Petites Misères de la vie conjugale/2/04


L’AMADIS-OMNIBUS.


Vous comprenez que je me mis à mâchonner le bout de ma canne, à consulter la corniche, à regarder le feu, à examiner le pied de Caroline, et je tins bon jusqu’à ce que la demoiselle à marier fût partie.

— Vous m’excuserez, lui dis-je, je suis resté chez vous, malgré vous peut-être ; mais votre vengeance perdrait à être dite plus tard, et si elle a constitué pour votre mari quelque petite misère, il y a pour moi le plus grand intérêt à la connaître, et vous saurez pourquoi…

— Ah ! dit-elle, ce mot : c’est purement moral ! donné comme excuse m’avait choquée au dernier point. Belle consolation de savoir que j’étais dans son ménage un meuble, une chose ; que je trônais entre les ustensiles de cuisine, de toilette et les ordonnances de médecin ; que l’amour conjugal était assimilé aux pilules digestives, au sirop de mou de veau, à la moutarde blanche ; que madame de Fischtaminel avait à elle l’âme de mon mari, ses admirations, et charmait son esprit, tandis que j’étais une sorte de nécessité purement physique ! Que pensez-vous d’une femme ravalée jusqu’à devenir quelque chose comme la soupe et le bouilli, sans persil, bien entendu ? Oh ! dans cette soirée, je fis une catilinaire…

— Dites une philippique.

— Je dirai tout ce que vous voudrez, car j’étais furieuse, et je ne sais plus tout ce que j’ai crié dans le désert de ma chambre à coucher. Croyez-vous que cette opinion que les maris ont de leur femme, que le rôle qu’ils nous donnent, ne soient pas pour nous une étrange misère ? Nos petites misères, à nous, sont toujours grosses d’une grande misère. Enfin il fallait une leçon à mon Adolphe. Vous connaissez le vicomte de Lustrac, un amateur effréné de femmes, de musique, un gourmet, un de ces ex-beaux de l’empire qui vivent sur leurs succès printaniers, et qui se cultivent eux-mêmes avec des soins excessifs, pour obtenir des regains.

— Oui, lui dis-je, un de ces gens pincés, corsés, busqués à soixante ans, qui abusent de la finesse de leur taille, et sont capables d’en remontrer aux jeunes dandies.

— Monsieur de Lustrac, reprit-elle, est égoïste comme un roi ; mais galant, prétentieux, malgré sa perruque noire comme du jais.

— Il se teint aussi les favoris.

— Il va le soir dans dix salons ; il papillonne.

— Il donne d’excellents dîners, des concerts, et protége des cantatrices encore neuves…

— Il prend le mouvement pour la joie.

— Oui, mais il s’enfuit à tire-d’aile dès que le chagrin point quelque part. Vous êtes en deuil, il vous fuit. Vous accouchez, il attend les relevailles pour venir vous voir : il est d’une franchise mondaine, d’une intrépidité sociale qui méritent l’admiration.

— Mais n’y a-t-il pas du courage à être ce qu’on est ? lui demandai-je.

— Eh bien ! reprit-elle après avoir échangé nos observations, ce jeune vieillard, cet Amadis-Omnibus, que nous avons nommé entre nous le chevalier Petit-Bon-Homme-vit-encore, devint l’objet de mes admirations.

— Il y avait de quoi ! un homme capable de faire à lui tout seul sa figure et ses succès !

— Je lui fis quelques-unes de ces avances qui ne compromettent jamais une femme ; je lui parlai du bon goût de ses derniers gilets, de ses cannes, et il me trouva de la dernière amabilité. Moi, je trouvai mon chevalier de la dernière jeunesse ; il vint me voir ; je minaudai, je feignis d’être malheureuse en ménage, d’avoir des chagrins. Vous savez ce que veut dire une femme en parlant de ses chagrins, en se prétendant peu comprise. Ce vieux singe me répondit beaucoup mieux qu’un jeune homme, j’eus mille peines à ne pas rire en l’écoutant. « Ah ! voilà les maris, ils ont la plus mauvaise politique, ils respectent leur femme, et toute femme est, tôt ou tard, furieuse de se voir respectée, et sans l’éducation secrète à laquelle elle a droit. Vous ne devez pas vivre, une fois mariée, comme une petite pensionnaire, etc. » Il se tortillait, il se penchait, il était horrible ; il avait l’air d’une figure de bois de Nuremberg, il avançait le menton, il avançait sa chaise, il avançait la main… Enfin, après bien des marches, des contre-marches, des déclarations angéliques…

— Bah !

— Oui, Petit-Bon-Homme-vit-encore avait abandonné le classique de sa jeunesse pour le romantisme à la mode ; il parlait d’âme, d’ange, d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré bleu-foncé. Il me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture. Ce vieux jeune homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets, il se serrait le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour rejoindre et accompagner ma voiture au bois ; il me compromettait avec une grâce de lycéen, il passait pour fou de moi ; je me posais en cruelle, mais j’acceptais son bras et ses bouquets. On causait de nous. J’étais enchantée ! J’arrivai bientôt à me faire surprendre par mon mari, le vicomte sur mon canapé, dans mon boudoir, me tenant les mains et moi l’écoutant avec une sorte de ravissement extérieur. C’est inouï ce que l’envie de nous venger nous fait dévorer ! Je parus contrariée de voir entrer mon mari, qui, le vicomte parti, me fit une scène : ─ Je vous assure, Monsieur, lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que c’est purement moral. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac.

— Mais, lui dis-je, Lustrac, que vous prenez, comme beaucoup de personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants.

— Bah !

— Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme ; Dieu ne la retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant la révolution, et votre purement moral me rappelle un mot de lui que je ne puis me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma Lustrac à des fonctions importantes, dans un pays conquis : madame de Lustrac, abandonnée pour l’administration, prit, quoique ce fût purement moral, pour ses affaires particulières, un secrétaire intime ; mais elle eut le tort de le choisir sans en prévenir son mari. Lustrac rencontra ce secrétaire à une heure excessivement matinale et fort ému, car il s’agissait d’une discussion assez vive, dans la chambre de sa femme. La ville ne demandait qu’à rire de son gouverneur, et cette aventure fit un tel tapage que Lustrac demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon tenait à la moralité de ses représentants, et la sottise selon lui devait déconsidérer un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes ses passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais sans compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son hôtel, avec sa femme ; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes, est conforme aux coutumes aristocratiques les plus élevées ; mais il y a toujours des curieux. On demanda raison de cette chevaleresque protection ─ Vous êtes donc remis, vous et madame de Lustrac, lui dit-on au foyer du théâtre de l’Impératrice, vous lui avez tout pardonné. Vous avez bien fait. ─ Oh ! dit-il d’un air satisfait ; j’ai acquis la certitude… ─ Ah ! bien, de son innocence, vous êtes dans les règles. ─ Non, je suis sûr que c’était purement physique.

Caroline sourit.

— L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à n’en être, en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite.

— Une petite misère ! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous les ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me suis fait un ennemi ! Allez ! les femmes paient souvent bien cher les bouquets qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue. Monsieur de Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel[1] : ─ Je ne te conseille pas de faire la cour à cette femme-là, elle est trop chère…






  1. Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts et les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le discours prononcé sur sa tombe par Adolphe.