Plan d’une Université pour le gouvernement de Russie/Faculté de théologie

Plan d’une Université pour le gouvernement de Russie
Plan d’une Université pour le gouvernement de Russie, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierŒuvres complètes de Diderot, III (p. 510-518).


QUATRIÈME FACULTÉ D’UNE UNIVERSITÉ
FACULTÉ DE THÉOLOGIE[1].


Le prêtre, bon ou mauvais, est toujours un sujet équivoque, un être suspendu entre le ciel et la terre, semblable à cette figure[2] que le physicien fait monter ou descendre à discrétion, selon que la bulle d’air qu’elle contient est plus ou moins dilatée. Ligué tantôt avec le peuple contre le souverain, tantôt avec le souverain contre le peuple, il ne s’en tient guère à prier les dieux que quand il se soucie peu de la chose. Le peuple n’approuve guère que ce qui est bien ; le prêtre, au contraire, n’approuve guère que ce qui est mal. L’auguste de ses fonctions lui inspire un tel orgueil, qu’ici le vicaire de Saint-Roch est plus grand à ses propres yeux que le souverain : celui-ci ne fait que des nobles, des ducs, des ministres, des généraux ; qu’est-ce que cela pour celui qui fait des dieux ? À l’autel, le souverain fléchit le genou, et sa tête s’incline sous la main du prêtre, comme celle du moindre des esclaves ; tous sont égaux dans l’enceinte où il préside, l’église. Dans notre religion et la religion de Sa Majesté Impériale, le chef de la société vient se confesser et rougir des fautes qu’il a commises, et le prêtre l’absout ou le lie. Grandes, petites circonstances, affaires publiques, affaires domestiques, en tout il dispose ouvertement ou clandestinement des esprits, selon sa pusillanimité ou son audace. Son état l’incline à la dureté, à la profondeur et au secret. Si on lui demandait qu’est-ce qu’un roi ? et qu’il osât répondre franchement, il dirait : C’est mon ennemi ou c’est mon licteur[3]. Plus il est saint, plus il est redoutable. Le prêtre avili ne peut rien ; son avidité, son ambition, ses intrigues, ses mauvaises mœurs ont été plus nuisibles à la religion que tous les efforts de l’incrédulité. C’est la contradiction de sa conduite, de ses principes qui a enhardi à l’examen et au mépris de ceux-ci. S’il eût été le pacificateur des troubles populaires, le conciliateur des pères avec les enfants, des époux et des parents entre eux, le consolateur de l’affligé, le défenseur de l’opprimé, l’avocat du pauvre, quelque absurdes qu’aient été les dogmes d’une classe de citoyens aussi utiles, qui d’entre nous aurait osé les attaquer ? Le prêtre est intolérant et cruel ; la hache qui mit en pièces Agag[4] n’est jamais tombée de ses mains. Sa justice ou celle de Dieu, ou des livres inspirés, est celle des circonstances. Il n’y a point de vertus qu’il ne puisse flétrir, et point de forfaits qu’il ne puisse sanctifier ; il a des autorités pour et contre.

Je ne hais point le prêtre. S’il est bon, je le respecte ; s’il est mauvais, je le méprise ou je le plains. Et si je le peins ici avec des couleurs effrayantes, c’est qu’il faut négliger les exceptions et le connaître tel qu’il est par état, pour l’instituer tel qu’il doit être ; je veux dire saint ou hypocrite. L’hypocrisie est une vertu sacerdotale ; car le plus pernicieux des scandales est celui que le prêtre donne.

En Espagne, où le mérite conduit à l’épiscopat et la protection de l’évêque aux fonctions subalternes, le haut clergé est savant et respectable et le bas clergé ignorant et vil. En France, où c’est l’usage contraire, où le mérite obtient les dignités subalternes, et la naissance et la protection disposent des grandes places de l’Église, c’est le bas clergé qui est instruit et respecté.

On peut considérer l’institution d’un prêtre sous trois points de vue généraux : les mœurs, les connaissances et les fonctions ; et les fonctions sous deux autres aspects : les fonctions publiques et les fonctions privées ou ce qui tient à sa vie domestique.

Séparer le séminaire des écoles, c’est séparer la théorie de la pratique, c’est donner la préférence à la science sur les mœurs ; cependant il est évident qu’un prêtre, sinon ignorant, du moins très-médiocrement instruit, peut être un très-bon prêtre, et cela aussi facilement qu’un savant ecclésiastique peut être un très-mauvais ecclésiastique.

Rien n’est moins important et si dangereux qu’un nombreux clergé. Je ne le veux ni pauvre ni riche.

Le soulagement de l’indigent est le devoir commun des citoyens. L’administration des aumônes corrompit les chefs de la primitive Église.

La partie la plus sérieuse de l’institution d’un prêtre est celle qui concerne les mœurs et le caractère qui lui conviennent.

Chaque état a sa pantomime ; le maintien du prêtre doit être grave, son air réservé, sa figure imposante, ses mœurs austères. Celui qui se familiarise hors du temple n’est pas assez respecté dans le temple.

J’entends par ses fonctions publiques, tout ce qui appartient à l’administration des sacrements, à la célébration des saints offices, aux cérémonies de l’Église, à la prédication et au chant.

Par ses exercices privés, la prière, la méditation et les lectures.

Ces occupations doivent marcher conjointement avec l’éducation scientifique et la suivre sans interruption.

Si l’apprenti prêtre a fait son cours entier des arts, il saura le latin et le grec.

La connaissance de la langue latine lui est indispensable ; celle de la langue grecque lui est encore moins nécessaire qu’au médecin.

Pour l’hébreu ou la langue des livres saints, c’est un instrument du métier. Il faut donc instituer deux chaires d’hébreu, une pour l’enseignement de la langue, une autre pour l’explication littérale du texte original.

L’enseignement de la théologie peut se renfermer dans la division qui suit : la science de l’Écriture sainte, la théologie dogmatique, la théologie morale et l’histoire ecclésiastique.


DE L’ÉCRITURE SAINTE.

Deux professeurs en Écriture sainte traiteront, en langue vulgaire ou latine, de l’authenticité et de l’inspiration des livres saints et du canon des Écritures.

Comme notre doctrine et notre culte ne diffèrent qu’en quelques points assez peu essentiels du culte schismatique-grec, nos bons auteurs peuvent être à l’usage de ses écoles.

Il y a sur la matière de l’Écriture sainte les ouvrages de AValton, de Bonfierius, de Serrarius et de Dupin. Il faudra puiser dans ces sources ce qu’il y a de plus intéressant pour en former ce que nous appelons de bons prolégomènes sur toute l’Écriture sainte.

À ces auteurs je joindrais un petit ouvrage qui vient d’être nouvellement publié par un de nos professeurs de Sorbonne appelé Duvoisin[5], De l’autorité des livres du Nouveau Testament contre les incrédules. Je l’ai lu sans partialité, et quoique je ne puisse être de son avis, je le crois très-propre à fortifier celui qui croit et à raffermir celui qui chancelle. On pourrait dicter aux étudiants des explications des passages de l’Écriture les plus difficiles. Mais comme la méthode de dicter consume en pure perte un temps précieux, que je la bannis de toutes les écoles et que l’étendue des matières la rend souvent impraticable, il faut y suppléer par des ouvrages imprimés.

Nous avons en français, les Bibles de Calmet et de l’abbé de Vence, 2e édition, 17 vol. in-4° ; de Chais, ministre de Genève ; en latin, Cornélius a Lapide, Estius, Menochius, Grocius et la Synopse des critiques[6].

Le second professeur en hébreu prendrait ses étudiants après quelques mois de leçons de grammaire hébraïque, alors ils en sauraient assez pour entendre son explication littérale de la Bible.

Le professeur de grammaire hébraïque pourra se servir de celle que l’abbé Ladvocat[7], bibliothécaire et professeur de Sorbonne, a composée à l’usage de nos écoles.

Je crois toutefois qu’il ne faudrait admettre aux leçons de ces deux professeurs que le petit nombre des étudiants qui montreraient des dispositions singulières. La médiocrité de talents est ici moins à redouter que le vice du caractère. Il faut pardonner toutes les fautes, excepté celles contre la pantomime et les mœurs. Le meilleur des prêtres est un saint prêtre ; un bon prêtre est un prêtre décent.

Il faut, autant qu’il est possible, simplifier l’enseignement théologique, c’est de là que sortent toutes les hérésies, les disputes et les troubles les plus funestes de la société.

Ne rien souffrir qui tende à rapprocher l’Église grecque de la communion romaine ; la science y gagnerait peut-être, mais il y aurait du danger pour la paix de l’État. Il serait imprudent de permettre qu’une portion aussi puissante des sujets que le clergé reconnût, de quelque manière que ce fût, un chef étranger ; ce serait la source d’une division perpétuelle entre l’Église et le sénat. Point d’appels ailleurs qu’au souverain, point de concile ailleurs que dans l’Empire, point de chef du concile que le chef de l’État.


DE LA THÉOLOGIE DOGMATIQUE.

Il suffit de savoir ce que l’Écriture sainte, les conciles et les Pères ont prononcé sur chaque dogme en particulier ; s’interdire les recherches curieuses, les systèmes qui ne produisent que des erreurs et des partis.

La théologie scolastique, qui n’aurait quelque utilité que dans les contrées où l’on serait souvent aux prises avec les hérétiques, n’en doit point avoir en Russie, où il est libre d’être hérétique et damné à quiconque en a la fantaisie.

Il faut deux chaires de théologie dogmatique : la première destinée à la défense de la religion contre les athées, les déistes, les juifs et les mahométans.

On ne manque pas d’excellents ouvrages sur cette matière ; l’Angleterre et la France en ont produit sans nombre d’après lesquels il serait aisé de composer un bon livre classique.

Le traité latin du professeur Hoocke[8] pourrait servir de base et de modèle.

Le second professeur de théologie dogmatique s’attacherait à exposer clairement et succinctement les dogmes de la religion et leurs preuves.

Les seuls points sur lesquels il importerait peut-être d’insister un peu davantage seraient la divinité de Jésus-Christ avec sa présence réelle dans l’Eucharistie ; l’un est la base de la croyance et du culte chrétien, l’autre le sujet principal du grand schisme. Il serait honteux que le prêtre restât muet devant le socinien qu’il rencontrera à chaque pas, et devant le luthérien et le calviniste dont il est environné.

Dans une contrée où le culte oblige à la confession, qui est assez bonne quand elle est faite par un pénitent sincère et entendue par un honnête homme, et où l’on va demander au premier venu l’absolution qui est toujours mauvaise, il faut deux professeurs de la science des conseils, du jugement des actions et de la nature des réparations et expiations.

Ce qui regarde l’ordre politique n’appartient point à la théologie. Le premier de ces maîtres établirait et développerait les principes de la loi naturelle, mais relativement à la conscience. Il traiterait de la nature des lois, de leur origine, de l’obligation qu’elles produisent, des causes qui la suspendent ou la font cesser ; du serment, des contrats, etc.

Le second entrerait dans le détail des devoirs communs à tous les hommes, et ses leçons ne seraient scrupuleusement qu’un commentaire raisonné du Décalogue et des commandements de l’Église, de même que celles de son collègue ne seraient scrupuleusement qu’un commentaire raisonné du symbole.

Il traiterait ensuite des préceptes de l’Église et des peines ecclésiastiques, évitant toutes les ridicules et dangereuses subtilités des casuistes du dernier siècle, pour s’attacher à la méthode de Sainte-Beuve[9], des Conférences d’Angers, de Paris, etc.


DE L’HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.

Enfin le professeur d’histoire ecclésiastique se proposerait de montrer l’origine et les progrès successifs de la hiérarchie ecclésiastique, je ne dirai pas l’origine et les progrès successifs, mais au moins le développement de ses dogmes, tâche difficile, mais consommée dans le profond ouvrage de Bingham[10], ministre anglican.

Je préférerais à l’original anglais la traduction avec les notes de Mosheim publiée sous le titre d’Antiquités ecclésiastiques, Antiquitates ecclesiasticæ[11].

Ce professeur passerait ensuite à l’éclaircissement des faits les plus importants de l’Église, s’occupant particulièrement de celle des premiers siècles, et faisant remarquer à ses auditeurs la perpétuité de la foi, la chaîne de la tradition et du ministère, la forme ancienne du gouvernement ecclésiastique, ses vicissitudes, sa forme actuelle, la naissance des hérésies, l’origine des abus, le relâchement de la discipline, etc.

C’est ainsi qu’on formerait un bon et savant ecclésiastique en Italie, en France, en Angleterre, en Espagne, en Portugal. Y a-t-il beaucoup à changer dans cette institution, soit scientifique, soit morale, pour une autre contrée, pour la Russie ? Je l’ignore.

Il y a une logique propre à l’ecclésiastique, connue sous le nom de Lieux théologiques ; c’est un parallèle des autorités entre elles : de l’autorité de la raison, de l’autorité de l’Écriture, des conciles généraux et particuliers, des Pères considérés séparément et entre eux sur telle matière ou sur telle autre, des docteurs de l’Église, des grands hommes, de la tradition et des monuments ; logique de théologien à théologien, fort différente de celle d’un homme à un homme et d’un théologien à un philosophe.

Il faudrait commencer ou finir l’éducation scientifique du prêtre par ce traité, comme on voudra, et lui faire succéder de bonnes leçons sur la tolérance.

Un jacobin appelé Melchior Canus[12], a laissé des Lieux théologiques, ou de cette singulière logique, un traité qui a conservé de la réputation jusqu’à ce jour.

C’est à l’archevêque Platon à revoir toute cette partie de l’éducation publique, c’est à lui à en concilier la forme et l’objet avec les usages, les lois, les mœurs et les besoins de l’empire de Russie, et c’est à Sa Majesté Impériale à rectifier ce qu’un zèle de profession, qui domine secrètement les hommes les plus instruits et les mieux intentionnés, pourrait suggérer de dangereux ou d’irrégulier à l’archevêque Platon.

Au demeurant, je supplie Sa Majesté Impériale de considérer qu’il ne faut point de prêtres, ou qu’il faut de bons prêtres, c’est-à-dire instruits, édifiants et paisibles ; que s’il est difficile de se passer de prêtres partout où il y a une religion, il est aisé de les avoir paisibles s’ils sont stipendiés par l’État, et menacés, à la moindre faute, d’être chassés de leurs postes, privés de leurs fonctions et de leurs honoraires et jetés dans l’indigence.

Le gros d’une nation restera toujours ignorant, peureux et conséquemment superstitieux. L’athéisme peut être la doctrine d’une petite école, mais jamais celle d’un grand nombre de citoyens, encore moins celle d’une nation un peu civilisée. La croyance à l’existence de Dieu, ou la vieille souche, restera donc toujours. Or qui sait ce que cette souche abandonnée à sa libre végétation peut produire de monstrueux ? Je ne conserverais donc pas des prêtres comme des dépositaires de vérités, mais comme des obstacles à des erreurs possibles et plus monstrueuses encore ; non comme les précepteurs des gens sensés, mais comme les gardiens des fous ; et leurs églises, je les laisserais subsister comme l’asile ou les petites-maisons d’une certaine espèce d’imbéciles qui pourraient devenir furieux si on les négligeait entièrement.

Je ne pourrais donc approuver la politique qui regarderait le clergé avec la même indifférence que les autres corporations, et qui permettrait à chacun d’être prêtre, bon ou mauvais prêtre, comme il est permis, dans les contrées assez bien policées, pour que chaque citoyen puisse sans obstacle tirer parti de son talent, d’être bon ou mauvais tailleur, bon ou mauvais cordonnier.

Cette faculté de théologie ne peut donc être totalement supprimée.

J’aurais achevé ma tâche, si je m’en tenais à l’ordre des études d’une université ; en voilà le plan et la justification de ce plan, mais son exécution suppose des supérieurs, des inférieurs, des maîtres, des élèves, des livres classiques, des instruments, des bâtiments, une police, autant d’objets que je vais traiter sommairement.



  1. Naigeon avait cité le passage concernant notre faculté de théologie ci-dessus, page 438. C’est avec ce passage et ce qui va suivre, jusqu’à «… le prêtre donne… », que l’éditeur Brière a essayé de reconstituer cette faculté.
  2. Le ludion. Voyez un cours quelconque de physique.
  3. Toutes ces idées sur le prêtre se retrouvent dans divers ouvrages de Diderot, notamment dans la Réfutation d’Helvétius et dans le Discours d’un Philosophe à un Roi, ci-après, t. IV, Miscellanea philosophiques.
  4. Roi des Amalécites, épargné par Saül, son vainqueur, mais que Samuel revendiqua et qu’il coupa en morceaux devant le Seigneur, à Galgala. (Rois, I, xvi, v. 33.)
  5. Évêque de Nantes. Il était né à Langres, comme Diderot. Le livre cité parut en 1775.
  6. Voyez Manuel du libraire, de Brunet ; art. Bibles latines.
  7. Voyez, sur cet abbé, une anecdote, t. II, p. 426.
  8. Luce-Joseph Hooke, d’origine anglaise ; son livre est intitulé : Religionis naturalis revelatæ et catholicæ Principia, in usum Academiæ juventutis. Paris, 1754 et 1774.
  9. Jacques de Sainte-Beuve, dont les Décisions de cas de conscience (1686) sont, en effet, beaucoup plus sages et surtout plus prudentes que celles des casuistes dont les Provinciales nous ont fait connaître la morale.
  10. Joseph Bingham, Origines ecclésiastiques, en anglais, Londres, 10 vol. in-8°, 1708-1722 ; traduites en latin. Halle, 1724-1738. 11 vol. in-4°.
  11. Jo. Laur. Mosheim’s Ecclesiastical history, traduite en latin par Maclaine et en français par Eidous ; Yverdun, 1776. 6 vol. in-8°.
  12. Cano, évêque espagnol, d’abord dominicain, auteur de Locorum theologicorum lib. XII ; Salamanquo 1562, et Vienne, 1754.