Petits poèmes russes/Polonski

G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs (p. 57-64).

POLONSKI


I

LE MENDIANT




Je connaissais un mendiant.
Sous le matin rose ou le midi jaune
Le vieux se traînait en psalmodiant
Et tendait la main à l’aumône.

Puis, ce qu’il reçut à l’ostière,
Il le partageait, quand le jour a fui,
Aux pauvres sans pain, aux gueux sans litière,
À des mendiants comme lui.

Tel est le poète ici-bas.
Il perdit la foi, le rêve, la flamme,
Comme un mendiant il est faible et las
Et quête pour nourrir son âme.

Mais, charité sans récompense,
Ce qu’il a reçu dans son morne ennui,
Avec tout son cœur, tendre, il le dispense
À des mendiants comme lui.





II

LE SOLEIL ET LA LUNE




Vers le petit lit, tout soie et dentelle,
La Lune a glissé ses rayons d’argent,
Et l’enfantelet demande en songeant :
« La Lune, le soir, pourquoi brille-t-elle ? »

— C’est que, de l’aurore à cette heure-ci,
Le Soleil a pris une peine énorme ;
Et le Seigneur veut qu’il se couche et dorme ;
Quand dort le Soleil tout repose aussi.

Et le Soleil dit à sa sœur la Lune ;
« Sœur chérie, en ton orbe aérien,
Va, prends ta lanterne, et regarde bien
Ce qu’on fait en bas durant la nuit brune.

Vois qui prie, ou rit, ou, méchant gamin,
Empêche les gens de dormir et pleure ;
Examine tout ! et, de très bonne heure,
Tu me diras les nouvelles, demain. »

S’endort le Soleil et s’en va la Lune.
Elle fait partout son guet argentin ;
Et chez le Soleil, de très grand matin,
Frappe, frappe fort, plutôt trois fois qu’une.

« Toc ! et toc ! et toc ! Ouvre donc, Soleil !
Les corneilles hors du sombre décombre
S’envolent, le cri des coqs perce l’ombre !
Matines sonnant, tout frémit d’éveil. »

Le Soleil se lève, accourt, et s’arrête.
« C’est donc vous ? Bonjour, ma sœur du ciel bleu.
Vous vous portez bien ? rendons grâce à Dieu.
Mais comme elle est pâle ! Eh ! qu’as-tu, sœurette ? »

Ce que l’on a dit, ce que l’on a fait,
La Lune le conte alors… Quelle histoire !
Le Soleil surgit d’un air de victoire
Si la nuit fut bonne et calme en effet ;

Sinon, il sort, triste, avec sa séquelle
De brouillard, de pluie et de vent soudain ;
La bonne défend d’aller au jardin
Et n’emmène pas l’enfant avec elle.