Poètes, romanciers et historiens littéraires de la France – C.-A. Sainte-Beuve

Poètes, romanciers et historiens littéraires de la France – C.-A. Sainte-Beuve
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 11 (p. 844-875).


POETES


ROMANCIERS ET HISTORIENS LITTERAIRES


DE LA FRANCE




LV.

M. C.-A. SAINTE-BEUVE.

Causeries du lundi.




Les débuts littéraires de M. Sainte-Beuve remontent à l’année 1824. Cependant son premier livre, je veux dire le Tableau de la poésie française au seizième siècle, ne parut qu’en 1828. La Vie, les Poésies et les Pensées de Joseph Delorme sont de l’année suivante. Ainsi M. Sainte-Beuve, né en 1804, est, entré en relations avec le public dès l’âge de vingt ans ; il eût été difficile de commencer plus tôt. Je me propose d’examiner dans leur ensemble tous les travaux de cet esprit ingénieux qui occupe aujourd’hui dans notre littérature une place si considérable, si légitimement acquise. Pour donner à ma pensée plus de clarté, au lieu de suivre l’ordre chronologique, bien qu’il semble naturellement indiqué, j’étudierai tour à tour le poète, le romancier, l’historien de Port-Royal, et enfin le critique, le peintre de portraits. Cette division, qui n’est pas tout-à-fait d’accord avec l’ordre chronologique, me permettra de marquer avec plus de précision les diverses faces de sa pensée, et de noter en caractères plus faciles à saisir les oscillations, les transformations, et parfois même les réfutations qu’il ne s’est pas épargnées. J’ai assisté à ses débuts avec sympathie, j’ai suivi ses travaux avec curiosité, avec empressement. Son érudition active et variée est pour moi le sujet d’une vive admiration. Toutefois je suis loin de partager toutes les opinions qu’il a exprimées, et mon hésitation s’explique facilement ; car M. Sainte-Beuve, à peine âgé de quarante-sept ans, a plus d’une fois varié en parlant du même sujet, et je pourrais accepter, ce qu’il a dit autrefois d’un poète ou d’un historien sans me trouver d’accord avec lui, je veux dire sans épouser son opinion d’aujourd’hui.

À Dieu ne plaise que je voie dans la permanence des opinions un signe évident, irrécusable de sincérité ! Je sais trop bien que plus d’un écrivain, pour échapper au reproche d’inconséquence, est demeuré fidèle aux paroles, aux idées qu’il avait depuis long-temps abandonnées ; dont il sentait toute la fausseté. Aussi, quand le moment sera venu de discuter les jugemens littéraires de M. Sainte-Beuve, s’il m’arrive de lui adresser quelques reproches, je lui tiendrai compte de la mobilité naturelle de son esprit, et je ne condamnerai pas ses idées nouvelles en tant que nouvelles, mais plutôt comme exprimées trop tard ou d’une façon inopportune.

Pour bien comprendre toute la valeur des Poésies de Joseph Delorme, il faut se reporter par la pensée aux dernières années de la restauration ; car, bien qu’il y ait dans ce recueil une partie substantielle, une partie vraiment humaine, les questions de forme y tiennent tant de place, qu’on le jugerait trop sévèrement en négligeant le milieu où il s’est produit. En 1829, toutes les questions de rhythme, de rime, de césure, d’enjambement étaient le sujet de vives controverses. Ce n’est pas là, sans doute, le fond même de la poésie. Cependant ces questions, bien que secondaires, ont une véritable importance, et je conçois très bien que M. Sainte-Beuve les ait étudiées avec ardeur, avec amour. D’ailleurs, tout en étudiant l’instrument poétique en artiste, en érudit, il n’a jamais négligé l’étude de sa propre pensée, et la science des mots, la connaissance approfondie de toutes les ruses du métier, ne l’ont jamais distrait du but suprême de la poésie. Il a toujours préféré l’expression d’une idée vraie, d’un sentiment généreux, aux évolutions du rhythme, aux caresses de la rime. Les Poésies et les Pensées de Joseph Delorme nous offrent, sous deux formes diverses, le fruit des études de M. Sainte-Beuve. Dans les Pensées de Joseph Delorme, l’auteur discute et justifie les doctrines qu’il a embrassées ; dans les Poésies, il traduit, il exprime ces mêmes doctrines en strophes ardentes ou éplorées, et il s’acquitte de cette double tâche avec un égal bonheur. Il manie la controverse littéraire aussi habilement que la rime et la césure. Subtil et précis dans les Pensées, il trouve dans les Poésies des images heureusement assorties pour tous les sentimens qu’il veut nous révéler, pour tous les regrets auxquels il veut nous associer.

Je crois distinguer dans les Poésies de Joseph Delorme trois parts bien distinctes : la première appartient à l’étude du XVIe siècle, je veux dire à l’étude de la France pendant cette période érudite et ingénieuse, la seconde à l’école des lacs, à Coleridge, à Wordsworth, à Wilson, et la troisième enfin relève tout entière de l’ame du poète. Si je prends la peine d’établir cette triple distinction, ce n’est pas pour amoindrir la valeur poétique du recueil, mais bien plutôt pour en déterminer le vrai caractère. L’auteur, tout en demeurant lui-même, tout en maintenant l’originalité de sa pensée, a pourtant pris conseil, tantôt de Ronsard, de Baïf ou Du Bellay, tantôt de Coleridge ou de Wordsworth, comme s’il sentait que sa main encore novice a besoin d’être guidée sur le clavier, et ce double conseil lui a porté profit. D’ailleurs, malgré sa jeunesse ; — il, avait alors vingt-cinq ans, — l’érudition n’a pas engourdi chez lui la spontanéité de la pensée. M. Sainte-Beuve, dans les Poésies mêmes de Joseph Delorme, tout en modelant sa parole sur la parole des maîtres, a toujours su garder son caractère personnel. Ainsi les trois parties distinctes que j’ai indiquées dans ce recueil, tout en marquant la diversité des études poursuivies par l’auteur, sont pourtant dominées par un ton général de sincérité. Il n’y a pas une page qui ne porte l’empreinte d’un sentiment réellement éprouvé, et ne rappelle la devise de Montaigne : « . C’est avant tout un livre de bonne foi. »

Cette sincérité est à mon avis, le mérite le plus incontestable de Joseph Delorme. Les esprits sérieux, qui, sans dédaigner les questions de forme, mettent la pensée, le sentiment, c’est-à-dire la substance même de la poésie au-dessus de la rime de la césure et de l’enjambement, peuvent sourire plus d’une foi en voyant l’auteur lutter sans relâche avec Ronsard et Baïf, et s’efforcer de leur dérober tous leurs secrets. Il est permis de croire que dans cette joute poétique, M. Sainte-Beuve ne s’est pas toujours arrêté à temps. Au-delà de certaines limites, l’arrangement des mots, loin de servir au relief de la pensée en diminue volontiers l’importance. Le XVIe siècle ne paraît pas avoir deviné ce point délicat, difficile à marquer sans doute, mais dont la réalité ne saurait être contestée. Peut-être M. Sainte-Beuve a-t-il embrassé trop chaudement les doctrines de Ronsard sur le rhythme et la rime. À cet égard, je crois qu’il est aujourd’hui du même avis que nous. Quant à l’imitation des poètes anglais de notre âge, je suis loin de la blâmer. Cette imitation pratiquée librement est un utile exercice. Il y a d’ailleurs dans Coleridge et dans Wordsworth plus d’une, page qui peut se comparer, pour la grandeur et la pureté, aux plus belles pages de Byron. C’est pourquoi je pense que M. Sainte-Beuve a bien fait d’entretenir un commerce familier avec ces deux poètes, dont la renommée est si inférieure au mérite. À l’âge où il écrivait les poésies de Joseph Delorme, Coleridge et Wordsworth étaient pour lui des conseillers plus utiles que Ronsard et Baïf, car il lui enseignaient l’art d’étudier sa propre pensée, de sonder son cœur, tandis que les maîtres applaudis du XVIe siècle, si ingénieux et si habiles dans le maniement de la parole, se laissent trop souvent distraire de la pensée par le déplacement de la césure ou l’entrelacement des rimes.

Si M. Sainte-Beuve s’en fût tenu à cette double imitation, s’il se fût borné à reproduire librement la poésie française des derniers Valois, la poésie anglaise de notre temps, il n’appartiendrait pas à l’histoire littéraire. N’existant pas par lui-même, ne vivant pas d’une vie indépendante, il ne serait guère connu que des érudits ; heureusement il a mis dans son premier recueil quelque chose qui n’appartient qu’à lui, et c’est par là qu’il a pris rang. La partie vraiment originale de Joseph Delorme a soulevé plus d’une objection. Quelques lecteurs enclins à la pruderie ont blâmé le choix des sujets, comme si l’art n’avait pas le privilége de relever tout ce qu’il touche. Pour moi, je ne saurais m’associer à ces objections. Sans conseiller à la poésie de s’adresser indistinctement à tous les accidens de la vie réelle, je pense qu’elle agit sagement en interrogeant tour a tour les bonnes et les mauvaises pensées, les heures égarées aussi bien que les heures paisibles. Quels que soient les dangers de certains sujets, j’aime mieux voir le poète se frayer un sentier nouveau, dût-il trébucher plus d’une fois, que de le suivre sans inquiétude sur une route cent fois parcourue.

La sincérité chez Joseph Delorme est poussée si loin, qu’il n’hésite pas à se montrer sous le jour le plus défavorable. Il ne se contente pas de peindre l’égarement des sens, il confesse sans détour toutes les mauvaises pensées, les sentimens honteux enfouis au fond de son cœur. Il se déclare franchement incapable d’aimer d’un amour constant et dévoué. En rêvant les plus doux triomphes, il rêve le désenchantement et l’abandon. Si ce n’est pas une calomnie, comme j’aime à le penser, C’est à coup sûr un étrange aveu. La jeune fille ignorante et naïve, la jeune femme liée au bras d’un vieil époux, excitent en lui la même ardeur, la même curiosité ; mais que l’une des deux se prenne à l’aimer et se livre, malheur à elle ! car, son désir à peine assouvi, il prévoit qu’il détournera les yeux et ne gardera pas même le souvenir de leur nom, C’est là sans doute une nature marquée d’un sceau funeste, qui ne séduira personne, malgré le talent du peintre, une nature qui éveillera plus de colère que de sympathie ; car celui qui se déclare incapable d’aimer et qui pourtant essaie d’inspirer l’amour impose silence à toute compassion : son malheur devient méchanceté ; il se venge sur les natures meilleures de l’infirmité de sa nature. Cependant je préfère cet aveu si triste qu’il soit à toutes les déclamations sur l’éternité de l’amour, sur la sainteté des sermens, que la foule est habituée à saluer comme des modèles de franchise et de loyauté. J’aime mieux l’amertume sincère que la sérénité menteuse. Si Joseph Delorme a dit vrai en parlant de lui-même, s’il n’a rien exagéré en affirmant qu’il ne pouvait s’empêcher de répondre au dévouement par l’ingratitude et, pour ma part, j’aime à penser qu’il s’est trompé, ce n’est pas moi qui lui reprocherai la crudité d’un tel aveu.

L’ivresse de l’amour, l’extase de la passion, sont d’ailleurs retracées dans les Poésies de Joseph Delorme avec une vivacité d’accent, une ardeur de langage qui révèlent chez le poète une nature meilleure et plus généreuse : il a pris soin lui-même de se réfuter ; il a trouvé, pour la fuite des heures que l’ame voudrait enchaîner, des paroles empreintes d’un regret profond, et qui rachètent bien des blasphèmes. Je lui pardonne tout le mal qu’il a dit de lui-même, toutes les paroles impies qu’il a prononcées sur le néant de l’amour et la duperie du dévouement, en faveur de ces vers éclos dans son cœur, au bruit de la valse, à la lueur des bougies pâlissantes. De tels regrets, si éloquemment, exprimés, n’appartiennent qu’à des cœurs vraiment capables d’aimer. Aussi, tout en reconnaissant que la nature de Joseph Delorme, telle du moins qu’elle se révèle à nous dans ses essais lyriques, n’est pas une nature complète, tout en acceptant comme vrais plusieurs des reproches qu’il s’adresse, je me sens disposé à l’indulgence. Il y a chez lui plus de malheur que de malignité. Il désire plus qu’il ne veut, et, quand il lui arrive de vouloir sérieusement, il ne mesure pas sa volonté à sa puissance : de là ses plaintes et ses blasphèmes.

Les Consolations nous offrent le talent poétique de M. Sainte-Beuve sous la forme la plus heureuse et la plus complète. Quoique ce recueil ait suivi de très près les Poésies de Joseph Delorme, il signale dans la carrière littéraire de l’auteur un progrès éclatant. Tout ce qui était ébauché dans le premier livre se trouve achevé dans le second. Je vois dans les Consolations l’épanouissement spontané d’une riche intelligence qui jusque-là n’avait pas encore révélé toute sa splendeur, toute sa variété. Si M. Sainte-Beuve eût gardé fidèlement le style de ce dernier livre, sa place serait marquée dans les premiers rangs de nos poètes. Il règne dans toute la série des idées qu’il met en œuvre une élévation constante, et pour être juste je dois ajouter que l’expression se maintient toujours à la hauteur de la pensée. Bien que le sujet soit parfois d’une nature mystique, il n’y a pas une page des Consolations qui mérite le reproche d’obscurité. Le lecteur suit sans inquiétude, sans trouble, sans hésitation, le développement du thème choisi par le poète. Il sent que ce thème, mûri lentement par la réflexion, va porter des fruits savoureux, et son attente n’est pas déçue. Les Consolations se distinguent de Joseph Delorme sous le rapport moral aussi bien que sous le rapport littéraire. Non-seulement le style est plus limpide, plus transparent ; mais la pensée, plus sereine, plus paisible, embrasse un plus vaste horizon. Dans ce second recueil, l’imitation tient très peu de place. Si le récit débute quelquefois à la manière de Crabbe, il se poursuit et s’achève par un procédé qui n’a rien à démêler avec les œuvres du poète anglais. Pour caractériser nettement le mérite moral et poétique des Consolations, deux pièces me suffiront : l’une inspirée par un sonnet de Michel-Ange, l’autre par un passage de la Vie nouvelle. La manière savante dont M. Sainte-Beuve a traité ces deux pièces montre clairement qu’il possède tous les secrets de son art. La simplicité du début, l’agrandissement progressif de la pensée, les transitions inaperçues qui relient sans effort les diverses parties de la composition, ne laissent aucun doute sur la prévoyance qui a présidé à la conception, à l’achèvement de l’œuvre. Rien d’inutile, rien de fortuit. Le poète ne perd pas de vue un seul instant le but qu’il veut toucher, et sait d’avance la route qu’il suivra. Il traduit d’abord dans une langue harmonieuse et pure le sonnet de Michel-Ange, et répond au peintre immortel comme s’il avait besoin d’être consolé, comme s’il n’avait pas vu face-à-face la vérité suprême devant qui toute douleur se tait et s’apaise. Michel-Ange, dans les dernières années de sa vie, si nous acceptons comme sincère son propre témoignage, si le sonnet dont je parle n’est pas un caprice de son génie, n’envisageait qu’avec une pitié dédaigneuse les œuvres que nous admirons, et qui assurent à son nom les louanges de la postérité la plus reculée. Livré tout entier au salut de son ame, il s’affligeait d’avoir pratiqué si long-temps le culte de la beauté, d’avoir si long-temps négligé la prière pour lutter de puissance et de fécondité avec les œuvres divines. Il s’accusait d’avoir oublié la voie qui conduit l’ame sainte aux pieds de son Créateur pour s’enivrer de gloire et d’applaudissemens. À vrai dire, les deux biographes de Michel-Ange ne vont pas si loin dans l’expression de ses sentimens religieux. Toutefois M. Sainte-Beuve avait le droit de le croire sur parole sans discuter, sans contrôler son témoignage, et j’aurais mauvaise grace à le chicaner sur sa crédulité, car le sonnet de Michel-Ange est devenu pour lui le sujet d’une éloquente réfutation. Non, l’art pratiqué dans toute sa sincérité n’est pas une œuvre profane. Ce n’est pas méconnaître et oublier Dieu que d’étudier la création et d’essayer de la retracer dans toute sa magnificence. Les Sibylles et les Prophètes, la Genèse et le Jugement dernier de la chapelle sixtine ne méritent pas la compassion d’une ame chrétienne. Non-seulement ils nous représentent le Créateur dans sa bonté, dans sa justice, dans sa puissance ; mais, abstraction faite du sujet, le génie même à qui nous devons ces œuvres immortelles rend hommage à Dieu en se révélant pleinement. L’épanouissement complet des facultés qu’il a reçues du ciel est une forme de la reconnaissance. Le poète a donc raison de ré pondre à l’artiste affligé de sa gloire : « Non, tu n’as pas démérité ; non, tu n’as pas négligé Dieu en multipliant tes œuvres. Ton labeur n’est pas un labeur stérile. Le maître souverain accepte comme autant de prières toutes les pensées austères que tu as exprimées par la forme ou la couleur. » M. Sainte-Beuve a trouvé pour ces sentimens des paroles magnifiques, pleines à la fois de force et d’onction. Il a su traiter la réhabilitation religieuse de l’art sans jamais confondre la langue du philosophe et la langue du poète. La vérité s’offre toujours à nous sous les traits de la beauté. Toutes les pensées revêtues d’images tour à tour mystiques ou éclatantes se gravent sans effort dans notre mémoire. Le procédé suivi par M. Sainte-Beuve se recommande à la fois par la sagesse et la puissance. Il n’a pas abandonné aux hasards de l’improvisation une parcelle du sentiment qu’il voulait exprimer. Avant d’entamer l’entretien avec son illustre interlocuteur, il a mesuré ses forces et pesé mûrement toutes les paroles qu’il allait lui adresser. Aussi voyez comme la sainteté de l’art est franchement proclamée et vaillamment défendue. Les idées naissant des idées, les images naissant des images, portent la persuasion dans l’intelligence, sans jamais la troubler ou la lasser. Le poète peut-il souhaiter, peut-il espérer un triomphe plus complet ? Parler à Michel-Ange de son art, de son génie, du salut de son ame en restant digne d’un tel sujet, l’entreprise était hardie, périlleuse ; M. Sainte-Beuve l’a menée à bonne fin, et pour une telle œuvre, la louange n’est que justice.

La pièce inspirée pas un passage de la Vie nouvelle mérite les mêmes éloges que la réponse à Michel-Ange ; c’est la même simplicité, la même grandeur, la même clarté. Le songe et le réveil du poète florentin sont racontés dans une langue naïve, qui reproduit sans servilité toute la grace du texte original. Puis, le récit achevé, le poète français prend la parole à son tour et suit librement sa rêverie. Je ne veux pas essayer d’analyser cette pièce, qui défie toute analyse : c’est un mélange habile de pensées familières, de tristesse élégiaque et d’élans lyriques, dont notre littérature offre peu d’exemples. Aussi je n’hésite pas à la recommander comme un modèle d’élégance, et de spontanéité. Parfois il semble que le style prend une allure prosaïque ; mais il ne tarde pas a se relever, et deux ou trois images habilement choisies suffisent pour nous ramener en pleine poésie.

Ainsi les Consolations contentent la raison en même temps qu’elle charment l’imagination : ce n’est pas seulement une lecture attrayante, c’est une lecture salutaire : La pensée religieuse qui domine le recueil tout entier relie dans une harmonieuse unité les plaintes, les voeux, les espérances qui tour à tour s’échappent des lèvres du poète.

Malheureusement, si les Consolations, comparées aux Poésies de Joseph Delorme, marquent un progrès éclatant dans la vie intellectuelle de M. Sainte-Beuve, les Pensées d’Août, comparées aux Consolations, ne portent pas le même caractère : ce n’est pas que la pensée proprement dite, la pensée prise en elle-même, soit dépourvue de grandeur ; mais dans ce dernier recueil les idées les plus ingénieuses, les sentimens les plus généreux, sont enveloppés d’une brume que l’attention la plus persévérante ne réussit pas toujours à écarter. Je ne demande pas à la poésie élégiaque ou lyrique la clarté, la précision, l’évidence d’un livre de géométrie ; il y a cependant, même en poésie, une clarté relative que les maîtres de l’art ont toujours considérée comme une loi impérieuse : or M. Sainte-Beuve, je le crains bien, en écrivant les Pensées d’Août, n’a pas tenu compte de cette clarté relative. Qu’est-il arrivé ? Le sort réservé à ce livre n’était pas difficile à prévoir ; à peine quelques esprits courageux ont-ils poursuivi la lecture jusqu’au bout. Le souvenir des Consolations les soutenait dans cette tâche épineuse, et, la tâche accomplie, ils ne sont pas demeurés sans récompense ; car, la brume une fois soulevée, nous trouvons dans ce recueil une ample moisson d’idées qui, pour être appréciées, n’auraient besoin que de se produire dans une langue plus transparente et plus vive. Sous le voile qui les couvre, elles sont pour la foule comme non avenues. Et quand je dis la foule, je n’entends pas parler de la foule bruyante, inattentive, à qui la poésie lyrique ne s’adresse jamais ; je parle de cette foule intelligente et lettrée, mais quelque peu paresseuse, qui veut comprendre sans effort et ne relit pas volontiers ce qui est demeuré obscur à la première lecture. Or c’est avec elle qu’il faut compter, et M. Sainte-Beuve ne s’en est pas souvenu : il s’est contenter d’indiquer sa pensée, sans se donner la peine de l’exprimer. Encore, si l’indication était toujours précise, le lecteur pourrait, à la rigueur, y trouver un sujet de réflexion ; mais trop souvent l’indication est tellement vague, tellement confuse, que l’esprit ne sait où se prendre, et s’arrête découragé : on dirait que l’auteur craint de profaner les sentimens qui l’animent et nous les révélant sans détour, sans ambiguïté. Un tel procédé, on le comprend, devait rebuter la plupart des lecteurs, et c’est en effet ce qui est arrivé. Je le regrette sincèrement, car il y a dans les Pensées d’Août autant de thèmes vraiment poétiques, vraiment émouvans que dans Joseph Delorme et les Consolations ; mais aucun de ces thèmes n’est développé de façon à prendre possession de notre intelligence. Pour justifier ce que j’avance, pour ne laisser aucun doute sur la justesse des principes exposés tout à l’heure, je choisis la pièce la plus importante du recueil, celle qui a soulevé le plus d’objections, je pourrais dire qui a excité le plus de colère, car l’impatience a souvent pris la forme de la colère. Je choisis Monsieur Jean. Certes, parmi ceux qui ont eu le courage de lire depuis le premier jusqu’au dernier vers cette mélancolique histoire, il n’y a personne qui ne se félicite d’avoir persévéré. Cet enfant élevé jusqu’à vingt ans dans l’ignorance de son père, nourri d’enseignemens religieux, habitué à chercher la source du devoir dans la volonté divine plutôt que dans la raison humaine, et qui recule épouvanté devant le nom qu’il a cherché, si long-temps, est à coup sûr un sujet d’attendrissement et de pitié. Sa vie tout entière offerte en expiation des fautes de son père nous frappe de surprise et d’admiration. Le fils de Jean-Jacques Rousseau, abandonné à l’hôpital, recueilli par une main pieuse, se faisant maître d’école pour réparer, autant qu’il est en lui, par ses leçons de chaque jour, le mal que son père a fait, pour préserver la génération nouvelle des doctrines téméraires qui ont égaré tant d’ames ardentes, c’est là sans doute un thème vraiment poétique. Le pèlerinage de M. Jean, entouré de sa jeune famille, ou plutôt de ses ouailles, aux lieux mêmes qui sont désormais associés sans retour au nom de Jean-Jacques, la parabole évangélique offerte aux écoliers en face du ciel qui sourit à ce pieux enseignement n’est certes pas une idée vulgaire. À quelque point de vue qu’on se place, qu’on juge Monsieur Jean au nom de la foi catholique, on qu’on le juge au nom de la philosophie, qu’on accepte ou qu’on répudie l’anathème lancé par l’église contre Jean-Jacques Rousseau, il est impossible de méconnaître la grandeur et la nouveauté de la donnée choisir par M. Sainte-Beuve. Pourquoi faut-il que cette donnée si neuve et si féconde nous soit présentée dans une langue tour à tour obscure jusqu’à l’énigme ou prosaïque jusqu’à la vulgarité, hérissée d’ellipses, sillonnée de sous-entendus, capable en un mot, d’irriter les esprits les plus bienveillans ? Et non-seulement l’histoire de M. Jean est écrite d’un style qui semble chérir les ténèbres mais elle se traîne et s’éparpille avec une lenteur, une prolixité qui lasse l’attention la plus robuste. Tous les traits que j’ai rassemblés en quelques lignes se laissent à grand’peine deviner au milieu des innombrables parenthèses qui interrompent à chaque instant le récit. Dans ce poème qui n’a pas moins de huit cents vers, il n’y a pas trace de composition ; les idées se succèdent, mais elles ne s’enchaînent pas. Qu’il s’agisse de nous attendrir ou de nous étonner, d’exciter notre admiration ou notre pitié, l’auteur ne prend jamais la peine d’achever une image après l’avoir ébauchée, de soutenir une comparaison après l’avoir indiquée : c’est un pêle-mêle de notes rassemblées pour un travail qui n’est pas fait. Pour quiconque a étudié le style de Monsieur Jean, la destinée malheureuse des Pensées d’Août ne saurait être un sujet d’étonnement. Certes il y a de l’injustice à dire que ce livre est sans valeur ; mais je comprends très bien que les admirateurs mêmes des Consolations aient abandonné la partie à moitié chemin. Les Pensées d’Août sont plutôt un recueil de ce qu’on appelle au collège matières poétiques, une série de thèmes proposés à l’imagination du lecteur, qu’un livre de poésie, car la donnée la plus riche ne mérite le nom de poème qu’après avoir revêtu une forme vivante et précise : c’est une condition qui n’est jamais méconnue impunément. L’idée poétique est au poème ce que la semence est ) l’épi ; ce que la terre nourricière fait pour le grain déposé dans son sein, la forme le fait pour l’idée qui lui est confiée. M. Sainte-Beuve, en écrivant ses poésies, a trop compté sur le bon vouloir et la patience de ses lecteurs, au lieu d’un texte à lire, il leur a offert un texte à déchiffrer et ceux qui à force de persévérance ont réussi à trouver la clé de cette langue nouvelle, tout en reconnaissant la grandeur des pensées jetées confusément dans ce carnet poétique, ont accepté sans colère et sans dédain la destinée de ce livre. Ils n’ont pas accusé la foule de mauvaise foi ou d’ignorance, car ils ont compris que la foule trouvait dans le style même de M. Sainte-Beuve l’excuse de son indifférence. Pour ma part, bien, que j’aie rencontré dans les Pensées d’Août plus d’une page émouvante, Je suis obligé d’avouer que mon émotion a été souvent troublée ou plutôt anéantie par un mot inattendu, une phrase indécise, une ellipse impénétrable. Pour estimer le talent poétique de M. Sainte-Beuve à sa juste valeur, il faut oublier les Pensées d’Août et relire les Consolations. Je les ai relues avec bonheur, et c’est au nom même de l’admiration qu’elles m’inspirent que je condamne les Pensées d’Août.

Le roman de M. Sainte-Beuve se rattache à ses poésies par un lien très étroit, et cette parenté morale est trop évidente pour avoir besoin d’être démontrée : il suffit de l’affirmer pour que chacun la reconnaisse. Joseph Delorme et les Consolations contenaient le germe de Volupté, et j’ajouterai que Volupté contenait le germe des Pensées d’août. Cette intime relation ou plutôt cette identité du poète et du romancier ne doit pas nous étonner, car, bien que M. Sainte-Beuve ait embrassé l’art d’écrire comme une profession et soit demeuré fidèle au rêve de ses premières années, il faut le dire à sa louange, chez lui l’écrivain se confond toujours avec l’homme. La pratique de l’art d’écrire ne l’a pas conduit comme tant d’autres à séparer la parole de la pensée, à mettre sa parole au service d’une pensée quelconque ; c’est pourtant ce qu’on appelle aujourd’hui le triomphe du talent. M. Sainte-Beuve n’a jamais exprimé que ce qu’il avait senti, ce qu’il avait pensé. Je ne suis donc pas surpris que Volupté rappelle en maint endroit Joseph Delorme et les Consolations, et présage parfois les Pensées d’août. C’est une conséquence logique et nécessaire de la sincérité de l’auteur.

Le sujet de Volupté est d’une nature très délicate, et la philosophie peut le revendiquer aussi bien que l’imagination Il s’agit en effet de montrer que la volupté énerve toutes nos facultés, nous rend en peu d’années incapables de sentir, de comprendre et de vouloir, et fait de nous, impuissans désormais pour notre propre bonheur, un fléau terrible pour le bonheur d’autrui. Présentée dans ces termes absolus, la thèse choisie par M. Sainte-Beuve peut paraître excéder les limites de la vérité. Et cependant, pour peu qu’on prenne la peine de réfléchir, pour peu qu’on appelle le souvenir au secours de la réflexion, on ne tarde pas à reconnaître que cette thèse est l’expression pure de la vérité, et ne contient rien de plus. L’homme énervé par la volupté croit encore sentir, comprendre et vouloir. Interrogez sa vie à tous les instans de la journée, et vous verrez qu’il se trompe et ne possède plus les facultés dont il ose encore se vanter. Est-ce vraiment sentir que de ne pouvoir aimer ? est-ce vraiment comprendre que de s’arrêter au seuil de toute vérité ? est-ce vraiment vouloir que de former à chaque instant des désirs nouveaux, qui s’effacent et disparaissent comme les plis de la vague agitée par le vent ? Et n’est-ce pas là pourtant l’image fidèle du voluptueux ? La triple faculté de sentir, de comprendre et de vouloir n’est vraiment complète qu’à la condition de pouvoir s’élever jusqu’à l’amour, jusqu’à la méditation, jusqu’à la résolution inébranlable d’accomplir une pensée librement conçue. Hors de là, il n’y a qu’une ébauche de sentiment, une ébauche d’intelligence, une ébauche de volonté. Il n’est donc pas sans intérêt et sans profit de nous montrer dans toute sa nudité la maladie morale qui mutile sous nos yeux tant de facultés puissantes et précieuses. Que voyons-nous en effet autour de nous ? Ne sommes-nous pas chaque jour attristés par le spectacle d’une promesse déçue, d’une promesse réduite à néant ? Comptez les hommes dont la vie est complète, je ne dis pas dans le sens le plus absolu, mais qui, sans perdre aucune de leurs facultés, en choisissent une pour la porter aux dernières limites de son développement ; comptez les hommes qui savent aimer jusqu’à l’abnégation ; qui savent comprendre et sonder la vérité sans autre souci que la vérité même, sans arrière-pensée de gain ou de renommée, qui savent vouloir et poursuivre l’accomplissement de leur volonté au mépris du danger, qui donnent à leur résolution les proportions d’une lutte héroïque. Comptez-les, et vous serez saisis de pitié. Comptez-les, et vous comprendrez que la vie humaine, sévèrement interrogée, n’est le plus souvent qu’une suite de sentimens, d’idées et de volontés avortés. Émotions passagères, perceptions confuses, désirs éphémères, voilà le tissu habituel de nos journées. Les passions qui enfantent le dévouement, les idées qui se traduisent en œuvres glorieuses, en découvertes fécondes, les désirs qui en persistant deviennent volonté et inspirent les actions héroïques, sont l’apanage de quelques ames d’élite. Le reste fait semblant de vivre et ne vit pas.

Quel rôle joue la volupté dans l’appauvrissement de nos facultés ? Rien au monde n’est plus facile à déterminer. La poursuite du plaisir à toute heure, en toute occasion, ne laisse ni au sentiment, ni à l’intelligence, ni à la volonté le temps de se développer. L’égoïsme et la paresse abolissent bientôt dans notre conscience toutes les notions qui s’appellent droit et devoir. Habitués à prendre le plaisir pour but suprême et constant de la vie tout entière, nous écoutons le sourire sur les lèvres le récit de toutes les actions inspirées par un généreux sacrifice ; nous prenons en dédain et en pitié les esprits amoureux de la vérité qui, pour élargir le domaine de la science, consument leurs nuits en veilles laborieuses, nous traitons volontiers de fous ceux qui jouent leur vie pour prendre rang parmi les héros. Engourdis par la volupté, nous méprisons à l’égal du néant tout ce qui s’élève au-dessus de la joie des sens. Et quand nous comprenons toute la profondeur de l’abîme où nous sommes tombés, quand nous essayons, par un effort désespéré, de remonter jusqu’à la vie morale, quand nous tentons de ressaisir l’amour, l’intelligence, la volonté, trop souvent nous échouons dans cette tardive entreprise, énervés par un long sommeil, comme nous n’avons poursuivi l’ivresse des sens que pour obtenir, le sommeil de l’ame, la lutte, au lieu de rétablir nos forces, nous épuise en peu de jours, et nous retournons à l’ombre et au néant, car nos yeux ne peuvent soutenir la lumière, et la vie vraiment digne de ce nom est pour nous un supplice.

Les personnages inventés par M. Sainte-Beuve pour la mise en œuvre de cette idée sont en petit nombre et très nettement dessinés. Il a très bien compris qu’une telle idée pouvait et devait se passer de l’éclat de la mise en scène. Sans vouloir donner à sa pensée la rigueur d’une démonstration philosophique, il a senti cependant qu’en s’éparpillant, elle courait le danger de perdre une partie de sa grandeur. Il a donc bien fait de se contenter, pour Amaury, personnage principal de son livre, de trois épreuves capitales, représentées par trois femmes dont l’intelligence et le caractère offrent trois types très divers. Cette série d’épreuves suffit à nous montrer la faiblesse d’Amaury sous toutes ses faces. Mais, avant de parler de ces trois femmes, il est nécessaire de bien connaître et de résumer en quelques mots le caractère du héros, Si toutefois un tel acteur est digne d’un tel nom. M. Sainte-Beuve, je lui rends cette justice, n’a pas cherché à masquer, ni même à revêtir d’une forme poétique l’infirmité morale d’Amaury. Dès les premières pages, il nous le montre dans toute sa nudité ; le lecteur ne peut concevoir aucun doute sur la nature incomplète et boiteuse que l’auteur veut mettre en scène. Amaury forme chaque jour les plus beaux projets ; il rêve tour à tour la gloire, la puissance, l’étude, et chaque jour ses projets s’évanouissent comme une bulle de savon. Ce n’est pas qu’il soit dépourvu d’instincts généreux, car, si ces instincts lui manquaient absolument, il ne soupirerait ni après la gloire, ni après la puissance ; mais, livré de bonne heure à lui-même, trop timide pour essayer d’inspirer l’amour, il s’est jeté dans les grossiers plaisirs, et lorsqu’il veut sortir du bourbier, lorsque, saisi de honte, il essaie de se régénérer par la passion et le dévouement, le trouble des sens qu’il n’a pas su dompter met à néant ses plus fermes résolutions. Il a beau, se débattre et se révolter contre le passé, il a beau rougir de lui-même, fouler aux pieds ses souvenirs comme des haillons et s’élancer hardiment dans l’arène où les hommes qui ont gardé pures et complètes toutes leurs facultés se disputent le bonheur et la puissance ; à peine a-t-il fait quelques pas qu’il chancelle et trébuche. Le passé qu’il croyait avoir terrassé le ressaisit tout entier ; la volupté reprend sa proie, et Amaury, consume de désirs impuissans, appelle l’amour sans jamais oser le regarder face à face, sans aller au-devant de lui, sans hasarder une parole qui engage son cœur, qui enchaîne sa volonté. Ce personnage est dessiné de main de maître. L’énervement moral est décrit avec une tare précision ; bien qu’on rencontre çà et là quelques pages dont le sens n’est pas facile à saisir, le caractère d’Amaury demeure dans l’esprit comme une création puissante, et le peintre n’a rien négligé pour compléter l’expression de sa pensée.

Amélie de Liniers et Mme de R. sont plutôt indiquées que dessinées. Il est vident que le romancier n’attache pas une grande importance à ces deux figures ; quelques traits lui ont suffi pour les rendre intéressantes. Amélie est un type de candeur et d’ingénuité ; c’est la jeune fille que chacun de nous a rêvée, faite pour connaître et donner le bonheur, capable d’aimer, incapable de deviner et de souhaiter les heures enivrées et les larmes amères de la passion. Bien que le personnage d’Amélie ne soit pas très développé, M. Sainte-Beuve a cependant trouvé moyen de lui donner i, cachet original. Il y a dans son ingénuité même quelque chose qui la sépare des héroïnes de roman. Mme de R…, spirituelle et fière, accepte l’amour plutôt qu’elle ne le souhaite ; elle ne refuse pas de se rendre, et n’a jamais conçu le projet d’une défense désespérée. Elle ne demande qu’une attaque hardie pour s’avouer vaincue. À vrai dire, sa fierté est plus exigeante que son cœur. Comme portrait esquissé d’après nature, Mme de R… ne manque ni de charme ni de nouveauté. Il est facile de comprendre que ce n’est pas là un personnage de pure invention.

C’est pour Mme de Couaën que l’auteur a réservé toutes ses forces ; c’est dans le dessin de cette figure qu’il a dépensé, qu’il a épuisé toutes les ressources de son talent. Amélie et Mme de R… sont de gracieux pastels ; Mme de Couaën est une peinture savante et laborieuse dont les moindres parties sont traitées avec un soin scrupuleux ; c’est le type de la beauté, de la grandeur morale. Ame chrétienne, sévère pour elle-même, indulgente pour autrui pieuse et forte, partagée entre la prière et les devoirs de la vie domestique, elle n’est pourtant pas sourde à la voix de la passion ; elle accueille, elle aspire comme un parfum enivrant les paroles ardentes d’Amaury. Sans bannir de sa mémoire l’image de son mari, elle se laisse aller à l’espérance d’être aimée sans partage et ne pressent pas le danger d’une telle espérance, car la conscience d’un mutuel amour suffirait à son bonheur. Habituée aux extases de la prière et de la méditation, elle ne connaît pas le trouble des sens ; aussi elle s’abandonne sans défiance à la joie, à l’orgueil d’être aimée, et marche au-devant de la lutte qu’elle ne prévoit pas. Cependant, malgré sa force, malgré la pureté de sa conscience, elle succomberait peut-être, si elle trouvait dans Amaury un adversaire assez grand pour excuser sa défaite ; mais, en présence de ce cœur énervé par la volupté, sa fierté s’alarme, et ses yeux se dessillent. Après avoir mesuré du regard l’homme qu’elle avait cru grand et digne d’elle, Mme de Couaën comprend le néant de ses espérances. L’étonnement et la confusion doublent ses forces ; l’image du devoir lui apparaît plus douce et plus consolante. Elle ne quittera pas le port pour affronter la tempête, pour remettre son sort entre les mains d’un homme sans courage, sans volonté. Un tel personnage est à coup sûr une conception hardie où plus d’une femme se reconnaîtra. — Bien que M. de Couaën ne manque assurément ni de grandeur ni de sévérité, il me semble inutile de le caractériser, car il ne concourt pas directement à la marche de l’action. Il se trouve mêlé aux projets politiques de George Cadoudal, et sa haine pour le premier consul absorbe toutes ses facultés. C’est pourquoi je me crois dispensé d’en parler.

Le récit composé par M. Sainte-Beuve se recommande par la simplicité. Amaury ébauche trois amours, et le courage lui manque pour toucher le but ; il n’ose prendre un engagement sérieux, et les trois femmes dont il a troublé la vie se détournent de lui avec dédain. Un jour ces trois femmes se trouvent réunies, et, sans échanger une parole, éclairées par un instinct tout-puissant, elles comprennent, en regardant Amaury, qu’elles ont devant les yeux la source commune de leurs douleurs. Amaury, sans les interroger, se sent terrassé par les reproches qu’elles lui adressent du fond de leur cœur. Il sent que la vie du monde lui échappe, qu’il n’a plus désormais qu’un seul rôle à remplir, le rôle de consolateur, et se réfugie en Dieu comme dans un suprême asile. À peine a-t-il dit un éternel adieu aux espérances dont il avait nourri sa jeunesse, à peine est-il ordonné prêtre, que ses nouveaux devoirs l’appellent près du lit funèbre de Mme de Couaën. Dans la peinture de cet épisode pathétique, M. Sainte-Beuve a montré tour à tour une magnificence, une austérité de langage qui émeuvent profondément. Amaury récitant sur le corps de la femme qu’il a aimée les prières de l’église pour les morts, bénissant d’une voix entrecoupée de sanglots les yeux dont le regard l’éblouissait, la bouche qui portait à son oreille une musique si douce, épuisant sur cette chère relique tous les trésors de la ferveur et de l’humilité, ne trouvera pas un cœur indifférent. Il est impossible de lire sans attendrissement cet admirable épisode. De telles pages ne s’oublient jamais. C’est, à mon avis, la plus belle partie du livre, et M. Sainte-Beuve, n’eût-il écrit que ces pages passerait à bon droit pour un artiste consommé. Il y a dans cette lutte de la passion contre la foi une douleur poignante qui achève la régénération d’Amaury. Sans cette cruelle épreuve, le renouvellement de l’homme ne serait pas complet. La prière d’Amaury sur le corps de Mme de Couaën est un morceau de maître. L’auteur, dans le récit de cette scène, a su concilier l’abondance et la simplicité. Les paroles pressent sur les lèvres de l’amant désespéré, et cependant son émotion, dominée par une foi ardente, ne lui inspire pas une pensée amère ; il offre sa douleur en expiation de ses désirs irrésolus, en expiation des blessures dont il a sillonné le cœur de ses victimes. Les derniers cris de la chair se perdent, se confondent, s’éteignent dans le cantique du chrétien.

Le mérite éminent de ce livre, c’est d’offrir au lecteur une nourriture substantielle. On pourrait souhaiter dans le récit plus d’art et d’habileté, on ne pourrait souhaiter un enchaînement plus rigoureux dans les pensées. Quant au style, bien qu’il se recommande par des qualités éclatantes, il n’a pas toujours la simplicité qui convient à la narration. L’auteur confond trop souvent la forme lyrique et la forme dramatique. Les personnages, lors même qu’ils sont animés de sentimens très vrais, ne s’expriment pas constamment dans la langue que ces sentimens devraient leur inspirer. L’ode et l’élégie remplacent parfois le dialogue. Cette méprise, très excusable dans la bouche de l’auteur, lorsqu’il parle en son nom, ne peut guère se justifier dans la bouche des personnages, car, dès qu’ils parlent, il faut que l’auteur s’efface et disparaisse derrière eux. Le ton lyrique, d’ailleurs, très habilement soutenu, donne à la trame du style une certaine monotonie qui rend la lecture de ce roman quelque peu laborieuse. C’est un fait que je constate sans vouloir en faire le sujet d’un reproche sérieux. Il est trop clair en effet que ce livre n’est pas destiné à l’amusement des oisifs. Chacun sait, dès les premières pages, à quoi s’en tenir. C’est une œuvre née de la méditation, et que la méditation peut seule apprécier. Si j’insiste avec tant de soin sur la contexture du style, c’est qu’il y a entre le développement de la pensée et la forme qu’elle revêt une étroite relation et je crois que M. Sainte-Beuve, quoique habitué dès long-temps a réfléchir, ne saisit pas toujours le moment précis où sa pensée est arrivée à maturité. De là une certaine confusion dans l’expression. Il emprunte tour à tour au monde de la conscience et au monde extérieur des images qui se croisent et se contrarient. Il connaît trop bien les ressources de notre langue, il a trop étudié les métamorphoses de l’idée poétique depuis le moment de la conception jusqu’au moment de l’éclosion pour se méprendre sur le sens de mes paroles. Il n’a pas toujours dit très nettement ce qu’il avait à dire, et parfois aussi il a tenté d’exprimer des sentimens qui pour lui-même n’avaient pas de caractère bien défini. Je pourrais au besoin étayer cette affirmation de faits précis.

Toutefois ces restrictions, purement techniques, n’enlèvent rien à mon admiration pour le roman de M. Sainte-Beuve. Ce n’est pas une œuvre de pure fantaisie, mais une œuvre qui a sa raison d’être. Toutes les pages portent l’empreinte d’une conviction profonde et d’une douleur réelle. Il est évident que l’auteur a vu ce qu’il nous montre et sonde les plaies qu’il expose à nos yeux. La vérité suffirait pour commander la louange, et l’auteur a plus d’une fois traduit la vérité en paroles éloquentes. Ainsi le mérite de la forme s’ajoute à la valeur morale du récit, et ce livre, publié il y a dix-sept ans, garde encore aujourd’hui toute sa nouveauté. Le vice qu’il nous retrace n’est pas déraciné. Les guérisons qu’on peut citer n’empêchent pas le mal de se reproduire.

En écrivant l’histoire de Port-Royal, M. Sainte-Beuve ne paraît pas avoir compris toute l’étendue de sa tâche. Après avoir envisagé toutes les faces du sujet, il a cru qu’il pouvait librement choisir celle qui raccordait le mieux avec, ses goûts, ses habitudes, les études de toute sa vie. Quant à moi je pense que le choix n’était pas permis. Je ne conçois, pour un homme qui n’écrit pas au nom de l’église, qu’une seule manière de traiter un tel sujet : c’est de l’embrasser tout entier et de ne reculer ni devant la question théologique, ni devant la question philosophique. S’en tenir au côté purement littéraire est, à mes yeux, une grave méprise, et je m’étonne que M. Sainte-Beuve ait pu la commettre. Quel que soit en effet le talent de l’auteur, quels que soient le nombre et la valeur des documens mis à sa disposition, il aura beau faire, il aura beau prodiguer les anecdotes ignorées, multiplier les rapprochemens inattendus, il ne réussira jamais à contenter le lecteur sérieux. Port-Royal littéraire n’est pas même la moitié de Port-Royal, et pourtant le livre tout entier de M. Sainte-Beuve se réduit à l’histoire littéraire de Port-Royal. La première partie nous offre une suite de documens curieux sur l’origine et la renaissance du monastère ; la seconde expose la vie et les travaux de M. de Saint Cyran ; la troisième est remplie par Pascal ; la quatrième par les écoles de Port-Royal ; la cinquième et la sixième, encore inédites, contiendront la seconde génération de Port-Royal et Port-Royal finissant. Les trois volumes que nous possédons n’offrent certainement pas une lecture attrayante, et cependant l’auteur semble avoir pris à tâche d’éviter toutes les parties épineuses du sujet. En racontant la vie et les travaux de Saint-Cyran, quand il trouve sur sa route le livre de Jansenius, ne pouvant se disperser d’en parler, il en donne quelques extraits, et, comme s’il voulait demander grace pour l’aridité générale de l’Augustinus, il se hâte d’établir un parallèle littéraire entre l’évêque d’Ypres et Milton. Ce parallèle, j’en conviens, n’est pas dépourvu d’intérêt. Il est curieux de voir comment le poète protestant et le prêtre catholique comprennent et décrivent l’innocence du premier homme et le bonheur du paradis terrestre. Et ce n’est pas le seul passage qui soit de nature à plaire dans les deux chapitres consacrés par M. Sainte-Beuve à l’Augustinus. S’il n’a voulu qu’éveiller la curiosité, il a pleinement réussi ; mais il m’est impossible d’accepter ces deux chapitres comme l’analyse complète de l’Angustinus. L’historien a choisi ce que j’appellerai la partie friande, et négligé la partie sérieuse. Les oisifs pourront l’en remercier ; quant à ceux qui n’aiment pas à voir les vieilles questions inutilement réveillées, ils regretteront qu’un esprit aussi ingénieux ait remué les cendres de Port-Royal sans oser aborder les problèmes agités par ces laborieux solitaires.

Ce que je disais tout à l’heure du livre de M. Sainte-Beuve, envisage dans son ensemble, ne saurait s’appliquer à la troisième partie, qui porte le nom de Pascal. Il serait difficile, en effet, de réunir sur ce penseur illustre un plus grand nombre de renseignemens précieux. Si l’origine et la renaissance du monastère, si la doctrine et le gouvernement de Saint-Cyran, malgré le talent de l’auteur, n’offrent pas un intérêt bien vif, il serait injuste de ne pas reconnaître le charme que l’historien a prêté à toute la biographie morale et littéraire de Pascal. C’est assurément le morceau le plus complet que nous possédons sur cet admirable écrivain. Nous assistons jour par jour à la composition des Provinciales. Tout ce qu’il est possible de savoir sur l’origine et la publication de ces prodigieux pamphlets, dont la puissance dure encore, M. Sainte-Beuve l’a cherché sans jamais plaindre son labeur, et nous devons le remercier de nous l’offrir dans un ordre simple et facile à saisir. Après avoir lu attentivement toute cette troisième partie, chacun connaît Pascal depuis le jour de sa naissance jusqu’au jour de sa mort. Il n’y a pas une question qui demeure sans réponse. Le miracle de la sainte épine et l’anecdote de l’abîme sont ramenés à leurs vraies proportions. Ainsi, considérée sous le rapport purement littéraire, cette troisième partie mérite les plus grands éloges. Nous voyons Pascal aiguiser en traits mortels contre les disciples de Loyola les citations savantes que ses amis lui ont apportées la veille, se faire de cette théologie improvisée une armure impénétrable, et poursuivre le combat sans se laisser décourager par les injures qui ne manquent jamais à la vérité. Si jamais écrivain pratiqua dans toute sa sévérité le conseil d’Horace, c’est à coup sûr Pascal. Nous savons en effet, et à n’en pouvoir douter, que presque toutes les Provinciales ont été récrites plusieurs fois, une entre autres jusqu’à treize fois. Dans ce temps de stérilité, l’improvisation sans loi et sans frein n’était pas encore en honneur. Pauvre Pascal ! quelle ingénuité ! récrire une lettre jusqu’à treize fois ! quel misérable et puéril souci ! Il est vrai que les Provinciales, dont le style rapide et vigoureux étonne les hommes du métier, semblent à la foule ignorante écrites de premier jet, et que les pages improvisées ne rencontrent pas souvent la vigueur et la rapidité. Il est vrai que Pascal est demeuré le maître du pamphlet, et que personne encore n’a trouvé moyen de l’égaler dans la polémique théologique ; mais, quoiqu’il soit mort à trente-neuf ans, il nous a laissé un si petit nombre de pages, qu’il doit faire pitié aux grands producteurs littéraires de notre temps. Sa puissance n’équivaut pas même à deux atmosphères. Il est aux grands génies qui charment nos ennuis ce que la tortue est au cerf.

L’histoire anecdotique des Pensées n’est pas traitée avec un soin moins scrupuleux que l’histoire des Provinciales. Personne ne lira sans étonnement tout ce que M. Sainte-Beuve nous raconte, preuves en main, des mutilations et des interpolations subies par les Pensées. Le rôle d’Arnauld, de Nicole et de M. de Roannez est désormais établi, et, bien qu’il soit impossible d’assigner à chacun la part qui lui revient, nous savons du moins avec quelle défiance on doit lire l’édition des Pensées donnée par les solitaires de Port-Royal.

M. Sainte-Beuve, en revoyant cette parie de son travail, a profité habilement de tous les documens nouveaux publiés sur Pascal depuis quelques années, et surtout de l’excellent rapport présenté à l’Académie française sur la nécessité d’une nouvelle édition des Pensées de Pascal. Les manuscrits dépouillés par M. Cousin sont en effet du plus haut intérêt. Deux morceaux capitaux sont pour la première fois rendus à leur vrai sens et remis en possession de leur vrai caractère : l’application de la règle des paris à l’existence de Dieu, et la comparaison des deux infinis. Le manuscrit original mis en regard des pages châtiées et châtrées par Nicole et Arnauld nous révèle un Pascal tout nouveau. C’est là qu’il nous est donné de surprendre et d’étudier toutes les angoisses de ce génie puissant qui se débat sous les étreintes du doute. Les atténuations imaginées par les amis de l’auteur nous masquaient sa pensée, et parfois même la défiguraient en essayant de la redresser. Aujourd’hui nous savons pleinement ce que vaut Pascal dans l’ordre philosophique. Il faut renoncer aux idées dont notre jeunesse a été nourrie, et voir en lui l’interprète le plus éloquent du scepticisme. À cet égard, l’argumentation de M. Cousin ne laisse aucun doute. Dans l’introduction placée en tête de son rapport, il a épuisé toutes les preuves pour établir nettement la position de Pascal en face de la philosophie. Nous étions habitués à croire que l’auteur des Pensées était arrivé ou revenu à la religion par le raisonnement le plus rigoureux ; il n’en est rien. Quelles que soient les conséquences qu’on en puisse déduire, nous sommes obligés désormais de reconnaître que Pascal est revenu à la foi en désespérant de la raison. On a dit et répété bien souvent que Pascal avait voulu réconcilier la religion et la philosophie. C’est une erreur qui ne peut plus subsister aujourd’hui. Il n’y a qu’une seule manière de caractériser justement la tentative de Pascal, c’est d’affirmer qu’il a voulu établir la religion sur les ruines de la philosophie. Toute autre affirmation serait ou fausse ou incomplète. L’application de la règle des paris et la comparaison des deux infinis ne permettent pas d’envisager sous un autre aspect l’œuvre suprême dont nous possédons l’ébauche. Fénelon et Bossuet, comme l’a très judicieusement remarqué M. Cousin, comprenaient autrement les intérêts de la foi. Dans leurs travaux théologiques, ils n’ont jamais oublié, jamais foulé aux pieds l’autorité de la raison. Ils m’ont pas cru que la religion eût grand’chose à gagner dans cette déclaration d’impuissance que Pascal renouvelle à chaque page. Qu’on se place au point de vue catholique ou au point de vue philosophique, affirmer l’impuissance de la raison à établir l’existence de Dieu ne sera jamais un moyen efficace de relever la foi. C’est une triste manière de la recommander que de la déclarer incompatible avec le libre développement de la raison.

Malheureusement le programme tracé par M. Cousin n’a pas été suivi avec tout le discernement qu’exigeait une tâche si délicate. M. Sainte-Beuve a eu raison tout en consultant l’édition donnée par M. Faugère, de ne pas l’accepter comme définitive ; la transcription littérale du manuscrit, excellente en elle-même, ne présente pas toujours un sens parfaitement clair : les ratures obscurcissent parfois la pensée de l’auteur, et, pour la dévoiler pleinement, il serait souvent utile d’ajouter a la dernière leçon la leçon précédente, à laquelle l’auteur a renoncé. Il ne faut pas oublier que les Pensées sont plutôt des notes amassées pour une œuvre future qu’une œuvre proprement dite. Plus d’une fois Pascal, en effaçant une phrase, ne l’a pas remplacée par une phrase meilleure : il y aurait donc avantage, dans plus d’une occasion, à nous donner la première au lieu de la seconde. En un mot, il faudrait faire sur Pascal un travail analogue à celui d’Orelli sur les œuvres d’Horace. La lecture attentive du manuscrit autographe ne suffit pas ; puisque ce manuscrit présente plusieurs leçons, il importe de faire un choix. M. Sainte-Beuve a très bien compris ce qui manque à l’édition de M. Faugère, et je m’associe sans réserve au jugement qu’il en a porté ; je regrette seulement qu’il n’ait pas toujours évité la faute qu’il lui reproche. Il accuse la dernière édition de Pascal de tomber dans la confusion à force de respect pour l’exactitude littérale. En multipliant à l’infini les détails biographiques et bibliographiques, il est plus d’une arrivé à troubler ce, qu’il voulait éclaircir. Les fragmens de correspondance, très curieux d’ailleurs, sont prodigués avec une générosité quelque peu fastueuse ; ils amusent plutôt qu’ils n’instruisent : on dirait que l’auteur tient à nous montrer tout ce qu’il sait, à nous prouver qu’il n’a rien négligé pour connaître tous les secrets de l’homme dont il s’est fait le biographe. La démonstration n’est pas seulement complète, mais surabondante. Pour ma part, je suis convaincu que la moitié de ces documens pourrait disparaître sans laisser aucune lacune dans la trame du récit. M. Sainte-Beuve, pour plaire au lecteur, a dépassé le but.

Je reviens à ma première pensée. Je ne conçois qu’une seule manière d’écrire l’histoire de Port-Royal, c’est d’embrasser toutes les faces du sujet. Il faut se placer tour à tour au point de vue de la foi, au point de vue de la philosophie, et ce n’est qu’après avoir épuisé toutes les données de ces deux ordres d’investigation qu’il est permis d’aborder le côté littéraire de Port-Royal. M. Sainte-Beuve a éludé les deux premières questions pour s’en tenir à la troisième. Il parle à plusieurs reprises du gros livre de Jansenius, qui n’est pas en effet de facile digestion, et il dit qu’il ne l’a pas lu tout entier, ajoutant qu’il craindrait de se vanter. Ce n’est pas moi qui lui reprocherai de n’avoir poursuivi jusqu au bout la lecture de Jansenius ; mais je regrette qu’il n’ait pas compris la nécessité de remonter jusqu’à la source même où Jansenius avait puisé, je veux dire jusqu’à Saint-Augustin, car c’est là seulement qu’il pouvait trouver les vrais fondemens de la doctrine janséniste : il eût recueilli dans cette lecture une ample moisson de documens, et le style de saint Augustin, sans nous reporter précisément à la langue de Virgile et de Cicéron, nous présente pourtant sous une forme attrayante les questions les plus abstruses. La question de la grace que Jansenius a réveillée équivaut tout simplement à la négation du libre arbitre, et c’est au maître de Jansenius qu’il fallait demander l’exposition complète de cette étrange doctrine. Jansenius en effet ne parle pas en son nom, mais au nom de saint Augustin, et l’évêque d’Hippone a consacré à la discussion de ces matières plusieurs traités qui, malgré la diversité des titres, se composent d’une série d’affirmations identiques. Ce qu’il a écrit sur le péché originel et la grace du Christ, sur le libre arbitre et la grace, sur la prédestination des saints, soumis à l’épreuve d’une critique sévère, se réduit à cette seule pensée : Dieu choisit librement ceux qu’il veut toucher et sauver sans se laisser déterminer par le mérite de leurs actions. Interrogés dans tous les sens, ces trois traités ne signifient pas autre chose. C’est-à-dire que saint Augustin, pour s’affranchir des doutes qui l’assiégeaient, s’est réfugié dans une foi aveugle : il croit parce qu’il ne comprend pas ; il s’agenouille devant l’autorité de l’église parce que sa raison n’a pas rencontré la certitude et l’évidence. Il dit formellement, dans son traité de la grace et du libre arbitre, qu’il faut prendre garde, en défendant la grace, de nier le libre arbitre, et pareillement, en défendant le libre arbitre, de nier la grace ; mais en réalité il ne tient pas compte de cette recommandation, dont le seul défaut est d’être inexécutable, car si Dieu choisit ceux qu’il touche et qu’il sauve sans tenir compte du mérite de leurs œuvres, que devient le libre arbitre de la race humaine ? Si la rémunération et le châtiment ne suivent pas le bien faire et le mal faire, que devient la loi morale ? Que devient la justice de Dieu ? Questions difficiles, questions obscures, et qu’il faut pourtant consentir à poser, car tout le jansénisme est dans ces questions. Et de même qu’il vaut mieux étudier la doctrine et la méthode aristotéliques dans Aristote même que dans les docteurs et commentateurs du moyen-âge, il vaut mieux étudier saint Augustin dans ses œuvres que dans son disciple Jansenius. Bien que l’évêque d’Ypres ait traité toutes les questions traitées déjà au Ve siècle par l’évêque d’Hippone, et n’ait guère apporté dans la controverse, comme contingent personnel, que la diffusion et la pesanteur de son style, sans jamais s’écarter des principes établis par son maître, il sera toujours plus prudent et plus sûr de recourir au maître lui-même pour connaître le fond de sa pensée. Or la pensée de saint Augustin, je ne crains pas de le dire, en niant la liberté humaine, ne va pas à moins qu’à nier la justice divine. C’est un acte de foi qui aboutit tout simplement à l’impiété. Et qu’on ne m’accuse pas d’exagérer la portée de sa pensée. Ou les mots dont se composent les langues humaines ont perdu leur sens naturel, ou la théorie de la grace exposée par saint Augustin ruine les fondemens de toute morale. S’il ne dépend pas de moi de bien faire ou de mal faire et si mes actions, bonnes ou mauvaises, n’entrent pour rien dans les résolutions de l’intelligence divine à mon égard, ma liberté n’est qu’un leurre, et la justice divine n’est qu’un mot. Je veux croire et je crois que l’évêque d’Hippone ne réglait pas sa conduite d’après ses théories, car il a expié par une vie austère les passions et les désordres de sa jeunesse, et la théorie de la grace n’était pas de nature à le maintenir dans l’austérité. L’aumône, le dévouement, l’enseignement assidu de la foi nouvelle, méritoires aux yeux de la raison humaine, étaient comme non avenus aux yeux de la raison divine. Je pense donc que saint Augustin trouvait au fond de sa conscience un conseiller plus sûr que la théorie de la grace, et faisait le bien avec la certitude que Dieu jugeait sa vie et lui en tiendrait compte. Ce qu’il dit du baptême pour étayer la doctrine de la grace n’est qu’une pure subtilité. Pour prouver que le mérite des actions humaines ne détermine pas la prédilection divine, il cite l’exemple des nouveau-nés, qui ne sont pas tous sauvés, et qui cependant n’ont par eux-mêmes ni mérité ni démérité. Le digne évêque se contente d’affirmer ce qu’il devrait au moins essayer de démontrer. Ses affirmations sur la transmission du péché originel, sur l’origine de la concupiscence et sur la prédestination des saints, n’ont pas, philosophiquement parlant, une plus grande valeur. Il dogmatise et ne démontre pas, et je dois avouer que la logique la plus habile ne suffirait pas à établir sur de solides fondemens les principes qu’il nous donne comme antérieurs et supérieurs à tous les droits, à toutes les prétentions de la raison humaine. Si la vie la plus sainte sans le secours de la prédestination n’obtient pas la grace divine, la grace n’est plus qu’un caprice. L’indifférence des dieux d’Épicure est remplacée par une bienveillance arbitraire qui ne vaut guère mieux.

Je n’insisterai pas davantage ; certes, les développemens que je pourrais donner à ma pensée n’ajouteraient rien à l’évidence de cette conclusion. J’arrive à la seconde face du sujet, à la face philosophique. En exposant les doctrines de saint Augustin, je n’ai pu me dispenser il invoquer l’autorité de la philosophie. Cependant, bien que la raison m’autorise à répudier la foi fondée sur l’impuissance et le néant de toute science, il convient de caractériser rapidement l’état de la philosophie française à l’époque où parut le livre de Jansenius. L’évêque d’Ypres est le contemporain de René Descartes, et cette coïncidence marque nettement la seconde partie de la tâche que devait se proposer l’historien de Port-Royal. La Méthode et les Méditations de René Descartes ressuscitaient les droits de la raison enfouis sous les ténébreuses discussions de la scolastique. La méthode aristotélique mal comprise et défigurée était condamnée sans retour. Descartes débutait par le doute absolu, et fondait enfin une philosophie nouvelle sur cet enthymème victorieux : je pense, donc je suis. Il faut voir dans ses Méditations comment il arrive à cette conclusion. En souvenir de ses études géométriques, il compare le point d’appui qu’il demande à la psychologie, pour établir la certitude des connaissances humaines, au point d’appui que demandait Archimède pour soulever la terre. Descartes, en répudiant la méthode aristotélique, ne songeait pas à ruiner la foi catholique. Une telle pensée n’est jamais entrée dans son esprit. Aucune action de sa vie ne donne le droit de mettre en doute sa sincérité, et s’il n’eût pas été fermement décidé à poursuivre la recherche de la vérité d’une manière désintéressée, la vérité pour elle-même, il n’aurait pas dédié ses Méditations aux docteurs et au doyen de la faculté de théologie. S’il eût entrepris sa tâche avec une arrière-pensée de destruction, une telle dédicace eût été de sa part une indigne jonglerie. Mais il pouvait et devait dire ce qu’il dit en terminant : « A quoi bon insister plus long-temps sur l’importance des vérités que j’ai cherché à démontrer ? Vous qui êtes les colonnes de la foi, vous savez assez par vous-mêmes ce que valent ces vérités. » Et en effet Descartes partait de la connaissance de l’ame humaine pour s’élever jusqu’à la connaissance de Dieu, et sur cette double connaissance il fondait la moralité, la responsabilité de la créature intelligente, la prévoyance et la justice du Créateur. Certes, il n’y a rien d’impie dans une telle doctrine, et la faculté de théologie pouvait la prendre sous son patronage sans se compromettre. La lecture des Méditations, où dans le court espace de quarante pages se trouvent posées et résolues toutes les questions capitales de psychologie et de théodicée, n’éveille pas dans l’ame un seul doute sur la valeur des traditions chrétiennes. Tout ce qui se rapporte à la foi proprement dite demeuré en dehors de la discussion, et le bon sens le voulait ainsi, car l’idée de Dieu, telle que la conçoit l’intelligence humaine, sans autre secours que l’idée de cause et d’effet, n’a rien à démêler avec les formes de la religion. La théologie et la philosophie ne peuvent jamais se confondre sans se dénaturer.

Mais, si le cartésianisme ne touche pas à la foi proprement dite, il ne laisse pas debout la doctrine de la grace. Le philosophe du XVIIe siècle, en renouvelant les bases de la science, répond implicitement à l’évêque du Ve siècle. Il est impossible, en effet, de concilier la notion de Dieu, telle que nous la voyons exposée dans les Méditations, avec la notion de la grace ; telle que la conçoit et l’enseigne saint Augustin. C’est donc, par le cartésianisme qu’il fallait combattre le jansénisme. Ici le devoir de l’historien ne se bornait pas à l’enregistrement des faits, la discussion des doctrines était de nécessité absolue ; et, bien que le jansénisme, par les persécutions qu’il a subies, mérite toutes nos sympathies, l’historien, je le crois, pour ne pas faillir à sa tâche, ne pouvait se dispenser d’opposer Descartes à saint Augustin. Ce n’est pas que la philosophie, long-temps avant Descartes, ne fournisse des argumens nombreux contre la doctrine de la grace, c’est-à-dire en faveur de la liberté, de la responsabilité humaine. La philosophie antique, la philosophie même du moyen-âge, ont établi à leur manière les vérités que Descartes a rajeunies sans les inventer. La méthode seule est nouvelle, les conclusions sont aussi vieilles que la raison. Dès que l’homme a réfléchi, dès qu’il a eu conscience de lui-même, il a eu conscience de sa liberté ; que cette vérité passe par la bouche de Platon ou de Descartes, elle ne change pas de nature. Cependant, comme l’Augustinus n’a pas précédé de dix ans les Méditations, il était naturel de répondre par les Méditations à l’Augustinus. C’eût été, à mon avis, entrer dans le cœur même du sujet. Descartes en face de Jansenius eût fait assez bonne figure. M. Sainte-Beuve, qui depuis long-temps s’est nourri de lectures si variées, n’avait pas à redouter le reproche de sécheresse ; il eût trouvé, je n’en doute pas, pour l’exposition des doctrines cartésiennes, des paroles vives et colorées, et, sans déroger à l’austérité de l’enseignement, il aurait su animer d’un intérêt dramatique le combat de la liberté humaine contre la prédestination. En négligeant toute cette partie philosophique, il s’est condamné à parler sans autorité. En pareille matière, le talent ne suffit pas : il faut produire des argumens, et quel argument plus puissant que Descartes contre Jansenius ?

Après la théologie et la philosophie venait le tour de la littérature. Après saint Augustin et Descartes venait Pascal, qui, après avoir défendu la raison contre le probabilisme et la dévotion aisée, s’est retourné contre la raison, de telle sorte que son testament, c’est-à-dire le recueil de ses Pensées, est une protestation contre les Provinciales, qui ont établi la gloire de son nom. Quand je fais de Pascal un écrivain littéraire, je ne lui donne ce nom que par opposition à Descartes et à saint Augustin. L’analyse des Pensées, entreprise dans de telles conditions, n’eût pas manqué de perdre son caractère anecdotique pour prendre un caractère plus vigoureux et plus mâle. Malgré le charme que j’ai trouvé dans toutes les pages que M. Sainte-Beuve a consacrées à Pascal, j’aurais eu plaisir à le voir quitter le champ des menues causeries pour aborder le champ de la discussion.

Soumis à cette épreuve, que fût devenu Pascal ? Son talent d’écrivain n’eût reçu aucune atteinte, car plus d’une page des Pensées, bien qu’ébauchée rapidement, soutient la comparaison avec les Provinciales, et les ébauches mêmes de ce maître illustre offrent des traits que la réflexion n’effacerait pas ; mais la valeur philosophique de ces matériaux eût été mise dans son vrai jour par l’historien de Port-Royal. Il eût été facile de montrer que le plus éloquent des jansénistes, qui à l’âge de trente-quatre ans combattait les arguties des casuistes au nom de la philosophie, au nom de la raison, attaquait cinq ans plus tard, à l’âge de trente-neuf ans, ce qu’il avait défendu avec tant d’ardeur et de mordante ironie. Ne pas marquer nettement cette contradiction, c’est ne pas saisir Pascal tout entier, et M. Sainte-Beuve, bien qu’il l’ait indiquée, n’a pas satisfait à toutes les conditions de sa tâche. Il n’avait pas préparé de longue main cette démonstration, et n’a pas converti ceux qui sont habitués à voir dans Pascal non-seulement le champion de la foi, mais le champion de la raison.

Est-il sage de réveiller sans cesse les questions de la prévoyance divine et de la liberté humaine ? Qui donc peut se flatter de les résoudre ? Qui donc peut se vanter de concilier la volonté du Créateur et la volonté de la créature ? Ces questions sans doute ne sont pas aussi claires que les règles de l’arithmétique. Est-ce une raison pour les dédaigner ou pour reculer devant elles ? Des problèmes qui ont occupé les plus grands esprits de tous les temps ne méritent pas notre dédain, et d’ailleurs nous aurions beau détourner les yeux de ces problèmes, nous ne réussirions pas à les oublier. La philosophie est aussi nécessaire à la vie de l’intelligence que l’air aux poumons. Il n’est pas plus facile d’éluder la pensée que d’éluder la respiration. Je suis donc très loin de blâmer le choix de M. Sainte-Beuve, je ne lui reproche pas d’avoir entrepris l’histoire de Port-Royal ; je lui reproche de ne l’avoir pas traitée aussi sérieusement, aussi complètement que nous devions l’espérer. Son tort n’est pas d’avoir réveillé les querelles de la grace et de la prédestination, mais de n’avoir pas montré assez clairement comment la grace et de la prédestination, en abolissant la responsabilité, abolissent du même coupe la moralité. L’analyse même de son œuvre et les objections que j’ai produites prouvent assez toute l’importance que j’y attache. J’aurais souhaité que son histoire de Port-Royal fût conçue d’une manière plus large, plus conforme à la nature du sujet. Il s’est trop défié de l’intelligence et de l’attention de ses lecteurs ; il a craint de fatiguer leur patience, et s’est efforcé de les intéresser en leur racontant la vie de la mère Angélique, de Saint-Cyran et de Pascal, au lieu d’exposer la doctrine de Jansenius et de saint Augustin. Il a craint de faire un livre ennuyeux, et, pour éviter ce danger, il a tourné autour du sujet qu’il avait choisi. En pénétrant au cœur même de la question théologique et philosophique, il eût agi plus sagement. L’ennui n’était pas à redouter, car toute vérité clairement exposée, sérieusement discutée, est sûre d’intéresser.

Le Tableau de la poésie française au seizième siècle, publié il y a vingt-trois ans, révèle chez l’auteur une rare finesse d’intelligence et un goût ardent pour l’érudition. Cette époque si curieuse de notre histoire littéraire n’avait jamais été traitée avec autant de sagacité. M. Sainte-Beuve, encouragé par les conseils d’un savant modeste et laborieux, M. Daunou, se proposait d’abord de suivre le programme tracé par l’Académie française et d’écrire un discours sur l’état de notre littérature pendant le règne des derniers Valois. Heureusement il comprit bientôt qu’une telle besogne ne le mènerait à rien ; au lieu d’écrire un discours, il résolut d’écrire un morceau d’histoire. Il aurait pu, comme tant d’autres, assembler des phrases élégantes, des périodes nombreuses sur des faits mal connus et mal définis. Il a renoncé à la pompe oratoire pour étudier patiemment les théories et les œuvres littéraires du XVIe siècle. C’est, de sa part, une preuve de bon sens dont je lui sais gré. Ce livre, éminent, comme bien d’autres livres du même ordre, a été jugé d’une façon singulière. Tandis que les hommes du métier prenaient la peine de le lire avant de se prononcer, la foule de beaux-esprits qui tiennent le dé dans les salons se prononçait sans l’avoir lu, et le condamnait sur ouï-dire. Ils s’abordaient en riant et se gaussaient joyeusement de la réhabilitation de Ronsard. Or, il n’y a qu’une manière de répondre à ces quolibets, c’est que M. Sainte-Beuve, en étudiant les œuvres de Ronsard, ne s’est pas laissé emporter par l’enthousiasme, comme on se plaît à le dire. Il a recherché, il a prouvé les mérites de Ronsard ; mais il n’a pas voulu le placer sur un piédestal. Il a trouvé, parmi des ruines sans nombre, la statue du poète que ses contemporains ne craignaient pas de pincer entre Homère et Virgile ; personne, après avoir lu son livre, ne peut croire qu’il ait voulu la relever. La plupart des lecteurs sont habitués à respecter, comme parole d’Évangile, le jugement de Boileau, et ne songent pas à le discuter. Il faut pourtant reconnaître que ce jugement, sans contredite la vérité d’une façon expresse, est formulé en termes trop absolus. Sans doute Ronsard a eu le tort de méconnaître, en plus d’une occasion, le génie de notre langue et de vouloir greffer sur la tige gauloise les fruits de la Grèce et de l’Italie. Cependant, malgré cette méprise trop fréquente, il n’est pas dépourvu d’une certaine originalité. Dans les sujets gracieux, il rencontre parfois des images que l’antiquité ne dédaignerait pas : s’il ne réussit pas dans sa lutte avec Pindare, il réussit mieux dans sa lutte avec les odes voluptueuses d’Horace et d’Anacréon. Et, quand je parle d’Anacréon, je n’entends pas accepter comme authentiques les pièces connues sous le nom du poète de Téos. C’est une question délicate dont j’abandonne la solution aux érudits.

Quoi que puissent dire les esprits indolens qui s’empressent d’adopter et de défendre un jugement sans se donner la peine de le vérifier, M. Sainte-Beuve n’a pas exagéré la valeur de Ronsard ; il a signalé ses défauts en même temps que ses mérites. Il ne l’a pas placé sur la même ligne que le poète thébain. Peut-être a-t-il accordé trop d’importance à ses réformes rhythmiques ; cependant je ne voudrais pas lui reprocher le soin scrupuleux avec lequel il a traité ces questions techniques. La plupart des écrivains qui dissertent sur la versification et qui ne l’ont jamais pratiquée sont trop portés à négliger tout ce qui regarde le maniement de la rime et de la césure. M. Sainte-Beuve, agissant la pratique à la théorie, devait naturellement étudier les réformes rhythmiques de Ronsard avec une attention toute particulière. Son zèle n’a rien qui me scandalise, et je souhaiterais qu’il trouvât de nombreux imitateurs.

Avant le livre de M. Sainte-Beuve, l’histoire de notre poésie au XVIe siècle était à peine connue. Quelques rares érudits conservaient précieusement dans leurs bibliothèques les œuvres de Ronsard, Baïf et Du Bellay. Ils en parlaient entre eux comme d’un sujet interdit aux profanes. M. Sainte-Beuve, par des citations bien choisies, accompagnées d’éclaircissemens ingénieux a mis le public à même de juger sur pièces. Il a franchement reconnu que Ronsard, malgré la richesse de ses rimes, malgré la construction savante de ses strophes, ne signifie pas grand’chose dans la poésie héroïque. Toutefois il n’a pas consenti à croire que les hommes les plus savans du XVIe siècle se fussent trompés grossièrement en proclamant le mérite de Ronsard. Il a cherché les raisons de leur admiration et les a trouvées dans leur prédilection pour l’antiquité. Ronsard, au lieu de traduire servilement les œuvres qu’Athènes et Rome nous ont laissées, ne craignait pas d’engager la lutte. Cette audace méritait d’être encouragée, et, bien qu’elle n’ait pas été couronnée d’un plein succès, nous devons excuser l’engouement des érudits pour l’auteur de la Franciade. M. Sainte-Beuve estime à sa juste valeur la tentative épique de Ronsard, et les lecteurs familiarisés par un commerce assidu avec la langue d’Homère et la langue de Virgile ne sauraient se montrer plus sévères que lui. Il n’hésite pas à déclarer que le poète vendômois ; en dehors des sujets voluptueux, est plutôt un ouvrier patient qu’un artiste inspiré. C’est le jugement que la postérité, plus indulgente que Boileau, consentira sans doute à ratifier.

La pléiade poétique dont Baïf et Du Bellay étaient les plus brillantes étoiles n’est pas jugée avec moins de sagacité. M. Sainte-Beuve ne s’abuse pas sur la valeur des pensées exprimées par ces poètes ingénieux. Il reconnaît volontiers que la forme l’emporte sur le fond. Quant au roman satirique de Rabelais, il en parle, dans un chapitre spécial, en homme qui a mûrement étudié son sujet et qui le connaît pleinement. Il explique très bien pourquoi il faut faire bon marché de toutes les clés proposées, par les commentateurs pour rattacher Pantagruel et Gargantua à l’histoire réelle de la France sous François Ier. Il comprend à merveille toute la puérilité de ces tentatives et n’hésite pas à s’en moquer. Rabelais, en effet, est le digne frère d’Aristophane, et s’il lui arrive plus d’une fois de prendre le thème de ses railleries dans l’histoire de son temps, plus souvent encore il laisse sa fantaisie errer librement. Celui qui voudrait retrouver dans Plutarque, dans Xénophon, dans Thucydide, la clé de toutes les comédies d’Aristophane que nous possédons entreprendrait une tâche impossible ; Gargantua et Pantagruel ne sont pas moins difficiles à expliquer que les Harangueuses et Lysistrata. Aristophane et Rabelais, en prenant la réalité pour point de départ, ont usé de leur imagination sans jamais songer à modeler leurs bouffonneries sur la réalité. M. Sainte-Beuve l’a très bien compris et très nettement déclaré.

Le seul reproche que mérite à mon avis le Tableau de la poésie française au seizième siècle, c’est de n’être pas tracé d’une manière assez désintéressée. Il est bon sans doute de rattacher le passé au présent, car si le passé ne devait pas offrir une leçon, il serait inutile de l’étudier, mais il ne faut pas chercher le présent dans le passé, et M. Sainte-Beuve n’a pas toujours su résister à cette tentation. Dans son désir de justifier les théories de la nouvelle école poétique, il lui est arrivé plus d’une fois de juger avec trop de complaisance, d’interpréter avec trop de souplesse les précédens qu’il voulait invoquer. Cependant l’école poétique de la restauration doit voir en lui le plus savant de ses défenseurs. Si l’habileté est souvent poussée trop loin, l’érudition la plus solide ne fait jamais défaut.

Pour achever ma tâche, il me reste à parler des Portraits et des Causeries de M. Sainte-Beuve. Ses Portraits seront, selon toute apparence, son titre le plus durable dans l’histoire littéraire de notre pays. Malgré tout le vrai mérite qui recommande ses Consolations, malgré les pages émouvantes qui se rencontrent dans son roman ; c’est par ses Portraits surtout qu’il a sollicité, qu’il a obtenu l’attention publique. Cependant il y a dans ces Portraits mêmes deux parts à faire, deux parts bien distinctes. Ceux qu’il a tracés pendant les deux dernières années de la restauration ne sont pas de purs portraits. Aux détails biographiques, aux jugemens littéraires fondés sur les œuvres mêmes, se mêlent des idées d’un caractère purement polémique. L’histoire, pendant ces deux années, n’est pas pour M. Sainte-Beuve la contemplation impartiale du passé ; c’est plutôt une arme qu’un enseignement. Cependant, malgré cette préoccupation évidente, comme il cherche la vérité avec ardeur, il trouve des idées excellentes et les traduit dans une langue très précise. C’est pour la prose la période la plus limpide de son talent. Sil ne juge pas Jean Racine et Jean-Baptiste Rousseau, La Fontaine et Mme de Sévigné avec assez de liberté, s’il ne sait pas se dégager du présent en étudiant le passé, il saisit très bien les traits principaux des modèles qu’il veut peindre. Avant d’aborder la polémique avant de juger Athalie au nom d’Hernani, il la juge au nom du Livre des Rois, comme il juge Britannicus au nom de Tacite. Toutes ces études sont pleines de finesse et ne laissent rien à désirer sous le rapport de l’érudition. Bien que les doctrines du cénacle se fassent jour en maint endroit, il y aurait de l’injustice à ne pas considérer ces Portraits comme des modèles de saine critique. Le zèle de M. Sainte-Beuve pour les intérêts de la nouvelle école n’enlève rien à la sagacité de son esprit. Il n’accepte pas comme sans réplique l’autorité du maître qu’il a choisi. Tout en demeurant plein de respect pour les Orientales, pour Marion Delorme, il éprouve le besoin d’opposer aux œuvres de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau une autorité plus imposante, et il s’adresse à l’histoire, aux psaumes de David. Plus tard, M. Sainte-Beuve a réimprimé ces Portraits avec des notes explicatives, atténuatives. À mes yeux, c’est une faute. Il n’y a dans cette galerie si habilement composée rien à effacer, rien à désavouer. La date de chaque portrait explique l’entraînement avec lequel sont développées certaines opinions, et l’auteur n’avait pas besoin de faire amende honorable. Personne ne songe à s’étonner qu’une discussion soutenue par un avocat de vingt-six ans soit ardente et passionnée.

Quant aux portraits écrits par M. Sainte-Beuve depuis la fin de la restauration, ils sont empreints d’un caractère tout différent ; la préoccupation polémique a fait place à la préoccupation biographique. On dirait que l’auteur, en prenant la plume, ne manque jamais de relire quelques chapitres de Boswell pour encourager, pour redoubler sa curiosité. Ce que le biographe anglais a fait pour Samuel Johnson, M. Sainte-Beuve s’efforce de le faire pour tous ses modèles ; il tient à savoir ce qu’ils ont pensé, ce qu’ils ont dit jour par jour. Si plus d’une fois il a poussé trop loin ses investigations, s’il n’a pas toujours trié les détails qu’il racontait avec un goût assez sévère, il faut reconnaître pourtant que sa curiosité patiente nous a valu des récits animés d’un vif intérêt. Qu’il nous parle de Joseph de Maistre ou de Mme de Souza, de Lamartine ou de Béranger, de Mme de Krüdner ou de Mme de Charrières, il ne veut rien négliger, et il n’aborde son sujet qu’après l’avoir interrogé dans tous les sens. Aussi est-il probable que nos neveux, en feuilletant ces biographies, renonceront à l’espérance d’y rien ajouter. Dans cette seconde série de portraits, l’écrivain tient moins de place que l’homme. C’est au caractère, à l’éducation, aux habitudes, aux relations, aux amitiés de son modèle que M. Sainte-Beuve demandait l’explication de ses œuvres. La littérature proprement dite s’efface devant l’analyse morale. Chacun conçoit sans peine que ces portraits n’aient pas exercé sur le goût public une action aussi décisive. Dans l’application de cette méthode ingénieuse, M. Sainte-Beuve n’a pas de rival ; personne ne sait comme lui grouper les détails biographiques et placer dans son vrai jour le personnage qu’il veut nous montrer. La lecture de cette seconde série est pleine de charme et de variété. Quoique la pensée, à force de chercher la finesse, se divise souvent en parcelles trop tenues et déroute les esprits habitués aux rapides lectures, elle ne manque jamais de laisser dans la mémoire un utile enseignement. Mais de tels portraits n’ont pas grand’chose à démêler avec les principes littéraires soutenus par l’auteur pendant les deux dernières années de la restauration ; il est donc naturel qu’ils n’aient pas agi d’une façon marquée sur le goût du public. C’est une lecture, en effet, qui s’adresse plutôt à la curiosité qu’à la réflexion. Je dois ajouter d’ailleurs que le style de ces portraits est loin d’être aussi clair, aussi pur, aussi sobre que le style de la première série. La phrase trop touffue aurait besoin d’être émondée. Les pensées les plus justes, les aperçus les plus fins, demeurent parfois enfouis sous un luxe d’images prodiguées au hasard. Cette seconde série, malgré sa richesse, ne convient pas à tous les esprits.

Depuis deux ans, M. Sainte-Beuve a pris dans la prose une troisième manière, plus vive, plus alerte que celle de ses derniers portraits ; il a renoncé aux pensées patiemment et subtilement déduites pour chercher avant tout la clarté ; il n’y a pas une page de ses Causeries qui puisse embarrasser le lecteur, l’hésitation n’est pas permise, car le langage de l’auteur est d’une précision constante. Nous retrouvons dans les Causeries un style qui rappelle celui des premiers portraits, sans pourtant l’égaler ; c’est la même netteté, ce n’est pas toujours la même harmonie. Malheureusement M. Sainte-Beuve, en nous parlant du XVIIIe siècle, se complaît trop souvent dans les détails vulgaires. Emporté par son amour pour la réalité, il nous montre sous un vilain aspect les personnages qu’il expose à nos yeux. Je me contenterai de citer Voltaire et Mme Du Châtelet. On dirait qu’il prend plaisir à concentrer notre attention sur l’égoïsme et la vanité. Il y a dans ces pages spirituelles une amertume que j’ai peine à m’expliquer. On dirait que l’auteur, en disant adieu aux illusions de sa jeunesse, éprouve le besoin de railler tous ceux qui ne partagent pas son désenchantement. Il ne se contente pas de nous raconter la vie familière des hommes les plus illustres, il s’attache à promener nos regards sur toutes leurs misères. Il semble triompher en appelant le dédain sur les héros dont il a surpris les secrets. Il traite les rois de la pensée comme Suétone a traité les Césars.

Il y a pourtant dans cette troisième galerie des portraits dessinés d’une main sûre et savante : celui de Mme de Pompadour est charmant d’un bout à l’autre. La morosité dont je parlais tout à l’heure ne s’y laisse pas apercevoir. Quant aux contemporains, dont M. Sainte-Beuve avait déjà plusieurs fois entretenu le public depuis vingt ans, il paraît maintenant les juger avec une sorte de rancune. Je ne crois pas qu’il soit animé contre eux d’aucun sentiment de haine, de colère ou de jalousie. C’est plutôt à lui-même que sa rancune s’adresse. Il tient à démentir les éloges qu’il leur a prodigués ; il s’acharne à cette tâche nouvelle, non par injustice, mais plutôt par amour exagéré de la justice : il veut expier son excès d’indulgence par un excès de sévérité. Lamartine, Béranger, Chateaubriand qu’il a déifiés, sont autant de remords dont il veut se débarrasser à tout prix. Passe encore pour Lamartine, dont les dernières œuvres sont si loin des Méditations et des Harmonies. Je conçois très bien que les Confidences appellent sous la plume de M. Saint-Beuve des épithètes peu flatteuses ; mais Béranger est aujourd’hui ce qu’il était il y a vingt ans, et pourtant M. Sainte-Beuve découvre dans ses chansons une foule de défauts qu’il n’avait pas encore aperçus. Comment expliquer cette subite clairvoyance ? Pourquoi le critique autrefois bienveillant jusqu’à l’adoration, s’attache-t-il à relever ligne par ligne toutes les ellipses trop violentes, toutes les images d’une justesse douteuse ? Je renonce à le comprendre. Quand M. Sainte-Beuve a parlé de Béranger, il n’en était pas à ses débuts ; son goût s’était formé depuis long-temps, et aujourd’hui le voilà qui prend plaisir à se réfuter, comme s’il avait parlé à la légère ; c’est vraiment se montrer trop sévère pour soi-même.

À l’égard de Chateaubriand, le revirement est encore plus singulier. Quand les amis de Mme Récamier pouvaient seuls entendre la lecture des Mémoires d’Outre-Tombe, M. Sainte-Beuve les a loués comme un chef-d’œuvre incomparable. Pour exprimer son admiration, il a prodigué toutes les richesses du vocabulaire. Sans doute, sa parole était l’image fidèle de sa pensée. À peine Chateaubriand est-il enseveli, que M. Sainte-Beuve déchire en lambeaux la pourpre dont il avait couvert les épaules de son idole. L’analyse du livre ne lui suffit pas ; il cherche hors du livre des argumens contre l’auteur, et il trouve une femme assez mal inspirée pour lui confier des lettres qui ne devaient jamais voir le jour. Cette femme sans doute regrette amèrement de n’être pas nommée dans les Mémoires d’Outre-Tombe, et M. Sainte-Beuve tend la main à cette vanité fiévreuse. Il n’a pas écrit son nom, et il a bien fait ; il eût agi plus sagement en n’imprimant pas une ligne de cette correspondance. Il a cherché à excuser sa première admiration en l’imputant tout entière à Mme Récamier. S’il s’agissait d’éloges donnés dans un salon, l’explication pourrait être acceptée ; mais des éloges prodigués publiquement ne sauraient être effacés par une courtoisie. Je consens à croire que Mme Récamier exerçait sur les auditeurs de l’Abbaye-aux-Bois une immense autorité ; je doute cependant qu’elle eût le don de rendre graves et sensées les pages que M. Sainte-Beuve trouve aujourd’hui amères et ridicules. J’admets la sincérité dans le blâme comme dans la louange, et je vois tout silnl)lement, dans cette mobilité de jugement, une maladie morale.

Oui, l’auteur des Consolations, l’historien de Port-Royal, le peintre habile qui nous a donné tant de portraits gracieux ou austères, a perdu sa bienveillance en perdant sa jeunesse. Mécontent de la vie qui n’a pas tenu toutes ses promesses, il essaie d’oublier dans l’ironie les espérances de ses premières années. En les voyant s’évanouir comme une ombre, il n’a pas su garder la sérénité de sa pensée. Tant qu’il n’aura pas franchi cette période d’agitation et de révolte contre les années envahissantes, il continuera de se réfuter. Qu’il s’apaise, qu’il accepte sans murmurer la vie que nous impose l’âge mûr, et il retrouvera sa bienveillance.

Les contradictions que je viens de signaler n’enlèvent rien à l’éclat de son talent, mais ébranlent son autorité. Bien qu’il soit en effet très naturel de modifier ses opinions à mesure qu’on vieillit, bien que chaque jour nous apporte un enseignement, ce n’est jamais sans péril qu’on déclare radicalement fausses toutes les idées qu’on a défendues. Le public s’habitue volontiers à douter de l’écrivain qui traite son passé avec tant de légèreté. Si M. Sainte-Beuve veut ressaisir le crédit légitime qu’il avait acquis par ses premiers travaux, il est temps qu’il se ravise. S’il persévérait dans la voie où il s’est engagé, malgré les œuvres solides qui ont établi sa renommée, il descendrait bientôt au rang d’homme d’esprit. Le public louerait son habileté à le divertir, mais refuserait de souscrire à ses jugemens. Un écrivain qui a conscience de sa valeur ne saurait hésiter. Que M. Sainte-Beuve se hâte donc de revenir à ses vieilles et bonnes habitudes : il perdra peut-être les applaudissemens des oisifs, mais il sera richement dédommagé par les applaudissemens de ses pairs et de tous ceux qui, depuis vingt ans, aiment à respecter sa parole.


GUSTAVE PLANCHE.