : « Et Thomas ? » demanda-t-il.


« Thomas est un homme manqué, repartit d’un ton bref Rivarol ; c’est un homme qui n’a que des demi-idées. Il a une assez belle phrase, mais il n’en a qu’une. Il n’avait pas ce qu’il fallait pour faire l’Éloge de Descartes : c’est un ouvrage composé avec la science acquise de la veille. Cela n’est ni digéré ni fondu. Il aurait fallu à l’auteur les connaissances positives de Fontenelle, l’étendue et la pénétration de son coup d’œil scientifique. L’Éloge de Marc-Aurèle vaut mieux : il y a dans cet Éloge des intentions dramatiques qui ne sont pas sans effet. Le style en est meilleur aussi, bien que là pourtant, comme ailleurs, ce style manque d’originalité. Ce n’est pas là un style créé. Et puis il est trop coupé, trop haché, ou par endroits démesurément long. Thomas ne s’entend pas à parcourir avec grace et fermeté les nombreux détours de la période oratoire. Il ne sait pas enchevêtrer sa phrase. Quant à son Essai sur les Éloges, il y a de belles pages sans doute ; mais, quoique les défauts y soient moindres et qu’il ait détendu son style, il y règne encore un ton d’exagération qui gâte les meilleurs morceaux. Thomas exagère ses sentimens par ses idées, ses idées par ses images, ses images par ses expressions. »

« — Et Rousseau ? monsieur de Rivarol.

« — Oh ! pour celui-là, c’est une autre affaire. C’est un maître sophiste qui ne pense pas un mot de ce qu’il dit ou de ce qu’il écrit, c’est le paradoxe incarné, — grand artiste d’ailleurs en fait de style, bien que, même dans ses « meilleurs ouvrages, il n’ait pu se défaire entièrement de cette rouille genevoise dont son talent reste entaché. Il parle du haut de ses livres comme du haut d’une tribune ; il a des cris et des gestes dans son style, et son éloquence « épileptique a dû être irrésistible sur les femmes et les jeunes gens. Orateur ambidextre, il écrit sans conscience, ou plutôt il laisse errer sa conscience au gré de toutes ses sensations et de toutes ses affections. Aussi passionne-t-il tout ce qu’il touche. Il y a des pages, dans la Nouvelle Héloïse, qui ont été touchées d’un rayon du soleil. Toutes les fois qu’il n’écrit pas sous l’influence despotique d’un paradoxe, et qu’il raconte ses sensations ou peint ses propres passions, il est aussi éloquent que vrai. Voilà ce qui donne tant de charme à quelques tableaux de ses Confessions, et surtout à ce préambule qui sert d’introduction à la Profession du Vicaire savoyard, et où, sous le voile d’un jeune homme qu’il met en scène avec le Vicaire, il raconte sa propre histoire. C’est, avec quelques Lettres Provinciales et les chapitres sur l’Homme de Pascal, ce que nous avons de mieux écrit en notre langue. C’est fait à point [14]. »

« Le reste de la conversation se passa en un feu roulant d’épigrammes lancées avec une verve intarissable sur d’autres renommées politiques et littéraires. Jamais Rivarol ne justifia mieux son surnom de Saint-Georges de l’épigramme. Pas un n’échappait à l’habileté désespérante de sa pointe. Là passèrent tour à tour, transpercés coup sur coup, et l’abbé Delille, « qui n’est qu’un rossignol qui a reçu son cerveau en gosier, » et Cerutti, « qui a fait des phrases luisantes sur nos grands hommes de l’année dernière, espèce de limaçon de la littérature qui laisse partout où il passe une trace argentée, mais ce n’est qu’écume et bave ; » et Chamfort, « qui en entrant à l’Académie ne fut qu’une branche de muguet entée sur des pavots ; » et Roucher, « qui est en poésie le plus beau naufrage du siècle ; » et Chabanon, « qui a traduit Théocrite et Pindare de toute sa haine contre le grec ; » et Fontanes, « qui passe son style au brunissoir et qui a le poli sans l’éclat [15] ; » et Le Brun, « qui n’a que de la hardiesse combinée et jamais de la hardiesse inspirée : ne le voyez-vous pas d’ici, assis sur son séant dans son lit avec des draps sales, une chemise sale de quinze jours et des bouts de manche en batiste un peu plus blancs, entouré de Virgile, d’Horace, de Corneille, de Racine, de Rousseau, qui pêche à la ligne un mot dans l’un et un mot dans l’autre, pour en composer ses vers, qui ne sont que mosaïque [16] ? » et Mercier avec son Tableau de Paris, « ouvrage pensé dans la rue et écrit sur la borne ; » et l’abbé Millot, « qui n’a fait que des commissions dans l’histoire ; » et Palissot, « qui a toujours un chat devant les yeux pour modèle : c’est pour lui le torse antique ; » et Condorcet, « qui écrit avec de l’opium sur des feuilles de plomb ; » et Target, « qui s’est noyé dans son talent. » Chaque mot était une épigramme condensée qui portait coup et perçait son homme [17]. Mirabeau obtint les honneurs d’une épigramme plus détaillée :

« La tête de Mirabeau, disait-il, n’était qu’une grosse éponge toujours gonflée des idées d’autrui. Il n’a eu quelque réputation que parce qu’il a toujours écrit sur des matières palpitantes de l’intérêt du moment [18]. Ses brochures sont des brûlots lâchés au milieu d’une flotte : ils y mettent le feu, mais ils s’y consument. Du reste, c’est un barbare effroyable en fait de style ; c’est l’Attila de l’éloquence, et s’il y a dans ses gros livres quelques phrases bien faites, elles sont de Chamfort, de Cerutti ou de moi. »

« Trois heures, continue Chênedollé, s’écoulèrent dans ces curieux et piquans entretiens, et me parurent à peine quelques instans. Le soleil cependant avait disparu de l’horizon, et la nuit qui tombait nous avertit qu’il était temps de nous retirer.

« Nous primes donc congé de Rivarol qui, en nous quittant, nous dit quelques-uns de ces mots aimables qu’il savait si bien trouver, et nous fit promettre de revenir. Puis il me remit sa traduction du Dante, en me disant : « Lisez cela ! il y a là des études de style qui formeront le vôtre et qui vous mettront « des formes poétiques dans la tête. C’est une mine d’expressions où les jeunes « poètes peuvent puiser avec avantage. »

« Nous reprîmes la route de Hambourg, M. de La Tresne et moi, confondus, terrassés, éblouis par les miracles de cette parole presque fabuleuse. Le jour avait tout-à-fait disparu ; il faisait une de ces belles nuits si communes en cette saison dans les climats du nord, et qui ont un éclat et une pureté qu’on ne voit point ailleurs. Une lune d’automne brillait dans un ciel d’un bleu magnifique, et sa lumière, brisée en réseaux de diamant, étincelait dans les hautes cimes des vieux ormes qui bordent la route, en projetant devant nous de longues ombres. L’oreille et la tête encore pleines de la conversation de Rivarol, nous marchions silencieusement sous cette magique clarté, et le profond silence n’était interrompu que par ces exclamations répétées vingt fois : « Il faut convenir que Rivarol est un causeur bien extraordinaire ! » De tout ce soir-là, il nous fut impossible de trouver d’autres paroles. »

Si j’avais moins longuement cité, on n’aurait pas une idée aussi complète, ce me semble, de ce que fut réellement Rivarol, le grand improvisateur, le dieu de la conversation à cette fin d’un siècle où la conversation était le suprême plaisir et la suprême gloire. On n’avait qu’à le toucher sur un point, qu’à lui donner la note, et le merveilleux clavier répondait à l’instant par toute une sonate. Le récit qu’on vient de lire nous a rendu comme présentes ces qualités soudaines, mais l’admiration du narrateur n’a pu nous dissimuler les défauts. Lui-même, lorsqu’il est un peu revenu, il nous dit de cette verve étonnante de Rivarol qu’elle ressemble à un feu d’artifice tiré sur l’eau [19] brillante et froide ! C’est une illumination d’Armide. Un fonds de vanité et de frivolité perce en effet jusqu’à travers les couleurs et occupe la place du foyer véritable [20]. Son talent, comme Chênedollé l’a très-bien reconnu, manquait de probité [21]. Le mal de Rivarol est là. Ce sybarite qui était un esprit supérieur, après s’être amolli dans les délices de son temps, essaya trop tard de s’élever aux graves sujets et aux sérieuses entreprises il en était digne par l’intelligence, mais les mœurs et le cœur faisaient défaut. Tandis qu’il prodiguait sa parole avec le jeu de baguette d’un enchanteur et d’un son de voix de sirène, son regard semblait éteint et noyé ; l’ame était absente. Ce peintre rival qui voulait reprendre Buffon sur la nature et refaire quelques-uns de ses tableaux, ne sortait plus, dans les derniers temps, du fauteuil où il trônait ; il était devenu pâle à force de garder la chambre ; il avait l’air d’une plante étiolée. Aussi conseillait-il aux jeunes talens la serre chaude pour les pousser comme des fruits hâtifs. C’était bien lui qui se vantait à Chênedollé de résoudre un problème de géométrie jusque dans l’éclair du plaisir : cette fatuité achève de le peindre. Il disait encore : « Le cri de la plume me fait mal, je déteste d’écrire. » Il ne fut donc qu’un admirable virtuose et ne put accomplir son œuvre comme écrivain ; sachons pourtant ce qu’on a perdu en lui.

Au moment où Rivarol, près de finir, lançait ainsi ses bouquets d’artifice à Hambourg et à Berlin, un homme qui se piquait d’insolence et presque de fatuité aussi, mais avec cela d’une vie grave, d’une ame ferme, et nourri aux fortes études, Joseph de Maistre, commençait à marquer son rang ; ce rôle final souverain que Rivarol avait rêvé, ce plan hardi de réaction contre Voltaire et de restauration des vraies doctrines politiques, de Maistre le prit en main dès le premier jour ; et s’il y mêla trop souvent ce que j’appelle du Rivarol, c’est-à-dire de l’homme du monde et du talon rouge, tout cela en lui se releva, s’agrandit, s’honora par des inspirations supérieures : tellement que si, un jour, un soir, aux bords de la Newa, dans un de ces étés du nord qui sont si beaux, quelques amis se rassemblent pour converser avec lui et pour l’entendre, on pourra alors, de bien loin sans doute quant à la grace, mais sans profanation du moins quant à la hauteur des idées, — on pourra évoquer le souvenir idéal de Platon. Il n’y en avait qu’un faux air dans cette soirée de Ham, malgré la prétention de Rivarol de renouveler les jardins d’Acadème.

Rivarol aurait pu être un grand critique littéraire, et il l’était en causant. Sous ses airs fats, il avait éminemment du bon sens. On a vu à quel point il analysait les contemporains les plus admirés. Il savait le défaut de la cuirasse de chacun, et y pénétrait hardiment. Il les jugeait d’égal à égal et les classait d’une vue sûre. Quant aux petits grands hommes, il se plaisait à les rassembler « comme des atomes sous sa lentille », en disant : « Voyons si nous en pourrons tirer quelque chose. » Toutes ses plaisanteries (signe remarquable de sa vocation) étaient littéraires. Si on lui faisait entendre qu’il était parfois cruel, il disait que « l’homme de goût a reçu vingt blessures avant d’en faire Une, » et le mot est charmant. Chênedollé a eu raison de remarquer que « Rivarol avait déjà dans son talent quelque chose de ce qu’on a depuis appelé le romantisme ; il avait senti la nécessité de retremper la langue, de lui donner plus de franchise, plus de mouvement et d’abandon, de créer en peignant. » Il avait dans la prose, mais dans la prose seulement [22], l’instinct de ce que l’école romantique de l’l’art a essayé d’introduire depuis ; il y a un Hazlitt français dans Rivarol.

Y avait-il également un Burke ou un Bonald, et mieux qu’un Bonald ? Chênedollé le pensait. Dès sa seconde entrevue, un matin, Rivarol lui lut le début de son ouvrage sur la Théorie du Corps politique : Aucun morceau de prose ne m’a jamais fait autant d’effet. Il est évident que Rivarol, dans ses quatre chapitres sur la nature et la formation du corps politique, a voulu lutter contre les chapitres sur l’homme, de Pascal. » Et Chênedollé, poussant plus loin cette comparaison que j’ose indiquer à peine, trouvait que les deux ouvrages avaient eu pareille destinée. Celui de Rivarol, écrit en effet sur de petites feuilles volantes, sur de petits morceaux de papier, les uns enfilés par liasse, les autres entassés confusément dans de petits sacs, ne s’était retrouvé qu’en fragmens, — comme les immortelles Pensées. Là se borne pour nous la ressemblance. Il serait plus exact de le comparer au manuscrit de Bergasse sur les mêmes matières, qui fut, je crois, détruit dans un incendie. Une grande partie du manuscrit de Rivarol fut volée (à la lettre) par l’abbé Sabatier de Castres, qui le pilla et le défigura à sa manière dans l’ouvrage de la Souveraineté, imprimé à Hambourg en 1806. Un court chapitre intitulé de la Souveraineté du Peuple, par Rivarol, fut publié à Paris en 1831, et Chênedollé ne dut pas y être étranger. J’ai sous les yeux de nombreux essais de mise en ordre et de rédaction dans lesquels ce dernier, en disciple fidèle, tenta jusqu’à la fin de sa vie de recomposer et de restituer une œuvre dont la perte lui semblait un malheur irréparable pour la cause des justes doctrines politiques [23]. Nous ne saurions nous hasarder ici dans une discussion dont les élémens se dérobent. Le champ est trop vaste de ce qui n’a pas été et qui aurait pu être. L’ouvrage de Rivarol est rentré pour jamais dans les limbes d’où il n’était sorti qu’à de rapides momens d’évocation et d’improvisation brillante ; il y sommeille avec tant d’autres pensées fécondes, auxquelles pourtant le soleil propice a manqué et qui n’ont pas eu leur jour. Ce qui demeure certain, c’est que, comme publiciste, Rivarol, averti par la révolution, aspira de bonne heure à un grand but, et qu’il ne parut pas incapable de l’atteindre. La mort, en le saisissant à l’âge de quarante-sept ans, l’arrêta dès les premiers pas de sa seconde carrière. On a eu depuis lors Bonald, de Maistre, les oracles d’un parti ; mais le Montesquieu véritable, le réparateur intelligent et, modéré des ruines de 89 n’est pas venu. Le plus brillant et le plus spirituel des hommes à la mode aurait-il jamais pu se dépouiller assez lui-même pour s’élever jusque-là ?

Chênedollé n’hésite pas à nous l’assurer et à se porter pour caution « Il y avait, dit-il, un côté législatif dans les idées de Rivarol qui ne se trouve ni dans Carat ni dans Lacretelle (aîné). » Je le crois bien ; mais on peut être plus fort que ces deux philosophes d’école, que le sophiste et que le crédule, et rester encore en chemin, bien loin de Montesquieu. J’adhérerais plus volontiers au jugement général de Chênedollé, qui se résume ainsi : « Les trois hommes de lettres les plus distingués de la fin du XVIIIe siècle sont Beaumarchais, Mirabeau et Rivarol. Beaumarchais, par son Figaro, donna le manifeste de la révolution ; Mirabeau la fit ; Rivarol la combattit et fit tout pour l’enrayer : il mourut à la peine. » Le disciple pourtant retombe à demi sous l’illusion quand il ajoute : « Homme à la mode digne de la gloire, que les salons regardèrent comme un prodige, que la politique européenne aurait pu compter comme un oracle, et que la postérité doit adopter aujourd’hui comme un de ces génies heureux et incomplets tout ensemble, qui n’ont fait que montrer leurs forces. » La postérité n’adopte rien de confiance ; elle ne juge que sur les titres directs, et les témoignages les plus enthousiastes ne servent tout au plus, comme ici, qu’à exciter les regrets et l’étude de quelque curieux autour d’un nom.

Quoi qu’il en soit, pendant deux années, Rivarol tint le jeune homme suspendu à sa conversation avec des chaînes d’or ; il le fascinait.

« Chose singulière (écrit Chênedollé) ! pendant ces deux années que je passai avec lui, je ne fis presque rien :

Mon génie étonné tremblait devant le sien !

Il m’avait dompté. J’étais devenu l’esclave de sa pensée, et je n’avais conservé de puissance que pour l’admirer. — J’ai subi deux fois le joug et la tyrannie de deux esprits qui m’avaient d’abord terrassé, — de Rivarol et de Chateaubriand.

« Cependant (poursuit-il) tant d’idées nouvelles ne pouvaient tomber en moi sans y fermenter sourdement. Semblable à ces terres fortes qui, avant de porter des fruits ou des moissons, gardent long-temps les germes qui leur sont confiés, mon esprit se saturait en secret de tout ce qu’il devait s’approprier un jour. Ce fut Rivarol qui me suggéra l’idée de mon poème du Génie de l’Homme. Un soir, il rentrait chez lui, après avoir dîné chez le Juif Cappadoce [24] ; il était fort gai, et son imagination était montée sur un ton très élevé. Nous parlâmes poésie, et, dans un moment de verve, étant mécontent des vers de Voltaire et de Le Brun sur le système du monde, il s’écria : Voici ce qu’on aurait dû dire là-dessus. Et tout à coup il trouva quelques belles paroles sur le mouvement des astres et la grande économie des cieux. Ces images me frappèrent tellement que deux jours après je les rapportai en vers à Rivarol, qui en parut extrêmement content, et qui me dit qu’il fallait entreprendre le poème de la Nature, poème qui avait été manqué deux fois dans notre langue par Le Brun et Fontanes. Dès ce moment, l’ouvrage fut comme arrêté dans ma tête, et devint la principale occupation de ma pensée. »

Ces vers de Chênedollé doivent être ceux qui furent insérés alors dans le Spectateur du Nord [25] : ils ont depuis trouvé place dans le chant de l’Astronomie, presque au début du Génie de l’Homme ; mais, en les retouchant, le poète les a un peu gâtés et refroidis. J’aimais mieux ce premier jet :

Les orbes follement l’un sur l’autre entassés
Dans des cercles confus tournaient entrelacés ;
L’erreur en s’écartant de la loi des distances, etc.

[26].

L’idée, d’ailleurs, est belle : depuis Copernic et Newton, l’ordre et la simplicité règnent dans les cieux ; l’embarras et l’erreur ont cessé là-haut, ils sont relégués ici-bas ; ils n’existent plus qu’au sein même de l’homme et à la surface de notre terre :

Son compas à la main, la céleste Uranie,
Laissant ces vils tyrans aux humains égarés,
Remonta pour toujours sur les dômes sacrés.

Le hasard fut pour nous, le calcul pour les cieux ;
Et l’Être qui lisait dans le secret des dieux,
Dès-lors plus compliqué que l’ensemble du monde,
Demeura pour lui seul une énigme profonde.

Cette liaison avec Rivarol, si vivement engagée et si fortement nouée en apparence, se brisa tout d’un coup ; l’esprit y avait plus grande part que le cœur :

« Je vécus ainsi deux ans avec Rivarol, dit Chênedollé, dans un continuel éréthisme de la pensée et dans un enchantement littéraire continuel. Un rien nous brouilla. J’avais fait connaissance avec une Mme Duprat, de Lyon, qui était alors à Hambourg, femme galante d’un haut ton, belle encore, et qui vivait avec le prince Zouboff. J’y mangeais très souvent avec d’aimables roués, Alexandre Tilly, Armand Dulau, et quelques autres émigrés français. Nous faisions souvent des parties à la campagne, et nous revenions fort tard. On sent facilement que cette vie avait dû me déranger un peu, et que souvent je n’étais pas très exact à venir travailler au Dictionnaire [27]. Rivarol, un matin, me le fit sentir avec une aigreur marquée : de mon côté, je répondis avec humeur. Cependant je me remis au travail, mais le travail fut silencieux, les communications sèches et froides, et je sortis sans rien dire à Rivarol, qui travaillait dans son cabinet. Piqué sans doute de ce ton fort déplacé dans un jeune homme, il m’adressa le lendemain matin un billet fort sec, dans lequel il me redemandait une Jérusalem italienne que j’avais à lui. Je renvoyai la Jérusalem avec un billet écrit du même style, et dès ce moment je résolus de briser là. Le marquis de Mesmons [28], avec qui j’étais fort lié, et qui allait aussi chez Rivarol, fit tout ce qu’il put pour me raccommoder avec lui : je tins bon, et je lui déclarai que je n’y retournerais point. Je finis en lui disant : « J’adore le talent de Rivarol, et « j’aime sa personne, mais je ne le reverrai plus. » — Depuis long-temps j’avais envie de rentrer en France, et je saisis cette occasion pour rompre des engagemens qui commençaient à me peser. Je partis pour la Suisse. »

Le mot de roués est échappé tout à l’heure en effet, dans cette société de Hambourg, Chênedollé vit en abrégé tout un pêle-mêle des derniers types du XVIIIe siècle ; il y prit une idée exacte du monde et des salons qu’il n’avait pu voir à Paris. La société habituelle de Rivarol à Hambourg, durant ces années, était tout ce qui passait de distingué dans cette ville et tout ce qui y séjournait un peu ; je cite au hasard Mme de Fougy, la princesse de Vaudemont, Mme de Flahaut, « qui faisait, quand elle le voulait, des yeux de velours ; » Alexandre de Tilly, « louvoyant entre la bonne et la mauvaise compagnie, agréable dans la bonne, exquis dans la mauvaise ; » Armand Dulau, « l’homme qui avait porté le plus de grace dans l’ignorance ; » Baudus, directeur du Spectateur du Nord, « qui avait le style grisâtre ; » l’abbé Louis et l’abbé de Pradt, tous deux rédacteurs [29] ; le duc de Fleury, le duc de La Force, le comte d’Esternod, M. de Talleyrand, de beaux débris de l’ancien monde ; l’abbé Delille [30] ; l’aimable philosophe Jacobi ; l’abbé Giraud, « qui disait à tout propos : C’est stupide, tellement que Rivarol prétendait qu’il laissait tomber partout sa signature ; » et bien d’autres encore. Le jeune émigré apprit là mille bonnes histoires de l’ancienne société, la plupart meilleures que je ne puis dire ici. Rivarol faisait poser devant lui les personnages et les jouait à ravir. Par exemple, voulait-il peindre, chez Lally-Tolendal, le mélange singulier de la sensiblerie et de la gourmandise, il avait imaginé un monologue de Lally à souper, racontant les horreurs de la révolution : « — Oui, messieurs, j’ai vu couler ce sang ! — Voulez-vous me verser un verre de vin de Bourgogne ? — Oui, messieurs, j’ai vu tomber cette tête ! — Voulez-vous me faire passer une aile de poulet ? » Rien n’était plus gai que ce jeu de scène. — Dans un tout autre genre, ce dut être aussi de bonne source, et sans doute auprès des Brazais et des de Pange, que Chênedollé apprit sur André Chénier et sur ses sentimens philosophiques des détails intimes qu’il a résumés dans une note bien brève, et que je livre comme je la trouve, sans rien qui l’explique : « André Chénier était athée avec délices. »

III. — RELATIONS AVEC KLOPSTOCK.

Un homme bien différent de Rivarol, et que Chênedollé connut d’abord à Hambourg, était Klopstock, qui, « dans sa Messiade, avait ouvert à l’imagination des horizons nouveaux. » La relation qu’il nous a laissée de sa première visite au vieux maître, et de l’impression qu’il en reçut, vient bien à côté de ce qui précède et fait contraste par la simplicité.

« Caractère de Klopstock. — Lorsque je fus admis pour la première fois en sa présence, par La Tresne, je crus être admis en présence du Génie. Je vis un petit homme, d’une figure douce et riante. Je ne lui trouvai point du tout cet air de réserve, cet air diplomatique dont parle Goethe. Je lui trouvai, au contraire, un air ouvert et plein de franchise. Je n’ai jamais vu de figure de vieillard plus aimable et plus prévenante. Il avait surtout un sourire de bonté si parfait, qu’il vous mettait tout de suite à votre aise. Je lui lus une ode que je venais d’esquisser à sa louange. Cette ode le flatta beaucoup et parut lui faire le plus grand plaisir. Il dit qu’il attachait un grand prix à être loué par un Français, et surtout à être loué en vers. En un mot, il fut ravi. Dès ce moment, il me prit dans la plus grande affection ; il m’invita à aller dîner le lendemain ou le surlendemain à une maison de campagne qu’il avait aux portes de Hambourg. Je le trouvai se promenant dans son jardin avec sa femme et quelques dames qu’il avait invitées. C’était dans les premiers jours de mai (1795). Je me rappelle qu’il faisait un soleil superbe et que nous nous promenions sous des pruniers en fleurs, ce qui mit tout de suite la conversation sur le charme de la campagne et de la nature. Il en parlait avec ravissement. Dès cette seconde entrevue, il me parla de son goût, de son amour pour l’exercice du patin. Il paraît que chez lui c’était une espèce de manie, car ce fut aussi une des premières choses dont il s’entretint avec Goethe. Je lui trouvai la candeur d’un enfant et le génie d’Homère. »

L’ode intitulée l’Invention, dédiée à Klopstock, et une autre ode, le Génie de Buffon, furent imprimées à Hambourg dans le courant de 1795. Le Spectateur du Nord, publiant en février 1797 une troisième ode de Chênedollé, intitulée Michel-Ange ou la Renaissance des Arts, appréciait en quelques lignes la tentative du jeune poète : Chênedollé aspirait à célébrer tour à tour les rois du pinceau, de la lyre et de la pensée, et à caractériser leur génie par le ton même des chants qu’il leur consacrait. Il fallait dans cette œuvre, pour y réussir, élévation, variété et souplesse. Chênedollé a surtout l’élévation et le souffle. Ces odes et celles du même genre qu’il composa ne parurent en France que tardivement recueillies vers 1820, c’est-à-dire vingt-cinq ans après leur naissance. Si elles avaient paru à son retour de l’émigration en 1802, elles auraient classé leur auteur au premier rang des héritiers et des émules de Le Brun.

Il eût été nécessaire aussi que le Génie de l’Homme, au lieu de retarder jusqu’en 1807, sortît quatre ans plus tôt. On aurait pu dire véritablement alors de Chênedollé venu à son heure, en le comparant avec les principaux des poètes en vogue :

« Ce qui caractérise l’abbé Delille, c’est la mobilité du style bien plus que le grandiose.

« Ce qui caractérise Le Brun, c’est la hardiesse de l’expression ; mais il manque d’haleine, il est vite essoufflé.

« Chênedollé a de l’haleine ; il a plus de grandiose que Delille ; il fait ses vers avec le cœur. » — Voilà, en effet, ce que ses amis de 1802 lui reconnaissaient assez unanimement.

J’ajouterai pourtant, en lui appliquant ce qu’il disait de Le Brun : « Il a du souffle, mais un souffle qui n’allume pas la flamme. »

À côté de la page manuscrite où Chênedollé nous raconte sa visite à Klopstock, je trouve une réflexion modeste qui lui est suggérée par ce grand nom, et que je ne supprimerai pas, car elle respire une sincérité bien touchante ; elle répond à une objection qui pourrait s’élever en lisant d’autres passages de ses mémoires. Tout poète a et doit avoir un haut sentiment de lui-même, sans quoi il ne serait point véritablement poète. Il lui est interdit d’être médiocre, et dès-lors, s’il persiste, il doit croire en conscience qu’il ne l’est point.

Ce que Malherbe dit dure éternellement,


c’est là, quoi qu’en disent les convenances, la devise secrète ou avouée de tout poète. Musa vetat mori : quiconque n’inscrit pas cette pensée, cet acte de foi au frontispice ou au cœur de ses œuvres, n’a pas reçu l’inspiration sacrée et l’étincelle. Ouvrez le scrinium des plus modestes comme des plus superbes : « Depuis Racine, il n’y a que Fontanes et moi qui ayons fait de bons vers, des vers raciniens, » dira l’un, celui qui est classique. — « Depuis Shakspeare, il n’y a que Schiller et moi qui ayons manié le drame grandiose, » dira l’autre, celui qui aspire à régénérer la scène. Toujours ce moi final s’ajoute, quelle que soit l’énumération ; et si celui qui est en jeu ne l’ajoutait pas, il ne serait pas poète. Ce qui a fait dire à un railleur : « Il y a du Lemierre dans tout poète. »

Chênedollé avait de lui-même et de son propre effort un sentiment noble, élevé, consolateur, comme quelqu’un qui avait vécu un jour avec les hommes les plus éminens de son temps, qui avait recueilli leur parole et leur louange, et qui s’était retiré ensuite dans la solitude ; mais, après avoir écrit cette page sur Klopstock, il ajoute au revers :

« C’est quand je lis des hommes comme Goethe, Schiller, Klopstock, Byron…, que je sens combien je suis mince et petit. Je le dis, dans la sincérité de mon ame et avec la plus intime conviction, je n’ai pas la dixième partie de la pensée, du talent et du génie poétique de Goethe. Quelle étendue, quelle fécondité, quelle profondeur, quelle variété d’idées, d’aperçus philosophiques, littéraires, politiques ! Quelle richesse d’invention poétique dans ses tragédies, ses poèmes et ses poésies fugitives sur tous les sujets ! Quelle sécheresse, quelle stérilité d’imagination chez moi à côté de cette prodigieuse abondance ! »

Le jour où vous avez fait cet humble aveu, ô poète, vous l’étiez plus par le cœur, par le sentiment, par l’idéal que vous conceviez dans toute sa plénitude, par les larmes d’admiration que vous versiez, — vous l’étiez plus, poète, que dans ces heures où l’on s’enivre trop aisément de soi-même, et vous méritiez d’être reçu à votre rang dans le groupe sacré par ces maîtres sublimes que vous saviez si bien saluer et reconnaître.

Le Spectateur du Nord contient, indépendamment des odes et morceaux en vers, quelques articles en prose de Chênedollé : un Essai sur les traductions, sur la manière de traduire les poètes, avec application du système à trois ou quatre odes d’Horace traduites en prose [31] (juillet 1797) ; une analyse et un jugement du poème des Plantes de Castel, qui venait de paraître (juin 1797). Castel était de Vire comme Chênedollé, et plus âgé que lui d’une dizaine d’années. Homme honorable en politique, il traversa la révolution avec courage. Maire de sa ville natale durant les années difficiles, il la préserva de toute commotion violente. Député à l’Assemblée législative, il sut résister aux excès des factions. Après la restauration des études, il professa les belles-lettres au collége de Louis-le-Grand. Mais il était poète, et ne fut qu’à demi satisfait des éloges mitigés de son compatriote : « Castel, écrit Chênedollé dans une note manuscrite, Castel se met, je crois, au-dessus de Fontanes et de Delille ; il se regarde comme le premier poète du jour, et Saint-Ange comme le second. Il est persuadé que Delille n’ira pas à la postérité. C’est une chose bien étonnante que l’amour-propre. C’est d’ailleurs un homme plein de mérite et lui poète du talent le plus aimable ; mais, parce qu’on est Paul Potter, il ne faut pas se croire Raphaël. » — Castel n’est pas un Paul Potter, parce que, même dans ces cadres limités, il n’a pas le style. Le style fait d’un Paul Potter un diamant.


IV. — SÉJOUR EN SUISSE – RELATIONS AVEC MME DE STAËL – BENJAMIN CONSTANT, ETC.

Chênedollé, en quittant Hambourg, partit pour la Suisse ; nous l’y trouvons arrivé vers la fin de l’été de 1797 : « Il y a aujourd’hui vingt-trois ans (écrivait-il le 12 septembre 1820) que nous partîmes de Berne pour le voyage des hautes Alpes. Nous allâmes coucher à Interlaken. C’est là où j’eus pour la première fois la sensation des hautes montagnes. Le lendemain, nous nous rendîmes à Lauterbrunn. C’est dans ce voyage que j’ai joui le plus complètement de mon être et que j’ai été enlevé le plus parfaitement à toutes les misères, à tous les soins, à tous les chagrins de la vie. » Son poème de la Nature se dessina plus fièrement dans sa pensée ; son talent semblait trouver son niveau dans les hautes régions. Il a consacré plus tard ce sentiment, trop tôt perdu, d’essor et de plénitude dans sa pièce des Regrets [32]. Se trouvant en Suisse, il ne pouvait manquer de visiter Mme de Staël à Coppet, où il fit quelque séjour. Ses papiers fournissent plus d’une note sur les conversations brillantes auxquelles il assista. N’oublions pas qu’il avait l’imagination encore toute remplie des feux d’artifice de Rivarol, auquel il rapportait tout, et Mme de Staël dut être bien prodigieuse pour ne point pâlir auprès, et pour lui paraître même, à quelques égards, supérieure.

« Mme de Staël n’avait pas une parole plus svelte, plus rapide, plus splendide, plus variée que Rivarol ; mais elle l’avait plus vive encore et plus ardente. En un mot, elle était plus tourbillon. Elle vous entraînait, elle vous forçait à rouler dans son orbite.

« La parole de Mme de Staël était teinte de la foudre. Elle avait des dix minutes de conversation vraiment étonnantes.

« Tout l’esprit de Mme de Staël était dans ses yeux, qui étaient superbes. Au contraire, le regard de Rivarol était terne, mais tout son esprit se retrouvait dans son sourire le plus fin et le plus spirituel que j’aie vu, et dans les deux coins de sa bouche, qui avait une expression unique de malice et de grace.

« Mme de Staël coupait, disséquait un cheveu en quatre. Elle anatomisait et colorait tout. — Rivarol, au contraire, caractérisait mieux les hommes que les choses. »

Chênedollé disait encore : « Mme de Staël a plus d’esprit qu’elle n’en peut mener. » Cela n’était vrai qu’à cette première époque. Au reste, tous les témoins sont d’accord sur un point : rien ne saurait donner l’idée de cette conversation de Mme de Staël, rien que les dernières pages de l’Allemagne ; on la retrouverait là seulement presque tout entière.

On causa, au premier dîner, du livre des Passions, du compte-rendu qu’en avait fait Roederer : « Roederer, quand il juge, retire avant tout la vie d’un ouvrage, pour le mettre en abstraction. » — Benjamin Constant se moqua du philosophe Lacretelle aîné, dont l’optimisme spéculatif résistait à tout : « Il attend la mise en liberté de son frère du progrès des lumières [33]. » — « Promenade dans le parc après dîner. Mme de Staël me parle du dernier ouvrage de Benjamin Constant sur la révolution de 1660 [34]. Des Genevois arrivent après dîner. On parle de M. de Maistre, que Mme de Staël regarde comme un homme de génie [35]. Ma promenade le soir, dans le parc, avec M. Necker. » Les jours suivans, et durant le séjour de Chênedollé, on causa du livre de la Littérature, qui était sur le métier : « Mme de Staël, nous dit-il, s’occupait alors de son ouvrage sur la Littérature, dont elle faisait un chapitre tous les matins. Elle mettait sur le tapis, à dîner, ou le soir dans le salon, l’argument du chapitre qu’elle voulait traiter, vous provoquait à causer sur ce texte-là, le parlait elle-même dans une rapide improvisation, et le lendemain le chapitre était écrit. C’est ainsi que presque tout le livre a été fait. Les questions qu’elle traita lorsque j’étais à Coppet sont : de l’Influence du Christianisme sur la littérature ; de l’Influence d’Ossian sur la poésie du Nord ; poésie rêveuse au Nord, poésie des sensations au Midi, etc. Ses improvisations étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres écrits… » Chênedollé n’est peut-être pas très juste pour le livre ; pourtant il y a du vrai dans sa remarque. Depuis Mme de Staël, qui en a donné le signal et qui elle-même l’avait reçu du XVIIIe siècle, il n’y a jamais eu plus d’improvisateurs que de nos jours, plus d’esprits qui pensent à toute heure et devant tous, et parlent aussitôt leurs pensées ; mais, quelle que soit la verve, ces pensées, nées en public, manquent le plus souvent de couleur dès qu’on les écrit : elles ne connaissent pas cette pudeur qui fait qu’on rougit en se produisant. Elles sont comme ces personnes qui passent leur vie dans les bals et dans les raouts ; elles n’ont pas de teint. Tâchez que les pensées, en se produisant, aient leur rougeur naturelle ; c’est la vraie couleur.

Chênedollé jugea très bien Benjamin Constant. Si piquant que fût celui-ci, il ne pouvait tenir tête à Mme de Staël que dans son beau temps. Tel que nous l’avons vu, il était bien inférieur. Elle lui avait prêté bien plus qu’elle ne lui avait pris. Et même dans ce beau temps Chênedollé disait de lui : « Benjamin Constant ne cause pas, il fait l’accompagnement de la conversation. » Je lis encore : « Benjamin Constant, c’est de l’enthousiasme allemand enté sur une base de glace géométrique. — B. C. est la production d’un siècle philosophique et du dernier terme de la civilisation. Il n’y a plus là, ni cœur, ni enthousiasme, ni, etc. » On voit le ton. J’aime mieux noter ceci : « B. C. dit qu’il n’y a que deux livres qu’il ait lus avec plaisir depuis la révolution, l’Histoire de Florence (de Machiavel), et le cardinal de Retz. »

Chênedollé connut encore dans son séjour en Suisse Mme de Montolieu ; mais la seule inspiration qu’elle lui causa fut l’ennui : passons vite. — Ces années de retraite (1797-1799) furent très profitables à Chênedollé. Il mit ordre à ses idées ; il acheva de secouer le joug de Rivarol et d’émanciper son esprit par la lecture et la réflexion. Il trouvait un aimable compagnon d’études dans Adrien de Lezai, noble et délicat esprit (mens pulchra in corpore pulchro), que l’administration enleva bientôt aux lettres. M. de Lezai, jeune, ne se plaisait qu’à la lecture de Pascal et de Montesquieu. Il aimait à pascaliser, comme il disait lui-même. Il nous a volé ce mot-là, à nous qui prétendons presque avoir inventé Pascal aujourd’hui.

Cependant Mme de Staël s’intéressait vivement à Chênedollé, comme elle faisait pour tout talent et pour toute infortune. Elle avait entendu de ses vers, et elle disait de lui : « Ses vers sont hauts comme les cèdres du Liban. » Elle travailla à sa radiation de la liste des émigrés, et, comme Fouché avait été professeur du jeune homme à Juilly, les voies étaient toutes ménagées. Rentré en France, Chênedollé fut par elle conduit un matin chez Fouché. Celui-ci le regarda d’abord de son air froid et politique ; puis, tout d’un coup, il le reconnut, et, lui tendant les bras, il l’accueillit avec sa physionomie de Juilly, — d’avant les crimes.

Chênedollé passa trois années à Paris (1799-1802), et continua d’y fréquenter Mme de Staël ; mais déjà il avait connu Chateaubriand, et cette chaîne d’or, dont il se croyait affranchi depuis sa rupture avec Rivarol, était renouée, et par un plus digne.


V. — LIAISON AVEC CHATEAUBRIAND ; – AVEC MME DE BEAUMONT.

Chateaubriand parle un peu légèrement de Chênedollé dans ses Mémoires, et il ne lui accorde pas la justice qu’il devait peut-être à son, dévouement et à son amitié. Quand on écrit ainsi ses Mémoires à si longue distance, il y a des raccourcis qui suppriment ou qui faussent les rapports réels qu’on a eus avec les hommes. Des années d’intimité, de confiance et de cordialité se résument en une phrase d’une brièveté presque épigrammatique.

« A trente ans, dit Chênedollé, nous nous sommes connus à Paris, Chateaubriand et moi. Il arrivait de Londres, moi de Suisse. Nous étions tous deux émigrés. Nous avions même âge, mêmes goûts, même amour de l’étude, même désir de la gloire ; nous méditions tous deux de grands ouvrages. Jusque-là tout se ressemble. Pendant plus de deux ans, nous ne fûmes presque pas un seul jour sans nous voir ; mais bientôt nos chemins se séparèrent : notre fortune devint toute différente… » On sait assez cette différence : mais il y eut quelques années d’une intimité véritable à laquelle il nous faut assister. Laissons M. de Chateaubriand nous y introduire lui-même avec une familiarité aimable qu’il ne gardera pas toujours à ce degré. Chênedollé avait quitté Paris, et était rentré à Vire dans sa famille, le 5 août 1802, après onze ans d’exil.

À M. de Chênedollé [36].

« 11 septembre 1802.

« Je vous entends d’ici, mon cher ami, accuser l’amitié et les hommes. Vous me voyez déjà oubliant nos promenades, nos conversations, et ces bons jours où l’on est si malheureux et où l’on s’aime tant. Tout cela est injuste, et vous calomniez votre meilleur ami. Il ne se passe pas de jour dans la petite société [37] que nous ne disions : « Chênedollé disoit ceci, Chênedollé disoit cela. » Nous vous associons à tous nos projets, et vous êtes un des membres principaux et nécessaires de la colonie que nous voulons établir tôt ou tard au désert.

« Mais cette colonie, mon cher ami, quand l’établirons-nous ? Tous les jours voient se former et s’évanouir nos espérances ; vous savez ma manière de pousser le temps, de vivre dans les projets et les désirs, et puis, si je rentre en moi-même, je suis Gros-Jean comme devant. Rien de déterminé encore sur mes destinées futures. Cependant j’approche du dénoûment, car j’achève la correction de mes gros volumes [38], et je me mets sur-le-champ à la poursuite des grandeurs. Si je n’obtiens pas dans un mois ce que je demanderai, je me désisterai de la poursuite, et Dieu sait ce que je deviendrai, si je ne puis parvenir à planter des choux ; car, vous le savez, n’en plante pas qui veut.

« Que faites-vous là-bas ? Travaillez-vous ? Souvenez-vous qu’il nous faut les quatre chants pour essayer, et puis le poème épique, si le public juge comme vos amis ; et si le public ne juge pas comme cela, peu importe ; le public est un sot. Ginguené vient de publier ses articles en forme de brochure. Fontanes ne m’a pas encore défendu ; il dit qu’il le fera ; Dieu le veuille [39] ! Apprêtez-vous, mon cher enfant, à venir nous retrouver bientôt, car le moment approche où notre sort va être déterminé d’une manière ou de l’autre. Écrivez-moi, et aimez-moi aussi tendrement et aussi constamment que je vous aime. Toute la société vous dit mille et mille choses excellentes, et moi je vous embrasse du fond de mon cœur. C.

« Vous avez dû recevoir une lettre de Mme de Beaumont ? »

Au même.

« Paris, vendredi, 15 octobre 1802.

« Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon, où je vais saisir, si je puis, une contrefaçon qui me ruine ; je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. J’irai vous voir à Vire et je vous ramènerai à Paris, où votre présence est absolument nécessaire, si vous voulez enfin entrer dans la carrière diplomatique. Il paroît certain que nous recevrons des ordres pour l’Italie dans les derniers jours de novembre. J’espère vous embrasser vers le 15 de ce même mois ; tenez-vous donc prêt pour cette époque ; je compte sur vous. Dans tous les cas, si le voyage d’Italie venoit encore à manquer, vous seriez placé à Paris.

« Travaillez-vous, mon cher ami ? Voilà la saison favorable. Vous voyez les feuilles tomber, vous entendez le vent d’automne dans les bois. J’envie votre sort. Dans tout autre temps, le voyage que je vais faire me plairoit ; à présent, il m’afflige. Ne manquez pas d’écrire rue Neuve du Luxembourg [40] pendant mon absence, mais ne parlez pas de mon retour par la Bretagne [41]. Ne dites pas que vous m’attendez et que je vais vous chercher. Tout cela ne doit être su qu’au moment où l’on nous verra tous les deux. Jusque-là je suis à Avignon, et je reviens en droite ligne à Paris.

« Je ne sais si je pourrai voir La Tresne en passant à Bordeaux ; cela me feroit grand plaisir. Malheureusement, la saison sera bien avancée, et le temps me presse. Si je puis parvenir à tirer quelque chose du contrefacteur du Génie du Christianisme, alors je prendrai la poste et j’irai beaucoup plus vite que par les diligences. Je pars avec des lettres de Lucien, qui me recommande vivement au préfet ; j’espère réussir avec de la promptitude et du secret.

« Adieu donc, mon très cher ami. Si je ne me casse pas le cou, je vous embrasserai chez vous dans un mois. Encore une fois, tenez-vous prêt à partir avec moi pour Paris ; il seroit absurde, à votre âge et dans votre position, de renoncer à tout projet d’avancement et de fortune. Je vous embrasse tendrement.

« CHATEAUBRIAND. »


Au même.

« Fougères, ce samedi 27 novembre 1802.

« Me voici au rendez-vous, mon cher ami, un peu plus tard que je ne l’avois dit ; mais il est bien difficile de ne pas se tromper de quelques jours sur une route de six cents lieues.

« Je vous envoie un exprès ; je vous propose deux choses :

« Ou d’aller vous prendre ou de vous recevoir ici. Si vous voulez que je passe chez vous, j’y serai vendredi prochain, 3 décembre ou 12 frimaire. Nous continuerons notre route par la Normandie ; le chemin sera plus long.

« Si vous venez me chercher, je vous prie d’être le même vendredi, 3 décembre, à Fougères. Nous irons à Paris par Mayenne. Notre chemin sera plus court.

« Je ne puis que vous répéter que votre présence est absolument nécessaire à Paris, si vous désirez occuper une place ; rester à Vire, c’est vous enterrer tout, vif. Je vous embrasse tendrement, en attendant votre réponse. Je loge hôtel Marigny, rue Derrière, à Fougères.

Votre meilleur ami,

« CHATEAUBRIAND. »


Un trait caractéristique se dessine déjà : Chênedollé, au lieu de se lancer, se retire. Chateaubriand, qui possède si bien le génie de l’occasion, et qui sait que pour la renommée aussi il est vrai de dire : Carpe diem, le presse, le parcelle ; il lui demande les quatre chants (le Génie de l’Homme), le poème épique (cette Jérusalem détruite qui ne sera jamais achevée). Chênedollé écouta trop le démon de la procrastination, comme on l’a appelé. Il n’invoqua pas assez la Muse de l’achèvement, cette muse heureuse, la seule qui sache nouer la couronne.

Il était poète, mais pas seulement en vers ; il aimait tout de bon l’ombre des bois, la paix retrouvée des prairies natales, l’oubli des heures. Il était sensible, non pas seulement par crises ; il souffrait mortellement d’une peine de cœur, de la perte d’une personne chérie ; il eut en ces années de ces douleurs qui ne laissèrent pas à son talent toute sa liberté, et qui en atteignirent profondément peut-être le ressort. « Que me fait la gloire, à moi (se disait-il en ces heures d’abattement) ? Elle ne me touche pas là où j’ai mal, elle ne guérit pas la plaie secrète de mon cœur. » Tenu, à ce qu’il semble, un peu sévèrement par son père, il désira un moment tenter la fortune sur les pas de son ami ; mais M. de Chateaubriand n’était encore que secrétaire d’ambassade, et ne pouvait disposer d’aucune place avec certitude. Les lettres suivantes se rapportent à ce projet, qui aurait rattaché Chênedollé à la carrière diplomatique.


M. de Chateaubriand à M. de Chênedollé père.

« Paris, 25 mai 1803.

« Monsieur,

« Lorsque je passai par Vire il y a six mois, j’eus l’honneur de vous dire qu’on m’avoit promis de m’envoyer à Rome en qualité de secrétaire de légation et que j’espérois pouvoir faire entrer M. votre fils avec moi dans la carrière diplomatique. Je pars à l’instant pour ma destination ; mais les affaires se sont arrangées de sorte que je ne puis emmener à présent Chênedollé. Une personne doit venir me rejoindre dans six semaines ou deux mois en Italie, et si vous y consentez, voici ce que je vous propose

« Chênedollé viendra me rejoindre à Rome avec la personne que j’attends. Il ne lui en coûtera rien pour les frais de route ; mais, comme il faut qu’il vive à Rome en arrivant (vu que je ne puis pas avoir la certitude complète de le placer dans l’ambassade au moment même de son arrivée), il faudroit que vous lui fissiez en Italie une petite pension égale à celle que vous lui feriez partout, s’il ne vivoit pas sous le même toit avec vous. Je crois pouvoir vous assurer que Chênedollé ne sera pas six mois en Italie avant que j’aie trouvé le moyen de le placer agréablement. Les beaux talens de M. votre fils, l’amitié qui me lie avec lui, me font vivement désirer que vous consentiez à cet arrangement, qui peut le mener à la fortune. Je suis persuadé que vous en reconnoîtrez vous-même tout l’avantage.

« Je suis avec respect, Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« DE CHATEAUBRIAND. »


À M. de Chênedollé fils.

« Lyon, mercredi, 19 prairial, an XI (1803).

« Je suis toujours à Lyon, mon très cher ami, et je présume que vous êtes toujours à Paris [42] ; c’est pourquoi j’envoie cette lettre rue Neuve du Luxembourg. On la mettra à la poste en cas que vous soyez parti pour Vire.

« Je n’ai qu’un seul désir et qu’une seule pensée, c’est de vous revoir. Vous sentez qu’ici je ne puis avoir aucune donnée nouvelle ; mais il paroît par tout ce que je vois et tout ce que j’entends que le travail de la légation sera considérable, et conséquemment qu’on aura besoin d’une personne de plus. J’y perdrai mon crédit, ou cette personne sera vous. Je crois donc que vous pouvez faire vos préparatifs pour accompagner nos amis [43] cet automne. Votre père doit sentir l’importance d’une position qui peut vous mettre à lieu [44] de réparer le mal que la révolution a fait à votre fortune.

« Comment est toute la petite société ? ou comment l’avez-vous laissée en quittant Paris ? Je vois qu’on ne s’occupe plus que de guerre dans les papiers publics ; ainsi je ne vous demande point comment va la littérature. Les seconds extraits que M. Clausel m’avait promis seront restés là, et cela est tout simple ; ils ne seront bons que pour la troisième édition, qui doit être au moment de paroître. J’ai fait affaire ici avec Ballanche pour une édition in-18. Le petit Gueneau n’a pas apparemment livré son article [45]. Du reste, mon cher ami, les honneurs m’accompagnent, et nos amis communs vous auront dit ce que je leur ai mandé à cet égard. On ne se fait pas d’idée à quel point ma gloire est encore augmentée depuis l’année dernière. On me cite en chaire comme un père de l’église, et, si cela continue, je serai canonisé avant ma mort. — Mon cher ami, je ne prends pas ce voyage comme je devrois le prendre ; je n’y mets nulle ardeur, nul plaisir. Je vieillis ou peut-être je me désenchante, et depuis que j’ai recommencé les jours de voyage, dies peregrinationis, je ne fais que songer au bonheur de la retraite et du repos. Je le sens jusqu’au fond des entrailles, une chaumière et un coin de terre à labourer de mes mains, voilà après quoi je soupire, ce qui est le vœu constant de mon cœur et la seule chose stable que je trouve au fond de mes souhaits et de mes songes.

Si vous m’avez écrit à Turin ou à Milan, je trouverai vos lettres sur ma route. Nous serons encore huit jours ici. Mandez-moi comment vous avez trouvé votre famille. Le voyage d’Italie est très peu cher. Il y a d’ici à Florence une diligence qui passe par Milan et qui vous rendra à Florence pour cinq louis. On se charge de vos bagages, et on est, dit-on, parfaitement traité. De Florence à Rome, on trouve des cabriolets qui vous mènent en deux ou trois jours à Rome à un prix très modique. De sorte que vous arrivez au Capitole pour dix louis au plus. Les Lyonnais vont maintenant en Italie aussi facilement qu’à Paris. Ce voyage n’est plus rien. — Bonjour, mon cher ami, je vous aime tendrement et pour la vie. Comptez sur moi, aimez-moi, et croyez que vous n’avez pas au monde d’ami plus fidèle et plus dévoué. Mille choses à tous nos amis. — Écrivez-moi, je vous écrirai. »


Au même.

« Rome, samedi, 17 messidor (16 juillet 1803).

« Voici, mon cher ami, l’état des choses et ce qui nous attend désormais pour l’avenir.

« Je ne pourrai pas satisfaire mon cœur ; je ne pourrai pas gagner quelque chose sur l’homme [46] dans la position où je me trouve. Loin de vouloir rien entendre, il renvoie quelques malheureux qui étoient rendus ici, et qui lui étoient vivement recommandés. Mais mon parti est pris irrévocablement : je ne demeurerai qu’un an ici, jour pour jour. Au bout de cette année, si je ne suis pas placé d’une manière indépendante, je fais un saut à Athènes, puis je reviens au mois d’octobre (1804) m’ensevelir dans une chaumière aux environs de Paris, si je le puis, ou dans quelque province de la France. Si vous voulez alors venir y vivre et y mourir avec moi, je vous offre une durable hospitalité.

« Si, au contraire, on me donne une place indépendante au bout de mon année, alors vous venez sur-le-champ me rejoindre. Je vous en fournirai les moyens, et nous demeurerons ensemble. Ainsi, dans tous les cas, nous ne serons séparés que quelques mois, et j’espère que vous aurez autant de plaisir à vous fixer auprès de votre meilleur ami, qu’il en aura à vous retrouver.

« La vie ici est ennuyeuse et très pénible. Les honneurs, mon cher ami, coûtent cher ! Heureusement je n’en porterai pas long-temps le poids. Au reste, vous aurez su par notre bonne amie, Mme de Beaumont, que sous les rapports littéraires je n’ai point à me plaindre. On ne sauroit avoir été accueilli comme je l’ai été. Mon ouvrage est traduit, et le pape va, dit-on, le faire retraduire et réimprimer au Vatican. Mais qu’est-ce que tout cela, quand le cœur est serré, triste ? Si vous saviez ce que seroit ce pays s’il n’avoit pas ses ruines ? Le cœur me saigne ; pauvre religion !

« Notre amie doit être sur le point de partir pour le Mont-d’Or ; comment est-elle ? J’espère que son voyage au midi sera bien utile à sa chère santé, et, sous ce point de vue, nous ne saurions trop hâter son voyage. Écrivez-vous à Lucile [47] ? Retournez-vous chez votre père ? Comment est-il pour vous ? Je tremble en pensant à lui. Écrivez-moi, mon très cher ami ; j’ai été vivement ému en apprenant que vous aviez été malade. Vous avez dû recevoir une lettre de moi ; croyez, mon cher ami, que personne au monde ne vous aimera comme je vous aime, que personne ne vous sera fidèle comme moi, et que personne n’est plus affligé que moi de la nécessité qui nous sépare à présent pour quelques mois. Conservez-moi votre amitié et votre estime. Je vous embrasse les larmes aux yeux. — Vous savez que mon adresse est tout simplement à M. Ch., et puis le titre, — à Rome, — sans affranchir. »

La lettre suivante de M. Gueneau de Mussy trouve ici sa place entre celles de Chateaubriand, qu’elle explique. Elle nous fait entrer plus avant encore dans la familiarité gracieuse du salon de la rue Neuve du Luxembourg. Ces messieurs avaient tous de l’esprit ; celui de M. de Mussy, très réel, était un peu étudié, un peu prémédité. « La conversation de Gueneau, disait M. Joubert, est très fleurie, mais ses fleurs n’ont pas l’air de naître spontanément : elles ont l’air de ces fleurs de papier peint qu’on prend dans les boutiques. La nature n’a point fait ces roses. » Il disait encore, à propos des mots de Gueneau, qui étaient faits d’avance et ne sentaient pas l’inspiration : Il ne sert pas chaud. — La lettre qu’on va lire donne assez l’idée de ce ton fleuri et de cet esprit bien rédigé :


À M. de Chênedollé.

« Mardi, 2 août 1803.

« Croyez, cher Corbeau, que, sans de graves raisons, je n’aurais pas laissé un si long intervalle entre cette lettre et les promesses données à votre départ. Je suis encore à Paris où me retiennent une, fièvre et une jaunisse que mon frère a rapportées de la Bourgogne, et j’y suis le seul débris de la petite société (si toutefois je puis compter même pour un débris), et j’ai reçu les adieux de tous ceux que je devais précéder à la campagne. Au milieu de tous ces contre-temps et de ces fâcheuses distractions, vous m’avez toujours été présent, cher Corbeau, et j’ai regretté souvent nos promenades et votre conversation. Heureusement que mes privations ne sont point en pure perte, car on dit que votre santé se refait dans votre Normandie et que vous rajeunissez sous le chêne paternel. Il est question aussi d’une négociation [48] dont le succès tient à cœur à vos amis ; mais cette affaire en est venue au point qu’elle doit se terminer directement entre Michaud et vous, et je l’ai perdue de vue au moment où les médiateurs l’ont abandonnée, c’est-à-dire que j’en suis à la lettre écrite par Fontanes à Michaud au sujet des remontrances et des vils détails. Cette lettre donc a été écrite sous mes yeux, et je vous assure qu’elle ne pouvait être plus aimable, et que le sanglier [49] a dignement représenté votre délicatesse avec tous ses scrupules. Michaud a répondu le lendemain d’une manière un peu cérémonieuse et embarrassée, un peu plus en libraire qu’en homme de lettres ; quoi qu’il en soit, il a dit qu’il s’adresserait à vous directement, et j’ignore la suite ; de grace ne me le laissez pas ignorer. — Eh bien ! je me suis enfin hasardé dans le salon de la rue du Luxembourg. Figurez-vous un corbeau, ou plutôt un butor qui aborde une hirondelle gracieuse et aérienne ; mais j’étais fort de ma conscience, j’avais l’article en poche [50], je me souciais fort peu d’être ridicule. D’ailleurs, le chrétien remplit ses trésors de toutes les déconvenues de l’amour-propre. J’ai donc fait de fort bonnes affaires chez Mme de Beaumont, et cependant, tout en changeant les illusions de terreur que j’apportais en sa présence en un véritable sentiment de reconnaissance pour ses bontés et ses manières engageantes, hélas ! je n’en ai joui qu’avec de tristes pressentimens. À mon avis, sa santé s’altère de plus en plus. Je crois les sources de la vie desséchées ; sa force n’est plus qu’irritation, et son esprit si plein de graces ressemble à cette flamme légère, à cette vapeur brillante qui s’exhale d’un bûcher prêt à s’éteindre [51]. Ce n’est pas sans une sorte d’effroi que j’envisage les fatigues du voyage qu’elle projette d’entreprendre au Mont-d’Or, d’où, je le conjecture, elle se rendra dans le département du Tibre. Mais, s’il faut s’en rapporter aux dernières lettres du cher et illustre Corbeau, croyez-vous bien qu’elle ira plutôt consoler un exilé, un désespéré, que jouir de la gloire d’un poète célébré partout et du crédit d’un secrétaire d’ambassade plus puissant qu’un prince de l’église ? Hélas ! oui. Dans les premiers jours de son arrivée, ce cher voyageur était sous le poids de la grandeur de Rome ; il ne pouvait suffire à la force de ses impressions et au tumulte de ses pensées. Il se passait dans son imagination comme un vent puissant qui fait courber les hautes forêts. Le pape l’avait accueilli avec une distinction particulière, avait été à sa rencontre, l’avait nommé son fils, son cher Ch., lui avait dit qu’il lisait son livre, et lui avait indiqué le volume et la page où il en était, etc. Et maintenant, je ne sais quel vent de découragement a soufflé, ou quel crocodile s’est réveillé au fond de son cœur ; mais il gémit sur les bords du Tibre, comme Ovide jadis sur les bords de la mer Caspienne ; il se croit abandonné de toute la terre au milieu de la gloire dont il la remplit tout entière ; il parle même de prendre un parti, et, voyez comme le ridicule se mêle quelquefois dans la conduite des grands hommes, parce qu’un M. Guillon veut écrire un voyage en Italie, il ne veut pas écrire le sien : ô siècle ! ô mémoire ! Je n’ai pas besoin de vous dire toutes les remontrances et tous les encouragemens que nous lui avons expédiés de Paris. — Pour moi, cher Corbeau, je compte toujours puiser aux sources modestes de mes montagnes de Bourgogne. Si je me croyais, j’aurais plus d’images, et de rêveries qu’il n’en faut pour remplir mon petit volume ; mais vous savez combien ces richesses d’imagination s’exagèrent lorsqu’elles sont vues de loin, et combien une plume et de l’encre font disparaître d’illusions de ce genre. Adieu, adieu ; si vous voulez m’aimer un peu, vous me ferez du bien. Pardon de ce griffonnage, je l’écris sur mes genoux au milieu de toutes sortes de distractions. Répondez-moi à Semur, à l’adresse convenue, et je vous répondrai d’une manière qui sentira mieux son solitaire.

Philibert.

« P. S. — M. de Bonald, à qui j’avais fait part de votre maladie, veut être rappelé à votre souvenir. J’étais hier chez Fontanes au moment où il reçut une lettre de Michaud, qui disait vous avoir écrit trois fois sans réponse. »

Nous reprenons la série des lettres écrites de Rome par M. de Chateaubriand :


À M. de Chênedollé.

« Rome, mercredi, 6 fructidor (24 août 1803.)

« Lucile vient de m’apprendre, mon très cher ami, que vous vous plaignez de mon silence. Est-ce à vous ou à moi à se plaindre un peu ? Je vous ai écrit une longue lettre de Lyon ; vous étiez malade quand vous l’avez reçue, et vous ne m’avez pas répondu depuis que vous vous portez bien. Je vous ai écrit une longue lettre de Rome, sous le couvert de Mme Beaumont. Il est vrai que vous ne pouviez pas encore avoir reçu cette lettre lorsque Lucile m’a écrit ; mais j’espère que vous l’aurez reçue depuis. Voici donc ma troisième lettre de compte fait, et je n’ai pas encore reçu signe de vie de vous. Je ne vous en fais point de reproche. Vous aurez eu sans doute mieux à faire qu’à m’écrire ; et si votre paresse m’afflige, je suis au moins sûr de votre cœur.

« Dans toutes mes lettres à Mme de Beaumont, il y avoit toujours un mot pour vous et la prière de vous instruire de nos projets. On m’a marqué que Michaud étoit prêt à faire avec vous une affaire pour les notes du Virgile de l’abbé Delille. J’en serois charmé ; mais votre paresse ne sera-t-elle pas un obstacle ? Au reste, mon cher ami, c’est votre bonne étoile qui vous a empêché de venir ici. Figurez-vous que ma vie est un enfer. J’ai demandé mon rappel au moins pour l’année prochaine, si l’on ne veut pas me l’accorder plus tôt. Vous sentez que je ne puis entrer dans les détails ; mais soyez sûr que vous n’auriez pas tenu vingt-quatre heures avec cet homme [52]. Ainsi donc, mon cher ami, ou j’obtiendrai une place indépendante l’année prochaine, et alors vous serez avec moi, si cela vous fait plaisir, ou je serai avec vous à Paris, et, une fois rentré, ensemble, nous nous arrangerons pour cultiver un petit jardin et des choux.

« Je ne vous parlerai point de Rome. Je suis si malheureux que je ne vois rien. Comme littérature, j’ai encore de ces succès qui ne consolent de rien et qui ne servent à rien. Il y a en Italie trois traductions de mon ouvrage. Je ne sais où cette lettre vous trouvera. Je crois que vous êtes chez votre père, mais il est possible que vous fussiez (sic) resté à Paris pour les notes. Adieu, mon très cher ami, comptez toujours sur ma tendre amitié, sur ma fidélité à toute épreuve. Écrivez-moi si vous le pouvez. Fontanes vous dira pourquoi je souffre ici, en cas que vous le voyiez.

« Mon adresse est tout simplement : À M Ch., secrétaire de la légation française, à Rome, Italie. — Il n’est pas nécessaire d’affranchir les lettres. Comment est votre santé actuellement ? »


Au même.

Rome, ce 8 novembre 1803.

« Tout est fini pour moi, mon cher ami. Mme de Beaumont n’est plus ; je n’ai eu d’autre consolation que d’avoir un peu honoré ses cendres. Vous verrez tous les détails dans la copie de la lettre que je vous ferai passer par le courrier prochain. Je serai à Paris au mois de janvier, et en Bretagne peu de temps après ; je vous verrai. Je vais me retirer entièrement du monde. Écrivez-moi, écrivez à Joubert. Ma santé est bien mauvaise, et je désire quelquefois de ne pas repasser les Alpes. Je vous embrasse tendrement. »


Au même.

« Rome, ce 16 novembre 1803.

Mon dernier billet, mon cher ami, vous annonçait la mort de Mme de Beaumont, qui a quitté cette triste vie le 4 du mois courant, à Rome. Je vous disais, que je vous ferois passer par le prochain courrier le récit de sa mort. J’ai pensé depuis qu’il vaudrait mieux pour vous d’écrire à Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, ou à Mme de Vintimille, à Paris. Ils vous enverront copie de cette fatale relation, et vous aurez moins de port à payer que si je vous la faisais passer de. Rome.

« Mon cher ami, je suis vraiment au désespoir. Je ne sais ce que (sic) devenir ni quel parti prendre. Je suis bien déterminé à quitter Rome, mais le cardinal s’y oppose à présent ; et plus on m’a d’abord persécuté injustement, plus on veut maintenant, par des caresses, me retenir ici. Quoi qu’il en soit, je n’irai pas toujours plus loin que mon année, qui finit au mois de mai. Oui, mon cher Chênedollé, mes déserts vont être maintenant auprès des vôtres. J’appelle la retraite et l’obscurité de toute la force de mes désirs. Il est plus que temps de renoncer à tant de mensonges, à tant de projets que tout renverse et que rien ne peut amener à une fin heureuse. Écrivez-moi ici ; j’ai soif de vos lettres et de votre amitié. — Adieu, adieu. »

Mme de Vintimille s’acquittait de la commission dont il vient d’être parlé, et elle écrivait à Chênedollé la lettre que voici :


« A Paris, le 1er nivôse (1803).

« Vous me rendez bien peu de justice, monsieur, en me soupçonnant d’avoir pu vous oublier. L’éternel souvenir de la malheureuse amie que je pleure ne me permettra jamais de voir avec indifférence ceux qui partageaient mes sentimens pour elle, et croyez bien que ce mutuel regret me donne un lien avec vous que rien ne rompra jamais. — Voilà la relation que M. de Chateaubriand m’a envoyée ; j’ai trouvé plus court de vous la faire passer que d’en faire prendre une copie. Quand vous l’aurez gardée tout le temps que vous jugerez à propos, vous voudrez bien me la renvoyer ; je m’en rapporte à votre bon esprit pour juger qu’elle doit rester dans l’intimité, et qu’il y a des choses dont les indifférens n’ont que faire. Je ne vous fais donc aucune recommandation à ce sujet. Quelle perte nous avons tous faite par la mort de cette malheureuse amie ! Je ne puis dire le chagrin que j’en ressens ; c’est une plaie qui ne se fermera jamais ; l’idée de ne la plus revoir me poursuit sans cesse, et il m’est doux de parler de cette peine à une personne qui, j’en suis bien sûre, sait m’entendre. — Je suis affligée de ce que vous me dites de vos malheurs personnels, et, quoique je n’aie pas beaucoup de droits à votre confiance, laissez-moi vous dire que s’ils sont de nature à être un peu adoucis par l’intérêt bien véritable, je vous demande de ne pas me refuser le plaisir de vous offrir quelque consolation. — Vous savez que M. de Chateaubriand est nommé dans le pays de Vaud. J’avais pensé que peut-être vous iriez le retrouver, et je l’avais espéré pour tous deux. — Veuillez, je vous prie, m’accuser tout de suite la réception de mon paquet, et, quand vous reviendrez à Paris, venez me voir au plus tût pour que je vous pardonne le soupçon de vous avoir oublié. — Adieu, monsieur ; recevez, je vous prie, l’assurance bien vraie de tous les sentimens que vous m’avez inspirés.

(Rue Cerutti, n° 19.)

« P. S. — M. Pasquier, à qui j’ai dit que j’avais reçu de vos nouvelles, me charge de le rappeler à votre souvenir, et vous prie de ne pas l’oublier. »


La lettre de Chênedollé en réponse à celles de Rome qu’on vient de lire sur la mort de Mme de Beaumont se trouve dans les Mémoires de M. de Chateaubriand. — C’est ici le lieu de placer les lettres de Mme de Beaumont elle-même à Chênedollé, gracieuses paroles de cette ame détachée et fidèle qu’animait l’affection seule au bord de la tombe. Elles viennent bien s’ajouter à tout ce que nous avait appris d’elle la correspondance de M. Joubert [53].


Mme de Beaumont à M. de Chenedollé.

« Le 7 fructidor (1802).

« Notre ami veut attendre la décision d’une nouvelle espérance [54] pour vous répondre. Si elle se réalisait, il n’y aurait pas la moindre apparence de fiction dans la lettre déterminante qu’il doit vous écrire ; mais ne nous flattons point. S’il était vrai qu’espérer, c’est jouir, nous serions bien heureux, car nous espérons beaucoup. À la vérité, nous changeons souvent de vues, de projets et d’espérances ; ils ont le bon esprit de se trouver bien de cette vie, cependant bien fatigante ; je les en félicite ; mais l’hirondelle [55] est toujours le plus noir des corbeaux, sans en excepter celui de Vire. Cet aimable corbeau, quoique absent, est toujours parmi nous ; nous en parlons sans cesse, nous cherchons toutes les manières de le rappeler de son exil, de ne plus le laisser s’envoler. Il entre dans tous nos projets de voyage, de retraite ou de repos.

« Si par hasard quelque journal arrive à Vire, vous aurez vu la nouvelle organisation du gouvernement. Je n’en parle pas, car il serait impossible qu’une lettre en donnât idée.

« Il parait un ouvrage du grand homme de Necker : il s’appelle Dernières Vues sur les finances et le gouvernement des Français. On dit qu’après une monarchie tempérée, l’auteur ne trouve rien de mieux à nous offrir qu’une république gouvernée par sept directeurs. Je ne croirai une telle absurdité qu’après l’avoir lue, de mes yeux lue. Ce qu’il y a de certain, c’est que le livre ne plait ni ne réussit [56]. On dit qu’il retarde l’apparition du roman de Mme de Staël [57] ; c’est un tort très grave pour mon impatience.

« M. de Lauraguais vient, du fond du plus horrible galimatias [58], d’essayer de mordre notre ami ; mais ses dents sont tout usées, il aurait bien mieux fait de s’en tenir à la Constitution, la Constitution ! Cette fois, le trop d’idées ne l’a pas empêché d’achever.

« On a fait une Résurrection d’Atala en deux volumes. Atala, Chactas et le père Aubry ressuscitent aux ardentes prières des missionnaires. Ils partent pour la France, un naufrage les sépare : Atala arrive à Paris. On la mène chez Feydel [59], qui parie 200 louis qu’elle n’est pas une vraie sauvage ; chez l’abbé Morellet, qui trouve la plaisanterie mauvaise ; chez M. de Chateaubriand, qui lui fait vite bâtir une hutte dans son jardin, qui lui donne un dîner où se trouvent les élégantes de Paris ; on discute avec lui très poliment les prétendus défauts d’Atala. On va ensuite au bal des Étrangers où plusieurs femmes du moment passent en revue, enfin à l’église où l’on trouve le père Aubry disant la messe et Chactas la servant. La reconnaissance se fait, et l’ouvrage finit par une mauvaise critique du Génie du Christianisme. Vous croiriez, d’après cet exposé, que l’auteur est païen. Point du tout. Il tombe sur les philosophes, il assomme l’abbé Morellet, et il veut être plus chrétien que M. de Chateaubriand. La plaisanterie est plus étrange qu’offensante ; mais on cherche à imiter le style de notre ami, et cela me blesse. Le bon esprit de M. Joubert s’accommode mieux de toutes ces petites attaques que moi qui justifie si bien la première partie de ma devise : Un souffle m’agite [60].

Le dernier Mercure [61] est détestable M. Delalot y règne comme le roi de Cocagne, et s’il ne baille pas, du moins nous fait-il bâiller… Ah ! qu’allait-il [62] faire dans cette galère ! Il vous écrira incessamment, Gueneau aussi. Les deux corbeaux soupirent après le troisième. Lucite s’est écriée lorsque son frère nous a lu votre lettre : Qui ne sait compâtir aux maux qu’il a soufferts ! Fougères lui a trop appris à apprécier Vire ; elle vous plaint de toute son ame et me charge de vous dire mille choses. La lettre de notre ami sera telle que vous la pouvez désirer et très déterminante. Puisse-t-elle pour vous deux n’être pas une fiction ! Il est dans son nouveau logement, Hôtel d’Étampes, n° 84. Ce logement est charmant, mais il est bien haut. Toute la société vous regrette et vous désire ; mais M. Joubert est dans les grands abattemens, M. de Chateaubriand est enrhumé, Fontanes tout honteux, et la plus aimable des sociétés ne bat que d’une aile.

« M. B. (Montmorin-Beaumont.) »

Au même

« Ce 9 vendémiaire (1802).

« Notre ami n’est sûr de rien. Sa destinée est plus incertaine que jamais, tout est dans le vague et tristement dans le vague ; cependant, à son retour de la campagne, il vous écrira la lettre déterminante si nécessaire pour vous tirer de cet abîme d’ennui et pour vous ramener au milieu de nous. S’il eût été sûr que vous voulussiez la lettre, quel que fût l’état des choses, il l’aurait écrite [63] ; vous l’aurez incessamment. La correction de l’ouvrage [64] est entièrement finie ; l’article de Fontanes a paru et surpasse nos espérances [65]. Le Léviathan [66] est accablé de critiques injustes et grossières ; le livre de l’Éléphant son père est estimé et peu lu. Il y a, ce me semble, des choses fort nobles et fort courageuses dans ce livre que j’ai à peine parcouru, parce que M. Joubert s’en est emparé pour ne le pas lire. M. Delalot et Fiévée dominent toujours dans le Mercure. Le petit corbeau [67] est parti pour la Bourgogne, l’autre corbeau [68] est à la campagne avec mauvais coeur [69], et je vous écris de Lucienne, de chez la belle Mme Hocquart. Mais Lucienne n’a dans ce moment aucun charme pour moi cette vue immense ne m’intéresse point ; la campagne est desséchée, et la société m’ennuie. Il n’y a plus qu’une société pour moi. La pauvre hirondelle [70] est dans une sorte d’engourdissement fort triste ; elle vous plaint cependant, mais elle espère pour vous, car le mal vient du dehors : en changeant de position, vous serez mieux. J’attends pour vous ce mieux avec impatience. Dans quelques jours, notre ami vous écrira, et j’espère que sa lettre vous ramènera parmi nous. Adieu, je ne suis point votre exemple. Je finis sans le moindre compliment, en vous assurant du tendre intérêt de toute la société et du mien en particulier. J’espère que nous rirons incessamment des dames de Vire ; pensez un peu que vous nous en divertirez un jour : cela vous donnera du courage pour les supporter. Adieu encore une fuis. J’ai, ce me semble, répondu à toutes vos questions. Portez-vous bien, songez à nous, et soyez sûr que la lettre de notre ami suivra de près la mienne. »


Au même [71].

« Ce dimanche soir (1803).

« C’est bien ridicule de ne pas profiter d’un jour que vous voulez bien m’accorder, lorsque vous vous rendez si rare ; mais M. de Chateaubriand avait oublié un engagement chez Fontanes, et je ne voudrais pas vous séparer. Soyez donc assez bon pour me donner mardi ou mercredi. Le plus tôt sera le mieux. Dites votre choix à M. de Chateaubriand, et ne profitez pas de ce contre-temps pour redevenir le plus ours des ours. Salut à votre ourserie.

« M. B. »


Au même.

« Ce dimanche, 8 août 1803 (du Mont-d’Or). »

« Voici une lettre [72] qui n’a pas pris le plus court chemin pour vous arriver, puisqu’elle a passé par le Mont-d’Or. De peur qu’elle ne fasse encore un détour inutile, je l’adresse à Saint-Germain [73], qui passera chez vous à Paris, l’y laissera si vous y êtes, ou l’enverra à Vire. La paresse de notre ami l’a empêché de cacheter sa lettre, afin que je visse ses projets sans qu’il eût la peine de les écrire deux fois. J’aurais bien pu être polie, mais non sans vous forcer de déchirer la lettre en mille morceaux. Je laisse donc les choses telles qu’elles sont, et vous n’aurez point de cachet. Je n’ai pas le courage de vous dire à quel point je suis affligée de son projet [74], si arrêté, qui me semble si naturel, et qui, dans les vues du monde, est si déraisonnable. Je suis dans un état de faiblesse qui m’ôte presque la force de désirer et de craindre. Je prends les eaux depuis trois jours. Je tousse moins ; mais il me semble que c’est pour mourir sans bruit [75], tant je souffre d’ailleurs, tant je suis anéantie. Il vaudrait autant être morte. Adieu, écrivez-moi au Mont-d’Or, par Clermont (département du Puy-de-Dôme), c’est-à-dire dans le lieu le plus abominable de la terre. »


Au même.

« Ce 29 août 1803.

« Comme je n’ai point eu de vos nouvelles depuis que je suis ici [76], il m’est difficile de vous adresser cette lettre juste. Je me détermine pour Vire sans trop savoir pourquoi, car il me semble que vous devriez être à Paris. Quoi qu’il en soit, je ne veux pas vous laisser ignorer ma marche, même sans espérer que vous en profitiez. Je serai du 10 au 15 septembre à Lyon ; j’y resterai le temps nécessaire pour arranger mon voyage ; ce sera l’affaire de quelques jours. L’incertitude du temps que mes remèdes dureraient m’a empêchée de vous mander plus tôt une détermination qui n’était pas prise. Je ne vous fais pas de reproches de votre silence ; mais je ne veux cependant pas vous dissimuler qu’il me fait de la peine. Si vous aviez un mot à me dire, il faudrait que ce fût à Lyon, poste restante. »

Qu’a donc Chênedollé ? Tout le monde se plaint de son silence, il semble s’oublier lui-même, il s’abandonne : cela se sent à tout instant dans les paroles que lui adressent ses amis. Est-ce la paresse qui l’enchaîne ? N’est-ce pas plutôt quelque douleur ? Tout à l’heure nous y toucherons discrètement.

Mais « il était si sombre, si mélancolique en ces années, me dit un des témoins survivans, que, quand il s’approchait d’une fenêtre, ses amis disaient toujours : Il va s’y jeter. »

Ne voulant que prendre la parole le moins possible, nous mettrons ici, sans interruption, la suite restante des lettres de Chateaubriand à Chênedollé. On y sentira mieux que nous ne le pourrions dire cette impression triste qui résulte d’une liaison étroite qu’on voit se relâcher avec les années ; celle-ci du moins ne se dénoua jamais.


À M. de Chénedollé, à Vire.

«  Paris, 15 ventôse (6 mars 1804).

« Je n’ai pas voulu, mon cher Chênedollé, répondre à votre lettre que m’a transmise le petit Gueneau, avant que mon sort fût entièrement décidé. Maintenant que j’ai accepté la place de ministre dans le Valais et que je suis au moment de mon départ, je vous propose de, m’y suivre, si cela peut vous être agréable. Peut-être ne serez-vous pas très tenté, vu la tristesse de la résidence que je vais occuper ; j’espère, d’ailleurs, ne faire qu’un très court séjour à Sion, et je ferai solliciter par mes amis quelque place obscure dans une bibliothèque [77], qui me fixe à Paris l’hiver prochain. — Si tout cela ne vous alarme pas, venez sur-le-champ me rejoindre à Paris, ou chez Joubert à Villeneuve-sur-Yonne, en cas que j’eusse déjà quitté Paris. Il ne vous faut que l’argent du voyage jusque-là ; je me charge du reste. Venez ou répondez-moi sur-le-champ au Singe violet, rue Saint-Honoré, près la rue de l’Échelle, chez Joubert Lafond [78].

« Mon cher ami, nous sommes très malheureux, et je crois connoître les nouveaux chagrins dont vous voulez me parler. Mon plus grand désir est de finir ma vie avec vous, et, si nous en avons la ferme volonté, j’espère que nous nous réunirons un jour et que nous achèverons ensemble cette triste vie qui ne mène à rien [79] et qui n’est bonne à rien. Je vous embrasse mille fois du fond de mon cœur. CH. »

Au même.

« Mercredi, 23 ventôse (1804).

« Migneret [80], mon très cher ami, vient de m’envoyer votre billet. Vous devez avoir à présent entre les mains une lettre de moi. Je vous disois que je partois pour le Valais, que j’espérois n’y faire qu’une courte résidence, et que j’attendois de la bonté du Consul la permission de revenir cet automne à Paris ; que, si pourtant le voyage vous tentoit, quoique vous connoissiez déjà les montagnes ; vous pouviez venir sur-le-champ me rejoindre à Paris ou à Villeneuve-sur-Yonne, d’où je me chargeois ensuite de tous les frais de votre voyage. La chose n’est pas brillante ; mais le diable ne peut offrir que son enfer.

« Être avec vous seroit un grand bonheur pour moi ; mon amitié pour vous est inaltérable ; malheureusement on ne me met guère à lieu de vous le prouver ; vous ne pouvez vous faire une idée de mes chagrins.

« Je crois connoitre tous les vôtres. Notre chère Lucile [81] est très malade !… Mon ami, si nous ne nous voyons pas encore cet été sous les montagnes de Sion, les landes de la Bretagne et de la Basse-Normandie nous réuniront cet hiver. Quelle triste chose que cette vie ! Je vous embrasse en pleurant : c’est maintenant mon habitude [82].

« P. S. — Adressez votre réponse chez Joubert, au Singe violet, rue Saint-Honoré, près la rue de l’Échelle. »


Au même.

(1804)

« Vous aurez reçu, mon très cher ami, ma seconde lettre où je vous parlois du peu d’agrément de la chose que je vous proposois, et surtout de sa courte durée. Dupuy, que j’avois appelé comme secrétaire, a été épouvanté, et il refuse de venir. Je tâcherai de prendre quelque enfant de seize ans qui me coûte peu et qui sache remplir les blancs d’un passeport.

« Votre lettre a croisé la mienne ; je ne m’étonne pas des difficultés que fait votre père. Non-seulement la place de secrétaire de légation ne dépend pas de moi, comme vous le dites, mais je n’ai point de secrétaire de légation ; je suis tout seul, et on ne me passe pas même un secrétaire particulier. Il est vrai que je vais dans un trou horrible, et que je n’y vais que pour quelques mois, du moins je l’espère.

« Si tout cela ne vous décourage pas, voilà la lettre pour M. votre père ; remettez-la-lui et venez. J’aurai un extrême bonheur à vous embrasser. Ma femme est ici. Elle va me chercher un logement pour moi et pour elle. Je cherche une cabane à acheter aux environs de Paris ; j’espère l’avoir pour cet automne ; alors, si vous ne venez pas à Sion, du moins promettez-moi de venir vivre dans ma chaumière. Lucile va venir dans une pension excellente que je lui ai arrêtée ici. Alors nous pourrions tous nous réunir, au mois d’octobre, à Paris. Mille tendres amitiés, mille souvenirs. À vous pour la vie, et à toute épreuve.

« J’attends votre réponse : en me répondant sur-le-champ, je pourrai encore recevoir votre lettre, rue de Beaune, hôtel de France.

« Si vous abandonnez le projet de venir à Sion, vous jetterez au feu la lettre pour votre père.

« Je n’ai point encore vu le premier Consul. »


Au même.

« Mantes, 15 août 1804.

Je m’approche de vous et je sors enfin du silence, mon cher Chênedollé. Je n’ai osé vous écrire de peur de vous compromettre pendant tout ce qui m’est arrivé [83]. Que j’ai de choses à vous dire ! Quel plaisir j’aurai à vous embrasser si vous voulez ou si vous pouvez faire le petit voyage que je vous propose ! Je vais passer quelques jours chez Mme de Custine, au château de Fervaques, près Lisieux, et vous voyez, par la date de ma lettre, que je suis déjà sur la route. J’y serai d’aujourd’hui en huit, c’est-à-dire le 22 d’août. La dame du logis vous recevra avec plaisir, ou, si vous ne vouliez pas aller chez elle, nous pourrions nous voir à Lisieux. Écrivez-moi donc au château de Fervaques, par Lisieux, département du Calvados. Vous ne devez pas en être à plus de quinze ou vingt lieues. Tâchons de nous voir pour causer encore une fois, avant de mourir, de notre amitié et de nos chagrins. Je vous embrasse les larmes aux yeux. Joubert a été bien malade et n’a pu répondre à une lettre que vous lui écriviez. Tout ce qui reste de la petite société s’occupe sans cesse de vous. Mme de Caud est très mal. »


Au même.

« Villeneuve-sur-Yonne, 10 octobre 1804.

« Cher Corbeau, votre lettre m’a fait un insigne plaisir. Joubert déclare qu’il va mettre la main à la plume, et moi je me réjouis dans l’espérance de vous embrasser, du 20 au 25 du mois d’octobre courant, à Fervaques. Tâchez de vous y rendre ; nous arrangerons notre hiver.

« Je pars d’ici le 16 octobre ; je passerai deux ou trois jours à Paris, d’où je continuerai ma route pour Lisieux. Adieu, cher enfant. J’écris en hâte ce billet, parce que je suis mal à mon aise. Je vais vite le cacheter et le mettre à la poste.

« Mille fois à vous. Mille respects à vos parens. »


Au même.

« Villeneuve-sur-Yonne, 13 novembre 1804.

« Mme de Caud n’est plus. Elle est morte à Paris le 9. Nous avons perdu la plus belle ame, le génie le plus élevé qui ait jamais existé. Vous voyez que je suis né pour toutes les douleurs. En combien peu de jours Lucile a été rejoindre Pauline [84] ! Venez, mon cher ami, pleurer avec moi cet hiver, au mois de janvier. Vous trouverez un homme inconsolable, mais qui est voire ami pour la vie.

« Joubert vous dit un million de tendresses. »


Au même.

« J’ai votre portrait mon cher ami, vous jugez s’il me fait plaisir. Les gens qu’on aime étant presque toujours éloignés de nous, au moins que leur image les fixe sous nos yeux, comme ils le sont dans notre cœur. Je suis enfin revenu de Villeneuve pour ne plus y retourner cette année. Je vous attends ; votre lit est prêt, ma femme vous désire. Nous irons nous ébattre dans les vents, rêver au passé et gémir sur l’avenir. Si vous êtes triste, je vous préviens que je n’ai jamais été dans un moment plus noir : nous serons comme deux cerbères aboyant contre le genre humain. Venez donc le plus tôt possible. Mme de C. doit vous avoir un passeport. Venez ; le plaisir que j’aurai à vous embrasser me fera oublier toutes mes peines. Mille tendres amitiés. »

(Rue de Miroménil, n° 1119.)


Au même.

Samedi, 8 février 1806.

« Vos poulardes sont bonnes, mon cher ami ; mais vos lettres et surtout votre présence vaudroient encore mieux. Quand arriverez-vous ? Nous vous attendons. Venez occuper le petit cabinet et jaser avec nous sur les maux de la vie. Je partirai dans le courant d’avril pour l’Espagne [85], où je resterai tout au plus deux mois. J’irai voir les antiquités mauresques ; jusque-là je suis à votre service. Venez débarquer chez moi ; vous ferez grand plaisir à M. de Chateaubriand. Joubert est ici. Tout le monde sera charmé de vous voir. Le poème est-il fini ? Quand l’imprimons-nous ? Je parle tous les jours de vous à Mme de Custine. Venez donc, mon cher ami. Vous savez combien les premiers jours du printemps sont beaux à Paris et combien nous vous aimons. Mille remerciemens des chapons ; nous en mangeons un ce soir avec Joubert. Tout à vous. »


Au même.

« Paris, le 7 mai 1816.

« Je dicte en courant quelques mots à mon secrétaire [86], mon cher ami. Je ferai tout ce qui me sera possible de faire pour vous faire entrer à l’Institut ; mais ne comptez sur rien, et voici pourquoi : l’esprit de ce corps est resté le même, malgré la réforme qu’il vient d’éprouver. Dans les dernières nominations, nous n’avons pu avoir que quatre voix pour M. De Sèze. Jugez par là où nous en sommes. Je sais que vos titres sont d’une nature différente ; mais le talent, comme vous savez, n’est pas toujours une raison de succès. Quant à Fontanes, je ne le vois plus [87] ; son opinion dans la chambre des pairs le range sous des bannières différentes de la mienne, et j’avoue qu’après la dernière expérience, je ne sais plus capituler avec des opinions. Comptez toujours sur moi, mon cher ami, et croyez que je serois trop heureux de trouver l’occasion de vous être bon à quelque chose.

« [88] Je vous embrasse.

« DE CHATEAUBRIAND. »


Au même.

« 26 juillet 1820. — Rue de Rivoli, n° 26.

« Votre écriture, mon cher ami, m’a fait grand plaisir à reconnoître : les années ne font rien avec moi, et les amis qui m’ont oublié [89] ne vivent pas moins dans mon souvenir. Dix ans, à mon âge, c’est trop pour l’histoire ; il faut que je la commence promptement ou que j’y renonce. J’ai déjà deux volumes à peu près achevés ; j’espérois rester en France, Diis aliter visum [90].

« On dit qu’on me rappellera l’année prochaine : Dieu le veuille ! Le roi, en me nommant son représentant, m’a trop honoré et trop récompensé : j’attendrai la suite de ses bontés. Et vous, mon cher ami, que devenez-vous ? Que deviendra l’Université ? Je voudrois bien vous voir à Paris. Votre muse doit avoir besoin de revoir les lieux qui ont inspiré Racine. Vous trouverez tôt ou tard, sous nos princes légitimes, une place plus convenable à votre fortune et à vos occupations. Si je restois en France, je vous offrirois tout mon crédit, qui n’est pas grand. Mais enfin, ceci n’est pas un adieu ; nous nous reverrons ; nous, finirons nos jours ensemble dans cette grande Babylone qu’on aime toujours en la maudissant, et nous nous rappellerons le bon temps de nos misères où nous prenions le détestable café de Mme Rousseau. — Bonjour, mon cher ami ; je vous embrasse tendrement. Je ne partirai qu’au mois de septembre. Ainsi, si vous avez quelque chose à me dire, je suis tout à vous. »

Ce souvenir du bon temps de misère et du détestable café de Mme Rousseau va renouer la chaîne au premier anneau d’autrefois depuis ces premiers mois du retour de l’émigration en 1800 jusqu’à l’ambassade de Berlin, vingt longues années s’étaient écoulées. Chênedollé était resté fidèle aux anciens jours ; il n’avait cessé, au sein de sa vie secrète, de célébrer en silence les anniversaires de ses premières jouissances d’esprit ou de cœur. Il était de ceux qui s’asseoient de bonne heure sur un banc de pierre du chemin et qui aiment à se dire en se retournant : « Notre meilleur ami, c’est le passé. »

VI. — LIAISON AVEC LUCILE.

Rien n’est plus délicat à sonder que certaines douleurs ; je ne l’essaierai point pour celles de Chênedollé ; je crois entrevoir qu’il en eut plus d’une en ces années du retour. Seulement, sur un point qui touche de toutes parts à la poésie, qui est de la poésie même, j’ajouterai quelques détails à ce que disent les Mémoires de son illustre ami. On apprendra à y connaître mieux encore cette charmante Lucile, et sa divine mémoire, se mêlant au nom de Chênedollé, y jettera un de ces rayons paisibles, pareils à ceux de cet astre d’argent qu’il a si bien chanté et qu’elle a tant aimé.

Il avait d’abord connu Lucile à Paris en 1802 ; il l’y avait retrouvée à son retour vers l’entrée de l’hiver (1802-1803). Il s’était pris insensiblement d’une adoration secrète pour cette ame délicate et douloureuse. Le lien qui s’était noué alors entre eux, je ne le saurais dire dans sa vraie nuance ; c’était quelque chose de vague, de tremblant, d’inachevé. Il y avait eu de la part de Lucile, veuve et libre de sa main, une demi-promesse, — promesse sinon de l’épouser, au moins de n’en jamais épouser un autre. C’était tout pour elle, pour cette ame malade et méfiante du bonheur ; ce n’était point assez pour lui. Pendant le court séjour qu’il continua de faire à Paris lorsqu’elle fut retournée en Bretagne, elle lui, écrivait (je livre ces timides lettres dans leur demi-teinte d’obscurité et avec leur voile de mystère) :


À M. de Chenedollé, rue du Bac, n° 610, à Paris.

Rennes, ce 2 avril 1803.

« Mes momens de solitude sont si rares, que je profite du premier pour vous écrire, ayant à cœur de vous dire combien je suis aise que vous soyez plus calme. Que je vous demande pardon de l’inquiétude vague et passagère que j’ai sentie au sujet de ma dernière lettre ! Je veux encore vous dire que je ne vous écrirai point le motif que j’ai cru, à la réflexion, qui vous avoit engagé à me demander ma parole de ne point me marier. À propos de cette parole, s’il est vrai que vous ayez l’idée que nous pourrons être un jour unis, perdez tout-à-fait cette idée : croyez que je ne suis point d’un caractère à souffrir jamais que vous sacrifiiez votre destinée à la mienne. Si, lorsqu’il a été, ci-devant, entre nous question de mariage, mes réponses ne vous ont point paru ni fermes ni décisives, cela provenoit seul [91] de ma timidité et de mon embarras, car ma volonté étoit, dès ce temps-là, fixe et point incertaine. Je ne pense pas vous peiner par un tel aveu, qui ne doit pas beaucoup vous surprendre, et puis, vous connoissez mes sentimens pour vous : vous ne pouvez aussi douter que je me ferois un honneur de porter votre nom ; mais je suis tout à la fois désintéressée sur mon bonheur, et votre amie : en voilà assez pour vous faire concevoir ma conduite avec vous.

« Je vous le répète, l’engagement que j’ai pris avec vous de ne point me marier a pour moi du charme, parce que je le regarde presque comme un lien, comme une espèce de manière de vous appartenir. Le plaisir que j’ai éprouvé en contractant cet engagement est venu de ce qu’au premier moment votre désir à cet égard me sembla une preuve non équivoque que je ne vous étois pas bien indifférente. Vous voilà maintenant bien clairement au fait de mes secrets ; vous voyez que je vous traite en véritable ami.

« S’il ne vous faut, pour rendre vos bonnes graces aux Muses, que l’assurance de la persévérance de mes sentimens pour vous, vous pouvez vous réconcilier pour toujours avec elles. Si ces divinités, par erreur, s’oublient un instant avec moi, vous le saurez. Je sais que je ne peux consulter sur mes productions un goût plus éclairé et plus sage que le vôtre ; je crains simplement votre politesse. Quant à mes contes, c’est contre mon sentiment, et sans que je m’en sois mêlée, qu’on les a imprimés dans le Mercure [92]. Je me rappelle confusément que mon frère m’a parlé à cet égard ; mais je n’y fis aucune attention, ni ne répondis. J’étois au moment de quitter Paris ; j’étois incapable de rien entendre, de réfléchir à rien : une seule pensée m’occupoit, j’étois tout entière à cette pensée. Mon frère a interprété pour moi mon silence d’une façon fâcheuse. Je vous sais gré de l’espèce de reproche que vous me faites au sujet de l’impression de mes contes, puisqu’il me met à lieu [93] de connaître votre soupçon et de le détruire. Soyez bien certain que je n’ai point consenti à la publicité de ces contes, et que je ne m’en doutois même pas. J’espère que, quand vos affaires de famille seront terminées, vous vous fixerez à Paris : ce séjour vous convient à tous égards, et je voudrois toujours que votre position soit la plus agréable possible. Adieu. Vous voudrez bien, quand il en sera temps, me mander votre départ de Paris, afin que je ne vous y adresse pas mes lettres. Je compte encore rester quinze jours dans cette ville-ci. Après cette époque, adressez-moi vos dépêches à Fougères, à l’hôtel Marigny.

« Quoique vos dépêches soient les plus aimables du monde, ne les rendez pas fréquentes ; j’en préfère la continuité. Vous devez être paresseux, et moi-même je suis fort sujette à la paresse. Je vous recommande surtout de me faire part de tous vos soupçons à mon égard ; cette preuve d’intérêt me sera infiniment précieuse. »

Cette lettre était bien faite pour troubler un cœur tendre et pour l’enchaîner encore davantage. Au moment de retourner en Normandie, Chênedollé sollicitait de son amie avec ardeur la faveur de l’aller revoir, espérant la faire revenir sur son refus. Elle lui écrivait :

« Ce 1er juillet 1803.

Je vais répondre de suite à votre lettre du 7 messidor, parce que je pars aujourd’hui pour la campagne, où il me sera moins facile de vous écrire. Je suis bien touchée de l’empressement que vous témoignez de me voir ; mais, en vérité, cela n’est guère possible. Si vous connoissiez ma bizarre position, vous ne seriez pas étonné de ce que je vous dis. Si pourtant il est absolument essentiel que vous me parliez, venez donc me trouver, en dépit de tout, à Lascardais, chez Mme de Chateaubourg, près de Saint-Aubin-du-Cormier, à quatre lieues de Fougères, sur la route de Rennes.

« Je vous prie de ne point me parler dans vos lettres de ce voyage. Si vous persistez à vouloir l’exécuter, marquez-moi simplement, quelque temps avant, que tel jour vous comptez accomplir le projet dont vous m’avez fait part. Si j’ai le plaisir de vous voir, je vous dirai le pourquoi de ces précautions, qui doivent vous paroître folles et qui pourtant ne sont que simples. Tout ce que vous saurez pour le moment, c’est que j’ai la certitude qu’on voit mes lettres et celles que je reçois. Je vais faire en sorte que celle-ci évite le sort des autres. Je vous avoue que ce n’est pas sans impatience que je vois qu’on cherche à me dérober la connoissance de mes sentimens et de mes pensées les plus intimes, et que je m’indigne que les lettres des personnes qui m’écrivent tombent en d’autres mains que les miennes. Je suis surprise que mon frère ne vous ait point encore écrit ; il ne peut sûrement pas vous avoir oublié. Attendez-vous au premier moment à recevoir de son griffonnage. Je vous confie bonnement que la chose du monde qui me rendroit la plus heureuse, ce serait de voir mon frère dans le cas de pouvoir vous être utile. Adieu ; je vous écris en courant, ayant beaucoup de petits arrangemens à faire. Gardez de moi quelque souvenir, et ne négligez rien pour le rétablissement de votre santé.

« Adressez-moi désormais vos lettres chez Mme de Chateaubourg, à Lascardais, à Saint-Aubin-du-Cormier, près Fougères.

« Mandez-moi le plus tôt que vous pourrez que vous avez reçu cette lettre, et n’oubliez pas non plus de me marquer un certain temps d’avance le moment de votre arrivée à Lascardais, par la raison que je ne vais point être fixe nulle part une partie de l’été. »


Au même.

« A Lascardais, ce 23 juillet 1803.

« J’ai reçu le 19 de ce mois votre lettre en date du 12, par laquelle vous m’annonciez votre arrivée. Je vous ai attendu, comme bien vous pensez, avec impatience. Ne vous voyant pas paroître, je me suis livrée à mille diverses inquiétudes. J’espère qu’une cause toute simple est la seule raison qui vous a empêché d’accomplir votre projet ; je vous prie de m’écrire pour lever tous mes doutes à cet égard. Je vous préviens que je suis dans un pays si perdu, que vos lettres mettront un temps infini à me parvenir ; qu’elles pourront même se perdre en route, ainsi que les miennes. Ainsi, ne soyez pas surpris du silence que je pourrai paroître garder avec vous. Tenez-vous convaincu pour jamais que mes sentimens pour vous sont inaltérables, et que vous êtes et serez sans cesse présent à ma pensée.

« Je vous remercie de la manière dont vous m’avez écrit votre dernière lettre ; croiriez-vous pourtant qu’on a deviné de quel projet vous vouliez me parler ? Je crois qu’on seroit charmé de le détourner ; mais je ne vois pas comment, si vous y êtes bien résolu. Adieu ; je n’ajoute rien de plus à cette lettre, pensant que vous êtes à peu près aussi habile que moi sur tout ce que mon amitié pourroit me dicter de plus. Je vais écrire à mon frère et lui faire les reproches qu’il mérite à votre égard ; soyez certain qu’il n’est coupable envers vous que de négligence. Persistez donc dans la bonne résolution de lui conserver tout votre attachement. Adieu encore une fois. »

Chênedollé avait réparé le contre-temps dont il vient d’être question, et il avait pu revoir son aimable amie. Il lui écrivait, quelques jours après l’avoir quittée, une lettre qui prouve du moins que les craintes de la mélancolique Lucile n’étaient pas toutes imaginaires, et qu’il y avait, de la part de certaines personnes, médiocrement indulgentes, quelque peu de tracasserie autour d’elle :


À Mme de Caud, à Lascardais, près Saint-Aubin-du-Cormier.

« Vire, 3 fructidor 1803.

« Je n’ai point pu partir pour Paris, chère Lucile, comme je vous le disais dans ma lettre. Ma sœur aînée vient de tomber malade de la petite vérole, et vous concevez qu’il m’a été impossible de la quitter. L’incertitude du moment où je puis recevoir de vos lettres me détermine à vous envoyer un exprès. D’ailleurs, je dois éclaircir plusieurs points avec vous, ce que je ne pourrais faire en me servant de la voie ordinaire de la poste.

« Depuis que j’ai quitté Fougères, je n’ai point été un moment tranquille. Vous aurez su que j’ai mangé et logé chez Mme de Chateaubriand. Voici comment cela s’est fait. En arrivant à Fougères, je descendis chez M. de Guébriac [94] avec l’intention d’y coucher, si je ne pouvais pas trouver de voiture dans la soirée. À six heures, je sortis pour aller faire une visite à Mme de Chateaubriand, politesse dont je ne crus pas possible de me dispenser. Mme de Chat… profita de ce moment pour envoyer vite chercher mon sac de nuit, resté chez M. de Guébriac. Nous sortîmes avec une amie de Mme de Chat… pour aller nous promener dans la forêt, et, à mon retour, on me dit qu’on avait envoyé chercher mon sac de nuit et que ma chambre était préparée. Je fus donc forcé de rester. Le lendemain, je voulus partir de grand matin. Point de chevaux. On me promet de m’en faire trouver avant midi. Effectivement, on envoie des domestiques courir dans la ville. Midi arrive, point de chevaux. On avait l’air de s’amuser beaucoup de mon malaise et de mon impatience, et l’on se jouait de moi avec une grace parfaite et une politesse infinie. L’après-midi se passe de même en courses inutiles de la part des domestiques, et on avait toujours l’air de me plaindre beaucoup de ce que je ne pouvais partir. Enfin, à huit heures du soir, on vint m’annoncer, de la part de la maîtresse de la poste chez laquelle j’avais été le matin, qu’il venait d’arriver un homme en chaise de poste qui demandait un compagnon. J’en profite, et à neuf heures je monte en voiture. Voilà exactement comment les choses se sont passées. Il paraît qu’on avait formé le projet de m’arrêter pour m’embarrasser, et peut-être pour vous inquiéter un peu vous-même ; mais je dois vous avouer, chère Lucile, que l’on ne m’a dit que des choses aimables sur votre compte, et qu’on a affecté même de très peu parler de vous. D’ailleurs, je vous le répète, tout ce qu’on pourrait nie dire pour vous nuire serait absolument inutile. Je ne veux jamais vous juger, chère et céleste amie, que d’après mon cœur, et vous imaginez si le jugement doit vous être défavorable ! Je désire que le vôtre soit aussi flatteur pour moi, et que vous gardiez toujours la parole que vous m’avez donnée. Sans ce mot charmant : Je ne dis point non, je serais reparti la mort dans le cœur ; mais cela ne suffit pas, chère Lucile, il faut que vous preniez des mesures pour que nous nous voyions promptement : il faut que vous vous déterminiez bientôt, et que vous soyez entièrement à moi avant cet hiver. Je ne vois de bonheur que dans notre union, et je sens que vous êtes la seule femme dont les sentimens soient en harmonie, avec les miens, et sur laquelle je puisse me reposer dans la vie. Écrivez-moi par l’homme que je vous envoie. Vous pouvez tout me dire et m’ouvrir votre cœur de tout point ; c’est un homme parfaitement sûr. Je suis triste, et j’ai le cœur flétri. Cette existence isolée me pèse cruellement ; j’ai besoin de quelques mots de vous pour me redonner un peu le goût de la vie. Il me semble qu’il y a plusieurs mois que je vous ai quittée, et je ne puis me faire à l’idée de ne point recevoir de vos lettres. Écrivez-moi donc, et dites-moi que vous m’aimez encore un peu. Au nom de Dieu, envoyez-moi une copie de cette chose si aimable et si flatteuse que je lus dans le bois. L’éternelle et chère erreur me fut une expression bien douce, et elle est restée bien avant dans mon cœur. Si vous voulez être parfaitement aimable, joignez-y quelques-unes de vos pensées. Vous savez si je chéris tout ce qui vient de vous ! — J’ai enfin une lettre de votre frère ; il me dit qu’il ne peut rien faire pour moi à Rome, et que lui-même est extrêmement dégoûté de sa place. Ainsi, il ne faut plus songer à ce voyage. Je ne puis croire que vous ayez envie d’y aller vous-même, comme me le dit Mme de Chateaubriand. Vous n’auriez sans doute pas voulu me cacher une semblable démarche, et cela s’accorderait bien peu avec ce que vous m’avez promis. Mais, je vous le répète, je ne l’ai point cru.

« Adieu, douce et bonne Lucile, aimez-moi et écrivez-moi une lettre bien amicale. Oserais-je vous supplier de présenter mes hommages respectueux à Mme et à Mlle de Châteaubourg, et de dire mille choses honnêtes à monsieur ? »

Cependant le mal de la pauvre Lucile augmentait, et elle entrait dans un funeste silence. Mme de Chateaubourg, cette sœur de M. de Chateaubriand, avec qui demeurait Lucite, et qui n’avait cessé d’être bien pour elle, écrivait à Chênedollé, qui ne recevait plus de réponse.


« A Lascardais, 25 septembre 1803.

« Aussitôt votre lettre reçue, monsieur, je me suis hâtée de faire passer à ma sueur celle que vous m’envoyez pour elle : elle l’a présentement. Elle n’est plus à Lascardais : elle habite Rennes depuis trois semaines ; elle y est pour sa santé. Son adresse est chez Mme Jouvelle, rue Saint-George, n° 11. J’ignore absolument d’où provient le silence de ma sœur à votre égard. Peut-être ce qui vous paraît inexplicable n’a qu’une cause fort simple et fort naturelle. Je voudrais pouvoir vous donner des éclaircissemens que vous semblez vivement désirer, et vous convaincre de la bonne volonté que j’ai de vous obliger. C’est dans ces sentimens que je suis, monsieur,

« Votre très-humble servante,

« CHATEAUBRIAND DE CHATEAUBOURG. »

Chênedollé revit un moment Lucile à Rennes, et il nous dira tout-à-l’heure quelque chose sur cette entrevue pénible. Vers le printemps de 1804, Lucile venait à Paris dans une pension que lui avait trouvée son frère ; elle y mourait le 9 novembre de cette année. Dans les papiers de Chênedollé, je rencontre un petit cahier à part qui a pour titre Mme de Caud ; j’en donne les pensées sans suite et qui peignent, mieux que ne sauraient faire toutes nos paroles, le désordre de douleur où le jeta cette perte cruelle. Quelle oraison funèbre ou quelle élégie vaudrait de tels sanglots !

« La mélancolie est l’écueil des belles ames, des grands talens et peut-être des grands caractères. On se dégoûte de tout parce qu’on a senti tout trop vivement.

« Il est bien peu de personnes qui sachent respecter une grande douleur, du moins si l’on en juge par l’indifférence ou même la joie qu’on témoigne devant celui qui l’éprouve.

« Il n’est pas bon que l’homme soit trop solitaire et qu’il se livre trop à sa pensée et à sa douleur. Il dévore alors son propre cœur, et il se tue ou devient fou.

« Il est bien peu de personnes qui sentent combien une véritable douleur doit durer long-temps. »

« Je lui ai entendu réciter ces vers :

« Il faut brûler quand de ses flots mouvans, etc. »

avec une expression parfaite.

« Auprès de cette femme céleste, je n’ai jamais formé un désir. J’étais pur comme elle. J’étais heureux de la voir, heureux de me sentir près d’elle. C’était l’espèce de bonheur que j’aurais goûté auprès d’un ange.

« Il fallait peu de chose pour procurer du bonheur à ce cœur si triste et si malade. Je me rappelle sa joie lorsqu’on lui procura à Fougères ce petit jardin où elle pouvait lire et méditer sans être vue. Ce fut pour elle le suprême bonheur.

« Dans la voiture qui nous conduisait à Lascardais : « Quand les hommes et les amis nous abandonnent, il nous reste Dieu et la nature ! » me dit-elle en soupirant.


« Ce qu’il y a de cruel dans les grandes douleurs causées par de grandes pertes, c’est de voir la profonde indifférence des autres.

« Les amis nous disent : « On ne peut pas toujours s’affliger, il faut chercher « des distractions. » — Hélas ! quand on a bien souffert, quand on commence à se soulever sous le poids de ses maux et qu’on essaie de se rattacher encore à quelques illusions, il vient un nouvel accident, une nouvelle mort qui vous perce le cœur encore tout saignant de sa première blessure. Il vaut bien mieux se faire une habitude de la tristesse, repousser les caresses de l’espérance et bien se dire qu’il n’est plus de bonheur. Mais alors qu’est-ce que la vie ? car l’homme est porté par un désir invincible vers le bonheur. »


« Il me semble la voir encore, belle de mélancolie et d’amour, se troubler, pâlir, se couvrir de sueur et me dire avec l’accent le plus tendre et le plus étouffé « Monsieur Ch…, ne me trompez-vous point ? M’aimez-vous ? » puis se reprenant et disant : « Ne croyez pas au moins que je veuille vous épouser. Je ne ferai jamais mon bonheur aux dépens du vôtre. »

« La pitié attendrit ce cœur jusqu’à l’amour.

« Le soir, je tremblais d’éteindre ma lumière ; l’idée que le moment où je verrais le jour reparaître était l’instant du départ me faisait frémir.

« Je lui disais : « Je serai heureux d’avoir passé un instant à côté de vous dans la vie : il me semble avoir passé à côté d’une fleur charmante dont j’ai emporté quelques parfums. »


4 frimaire.

« Jamais la nature ne m’a paru plus triste. Un silence universel règne dans la campagne. On n’entend que le bruit monotone des gouttes de pluie qui frappent les rameaux des arbres dépouillés et tombent sur les feuilles desséchées :

Il ne peut faire un pas sans heurter son tombeau.

« Que de gémissemens sortent chaque jour de ce cœur si triste !

« L’homme est en quelque sorte heureux de sa douleur et de ses regrets, tant qu’ils n’ont point été profanés par une pensée ou une action coupable. Ainsi l’homme qui a perdu sa femme ou son amie trouve un charme dans sa tristesse tant qu’il n’a point commis d’infidélité. Quand il n’a point été fidèle à sa douleur, il peut éprouver de nouveaux regrets, mais ils sont sans vertu.


« Cette femme me paraissait si pure et si céleste, que je ne puis me faire à l’idée qu’elle n’est pas morte vierge. Il me semble qu’il n’y avait point d’homme digne de la serrer dans ses bras.

« C’est avec une réflexion bien douloureuse que je m’aperçois que j’ai perdu de ma sensibilité. Sans doute j’ai été profondément affecté de sa mort, mais cette femme adorable n’est pas regrettée aussi vivement et aussi dignement qu’elle mérite de l’être. L’année dernière, je n’aurais pas survécu à un coup aussi terrible.

« Celui qui n’a pas connu Lucile ne peut pas savoir ce qu’il y a d’admirable et de délicat dans le cœur d’une femme. Elle respirait et pensait dans le ciel. Il n’y a jamais eu de sensibilité égale à la sienne. Elle n’a point trouvé d’ame qui fût en harmonie avec la sienne ; ce cœur si vivant, et qui avait tant de besoin de se répandre, a d’abord tué sa raison et a fini par dévorer sa vie.

« Il me vient une pensée effroyable… Je crains qu’elle n’ait attenté à ses jours. Grand Dieu ! faites que cela ne soit pas, et ne permettez pas qu’une si belle ame soit morte votre ennemie. Ayez pitié d’elle, ô mon Dieu, ayez pitié d’elle !

« Lucile est un exemple bien terrible du pouvoir des imaginations fortes. L’alliance perpétuelle de son imagination et de son cœur avait fini par tuer sa raison. Mais qu’elle était touchante dans son égarement ! On ne lui a jamais surpris un mouvement qui ne fût parfaitement noble et parfaitement délicat.

« Que de combats ce cœur si triste et si passionné a eu à rendre contre lui-même, et que les souffrances de l’ame ont dû être grandes pour avoir détruit aussi vite un corps aussi robuste et aussi bien organisé !


« Quelle joie elle eut de me revoir à Rennes ! et comme le sourire vint tout à coup éclaircir les ombres de ce visage si doux et si profondément mélancolique ! Je n’oublierai jamais l’espèce de reconnaissance qu’elle me témoigna pour avoir détruit, par ma présence inattendue, les impressions fâcheuses qu’on avait cherché à lui donner contre moi. On voyait qu’elle me savait bon gré de lui rendre encore la possibilité de m’aimer.

« Je n’essaierai pas de peindre la scène qui se passa entre elle et moi le dimanche au soir. Peut-être cela a-t-il influé sur sa prompte mort, et je garde d’éternels remords d’une violence qui pourtant n’était qu’un excès d’amour. On ne peut rendre le délire du désespoir auquel je me livrai quand elle me retira sa parole en me disant qu’elle ne serait jamais à moi. Je n’oublierai jamais l’expression de douleur, de regret, d’effroi, qui était sur sa figure lorsqu’elle vint m’éclairer sur l’escalier. Les mots de passion et de désespoir que je lui dis, et ses réponses pleines de tendresse et de reproches, sont des choses qui ne peuvent se rendre. L’idée que je la voyais pour la dernière fois (présage qui s’est vérifié) se présenta à moi tout à coup et me causa une angoisse de désespoir absolument insupportable. Quand je fus dans la rue (il pleuvait beaucoup), je fus saisi encore par je ne sais quoi de plus poignant et de plus déchirant que je ne puis l’exprimer.

« Devais-je imaginer que, l’ayant tant pleurée vivante, je fusse destiné à la pleurer si tôt morte ?

« Quelle pensée ! Ce visage céleste, si noble et si beau, ces yeux admirables où il ne se peignait que des mouvemens d’amour épuré, de vertu et de génie, ces yeux les plus beaux que j’aie vus, sont aujourd’hui la proie des vers. Il est impossible de penser à cette image sans frémir… Oh ! c’est bien alors qu’il faut s’écrier avec Bossuet : Oh ! que nous ne sommes rien ! C’est alors qu’on en veut à cette cruelle espérance qui se réveille encore quelquefois au fond de notre cœur, se soulève sous le poids des maux et veut nous persuader que la vie est quelque chose. C’est alors que tout projet de félicité s’évanouit et que toute idée de bonheur tombe en défaillance. Écrions-nous donc avec Bossuet : Oh ! que nous ne sommes rien ! et demandons à Dieu la grace d’une bonne mort.

« Hélas ! elle sera peut-être morte sans consolation. Elle n’aura point eu peut-être devant son lit de mort ce sourire de l’amitié qu’elle avait tant désiré. Douloureuse pensée ! Ce cœur si aimant, si délicat, si sensible, aura-t-il été seul vis-à-vis de lui-même dans ces derniers instans, et n’aura-t-il point trouvé une main amie pour lui adoucir la mort ? Encore si son frère avait été auprès d’elle !

« Peut-être aurais-je rendu un peu de calme à cette imagination effarouchée, peut-être aurais-je réconcilié avec la vie ce cœur si triste et si malade, et qui ne demandait qu’un roseau pour s’appuyer.

« Son imagination était effarouchée des hommes et de la vie.

« Son visage exprimait toujours la plus profonde mélancolie, et ses yeux se tournaient naturellement vers le ciel, comme pour lui dire : Pourquoi suis-je si malheureuse ? — Quelquefois elle sortait de cette profonde tristesse et se livrait à des accès de gaieté et à de grands éclats de rire, mais ces éclats de rire faisaient sur moi la même impression que les rires d’un homme attaqué de folie ils conservaient, par un contraste terrible, toute l’amertume de la tristesse, et, sur ce visage si mélancolique, la gaieté même semblait malheureuse. »

Tout commentaire serait déplacé après de tels accens ; mais qui de nous ne connaît maintenant, comme pour avoir lu dans leur cœur, le génie-femme dans Lucile et l’homme de sentiment dans Chênedollé [95] !


SAINTE-BEUVE.

  1. Ayant dû à la confiance de la famille de M. de Chênedollé la libre communication de tous les papiers du poète, il m’a été permis de donner à cette étude une forme plus développée que celle du portrait proprement dit. J’ai tâché, tout en conservant le cadre, de l’étendre, et de me rapprocher autant que possible de ce que font si bien nos voisins les Anglais dans leurs abondantes biographies littéraires.
  2. Dans un cours public professé à l’université de Liège. — Ce cours, devenu un livre, doit paraître vers la fin de l’automne chez le libraire Hachette, sous le titre d’Histoire de l’empire, dont il formera le tome premier.
  3. Parlant, dans ses Souvenirs, de ses condisciples du collége de Juilly où il avait été élevé, et de ceux qui étaient un peu plus jeunes que lui, Arnault, après avoir loué Alexandre de Laborde et lui avoir appliqué ces vers d’Horace :
    … Di tibi formam,
    Di tibi divitias dederant, artemque fruendi,
    ajoute, d’un style moins élégant : « Dans cette catégorie se trouve aussi Chênedollé, poète à qui le temps a manqué pour remplir toute sa destinée, mais à qui la littérature doit, sinon un poème parfait, du moins des vers admirables. »
  4. Biographia literaria, chap. I.
  5. Et sur la même page je trouve cités, deux lignes plus bas, comme se rattachant naturellement aux idées d’érudition et de goût, les noms aimés de Mablin et de Boissonade.
  6. Je recommande à ceux qui se soucient encore de ces doux riens deux articles sur Rivarol insérés dans le Mercure vers le temps de sa mort, l’un du 5 floréal an X, de Flins, l’autre du 28 messidor an X, de Gueneau de Mussy : le premier est spirituel ; dans le second, plus approfondi, l’influence de Chênedollé se fait sentir.
  7. On trouve des fragmens de la traduction en vers de l’Énéide par M. de La Tresne dans le Mercure du 16 germinal an IX et dans d’autres numéros de ces années. Ses amis disaient de lui : « Il explique Virgile comme un bon professeur, et il l’entend comme un homme de goût. »
  8. Chateaubriand semble avoir voulu justifier cette définition dans les Natchez où le poète et le sauvage ne font qu’un. Il semblerait que Rivarol eût vent de Chactas.
  9. Il disait de la Henriade encore, « qu’il se serait bien gardé d’en corriger les épreuves ; il connaissait trop bien le prix des fautes d’impression. Qui sait ? le hasard pourra produire quelque beauté. » Il prétendait que, dans une vente de livres, la Henriade était restée pour paiement à l’huissier.
  10. Au tome V, page 332, des Œuvres de Rivarol.
  11. Cette conclusion est bien prétentieuse dans sa forme. Dureté pour dureté, j’aime mieux de Rivarol cet autre jugement si méchamment spirituel sur Voltaire : « Quand il s’observe, il n’est pas même exact ni vrai ; et quand il s’abandonne, il n’étonne jamais. »
  12. Rivarol était un peu ingrat envers Buffon, qui avait dit de sa traduction de Dante que c’était, en fait de style, une suite de créations.
  13. Il n’avait pas seulement le paon dans la tête, il était le paon en personne à ce moment-là.
  14. Les papiers de Chênedollé présentent plus d’une version de cette conversation avec Rivarol, et dans chaque version il y a quelques variantes. J’ai choisi, autant que possible, la leçon qui m’a paru la plus voisine de la parole même.
  15. « Rivarol aurait pu profiter du : procédé ; cela n’aurait pas mal fait de délustrer un peu son style : il brillait trop. » (Chênedollé.)
  16. Voici une bonne anecdote sur Le Brun : « Le Brun arrive un jour tout effaré chez Rivarol, et s’écrie en entrant : « Chamfort est un barbare ; il n’entend pas mon vers sur l’Espagne :
    L’Espagne a trop connu l’indigence de l’or.
    Il n’y a plus de poésie, il n’y a plus de littérature en France. C’est une création d’expression magnifique. C’est le parvoque potentem de Virgile, l’orgueilleuse faiblesse de Racine… » (Chênedollé)
  17. « Unique en à-propos, Rivarol avait ainsi un trait, une épigramme pour chaque événement littéraire ou politique ; il attachait un mot à la tragédie ou à la comédie nouvelle, au sermon à la mode, à l’académicien du jour, et ce mot restait : c’était un stigmate ineffaçable. » (Chênedollé). Et encore : « Les malices lui sortent de tous les côtés Rivarol fait des épigrammes jusque dans son éloquence. » — Au reste, la plupart de ces mots de Rivarol étaient faits d’avance, on le sent, et ils servaient dans l’occasion « Rivarol taillait toutes ses pensées à facettes ; il tenait une phrase quinze jours sur son chevalet. » Son improvisation porte la trace de cette préméditation.
  18. Ce palpitantes d’intérêt est déjà du style à la Mirabeau.
  19. Le mot est primitivement de M. de Lauraguais.
  20. C’est ce qui le rend inférieur, par exemple, à Diderot et à Coleridge, ces deux autres puissans improvisateurs, qui avaient dans leur entrain chaleur et bonne foi.
  21. Et encore : « Rivarol fait aux idées des caresses de courtisane, et non d’honnête femme. » (Chênedollé.)
  22. Quand il s’agissait de poésie, Rivarol ne sortait guère des habitudes et des conceptions de son temps ; il disait, par exemple : « Le pauvre Diable est le chef-d’œuvre de la satire, rien n’est plus rapide, plus animé, plus piquant à la fois et plus pittoresque ; mais Voltaire, en peignant le cordonnier, a eu tort de le nommer. Au lieu de
    Le cordonnier qui vient de ma chaussure
    Prendre à genoux la forme et la mesure…
    il fallait mettre : l’humble artisan qui vient, etc. La poésie doit toujours peindre et ne jamais nommer. » Je n’examine pas si Rivarol a tort ou raison ; mais, pour être alors un critique original en matière de poésie, il aurait fallu qu’il dît autre chose. Renouveler le pittoresque et introduire le naturel, c’était le double conseil à donner aux poètes, et il n’en parle pas.
  23. Vers 1833, Chênedollé écrivait au frère de Rivarol, possesseur des papiers qu’on avait pu recouvrer : « De tous ces papiers, on pourrait, je crois, extraire un petit volume extrêmement substantiel, qui n’excéderait pas de beaucoup les dimensions du Contrat social, où tout serait pensée et résultat, et qui comprendrait toute la doctrine politique de votre frère. Si vous êtes assez bon pour me communiquer votre manuscrit, je crois être dans le cas, avec ce que je puis posséder moi-même de fragmens et de souvenirs, de rédiger ce volume comme aurait pu faire votre frère : tant je m’étais pénétré de ses idées, et tant il a laissé en moi une profonde empreinte de son génie. » Ce frère de Rivarol, à quai Chênedollé écrivait cette lettre, est celui dont Rivarol disait : « Mon frère a de l’esprit quand il me quitte ; c’est ma montre à répétition. »
  24. David Cappadoce. — On y dînait fort bien. Rivarol, qui ne faisait grace à aucun de ses amis, disait de lui : « Son existence se compose des alarmes de la santé et des témérités de la gourmandise ; il ne connaît de remords que ceux de son estomac. »
  25. Troisième numéro de l’année 1797 (mars), tome Ier, page 412. On y donnait à côté deux morceaux sur le même sujet, l’un tiré du poème sur l’Astronomie par Fontanes, l’autre tiré de la Henriade, chant VIIe.
  26. Et plus loin, quand Newton est venu

    Le silence renaît aux plaines de l’espace ;
    Vers un centre commun les astres emportés,
    De ce centre commun sans relâche écartés,
    Autour de leurs soleils, dans des bornes prescrites,
    Majestueusement décrivent leurs orbites.


    Les corrections de 1807 ont un peu amorti les effets : ce majestueusement a disparu.

  27. Le Nouveau Dictionnaire de la Langue française qu’avait entrepris Rivarol.
  28. « J’ai beaucoup connu à Hambourg M. de Mesmons : c’était un homme du monde qu’une aventure malheureuse avait forcé de se retirer de la société, et qui était devenu sauvage et mélancolique, mais d’une mélancolie de bon goût. Sa conversation avait beaucoup de charme. » (Chênedollé.) — Le Spectateur du Nord contient plusieurs articles, notamment l’Essai sur l’Amour et sur l’Amitié, qui sont de cet homme de sentiment, ils sont signés R. M. (Romance de Mesmons).
  29. Ainsi, dans le Spectateur du Nord de mars et d’avril 1797, les Lettres d’un officier allemand sur la guerre, signées D…, sont de l’abbé de Pradt, et les Lettres sur la situation des finances en Angleterre, signées G…, sont de l’abbé Louis.
  30. J’ai donné quelques détails sur la réconciliation de Rivarol et de l’abbé Delille dans un article sur ce dernier (Portraits littéraires, tome II, p. 89, 1844). — Chênedollé, d’ailleurs, ne rencontra point Delille à Hambourg ; il ne le vit pour la première fois que le 28 janvier 1808 à Paris. Delille lui raconta avec beaucoup de grace son entrevue avec Rivarol ; il l’avait abordé avec ce vers :
    Je t’aime, je l’avoue, et je ne te crains pas.
    Un Hambourgeois présent, se croyant bien fin, lui avait dit : « C’est plutôt le contraire. » Delille ajoutait de Rivarol : « C’est le plus aimable vaurien que j’aie rencontré. »
  31. Rien de plus judicieux ni de mieux entendu que ce système de Chênedollé : « Ce qui caractérise particulièrement Horace, dit-il, c’est la précision du style et l’audace des images, deux qualités qui sont l’ame de la poésie lyrique… C’est donc à rendre ces deux caractères distinctifs que je me suis principalement attaché. Pour y parvenir, je n’ai le plus souvent fait que rendre image pour image, et me jeter dans les moules que m’offrait le poète romain, afin d’y modeler mon expression sur la sienne. J’ai cru que, pour ne point défigurer Horace, il fallait surtout ne jamais délayer ses pensées ; qu’il fallait être toujours fidèle à la forme de ses images, du moins autant que le permettait le génie de notre langue ; et quand celle-ci résistait à l’expression latine (ce qui m’est arrivé beaucoup plus rarement qu’on ne pourrait croire), j’ai cherché avec soin l’image correspondante. » Et il choisit les trois odes : Sic te Diva potens, etc. ; Pastor cum traheret, etc., et Qualem ministrum fulminis, etc., qu’il traduit en prose, selon moi, très heureusement.
  32. Études poétiques, liv. I, ode 21.
  33. C’est le même Lacretelle aîné qui disait — « Si Boileau vivait de notre temps, il aurait bien de la philosophie ; » ce qui faisait pouffer de rire Fontanes.
  34. Des Suites de la Contre-Révolution de 1660 en Angleterre.
  35. Joseph de Maistre, à cette date, n’était connu que par ses Considérations sur la Révolution française, qui venaient de paraître (1796). C’est assez pour Mme de Staël, qui aussitôt l’a jugé et classé à son rang.
  36. La plupart de ces lettres sont adressées : Au citoyen Saint-Martin fils, chez le citoyen. Saint-Martin père, à Vire. Nous avons dit que Saint-Martindon était le nom de terre que portait le père de Chênedollé ; mais Saint-Martin était plus commun ; et plus commode en temps de révolution.
  37. La société de Mme de Beaumont, qui se composait habituellement de Joubert, Fontanes, M. Molé, Gueneau de Mussy, Mme de Vintimille et M. Pasquier.
  38. Le Génie dit Christianisme, qu’il corrigeait pour la seconde édition.
  39. Il le fit précisément à quelques jours de là, dans son second extrait sur le Génie du Christianisme, inséré au Mercure. (1er jour complémentaire de l’an X.)
  40. À Mme de Beaumont.
  41. Il devait y rencontrer Mme de Chateaubriand, qu’il n’avait pas revues depuis dix ans.
  42. Chênedollé était revenu de Normandie à Paris ; il y passa l’hiver de 1802-1803, le printemps et une partie de l’été.
  43. Mme de Beaumont.
  44. Cette expression, mettre à lieu, pour mettre à même, revient dans ces lettres de Chateaubriand, comme dans celles de sa sœur Lucile. Ce doit être une locution de pays.
  45. Un article à propos des nouvelles éditions du Génie du Christianisme ; il se trouve dans le Mercure du 23 juillet 1803. — On voit qu’à travers tout l’auteur ne s’oublie pas. Chênedollé lui-même avait payé sa dette en répondant dans le Mercure du 26 février 1803 à une critique du Génie du Christianisme, qu’on attribuait à M. de Boufflers.
  46. Le cardinal Fesch.
  47. Lucite, ou Mme de Caud, si connue depuis les Mémoires d’Outre-tombe, la plus jeune des sœurs de M. de Chateaubriand, celle dont la figure lui a servi de type pour l’Amélie de René.
  48. Il s’agissait pour Chênedollé de faire les notes qui devaient se joindre à la traduction de l’Enéide par Delille. Ce petit travail l’aurait mis à même de se suffire quelque temps à Paris sans recourir à son père.
  49. Fontanes était ramassé et, avait quelque chose d’athlétique dans sa petite taille. Ses amis le comparaient en plaisantant au sanglier d’Érymanthe.
  50. C’est cet article du Mercure (23 juillet 1803) que nous avons vu M. de Chateaubriand réclamer.
  51. « Mme de Beaumont avait l’air d’être composée d’élémens qui, tendaient à se désunir, à se fuir sans cesse. — Fi de la vie ! disait une fille de roi. Mme de Beaumont s’était prise à ce mot et l’avait trouvé admirable quand son père le lui cita. » (Chênedollé.)
  52. Le cardinal Fesch.
  53. Pensées, Essais et Maximes de M. J. Joubert, tome II, page 236 et suiv.
  54. Il s’agissait de la nomination de M. de Chateaubriand à un poste diplomatique.
  55. C’est elle-même.
  56. Après y avoir jeté les yeux, elle sera moins sévère dans la lettre suivante.
  57. Delphine.
  58. M. de Lauraguais fit paraître plus d’un écrit à cette date de 1802 ; on ne saurait dire duquel il s’agit ici.
  59. L’un des rédacteurs du Journal de Paris à cette époque, un personnage assez excentrique, et qui a fini deux ans après par Charenton.
  60. C’est Rulhière qui lui avait envoyé autrefois un cachet où se voyait un chêne gravé, avec cette devise : Un souffle m’agite, et rien ne m’abat.
  61. Le numéro du 3 fructidor an X.
  62. Chateaubriand. Voilà la vérité vue de près. De loin Chateaubriand et le Mercure ; à cette époque, paraissent ne faire qu’un. M. Delalot était tout à M. de Bonald : « Delalot s’est logé dans l’étui de M. de Bonald, comme les insectes : qui se logent dans les trous des autres. » (Chênedollé). — Delalot, le plus haïssable des écrivains, disait M. Joubert ; cela voulait dire le plus éloigné de toute grace. — Dans le peu de goût que témoigne Mme de Beaumont pour Delalot, expression du genre-Bonald, on aperçoit d’avance et sous forme littéraire l’indice de cette division qui éclatera bien plus tard, dans la politique entre la fraction aimable et brillante du parti et le côté raide et dur.
  63. Il s’agissait d’une lettre à écrire au père de Chênedollé, pour le déterminer à faire à son fils une petite pension qui le mît à même de tenter une carrière.
  64. La correction du Génie du Christianisme pour la seconde édition.
  65. Le second article de Fontanes dans le Mercure sur le Génie du Christianisme.
  66. Mme de Staël, à cause de Delphine, et plus loin M. Necker.
  67. M. Gueneau de Mussy.
  68. M. de Chateaubriand.
  69. Une note manuscrite m’indique Mme de Vintimille ; ce sont des sobriquets de société.
  70. C’est toujours elle. — Il n’y a plus qu’une société pour moi ! Heureux qui a pu inspirer à une telle ame de tels sentimens !
  71. L’adresse est à M. de Chênedollé, rue du Bac, au coin du Pont-Royal ; il était revenu passer quelques mois à Paris.
  72. La lettre de M. de Chateaubriand à Chênedollé écrite de Rome le 16 juillet 1803, qu’on a lue précédemment.
  73. Son valet de chambre.
  74. De quitter la carrière diplomatique au bout d’une année, s’il n’a pas une position indépendante.
  75. Voilà de ces mots charmans dans leur tristesse, comme en avait cette ame aérienne. M. Joubert la comparait « à ces figures d’Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d’un corps. »
  76. Au mont-d’Or.
  77. Ceci passe presque la mesure de ces illusions qu’une imagination de poète a le droit de se faire à elle-même. Il en est de ce coin de bibliothèque comme de cette chaumière qui revient sans cesse, et où il ne veut, dit-il, que planter ses choux. Ce n’est qu’une manière de dire. Il sait bien au fond qu’il n’en est rien, et lui-même en est convenu à propos d’un pareil vœu qui lui échappe dans l’Itinéraire : « Je me demandais si j’aurais voulu de ce bonheur ; mais je n’étois déjà plus qu’un vieux pilote incapable de répondre affirmativement à cette question, et dont les songes sont enfans des vents et des tempêtes. » Ce vieux pilote avait commencé de bonne heure en lui.
  78. M. Joubert le cadet, depuis conseiller à la cour de cassation.
  79. Voici une de ces paroles qui sont comme une lueur sombre. Ceux qui ont connu d’alors M. de Chateaubriand nous ont souvent dit comment il était revenu de Rome tout repris d’incrédulité. Il confesse en ses Mémoires qu’il eut dans sa vie plus d’une reprise de cette sorte ; mais ce n’est ni le lieu ni le moment de démêler ce point délicat.
  80. Le libraire.
  81. Ceci se rapporte à ces nouveaux chagrins dont il est question dans la lettre précédente.
  82. C’est pourtant le même homme qui disait de lui avec vérité : « Je n’ai jamais pleuré que d’admiration. » En effet, s’il pleurait pour d’autres choses, c’étaient des larmes légères et qui ne comptaient pas.
  83. Il veut parler de sa démission donnée après le meurtre du duc d’Enghien et de l’éclat qui s’ensuivit.
  84. Mme de Beaumont.
  85. Au lieu de ce simple voyage, il fit le grand tour par la Grèce et par l’Orient.
  86. Cette lettre n’est pas de la main de M. de Chateaubriand ; il n’a fait que la signer. Déjà l’homme politique absorbe l’ami.
  87. Triste effet des passions politiques ! M. de Chateaubriand y était en proie à cette heure.
  88. Ces derniers mots sont seuls de l’écriture de M. de Chateaubriand.
  89. Ce mot est dur et n’est pas juste. Il devait bien savoir qu’il n’était pas de ceux qu’on oubliait.
  90. Il venait d’être nommé à l’ambassade de Berlin.
  91. Lucile avait le génie de la sensibilité et de la rêverie ; mais, comme les femmes du XVIIe siècle, elle avait aussi ses inexpériences et ses aimables gaucheries en fait d’orthographe et de grammaire. J’en ai dissimulé le plus que je l’ai pu en restant exact.
  92. On trouve en effet dans le Mercure du 21 ventôse an XI (12 mars 1803) les deux contes suivans, qui diffèrent un peu, par la couleur, des pièces de Lucile citées dans les Mémoires d’Outre-tombe :
    CONTE ORIENTAL.
    L’ARBRE SENSIBLE.

    « Un jour Almanzor, assis sur le penchant d’une colline et parcourant des yeux le paysage qui s’offrait à sa vue, disait au Génie tutélaire de cette charmante contrée : « Que la nature est belle ! Comment l’homme peut-il se priver volontairement du plaisir de voir les moissons ondoyer, les prés se couvrir de fleurs, les ruisseaux fuir et l’arbre se balancer dans les airs ? Arbre superbe, de quelles délices tu jouirois si le ciel t’eût doué « du sentiment ! C’est dans ton sein que se réfugient les oiseaux amoureux ; c’est sur ton écorce que les amans gravent leurs chiffres ; c’est sous ton feuillage que le sage vient rêver au bonheur. Tu prêtes ton abri à toute la nature sensible. Que ne puis-je être toi, ou que n’as-tu mon ame ! — Deviens arbre, indiscret jeune homme, dit à l’instant le Génie ; mais reste Almanzor sous son écorce. Sois arbre jusqu’à ce que le repentir te rende ta première forme. » À peine le Génie a-t-il achevé de parler, qu’Almanzor s’élève en arbre majestueux : il courbe ses superbes rameaux en voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil. Bientôt les oiseaux, les zéphyrs et les pasteurs recherchèrent l’ombrage du nouvel arbre ; mais il ne le prêta jamais qu’à regret à l’indifférence. Cependant la belle et insensible Zuleïma vint un soir se reposer sous son ombre. Bientôt le sommeil ferma doucement ses paupières. Que de graces s’offrirent à l’imprudent Almanzor ! Un frémissement insensible s’empare de ses feuilles. Il incline vers la jeune fille ses rameaux amoureux. Tandis qu’il fait des efforts jaloux pour la dérober à l’univers, Nesser, amant dédaigné de Zuleïma, porte ses pas vers ces lieux ; il voit la fille charmante, et d’une main téméraire il veut écarter le branchage que l’arbre cherche à lui opposer. Nesser est auprès de Zuleima ; il va lui dérober un baiser. L’arbre pousse un gémissement ; Nesser fuit, Zuleïma s’éveille : Almanzor a repris sa première forme. Il tombe aux pieds de la fière Zuleïma, dont le cœur s’attendrit à la vue de tant de prodiges. Que de belles ont à moins perdu leur indifférence !
    « PAR UNE FEMME. »

    CONTE GREC.
    L’ORIGINE DE LA ROSE.

    « Craignant de perdre Rosélia dès son berceau, ses pareras alarmés la consacrèrent à Diane. Bientôt la jeune Rosélia, prêtresse de cette déesse, lui présenta l’encens et les vieux des mortels. Elle ne comptait que seize printemps quand sa mère, par une tendresse sacrilège, l’enleva du temple de Diane pour l’unir au beau Cymédore. « Quoi ! « répétait sans cesse cette mère imprudente en regardant sa fille, quoi ! ma fille ne connaîtra jamais les douceurs d’un hymen fortuné ! Quoi ! les flammes du bûcher funèbre consumeraient tout entière cette beauté si charmante, qui ne laissera pas après elle de jeunes enfans pour rappeler ses traits et pour bénir sa mémoire ! » Rosélia est conduite de l’autel de Diane à ceux d’Hyménée. Là, sa bouche timide profère de coupables sermens, dont son cœur ne connaît pas le danger. Cependant Cymédore, que l’idée de Diane poursuit d’un noir pressentiment, se hâte de sortir avec Rosélia du temple de l’Hymen. Ils en franchissaient les derniers degrés, lorsque Diane leva son mobile flambeau sur la nature. La chaste déesse n’a pas plus tôt aperçu nos époux fugitifs, qu’un trait, semblable à ceux dont elle atteignit les enfans de Niobé, part de sa main immortelle et va frapper le cœur de Rosélia. Un soupir qui vint expirer sur les lèvres de cette vierge épouse fut, dit-on, le seul reproche qu’elle adressa à la déesse. Rosélia chancelle, ses faibles genoux fléchissent sur le gazon qui la reçoit. Transporté de douleur et d’amour, Cymédore veut soutenir son épouse : mais, ô prodige ! il n’embrasse qu’un arbuste qui blesse ses mains abusées. Cependant ce nouvel arbuste, né du repentir de Diane et des pleurs de l’Amour, se couvre de roses, fleur jusqu’alors inconnue. Rosélia, sous cette forme nouvelle, conserve ses graces, sa fraîcheur, et jusqu’au doux parfum de son haleine. L’amour et la pudeur rougissent encore son front, et les épines que Diane fait croître autour de sa tige protègent son sein embaumé. Cette belle fleur sera d’âge en âge également chère à la vierge craintive et à la jeune épouse.
    « PAR LA MÊME. »
    Puis le Mercure ajoute : « Après ces deux morceaux charmans d’une femme qu’une grande timidité empêche de se livrer à un talent réel pour les lettres, on lira avec plaisir ce fragment de Thompson, traduit par une autre femme morte à la fleur de son âge, et que de nombreux amis regrettent encore. » Suit une traduction libre de la fin du premier chant de Thompson, qui est, je le crois bien, de Mme de Farcy, autre sœur de M. de Chateaubriand.

  93. C’est la même locution que nous avons déjà notée chez son frère. — On aime d’ailleurs la susceptibilité de Chênedollé. Le véritable sentiment a sa pudeur et souffre de toute publicité qui divulgue l’objet aimé.
  94. Ou plutôt Québriac.
  95. Treize ans après il écrivait, l’ayant toujours présente, mais dans une nuance adoucie : « 16 septembre, 9 h. 1/2 du soir (1817). — Il a fait une journée aussi belle, aussi chaude, aussi brûlante qu’hier, et voilà une soirée tout aussi admirable. Le ciel surtout, ce soir, après le coucher du soleil, était d’une beauté suprême ; l’œil se caressait à le regarder. C’était une couleur si douce, si suave ! un mélange de lumière, de blancheur, d’opale et d’azur, tout cela fondu dans une teinte d’un charme inexprimable : ce devait être là, comme le disait si bien Mme de Caud, la couleur de l’Olympe. » — Je trouve encore indiquée, comme souvenir d’elle, une conversation ravissante sur la musique, qu’elle sentait à la manière des anges ; sur les fleurs, et les oiseaux qu’elle préférait aux fleurs, parce qu’ils étaient plus près du ciel.