Petite Cousette jolie

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MARTHE FIEL

PETITE COUSETTE JOLIE




— Tu ne fais rien de tes dix doigts, ma pauvre enfant… Toujours en l’air, de thé en thé, de croisière en partie de campagne, de…

Aubrine Vital interrompit sa mère :

— Que voulez-vous que je fasse d’autre ?

— Tu pourrais t’occuper à des choses plus utiles. Je tremble à la pensée de te voir si superficielle…

— Ne tremblez pas, maman. Si j’avais besoin de gagner ma vie, je ne serais pas en peine.

— Tu le crois !

— En attendant, je vais rejoindre Denise Rillat qui m’a invitée pour goûter…

— Et ensuite ?

— J’ignore la suite.

Aubrine alla dans sa chambre pour prendre une jaquette, car le printemps était frais. Elle arrangea ses boucles brunes, prit son sac, dont elle passa la courroie sur l’épaule, et sortit.

Sa démarche était ferme. On y devinait de la décision. Son intelligence était vive, mais Aubrine ne l’utilisait pas. Ses parents étaient riches et ne lui refusaient rien. Fille unique maintenant, car elle avait perdu trois frères en bas âge, elle jouissait de toute l’affection de ses parents. Sa mère, surtout, craignant de la perdre, n’osait la contrarier.

Elle comprenait cependant qu’elle l’avait mal élevée, mais elle n’avait pas le courage de réagir. M. Vital, absorbé par son usine, ne s’appesantissait pas sur ce sujet. Sa fille était jolie et élégante et il se contentait du rayonnement de ses vingt ans. Il écoutait mollement sa femme quand elle déplorait le caractère futile d’Aubrine.

— Je me demande ce qu’elle deviendrait si notre vie se transformait.

— Ne vous faites aucun souci, chère amie, notre fortune est solide… Je vais vendre mon usine, car j’aspire au repos. Je ne suis pas cupide… Nos revenus actuels nous donnent la vie large et je m’y tiens… Je vais donc devenir rentier, et je m’adonnerai à mes traductions grecques et latines. Nous marierons notre fille et nous vivrons de beaux jours. Calmez-vous, chère amie… Si Aubrine ne plaît pas à son mari comme elle est, il la formera à son gré !

— S’il le peut !

Mme Vital manquait de confiance. Naturellement, elle se souvenait de sa jeunesse, dont les heures étaient remplies par la musique, la peinture et une variété d’ouvrages. Pas un travail n’était sorti des mains d’Aubrine, à part une tapisserie grande comme la main et qui n’avait même pas été achevée.

Le piano, il n’en fallait pas parler, il y avait la radio. Quant à la peinture, ce n’était pas la peine de s’encombrer de croûtes. On en voyait assez le long des murs, exposées par des rapins faméliques.

Aubrine trouvait que ne rien faire était ce qu’il y avait de plus rationnel. Vivre selon l’heure, au caprice de son inspiration.

Pour le moment, elle allait passer quelques instants avec Denise Rillat.

L’air était pur, les pavés secs. Tout le monde semblait s’être donné le mot pour respirer dehors. La rue était bariolée, des femmes ayant revêtu leurs toilettes claires. L’ensemble était pittoresque et gai.

Aubrine portait un tailleur beige avec une blouse bleu pâle. Elle redressait la taille et faisait claquer l’asphalte d’un pas assuré et fier.

Elle retrouva son amie dans un salon de thé.

Denise Rillat était blonde et tout aussi élégante qu’Aubrine. Elles mettaient leur beauté en valeur et en les regardant passer on ne pouvait que les admirer. Elles adoptaient un air détaché qui les situait tout de suite dans un monde oisif. La sobriété de leurs gestes, la réserve de leurs paroles, montraient leur éducation.

— Maman est désolée de ma vie, dit Aubrine. Elle me traite d’inutile et me reproche le vide de mes journées. L’ennuyeux, c’est que je ne me sens aucun désir de changer.

— Nos mères étant amies, j’entends les mêmes doléances, mais l’essentiel pour moi, est que cela me plaise ainsi. En supposant que j’aille visiter quelques malades, quel bien en retirerai-je ? Un malaise, à coup sûr. Mes principes sont ceux-ci : tant qu’on peut éviter les occasions de voir des misères, il faut s’y tenir…

— Parfaitement raisonné ! et alors même que nous aurions un ouvrage dans les mains, à quoi cela servirait-il ? On voit de si belles choses dans les vitrines, fabriquées par celles qui en ont besoin…

— Tu as raison… Pourquoi s’abîmer les yeux ? Nous devons rester jolies pour nos futurs époux… cela remplacera nos qualités.

Ainsi bavardant et absolvant leur indolence, les deux jeunes filles savouraient leur thé.

Elles se voyaient à peu près tous les jours, en attendant les mois chauds où chacune suivrait ses parents dans une ville d’été, soit à la montagne ou à la mer.

Aubrine rentra chez elle. Sa mère était sortie. Elle gagna sa chambre, déplaça des bibelots, prit un livre et se blottit dans un fauteuil.

Alors qu’elle lisait, une femme de chambre survint.

— Oh ! pardon, je ne savais pas mademoiselle ici…

— Cela n’a aucune importance… Que vouliez-vous ?

— Mademoiselle m’a dit qu’il y avait un point à faire à son corsage blanc ?

— Oui, prenez-le.

La femme de chambre, à pas silencieux, chercha l’objet et l’emporta. La réparation consistait en une couture décousue sur un espace de cinq centimètres, à peu près. Aubrine n’eût jamais songé à y pourvoir. Elle était servie dans les plus petits détails et n’aurait pas pensé à se donner quelque peine.

Sa mère, au contraire, bien qu’ayant toujours vécu dans le luxe, éprouvait le besoin d’activité. Elle blâmait la nonchalance de sa fille et la trouvait coupable. Dans les moments de ses fortes révoltes, elle souhaitait la ruine afin qu’Aubrine fut obligée de travailler.

Un jour, n’en pouvant plus de voir sa fille errer dans la maison d’un fauteuil à l’autre, elle dit à son mari :

— Vous savez, mon ami, que j’en ai assez de voir Aubrine aussi paresseuse ? Elle m’épouvante. Elle est indifférente à tout ce que je lui suggère. Pas le moindre effort, si ce n’est pour son tennis ou sa danse et, l’été, ses bains de mer. Je ne puis plus supporter cela, j’en suis honteuse. Les autres mères ont l’air de se moquer de moi, à part mon amie Rillat, qui a, comme fille, le même numéro que le mien.

— Ma chère femme, vous me semblez fort excitée. Je n’ai qu’un moyen… l’hyménée pour notre fille.

— Mais notre gendre nous fera des reproches au bout de quinze jours !

— Vous croyez ? Avec la gentil visage d’Aubrine et sa grosse dot ?

— Tout cela ne tiendra pas devant la colère d’un homme dans certaines circonstances. Supposez que ce monsieur soit pris d’un malaise… Aubrine le regardera souffrir en attendant que cela passe ! Puis, devant la demande de secours de son époux, elle téléphonera à une femme de chambre au 6e. Il se passera une heure avant l’arrivée de cette dernière, que l’on aura dérangée en plein sommeil pour faire une infusion.

— Quoi ! votre fille ne saurait pas mener à bien une infusion ?

— Rien… je vous dis rien…

— Mais, ma femme, alors vous êtes une parfaite ménagère et je vous ai toujours méconnue !

Mme Vital rit joyeusement pendant que son mari continuait :

— Je me souviens de notre retour de voyage de noces. Nous avions notre appartement prêt, mais nul domestique encore. Je ne me suis pas aperçu de ce manque de personnel. Vous remplissiez tous leurs rôles à votre honneur.

— Je suis heureuse de savoir que ce souvenir vous est cher, mais cela ne nous avance pas au sujet de notre fille. Il lui faut une leçon,

— Brrr… cela me donne froid… Selon ce que je devine en vous, femme forte, il faudrait une ruine foudroyante.

Mme Vital devint songeuse, et ce fut comme si elle rêvait qu’elle murmura :

— Ce serait la seule pierre de touche qui nous permettrait d’évaluer ce caractère. La jeunesse de maintenant est hermétique. Est-ce la paresse de penser, l’indifférence ou la suprême sagesse ? Je me heurte au mystère de l’âme d’Aubrine. Je ne voudrais pas qu’elle se mariât sans savoir ce que nous donnons à un mari.

— Quel scrupule, chère amie ! En causant avec vous, je vous comprends autant que je vous admire.

— Merci, cher Louis, mais encore une fois ces belles paroles ne nous conduisent vers le but rêvé.

— C’est que vos intentions sont assez confuses. Vous ne pouvez pas imposer à votre fille un travail de manœuvre ; elle vous rira au visage ; les jeunes filles sont parfois si impertinentes. D’autre part, je n veux pas me ruiner pour seconder vos projets…

— Non… mais si vous la simuliez votre ruine ?

— Quoi ! vous voudriez me priver de tout confort ?

— Ce serait passager… et vous savez que je ne vous laisserais manquer de rien. Vous avez déjà vu mes talents à l’épreuve.

— À quoi l’amour maternel peut exposer ! gémit M. Vital. Quel est votre plan, car je suis certain que vous venez de le mûrir.

— Vous ne vous trompez pas. Voici donc mon projet ; nous annonçons notre ruine à Aubrine. Nous verrons déjà sa réaction, puis nous abandonnerons Lyon pour Paris. Nous y chercherons un logement, non un appartement, mais un logement avec escalier sans tapis et trois logis par étage.

— On ! oh ! quelle perspective !

— Cela ne durera pas longtemps…

— Ce sera presque amusant… Je consens, je ne m’ennuierai pas… j’aurai les bibliothèques, les libraires et les antiquaires… Je suis sûr de trouver toujours un bon dîner en rentrant. Je ris un peu en imaginant la tête de notre petite princesse.

— Moi aussi ! Ce sera peut-être cruel, mais certainement salutaire.

— On ne sait jamais !

Les deux époux arrêtèrent là leur conversation qui tournait au complot.

Leur été se passa dans un château qu’ils possédaient dans l’Ain et Aubrine y poursuivit son existence de désœuvrée où l’indifférence dominait. Elle se réveillait pour recevoir des amis ou pour se rendre dans quelque château du voisinage où elle retrouvait la bande accoutumée.

Une circonstance l’étonnait : c’est que sa mère ne lui reprochait plus son inaction, elle se disait : maman s’assagit… elle sait que ses discours sont inutiles, elle me laisse libre et elle a raison.

Pourtant, elle trouvait à sa mère une ombre mélancolique et se demandait à quoi l’attribuer.

Son père, d’ailleurs, paraissait soucieux lui aussi.

Puis, elle ne chercha plus. Chacun a ses ennuis.

L’été passa dans cette ambiance et septembre arriva, quand Aubrine constata, non sans surprise, que l’on ne parlait pas de départ pour la Sologne où son père possédait des chasses.

Cependant, elle ne posa nulle question.

Un soir, après dîner, M. Vital dit, en présence de sa femme :

— Ma chère petite fille, j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer. Je suis ruiné, je n’ai plus d’usine et plus de château… et tu n’as plus de dot. Il nous reste de quoi vivre petitement. Au lieu de rentrer à Lyon, nous allons partir directement pour Paris. J’y trouverai sans doute une situation. Tu chercheras toi-même une occupation et nous nous referons une autre vie.

Aubrine écouta cette communication sans qu’un muscle de son visage tressaillit, et, quand son père se tut, elle se contenta de regarder sa mère.

Celle-ci penchait la tête sur un ouvrage à l’aiguille et la jeune fille murmura :

— Pauvre maman ! comment ferez-vous pour vous passer de bien-être ? Je suis peinée pour vous…

Cette phrase de pitié inattendue attendrit le cœur de Mme Vital et elle éclata en sanglots.

Aubrine s’y trompa et elle crut que sa mère regrettait la richesse alors qu’elle pleurait d’émotion. Cette épreuve, maintenant, lui semblait blâmable.

M. Vital dit :

— Je vous ai trouvée forte et résolue, chère amie, devant l’adversité qui nous accable, vous n’allez pas avoir de faiblesses devant votre fille, qui, vous le voyez, n’éprouve aucun désespoir.

— Pourquoi en aurais-je ? répliqua Aubrine, changer de vie n’est pas pour me déplaire. J’ai profité du luxe, je vais goûter d’autre chose.

À vrai dire, Mme Vital était confondue et ses larmes séchèrent subitement. Elle s’était préparée à subir une crise de pleurs, voire de reproches, et elle voyait devant elle sa fille très ferme devant l’avenir nouveau qui lui était fait.

— Quand partons-nous ? demanda Aubrine sans autres commentaires.

Sa mère la contempla non sans admiration.

M. Vital répliqua :

— Dans trois jours… Nous descendrons dans un hôtel modeste en attendant que nous trouvions un logis. Ensuite, nous verrons à conduire notre barque pour le mieux.

— Trois jours, murmura Aubrine, c’est peu. Mais ils suffiront.

Elle regagna sa chambre sans ajouter un mot.

Les deux époux se regardèrent :

— C’est incroyable ! murmura la tendre mère.

Le père rit en répondant :

— Voici la première surprise.

— Quelle force de caractère !

— Ou puissance de dissimulation…

— Dans tous les cas, maîtrise de soi.

— Je voudrais la voir dans sa chambre.

— Elle pense certainement à Paris.

C’étaient bien les réflexions d’Aubrine. Elle évoquait Paris, qu’elle ne connaissait pas. Elle regrettait pourtant de n’y pas paraître en jeune fille riche, mais elle s’y promettait une existence agréable. Elle travaillerait, bien entendu, elle ne savait à quoi, mais, sur place, elle saurait s’orienter.

Quelle bizarre aventure d’être ruinée ; mais cela ne l’atteignait pas en profondeur. La jeunesse moderne s’évertuait à ne pas s’étonner devant les imprévus de la vie. Son père, sans doute, s’était trompé dans quelque opération bancaire et le résultat avait été néfaste. À tout le monde, il peut arriver de mal jouer. Aubrine ne cherchait pas à approfondir. Un vent de fatalisme soufflait, mais l’optimisme l’emportait. Ce qui l’ennuyait, c’était de ne pas retourner à Lyon. Elle eût aimé parler de ce changement avec des amies. Mais la chose s’avérait impossible. Trois jours, ce n’était pas trop pour faire les malles.

Elle éprouva le besoin de s’aérer un peu et elle se sauva sans avertir, pour se promener dans un petit bois… Voir Paris ! cette idée la portait… Quant à gagner sa vie, elle n’y songeait encore qu’en riant, car elle se jugeait incapable de faire quoi que ce fût.

Alors qu’elle cheminait doucement dans un sous-bois calme et odorant, elle rencontra un camarade, fils d’un châtelain des environs.

— Tiens ! nous avons eu la même idée : respirer le parfum des feuilles mortes, s’exclama Aubrine.

— Vous sembliez rêver tout en comptant vos pas.

— La marche lente convient aux pensées graves. Savez-vous de quoi mon esprit s’occupait ?

— D’un prochain pique-nique ?

— Pas du tout ! je me demandais à quelle situation je pourrais prétendre si je devenais pauvre ?

— Oh ! là… quelle sombre perspective ! Vous êtes tout à fait folle, ma pauvre amie…

— Répondez donc à ma question.

— Eh ! bien… je saurais plutôt ce que vous ne pourriez pas assumer… Un poste de secrétaire ne serait pas de votre ressort, par exemple, car votre orthographe est bien fantaisiste.

— Comment le savez-vous ?

— J’ai lu une lettre que vous avez adressée à ma sœur.

— Tout s’explique ! répondit Aubrine en riant. Eh ! bien, je piocherai ma grammaire !

Ce sujet fut abandonné pour aborder celui des plaisirs futurs de l’hiver, quand Aubrine déclara :

— Vous ne me verrez pas… dans trois jours nous partons pour Paris

— Pour tout l’hiver ? Ce sera mortel pour moi !

— Que vous êtes aimable !

— Je suis surtout sincère.

Aubrine ne répondit pas. Elle pensait à part soi : il ne se doute guère de la situation, et ce n’est pas la peine de la lui révéler… les mauvaises nouvelles vont toujours assez vite.

Le jeune voisin, qui s’appelait Marc Olgy, ajouta d’un air affectueux et inquiet :

— Je vous regretterai…

Aubrine trouva sa mère occupée à remplir une malle. Elle dit doucement :

— Eh ! bien, mère… voici une catastrophe bien conditionnée.

— Ma pauvre petite…

— Ne me plaignez pas… je ferai face à l’orage. C’est vous que je plains ! être privée de vos habitudes à votre âge… cela me fait de la peine.

— Tu es une bonne chérie… Je suis désolée de penser que tes belles années sont finies.

— Mais peut-être vont-elles seulement commencer !

Aubrine se livra, elle aussi, au sport de la malle à faire. Elle se fit aider, jugeant qu’il valait mieux se servir des domestiques tant qu’on le pouvait.

Les trois jours passèrent rapidement et la jeune fille admirait ses parents qui ne manifestaient nul chagrin. M. Vital annonça que le château était vendu. Mme Vital n’eut pas une parole de regret et pour cause. Aubrine les regardait, atterrée. Pour elle, son cœur était chaviré sans qu’elle le montrât. Elle avait toujours vécu dans ce cadre et elle se retenait pour ne pas pleurer. Elle se raidit pour ne pas manifester son émotion, voulant être à la hauteur d’âme de ses parents.

Le lendemain, ce fut le départ. Aubrine ne songeait plus à la joie qui l’avait parcourue en apprenant qu’elle allait vivre à Paris. Toute la précarité du présent la terrassa. Tout le passé rose disparaissait pour ne laisser que la grisaille de l’incertain. Quand elle débarqua à la gare de Lyon, elle fut frappée par l’aspect sévère de l’endroit, renforcé par un temps brumeux. Pas un rayon de soleil ne perçait.

M. Vital semblait fort à l’aise entre sa femme ahurie par le bruit et sa fille déçue par ce qu’elle découvrait. Un regret rapide effleura la jeune fille. Elle apercevait des femmes chargées de paquets, l’air las et affairé, et elle se disait que sa mère deviendrait sans doute semblables à elles, dans les années qui suivraient. Aubrine avait son attention, attirée par la note pauvre.

Elle chassa ces idées se taxant d’exagération. Pour le moment, sa mère restait élégante et jolie et sa provision de vêtements n’était pas près de s’user.

Quant à elle, son intention était de se cantonner dans la même note, malgré sa pauvreté.

Alors, une idée jaillit de son cerveau… elle entrerait chez une couturière… elle apprendrait à coudre, et, de cousette, elle deviendrait première dans une grande maison… Son avenir était là… Paris, soudain, lui apparut comme un génie qui faisait triompher les volontés tenaces.

L’indolence qui recouvrait Aubrine comme une carapace imperméable se dissolva, et, dans les rues, où tout le monde se hâtait, la jeune fille adopta le pas rapide des passants qu’elle suivait.

M. Vital dénicha l’hôtel voulu. Son aspect était modeste, mais il sembla confortable à Aubrine. Son père lui notifia que l’on ne pourrait y séjourner longtemps, car, sous son apparence simple, il coûtait davantage que les moyens actuels ne le permettaient.

Puis ce fut la course au logis. Mme Vital s’avoua assez vite vaincue et Aubrine continua les recherches avec son père. Elle regardait non sans envie les beaux appartements qui avoisinaient les Champs-Elysées. L’élégance du quartier, la vision des femmes montant dans une automobile de grand luxe, leur parfum, la grisaient.

Son père la soustrayait vite à cet enchantement et la conduisait dans des quartiers plus médiocres et plus conformes à leur situation actuelle.

Aubrine essayait de ne pas trahir quelque dépit.

Enfin, dans le 5e arrondissement, le logement envisagé se présenta. Il était situé au 3e étage d’un immeuble assez vétuste. Sur le palier, il y avait trois portes étroites. Deux donnaient sur des logis de quatre pièces avec une cuisine en plus. La troisième porte s’ouvrait sur deux chambres sans compter la cuisine.

Mme Vital eut un gémissement quand elle visita ce coin où elle allait vivre, alors que son mari, ravi de la comédie qui se déroulait, arborait un visage plein de gaîté. Il pensait surtout à ses séances dans les bibliothèques et aux étalages des bouquinistes, sans compter ses découvertes dans le vieux Paris. Il alléguerait ses heures de bureau et cet alibi le réjouissait. Quant à Mme Vital, elle se donnait beaucoup de mal pour ne pas se décourager, et elle taxait son idée de folie. Quand elle avouait ce sentiment à son mari, c’était lui qui disait maintenant que cette épreuve était géniale. Il aimait Paris où il avait poursuivi ses études pour aboutir à l’École Centrale. Ce mouvement, cette agitation convenaient à son caractère. Il prétendait que l’on y vivait comme dans un rêve et que l’émulation y était merveilleuse.

Quand le mobilier fut installé, au bout d’une dizaine de jours, Aubrine dit à ses parents :

— Puisque je dois travailler, je ne veux pas perdre de temps… Je vois des quantités de jeunes filles qui vont à leur labeur quotidien, et, puisqu’il faut que je fasse partie de cette phalange, autant que je m’y installe tout de suite.

— Tu as donc choisi une carrière ? interrompit vivement Mme Vital.

— Je n’ai pas choisi… l’idée m’en est arrivée subitement. J’aimerais savoir coudre, puisque nous n’aurons plus les moyens de payer des façons de robes, et, comme je veux rester bien habillée, surtout à Paris, je n’ai plus qu’un parti à prendre, c’est de me lancer dans la couture.

Mme Vital écoutait stupéfaite, La résolution de sa fille l’ahurissait. Maintenant qu’elle se trouvait en présence de la réalité, une pitié pour son enfant la bouleversait.

— Toi, apprentie couturière ! mon pauvre petit…

— Que ferais-je d’autre ? Je ne puis entrer dans un bureau… je sais à peine écrire parce que j’use du téléphone. Je ne puis donner des leçons de piano, je ne sais pas jouer… et tout est à l’avenant. Je ne vous reproche pas de ne m’avoir pas forcée à travailler… je n’ai jamais voulu obéir. Je ne me sens de vocation que pour la couture, car je crois avoir du goût et du chic, mais dame ! il faut que j’apprenne à faire les points et à tailler un patron…

Aubrine se tut, alors que ses parents la contemplaient, perplexes…

Mme Vital s’apercevait que sa fille avait une volonté qu’elle ne soupçonnait pas. Elle l’employait aujourd’hui à agir, alors qu’elle s’en servait pour échapper à toute contrainte.

Aubrine laissa ses parents et se rendit dans sa chambre, qui était peu élégante. Cependant, avec les quelques meubles personnels, le cadre était familier. Ce n’était plus le beau confort, mais avec la faculté d’adaptation que possèdent les jeunes, Aubrine se découvrait philosophe par nécessité, M. et Mme Vital parlaient de leur fille et c’était avec des larmes dans les yeux que la pauvre mère s’épanchait.

— Je n’aurais jamais cru que notre chérie accepterait si facilement l’existence que nous lui infligeons… J’en ressens une peine inouïe. Je ne crois pas pouvoir supporter de la savoir apprentie… Si nous renoncions à notre idée saugrenue ?

— Ah ! non !… maintenant que je suis à Paris, où je me livre à des études que me plaisent, je ne veux pas tourner au gré de votre attendrissement. Vous vous êtes plainte de votre fille paresseuse et maintenant vous pleurez parce qu’elle veut travailler… Quel mal cela lui fera-t-il qu’on lui enseigne la couture ? Son raisonnement est parfait. Elle côtoiera des jeunes filles laborieuses et elle saura bâtir une robe, ce qui n’est jamais à dédaigner.

Mme Vital eut un soupir douloureux, mais la situation lui parut moins désespérée qu’elle se l’imaginait. Maintenant, elle se demandait comment elle trouverait la couturière chez qui Aubrine entrerait ? Elle ne tenait pas à ce qu’elle allât dans un grand atelier, pour qu’en sa qualité de débutante on lui fît faire les courses.

Alors qu’elle cherchait le moyen de se renseigner, Aubrine allait de l’avant. Elle se documentait sur ses voisins. Peut-être y aurait-il parmi eux ce qu’elle cherchait.

Elle apprit par la concierge que le logement semblable au leur était habité par un couple âgé, avec une sœur du mari de quelques années plus jeune.

Ce trio vivait fort retiré, ne communiquant avec personne. Aubrine en déduisit tout de suite qu’elle perdrait son temps en faisant des avances à ce couple antidiluvien. Elle ne voulait pas non plus demander son appui directement à la concierge parce que cette femme lui semblait avoir une propension fâcheuse à la familiarité. Elle ne se souciait pas d’être sous sa coupe.

Il restait la troisième porte du petit logis qui abritait une mère et son fils. Ce dernier était un ouvrier employé dans le chantier d’une scierie, et sa mère remplissait, à demeure, des flacons de parfum qu’elle bouchait élégamment en les étiquetant.

Aubrine comprit alors pourquoi le palier recelait parfois des effluves capiteux.

La concierge disait :

— Y n’sont pas causants non plus… La mère a l’air triste… sans doute que son veuvage l’a assommée. Elle est comme il faut, le fils aussi… y n’boit pas… il est rangé et c’est rare qu’il sorte le soir. Il n’est pas très fort, le pauvre ! C’est minciot et pâle, mais il n’est jamais arrêté.

Aubrine fut bien intéressée par ce jugement. Tout de suite, elle se dit que ces personnes subissaient aussi des revers de fortune. Avec l’élan et l’audace qui caractérisent les jeunes modernes, elle se promit d’aller trouver cette dame et de lui demander conseil. Elle n’en parla pas à sa mère, car c’est encore une caractéristique du modernisme que les jeunes gardent souvent le secret sur leurs actions. Ils ne les révèlent que quand elles aboutissent dans le succès.

Sur la porte de ses voisins, un nom était inscrit : Mme Ritard. Le lendemain de sa conversation avec la concierge, la jeune fille sonna chez Mme Ritard.

Elle entendit un pas lent et la porte s’ouvrit, Devant elle, une femme pâle et mince se dressa qui la regarda étonnée. Puis elle se ressaisit et murmura :

— Que désirez-vous ? Voulez-vous entrer ?

Aubrine pénétra plus avant et dit :

— Je viens vous demander un simple renseignement.

Mme Ritard la précéda dans une pièce où une table était encombrée de flacons. Des senteurs suaves flottaient dans l’air et la jeune fille les aspira en fermant les yeux de béatitude. Mme Ritard crut à un malaise et dit :

— Quand on n’est pas habitué à ces odeurs, elles vous étouffent un peu, mais je ne les sens plus… D’ailleurs, ce n’est pas souvent qu’elles se répandent ainsi… c’est seulement au moment où je les transvase… Voulez-vous que je donne plus d’air ?

— Oh ! non, madame, cela ne m’incommode pas du tout… j’aime beaucoup les parfums.

Aubrine oubliait pourquoi elle était venue. Elle contemplait l’humble logis, dont elle n’avait jamais vu le semblable, n’étant jamais allée chez les déshérités de la fortune.

Mme Ritard attendait qu’elle parlât. La jeune fille s’en aperçut et elle dit tout en s’asseyant sur une chaise de paille.

— Je suis peut-être indiscrète, madame, mais je viens vous demander si vous ne connaissez pas une couturière ?

Naturellement, Mme Ritard pensa que sa visiteuse s’informait d’une ouvrière en robes pour son propre compte, mais comme cliente. Elle répondit vivement :

— Il y a dans le quartier, au bas de la rue, une couturière qui travaille fort bien. Elle s’appelle Mme Blanche et vous serez contente d’elle.

— Oh ! je n’ai pas besoin de robe, dit franchement Aubrine… C’est pour apprendre à coudre que je cherche une couturière… Je dois gagner ma vie et la couture me plaît.

Elle disait ces choses crânement, comme une femme riche qui serait chez un fournisseur pour lui commander un objet de prix.

Mme Ritard l’observait maintenant avec un peu de surprise. Cela lui paraissait étrange de voir cette jolie jeune fille, habillée avec goût, avouer si simplement qu’elle avait besoin de ses gains. Aubrine reprit :

— Oui, nous habitions la banlieue, mais nous sommes venus ici, car je vis avec mes parents. Là-bas, je surveillais des enfants, mais la couture m’attire et je songe à m’en faire une situation, et, comme je ne sais pas tenir une aiguille, je veux débuter dans un petit atelier.

— C’est bien raisonné.

— Eh ! bien, madame, je vous remercie. Vous me permettrez de venir de temps à autre chez vous, parler un moment ? D’ailleurs, je viendrai vous faire part de l’accueil de Mme Blanche.

Sans attendre la réponse de Mme Ritard, Aubrine la salua comme une mondaine consommée et se dirigea vers le seuil, qu’elle franchit.

Dans la rue, parce qu’Aubrine allait résolument chez sa future patronne, elle disait entre haut et bas : cela sentait joliment bon… je me croyais encore riche… j’irai sûrement de temps à autre prendre un bain de parfum chez cette femme, pas vulgaire du tout.

Elle arriva chez Mme Blanche où une cousette lui ouvrit et la fit entrer dans un salon où des mannequins s’alignaient revêtus de toilettes terminées.

Mme Blanche vint très vite, la bouche souriante, croyant à une nouvelle cliente.

Aubrine ne la laissa pas longtemps dans cette illusion :

— Madame, veuillez excuser ma hardiesse, je voudrais apprendre à coudre.

Le sourire de la couturière se figea :

— Vous voulez entrer chez moi pour travailler ?

— J’en ai le désir, oui, madame, si c’est possible.

— Vous avez déjà été en atelier ?

— Non, madame.

— À votre âge ! tout est à faire alors ?

— Mais oui, répliqua Aubrine sur un petit ton gai.

— Je ne vous paierai pas, durant quelques mois, parce que vous ne me rendrez pas beaucoup de services.

— Tant pis, madame, ce sera pour un peu plus tard. Je puis venir quand ?

— Demain, si vous voulez. Soyez là à 8 heures.

— Bien, madame.

— Apportez des aiguilles, un dé et des ciseaux.

— Entendu ! au revoir, madame et merci !

Triomphante, Aubrine s’en alla, laissant sa future patronne quelque peu surprise de voir une jeune fille, vêtue avec tant de chic, venir lui demander du travail. De plus, elle se présentait avec un aplomb que n’ont pas, d’ordinaire, les ouvrières pressées par le besoin. Enfin, elle s’était laissée persuader et il lui serait facile de renvoyer cette apprentie si elle se révélait indésirable.

Aubrine se sentait un sourire radieux quand elle retrouva sa mère :

— Maman… je commencerai demain mon apprentissage chez Mme Blanche !

À vrai dire, Mme Vital n’accueillit pas cette nouvelle avec l’enthousiasme que montrait Aubrine. Une vague de remords déferlait en elle. Sa fille, riche, jolie, allait se commettre chez une simple couturière, et pourquoi ? Parce que sa propre mère la trouvait paresseuse et la condamnait, de gaîté de cœur, à une telle servitude ! Ah ! maudite soit la pensée qui l’avait conduite à cette extrémité. Sûrement, elle n’avait pas son bon sens quand elle avait imaginé cette épreuve. Et son mari, qui l’avait suivie dans cette voix périlleuse, au lieu de la déconseiller !… Cette pauvre petite Aubrine devenait une victime. Elle n’avait jamais rien commis de mal, la pauvre enfant ! Paresseuse, oui… mais du moment qu’elle en possédait les moyens.

Alors qu’elle pensait ces choses, Aubrine détaillait ses exploits. Elle raconta sa visite chez les Ritard :

— C’est une femme simple, mais que cela sent bon chez elle ! Je cultiverai certainement cette relation pour me parfumer sans que cela me coûte.

Aubrine éclata d’un rire jeune et frais qui chassa les papillons noirs de sa mère.

— Elle habite seule, notre voisine ?

— Non, elle a un fils qui est un modèle, assure la concierge. Il ne sort pas le soir et ne s’enivre pas. Il est dans un chantier où il scie des planches, à moins qu’il ne les mette en tas… Je n’ai pas approfondi la question.

Aubrine, contente de ses courses, dit encore à sa mère que le lendemain elle ne changerait pas de robe pour aller chez sa patronne. Son tailleur était gris, avec une blouse de soie du même ton, et elle le jugeait tout à fait conforme à la situation.

À vrai dire, tout ce qui lui arrivait lui paraissait factice. Elle s’établissait dans un autre milieu et se figurait que c’était un intermède. Elle ne soupçonnait pas à quel point elle devinait juste.

Quand son père apprit qu’elle entrerait le lendemain en fonctions, il rit de tout son cœur, ce dont Aubrine fut un peu choquée. Elle s’attendait à des compliments, voire à de l’attendrissement. Connaissait-elle donc aussi mal son père ? Elle capta au passage le regard désapprobateur que sa mère lança à ce père qui prenait si légèrement les démarches sérieuses de sa fille. Elle n’en tira nulle déduction. Elle constata simplement que le climat de Paris convenait merveilleusement à M. Vital, et que tout lui paraissait sujet à gaîté. Elle admirait son attitude devant le travail de bureau auquel il était censé s’astreindre tous les jours.

Elle s’écria :

— Vous ne me félicitez pas pour mon activité ? À peine suis-je installée dans ce quartier que j’ai déjà trouvé une occupation par mes propres ressources !…

— Tu es un as ! Ce qui me comble d’orgueil, c’est que tu n’as pas une plainte contre la vie austère à laquelle je te voue, moi, chef de famille.

— N’en parlons pas ! Dans le code des jeunes il est déclaré que le passé est une réalité morte. Du moment qu’il est révolu, on ne peut y revenir pour s’y attarder. Les regrets sont donc superflus. Vous m’avez dit que je devais me débrouiller, et je m’arme pour vaincre.

Mme Vital était pétrifiée. De telles paroles chez une jeune fille frondeuse, qui se moquait de toute obéissance, lui paraissait un miracle. Elle avait souvent prié Dieu pour que sa fille changeât. Elle était exaucée, mais à quel prix ! Logée dans un quartier sans élégance, dans une maison sans attraits, elle subissait la pénitence avec moins de cran que sa fille qui semblait s’amuser de cet ensemble, à moins qu’elle ne cachât son chagrin pour ne pas alarmer ses parents.

— On dîne ? s’écria M. Vital.

— Je crois bien ! riposta sa femme.

Aubrine s’élança pour s’occuper du couvert, alors que Mme Vital disparaissait dans la cuisine, qui était aussi petite que possible.

— Heureusement que maman sait préparer quelques plats, dit Aubrine à son père… Il faudra que je m’y mette aussi. D’ailleurs, je vous ai déjà fait une omelette aux croûtons.

— Et très bonne. Je le déclare à la face de tous les gourmets de la terre.

— Je n’en tire aucun orgueil… les œufs étaient frais et le beurre excellent. Casser des œufs m’est déjà arrivé dans un pique-nique où j’étais préposée à l’omelette. Là-bas, elle était au rhum, et je ne jurerais pas que les garçons n’étaient pas un peu gris.

Le dîner eut lieu dans une atmosphère sereine. Mme Vital, elle-même, reprit son humeur paisible parce qu’elle se disait : Si je vois ma petite fille dépérir d’ennui, il nous sera facile de lui révéler notre subterfuge.

Sur cette résolution, elle mangea de bon appétit le repas qu’elle avait savamment préparé. Son mari l’en félicita avec d’autant plus de sincérité qu’il fit honneur aux mets offerts.

Le lendemain, Aubrine se leva plus tôt que d’habitude, ne voulant pas être en retard. Ses parents étaient encore dans leur chambre quand elle entra dans la cuisine pour son déjeuner. Perplexe, elle regarda les casseroles, mais cette hésitation fut de courte durée. Elle s’occupa du déjeuner, qui était simple : faire bouillir du lait et le mêler à du chocolat fondu la veille. Elle opérait adroitement ce mélange quand sa mère survint en s’écriant :

— Ma pauvre petite fille ! quel mal tu te donnes !

— Vous ne vous donnez pas le même, tous les matins, ma mère ? riposta Aubrine.

Ce déjeuner parut amer à Mme Vital, dont les remords s’affolaient. Quelle punition infligeait-elle là à sa fille ? Mais quelle découverte aussi !

L’adversité transformait l’enfant en une femme pleine d’initiative.

Aubrine partit le cœur léger, le rire aux lèvres, pour sa première heure d’ouvrière.

Mme Blanche la reçut sans amabilité. Quelle ressource dévoilerait cette jeune fille ?

Aubrine s’assit à une place désignée et la « première » lui mit entre les mains un ourlet de robe à terminer.

L’apprentie se choisit une aiguille avec bon sens après avoir palpé l’étoffe. À dire vrai, son aplomb l’abandonnait, mais elle s’excita au courage.

La matinée s’écoula dans différents exercices, et à mesure que le temps glissait le visage de Mme Blanche devenait moins rébarbatif.

Mme Vital attendait sa fille avec anxiété. Quand elle la vit, elle lui jeta un regard apitoyé, sans oser la questionner.

— Cela s’est fort bien passé, et je crois que je saurai coudre… Que c’est amusant de voir ces étoffes ! Je me réjouis pour plus tard de combiner des robes… d’inventer des modèles… de naviguer au milieu des mannequins.

Mme Vital respira. L’enthousiasme de sa fille la calmait et elle loua Dieu en pensant que son enfant acceptait avec autant de simplicité les changements de fortune. Elle se demandait de quelle façon serait accueillie un peu plus tard la révélation de ce stratagème. Bah ! un brillant mariage ferait oublier et pardonner cette épreuve.


Quand, la veille, Mme Ritard avait reçu Aubrine, elle était restée fort songeuse après son départ. Cette jeune fille l’intriguait par son mélange d’assurance et de simplicité. Bien que la demande prouvât un rang social médiocre, les façons de la jeune fille ne révélaient rien de vulgaire. Ses paroles choisies ne sonnaient cependant pas prétentieuses comme elles auraient pu l’être venant d’une ouvrière voulant éblouir… Non… ses manières et sa conversation paraissaient toutes naturelles… D’ailleurs, le logis témoignait de la situation modeste de cette famille.

Puis, la surprise de cette petite quand elle avait senti les parfums ! Mme Ritard en souriait encore…

Quand son fils rentra, le soir, elle lui dit :

— J’ai eu, aujourd’hui, une visite inattendue.

— Tant mieux si elle était amusante !

— Elle m’a intéressée dans tous les cas.

Elle raconta son entretien avec Aubrine.

— Je suppose que je la reverrai, parce qu’elle aime les parfums… Il lui semblait qu’elle était dans un beau jardin… Elle est fort jolie et a de bonnes manières…

— C’est une poseuse, répliqua Roger Ritard.

— Je vois qu’elle t’a éblouie… méfie-toi… gare à tes fioles !

— Pas du tout… elle est très simple.

Des filles qui s’introduisent chez les gens pour un rien ont vite fait de subtiliser un flacon.

Mme Ritard s’apeurait. Son fils représentait toute l’intelligence et la loyauté du monde. C’était un homme qui restait correct dans le milieu ouvrier. De nature délicate, il ne suivait pas ses compagnons dans les réunions sportives. Il préférait la lecture et, le dimanche, il se promenait avec sa mère dans quelque banlieue calme et finissait la journée sur un livre captivant.

Il avait vingt-cinq ans et, jusqu’alors, aucune jeune fille n’était entrée dans sa vie. Tout ce qu’il avait lu l’avait affiné et, quand il voyait décrite une héroïne à la beauté suave, il rêvait…

Presque dédaigneusement alors il regardait les ouvrières qui passaient devant lui. Pourtant, il lui arrivait des éclairs de bon sens et il se disait : Tu n’es qu’un ouvrier et tu ne pourras te marier que dans ton milieu. Dans ces cas-là, il maudissait les livres qui le poussaient sur une montée qui n’était pas la sienne et le conduisait vers un sommet duquel il ne pourrait que tomber.

Souvent, pris de tristesse, il se replongeait dans la condition de ses pareils, parlait leur langage, en l’émaillant de quelques mots grossiers.

Il était agréable de visage. Blond cendré, avec des yeux gris, le teint pâle à peine rosé. Il était grand, mince, avec des gestes un peu nonchalants, ce qui lui donnait une certaine distinction.

Sa mère l’entourait de soins, craignant toujours une terrible hérédité, celle du père, mort tuberculeux. Leur docteur, cependant, les rassurait parce que le père, employé chez un déménageur, avait reçu, un jour, un lourd meuble sur la poitrine, ce qui avait, provoqué un abcès tuberculeux. Peut-être avait-il le germe en lui ?

Le médecin concluait que cette tuberculose était purement accidentelle. La santé de Roger confirmait cette hypothèse, et Mme Ritard s’adonnait à l’espoir en constatant que son fils ne souffrait d’aucun malaise.

Ce soir-là, après qu’il eut écouté sa mère, il rêva de cette jeune inconnue et se surprit à désirer la voir.

Elle devait être différente des autres pour que sa mère l’appréciât à ce point.

Ainsi, elle était brune, avec de beaux yeux noirs… Il aurait voulu que sa mère recommençât à la dépeindre, mais comment insister, alors qu’il avait si maladroitement insinué, qu’elle pouvait être une voleuse ? Il s’en voulait de ses paroles, mais il ne pouvait les rattraper.

Il fallait attendre le hasard pour que tout s’arrangeât. Entre familles d’ouvriers on ne se rend pas de visites. Les rencontres se font sur les paliers, et si la sympathie naît, on se fréquente. Aubrine, elle, avait agi en femme du monde. Elle était allée tout droit demander le renseignement souhaité, et cela étonnait un peu Roger Ritard, non habitué à ces façons de procéder.

Aubrine, en sortant de chez Mme Blanche, à 18 heures, entra chez sa voisine aux parfums et lui dit :

— Je viens vous remercier de l’adresse que vous m’avez indiquée. Je suis enchantée de ma journée. J’ai un tel désir de réussir que je crois que j’y parviendrai… J’aimerais m’occuper de modèles.

— Vous avez de l’ambition !

— N’est-ce pas le vrai moyen d’arriver ? Oh ! que cela sent bon chez vous ! Ma robe sera parfumée pour quelques heures au moins !

— Tant mieux ! je voudrais pouvoir vous offrir un flacon, mais ce qu’on me donne est strictement mesuré.

— Je m’en doute ! dit Aubrine en riant, mais je vous remercie tout de même. Au revoir, madame.

Aubrine se sauva comme un papillon.

— Quelle aimable jeune fille, pensa Mme Ritard, polie, agréable et paraissant si franche… J’aimerais connaître sa mère.

Naturellement, son fils entendit un nouveau récit concernant Aubrine. Il ne hasarda plus un mot de blâme. Il écouta silencieusement.

Il s’endormit tard. De plus en plus, il voulait entrevoir cette voisine qu’il assimilait à une de ces héroïnes inaccessibles, dont il enviait l’assurance quand elles se mouvaient dans un monde supérieur.

Il fut enfin satisfait. Un dimanche, alors qu’il sortait de chez lui, il se heurta, sur le palier, à une gracieuse jeune fille, toute souriante. Ses boucles étaient brunes et ses yeux magnifiques. Il devina qu’il s’agissait d’Aubrine. Elle le regarda et s’écria :

— Vous êtes M. Ritard… Comme vous ressemblez à votre mère. J’allais chez elle… je puis entrer ?

Roger était bouleversé. Quoi ! c’était cette belle jeune fille qu’il avait comme voisine ! Jamais ses rêves ne lui avaient envoyé un tel idéal… Et elle était ouvrière… gagnant chichement sa vie ? Comment ses parents ne gardaient-ils pas étroitement ce trésor ?

Aubrine constatait l’émotion du jeune homme et il lui devint tout de suite sympathique. Jamais elle n’avait observé parmi les compagnons de sa vie mondaine une telle expression d’admiration.

Roger paraissait pétrifié. En une seconde, il maudit sa pauvreté, sa situation inférieure. Ah ! être riche, pour se marier avec une jeune fille semblable et la combler de tous les présents du monde !…

Aubrine, cependant, rompit le charme en disant :

— Vous alliez sortir ! Mais introduisez-moi auparavant chez votre mère… Je ne la dérangerai pas ?

— Pas du tout, mademoiselle, elle sera enchantée de vous voir…

Aubrine trouva cette voix musicale. Roger, lui, s’apercevait qu’elle était rauque, mais il fut surpris davantage par la réponse qui lui était venue spontanément. Elle ressemblait à une phrase qu’il avait lue… Il ouvrit la porte devant la jeune fille et la suivit. Il ne pensait plus à sa promenade.

Mme Ritard les vit côte à côte, et elle tressaillit devant l’épanouissement qu’elle constatait chez son fils.

Son instinct maternel ne la trompait pas… Roger venait de rencontrer celle qu’il aimerait.

Elle eut peur… Qui était cette jeune fille ? Quelle était cette famille et que faisait le père qu’elle n’avait pas encore aperçu, pas plus que la mère ?

Son cher enfant allait-il au-devant de son malheur ?

Aubrine parlait avec un air enjoué qu’elle avait habituellement.

— Je suis, venue pour vous dire un petit bonjour de voisine. Vous avez été si aimable de m’indiquer Mme Blanche, qui est maintenant fort gentille avec moi. Elle prétend que je montre du goût, bien que mes points ne soient pas encore bien réguliers.

Elle riait en montrant des dents semblables à des perles. Puis, elle se tourna vers Roger en lui disant :

— Il ne faut pas que ma présence vous empêche de sortir, monsieur…

— Oh ! j’ai tout le temps ! Je ne manque pas d’air en semaine puisque je travaille dans un chantier. Si je sors le dimanche, c’est pour m’empêcher de lire, car j’y passerais des heures…

— Ah ! vous aimez la lecture ?

— Il ne fait que cela ! intervint Mme Ritard. Il faut que je me fâche souvent.

Aubrine ne répondit pas. Elle regardait Roger, et elle ne s’étonna plus de lui voir ce teint pâle et ces grands yeux rêveurs. Une sympathie irrésistible la portait vers cet inconnu… Un trouble l’effleura, mais elle le chassa vite en s’écriant :

— Je vais vous laisser… je vois que je retarde la promenade de votre fils, chère madame… Puis, je dois sortir avec mes parents.

Elle se sauva, après avoir serré la main de la mère et du fils.

Quand elle fut partie, Roger regarda sa mère :

— Elle est joliment attirante, murmura-t-il.

— Roger… Roger… tu ne vas pas t’éprendre d’elle, n’est-ce pas ? Nous ne la connaissons pas… Tu vois, elle n’est pas timide… elle a peut-être eu des aventures…

— Avec un regard si franc ! s’emporta Roger, qui se croyait déjà le droit dû défendre celle qui lui plaisait.

— Mon Dieu, soupira la mère… ton heure est donc venue… pourvu que tu ne sois pas malheureux… Ah ! si je savais qui sont les parents de cette jeune fille… je serais un peu rassurée.

— Ses parents seraient-ils des bandits que cela ne m’empêcherait pas de trouver leur fille à mon goût.

Mme Ritard se tut, et Roger, sur une chaise, rêvait…

— Tu ne sors pas ? s’inquiéta-t-elle.

— Je n’en ai plus envie.

Ses yeux erraient sur les choses sans les voir. Déjà une présence lui manquait. Il s’étonnait que l’amour fut entré ainsi dans son cœur. Il avait cru que ce serait une infiltration lente et tout à coup, mais non… « Elle » était apparue comme un éclair pour imprimer son image dans son cœur.

— Maman… tu crois qu’elle voudra de moi ?

La voix était si tendre, si implorante et angoissée que la pauvre mère crut que les larmes suivraient.

— Mais oui, mon petit. Quelle jeune fille ne voudrait pas d’un jeune homme comme toi, si sérieux !

— Ah ! que je voudrais être autre chose qu’un ouvrier !…

— Ne dis pas de sottises, mon petit. Il faut vivre où l’on a vécu… Tu as trop lu et tu déformes la vie. Cette jeune fille, ouvrière elle-même, sera bien heureuse de trouver un mari… Si elle a un peu de bon sens, elle devinera ce que tu vaux.

Roger se redressa et dit :

— Je vais tout de même sortir… cela me fera du bien. Puis, je passerai au patronage chercher quelques livres. J’aime causer avec le directeur… c’est lui qui m’apprend à parler correctement.

Et Roger s’en alla.


Aubrine, de son côté, disait à ses parents :

— J’ai fait la connaissance de Roger Ritard… C’est un jeune homme épatant. On ne dirait pas un manœuvre ; il est fin, poli, aimable, avec de beaux yeux. Il me semble que j’ai fait impression sur lui.

— Tu vas faire une victime…, dit M. Vital.

— Que c’est ennuyeux ! s’écria sa femme.

— Pourquoi ? Parce que je plais à un jeune homme ?

— Non… mais c’est gênant de se fourvoyer… Ce garçon peut nourrir un espoir ridicule… Il ne faudra plus aller chez Mme Ritard…

— Je ne comprends pas vos idées, répondit Aubrine avec feu… Je suis devenue pauvre et ouvrière et vous voudriez que je dédaigne un brave cœur qui pourrait m’aimer et m’épouser…

— Seigneur ! clama Mme Vital effondrée.

— Pourquoi cette indignation ? Je parle avec logique… Souvenez-vous que je ne me suis pas plainte quand vous m’avez annoncé notre désastre. Je suis entrée de plein pied dans notre nouvelle vie… Quelles peuvent être mes prétentions aujourd’hui ? Être la femme d’un ouvrier, moi, ouvrière.

M. et Mme Vital étaient écrasés sous cette logique. M. Vital trouvait que sa fille raisonnait juste, mais sa femme vivait une minute terrible de remords.

Si elle avait pu prévoir un tel résultat, elle aurait laissé sa fille paresser tant et plus au lieu de la précipiter vers une telle destinée.

— Ma petite fille, promets-moi que tu ne t’engageras pas à la légère ?

— Il n’en est pas question, maman, répondit Aubrine avec un rire… Maintenant, je vais aller au Salut puisque vous ne voulez plus vous promener.

Mme Vital ne songea pas à accompagner sa fille tellement elle se sentait éperdue devant la menace qui se profilait devant elle. Se pouvait-il que son enfant, qui avait refusé quelques partis enviables, fût sensible à l’admiration d’un pauvre ouvrier ?

Seule avec son mari, elle murmura, tremblante :

— Qu’avons-nous fait ?

— Ne vous mettez pas martel en tête. Aubrine peut fort bien provoquer un coup de foudre sans qu’il y ait un mariage comme suite. Vous avez une figure chavirée, ma pauvre amie. Si nous nous apercevons que les choses tournent à notre désagrément, il nous sera facile de rétablir la situation.

Quand Aubrine revint, le hasard voulut, à moins que ce ne fut la Providence ou le dieu malin de l’amour, ou peut-être tout simplement le guet patient de Roger, mais la jeune fille rencontra Roger Ritard devant l’immeuble. Elle eut un mouvement de joie, alors que Roger bredouillait : — Nous rentrons en même temps. Vous voyez que je suis chargé de livres… Je reviens du patronage, qui est dirigé par un prêtre très gentil. Ordinairement, je m’attarde avec lui, mais, aujourd’hui, il était souffrant et je ne l’ai pas vu.

— Ce qui nous permet de nous rejoindre au but, acheva Aubrine avec son sourire, dont elle ne soupçonnait pas autant le charme.

Habituée au langage franc avec ses compagnons mondains, elle employait le même avec Roger, ne se doutant pas que celui-ci prenait à la lettre ses paroles, alors que ses anciens camarades n’eussent vu là que des phrases sans conséquence. Roger, heureux, pensa que la jeune fille était ravie de le revoir et une joie l’inonda…

Se pouvait-il qu’il lui plût ?

Ils montèrent les étages tout en bavardant et, arrivés devant leurs logis respectifs, Aubrine dit :

— Vous entrez avec moi ? Vous verrez mes parents, qui connaîtront ainsi leur voisin.

Rien ne pouvait mieux aller au cœur de Roger.

Il suivit la jeune fille et vit dans la salle à manger-salon Mme Vital qui lisait et M. Vital qui écrivait.

Ils furent quelque peu surpris de l’intrusion du jeune homme, mais ils devinèrent tout de suite qu’il était l’adorateur de leur fille.

Leur amabilité fut parfaite parce qu’ils étaient affables et que leur habitude du monde leur donnait un vernis dont Roger n’avait aucune idée.

Il se trouva accueilli comme un ami, sans soupçonner la mondanité de cette réception. Il en fut touché, et, toujours guidé par les romans qu’il avait lus, il se figura qu’Aubrine avait parlé de lui en termes flatteurs. Il en ressentit une émotion joyeuse qui lui donna plus d’assurance. Aubrine se dépensait en paroles, car elle voyait que sa mère n’appréciait pas cette visite. M. Vital gardait son ton un peu ironique, non remarqué par le visiteur. Roger ne s’apercevait pas de ces nuances. Il n’était pas accoutumé aux dehors factices et, se voyant reçu avec amabilité, il se figurait que l’accueil était sans réticences. Il nageait dans le bleu.

Une ivresse lui montait à la tête et ses regards, qu’il ne pouvait plus contrôler, fusaient vers Aubrine comme un encens.

Il rentra chez lui, ayant chaud au cœur et, à sa mère tremblante, il cria :

— Je l’aime ! c’est une jeune fille incomparable ! Si tu savais combien elle est gentille avec ses parents… pas un mot désagréable… des « maman chérie », des « père mignon ». Jamais je n’ai lu un livre aussi beau… Oh ! que je suis heureux ! et les parents sont des gens étonnants. Le père n’a pas l’air d’un ouvrier. Je pense qu’il a dû avoir une place dans un bureau. La mère est une personne un peu froide. Je n’ai pu deviner quel était son métier.

Roger s’arrêta de parler, mais non de tourner dans la pièce exiguë.

Mme Ritard demanda :

— Tu les as donc vus ? Où celà ?

— Chez eux, parbleu, chez eux ! J’ai rencontré la petite en bas et elle m’a invité à entrer.

— Elle n’est pas timide ! inviter un garçon !

— Ses parents étaient là ! Et je t’assure que tout cela était si naturel qu’on ne pouvait y voir de mal. Elle n’est pas effrontée, non… elle est sans arrière-pensée.

— Quand même, c’est drôlement élevé.

— Moi, je crois que Dieu nous mène. Pourquoi ces gens sont-ils venus ici ? Pourquoi sommes-nous là ? Pourquoi me plaît-elle, moi qui n’ai jamais regardé une jeune fille ? Tu trouves tout cela normal, toi ?

Mme Ritard ne disait plus rien. Les paroles de son fils la troublaient. Le destin semblait les prendre par les épaules et les conduire où il voulait.

— Oh ! que je suis heureux ! répétait Roger, fou de joie. Comme la vie me semble changée. Hier encore j’étais en pleine obscurité et, aujourd’hui, un voile s’est levé devant moi et je vois un jour radieux.

La mère était angoissée devant l’exaltation de son enfant et elle envisageait avec terreur le réveil peut-être douloureux d’un tel rêve.

Maintenant, elle aussi eût désiré connaître les parents de cette jeune fille qui venait de bouleverser leur tranquillité. Mais n’est-ce pas la vie ? Ne vient-il pas une heure fatale où le nid familial se voit abandonné ?

— N’aie pas trop d’illusions, mon enfant.

— Non, maman, je laisse la destinée s’accomplir et je ne ferai rien pour la précipiter.


Avec ses père et mère, Aubrine livrait aussi une bataille. Dès que la porte fut refermée sur le jeune voisin, elle s’écria :

— N’est-ce pas qu’il est bien ?

M. Vital, dégagé de préjugés, répliqua :

— Pour un ouvrier, il est certainement très bien et porte l’honnêteté sur son visage. Quant à dire que c’est un homme du monde, ma franchise n’ira pas jusque-là. Il sait à peine s’asseoir, il manque d’aisance et de conversation. Il est certain qu’il te dévore des yeux et cela peut lui enlever quelques moyens.

— Je le trouve si charmant et si simple. Il dit tout ce qui le concerne avec tant d’abandon ! Il paraît si affectueux et si pénétré du désir de bien faire…

Mme Vital murmura :

— Comme tu es exagérée, ma petite fille.

— Mais non, mère, je juge, je compare, j’ai vu bien des jeunes gens et je vous assure que pas un de ceux-là ne valait Roger Ritard… peut-être Marc Olgy.

— Tu es très partiale. Quand je songe que je t’ai laissée aller et venir librement !

— Ne soyez pas inquiète rétrospectivement, ma pauvre maman. Vous voyez bien que votre fille n’est pas si « pervertie » que vous paraissez le croire. Vous oubliez que nous avons baissé de niveau social et que je puis penser aujourd’hui autrement que je pouvais le faire hier. Accusez les événements et non moi qui me montre si sage.

M. Vital restait muet, ne voulant pas donner raison trop haut à sa fille. Si sa défense lui paraissait excellente, il ne voulait pas la suivre dans cette voie.

Il comptait sur un revirement, puis il savait qu’il possédait une arme qui ferait réfléchir Aubrine. Quand elle se saurait riche de nouveau, l’éblouissement de la réalité ferait pâlir cet amour imprévu.

Maintenant, la paix chez les Vital devenait un mythe. Mme Vital ne voulait pas être brutale en dévoilant à sa fille le stratagème employé pour vaincre la nonchalance, le dédain, la manière hautaine dont elle traitait tout ce qui l’entourait. Si le résultat avait développé des qualités insoupçonnées, il accusait aussi une surprise douloureuse, et la pauvre dame ne s’en consolait pas et craignait, tous les jours, d’entendre une nouvelle désagréable.

Ce qui la rassurait quelque peu, c’est qu’Aubrine n’avait que peu d’occasions de voir Roger Ritard. Elle partait de la maison quelques minutes avant son entrée chez Mme Blanche et revenait avec exactitude.

Ce que la bonne mère ignorait, c’est que Roger, dans cette passion qui envahissait son cœur, multipliait les ruses pour apercevoir Aubrine. S’il ne pouvait la guetter le matin, parce qu’il partait trop tôt, il la retrouvait le soir, quand elle sortait de son atelier.

Il ne l’accostait pas tout de suite et se contentait de la contempler. Il admirait son élégance, sa tenue, la réserve qui accompagnait ses gestes. Puis, enfin, il osait la saluer. Tout de suite, elle le mettait à l’aise et, avec un sourire délicieux, elle entamait la conversation. Ce sourire enivrait Roger.

Aubrine constatait chaque fois les progrès que l’amour faisait dans le cœur, et elle ressentait pour lui une attirance toujours plus grande.

À ses parents, elle ne parlait plus de lui. Ainsi l’inquiétude de Mme Vital s’assoupissait. Elle voyait sa fille toujours plus experte dans les travaux de l’intérieur, comme si cette ruine simulée avait tout à coup fait lever une moisson d’aptitudes.

Si Aubrine ne parlait plus à ses parents de leur voisin, ce dernier ne pouvait taire à sa mère le bonheur qui l’inondait. Elle écoutait sans plaisir son fils qui lui vantait les qualités de la jeune fille.

— À quoi cela te conduira-t-il, mon pauvre enfant ?

— À nous marier ! répliqua Roger avec assurance.

Mme Ritard hocha la tête.

— Tu en doutes ?

D’une voix mal assurée, Mme Ritard répondit :

— Je ne sais pourquoi je sens un mystère chez ces personnes. J’ai causé ces jours derniers avec Mme Vital et elle m’a semblé une vraie dame. Elle ressemble à la châtelaine de mon pays. Sa conversation n’est pas pareille à la nôtre… j’ai un peu peur d’elle…

Roger n’avoua pas qu’il éprouvait les mêmes impressions, mais il se disait avec raison qu’Aubrine savait ce qu’elle faisait. Elle ne l’encouragerait pas si elle trouvait que leur mariage était impossible.

Il n’aimait pas voir sa mère dans ces dispositions et, hanté lui-même par le doute, il se résolut à assurer le dénouement.

Rencontrant Aubrine un samedi soir, il lui demanda timidement si elle consentirait à faire quelques pas avec lui ayant à lui parler gravement.

Elle accepta tout de suite. Ce n’était pas la première fois qu’elle serait en compagnie d’un jeune homme. Les mœurs actuelles ont libéré la jeunesse de ces préjugés, estimés surannés.

D’ailleurs, elle avait un penchant pour Roger et envisageait sans déplaisir une union avec lui. Elle le jugeait doué et susceptible de se transformer. Déjà, elle le voyait moins peuple… Peut-être n’était-ce qu’une constatation illusoire… N’était-ce pas plutôt elle qui s’habituait à un autre monde ? Elle ne cherchait pas à comprendre.

Leur rendez-vous était pour le lendemain dimanche et ils choisirent le Jardin des Plantes comme but.

Il y avait foule, bien que le mois d’avril déversât de temps à autre une averse de grésil annoncée par un rayon de soleil.

Roger, la gorge serrée, put enfin parler : — Je pense que vous avez deviné que je vous aime, Aubrine, et que mon grand souhait est de vous épouser. Le voulez-vous aussi ?

Devant cette demande directe, Aubrine eut un peu de vertige. Toute sa vie passée défila devant ses yeux avec les prétendants qu’elle avait évincés. Allait-elle vivre toute une existence avec un ouvrier à l’avenir médiocre ? De nouveau, elle s’avisa qu’elle n’était plus qu’une ouvrière, que son père avait un petit emploi et que sa mère s’occupait humblement de l’intérieur. Elle n’était pas davantage que ses compagnes d’atelier, qui eussent été bien heureuses d’être aimées par un Roger Ritard.

Puis que valaient toutes les considérations qu’elle soulevait en ce moment devant l’amour profond deviné en Roger ? Qui pourrait jamais l’aimer autant ?

Elle ne réfléchit plus et répondit :

— Je serai votre femme…

Ah ! quel transport saisit le jeune Ritard ! Il se retint pour ne pas serrer Aubrine contre son cœur et ne put que balbutier : merci… merci…

La jeune fille ne regretta pas sa réponse. Elle voyait Roger transfiguré par un tel bonheur qu’elle en était émue. Ils revinrent, légers, touchant à peine le sol.

Ils se séparèrent sur le palier, chacun voulant annoncer, seul, la grande décision.

Aubrine avait un air si radieux que sa mère, tout de suite, lui demanda :

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— Je suis fiancée !

— Ah ! mon Dieu !

L’exclamation de Mme Vital sonnait comme un cri de douleur. Elle se repentit d’avoir eu trop de confiance en sa fille. Pouvait-elle soupçonner que cette enfant, qui se montrait si difficile quand il s’agissait de ses pairs, ne résisterait pas aux sollicitations d’un prétendant inférieur ?

— J’aime Roger, il est intelligent, s’exprime bien et quand il se sera frotté aux usages mondains, il sera aussi bien qu’un autre, sinon mieux ! Et puis, maman, il m’aime tellement ! Que suis-je, maintenant ? Une fille sans fortune parmi tant d’autres.

Mme Vital avait les larmes aux yeux et si son mari avait été présent, elle eut peut-être avoué à Aubrine la supercherie dont ils étaient coupables. Mais elle crut bon d’attendre. Une scène analogue se passait chez les Ritard, bien que l’étonnement de cette mère fut plus gai, tempéré cependant par un malaise vague. Elle ne se sentait pas adoptée avec spontanéité. Pour tout dire, Mme Vital lui en imposait et elle ne se réjouissait pas du tout de voir son fils dans une atmosphère où elle ne serait pas libre.

Roger ne tarissait pas d’éloges sur Aubrine.

— Je ne puis croire à mon bonheur quand je la vois si jolie et si simple. Quelle grâce. Il y a de cas fleurs qui poussent, incompréhensiblement dans n’importe quel terrain. Je fais un mariage que je n’espérais pas, mais, à bien réfléchir, il n’est pas aussi disproportionné que cela ! En ai-je lu de ces livres où le jeune homme pauvre épousait la plus belle et la plus riche par surcroît ! Ici, ce n’est pas le cas. Si Aubrine est la plus belle pour moi, elle est pauvre puisqu’elle travaille comme moi. Peut-être a-t-elle plus d’ambition, car elle nous voit déjà à la tête d’une maison de couture.

— Que Dieu l’entende.


M. Vital fut quelque peu interdit quand il rentra d’une excursion, d’apprendre les fiançailles de sa fille. Ce n’était pas ainsi que le bon père les rêvait.

Aubrine était très crâne, très fière.

— Vous n’aurez qu’à vous louer de votre gendre… et quand père le connaîtra, il pourra sans doute lui trouver une bonne situation. Je vous assure que c’est un jeune homme des plus attachants.

M. et Mme Vital ne cachaient pas leur mélancolie en entendant ces choses. Leur fameux plan tournait à leur désavantage. Bien qu’Aubrine se fût révélée une femme courageuse et adroite, ils ne pouvaient guère se réjouir du résultat qu’elle apportait.

Après un conciliabule secret qu’ils tinrent dans leur chambre à voix basse, ils résolurent d’avouer à leur fille le gros mensonge qu’ils avaient commis.

— C’est dimanche que ce malheureux doit venir nous voir avec sa mère pour demander notre fille… Attendons-les… Après leur visite, nous éclairerons Aubrine sur notre situation et lui démontrerons l’impossibilité d’une telle union dans le monde où elle rentrera. Elle est fière et ne voudra pas que l’on se moque de son mari.

— Elle peut ne plus vouloir fréquenter ses amies.

— Elle réfléchira parce que tout se sait. Persister dans son idée serait une générosité mal placée. Nous lui ferons faire un beau voyage.

— Je me repens, soupira Mme Vital… Quelle détermination stupide ai-je eue là !

— C’était un risque… mais cette petite est logique… elle s’est vue dans une situation modeste, et elle va de l’avant sur la route modeste. Elle a pris notre débâcle avec un cran étonnant. Je reprends pleine confiance dans la jeunesse d’aujourd’hui…

La semaine passe, assez soucieuse pour les parents, mais ensoleillée pour Aubrine.

Le samedi, la journée de ce capricieux avril avait été chaude et, le soir, une bourrasque de vent et de pluie s’était abattue, semant le froid.

Roger travaillait sur son chantier. Il était couvert de transpiration et il ne put aborder un abri que lorsqu’il fut trempé.

En rentrant chez lui, des frissons le parcouraient,

— Qu’as-tu ? demanda sa mère tout de suite apeurée.

— Je ne sais pas… je suis gelé…

— Tu vas prendre ton potage… cela te réchauffera.

— Je n’ai pas faim du tout… Je vais me coucher… puis tu m’apporteras un peu de vin chaud.

Sa mère le lui donna quelques minutes après, puis il s’assoupit, assommé par la fièvre.

Le lendemain matin, il délirait. Sa mère, folle de peur, descendit chez la concierge pour qu’elle cherchât un docteur, qui vint rapidement.

Son diagnostic fut bref.

— C’est une grave congestion pulmonaire. Il faudra des soins très précis… Y a-t-il dans l’ascendance des cas de tuberculose ?

Ce que la pauvre mère redoutait tant se dressa devant ses yeux terrifiés comme un spectre, et elle murmura, défaillante :

— Son père…

Le docteur vit l’émotion de la malheureuse et il dit, très vite :

— Ne vous alarmez pas, la médecine a des ressources. Nous allons suivre de près cet accident et, ensuite, nous traiterons l’état général. Quelques semaines dans une altitude et votre fils sera sur pied.

À peine Mme Ritard entendait-elle ces mots. Elle restait sous l’impression de la terreur.

Cependant, elle se reprit pour retrouver son malade qui restait prostré.

Quand Aubrine se présenta, ce dimanche, pour le chercher, car ils avaient convenu d’aller à la messe ensemble, elle fut atterrée par la nouvelle que Mme Ritard lui apprit en pleurant. Elle ne put voir Roger, mais deux fois par jour elle vint demander de ses nouvelles en offrant ses services.

Mme Vital vint aussi, et elle remplaça la mère auprès du malade, comme une infirmière dévouée.

Mme Ritard reprenait espoir, le docteur constatant que les symptômes diminuaient de gravité..

Enfin, le neuvième jour, Roger se réveilla normalement après un sommeil réparateur. Il était sauvé et Aubrine fut admise à le voir.

Elle faillit pousser un cri en découvrant le visage maigri, aux yeux cernés de celui qu’elle aimait.

Se pouvait-il que la maladie l’eut changé à ce point ? Une grande pitié l’envahit et elle lui prit les mains en pleurant :

— Cher Roger… que j’ai été malheureuse de vous savoir touché dans votre santé. Nos mères n’ont pas voulu que je vienne plus tôt.

— Je ne vous aurais ni vue, ni reconnue…

Que sa voix était changée, basse, faible, sans inflexions.

Mme Vital vint arracher sa fille à cet entretien :

— Il ne faut pas fatiguer notre convalescent.

Quelques jours glissèrent durant lesquels Roger parut faire des progrès. Il put se lever un peu, mais il toussait par moments d’une toux qui l’étouffait. Le docteur était encourageant et Mme Ritard éloignait d’elle le fantôme hideux qui la harcelait nuit et jour.

Un soir, le docteur, en sortant de chez le malade, entra chez les Vital. Il avait appris qu’ils étaient voisins et, ayant vu cette dame assidue au chevet du jeune homme, il avait d’abord cru à une parente, mais il avait été détrompé.

Il trouva seuls M. et Mme Vital et, tout de suite, il aborda franchement le sujet.

— Votre jeune voisin est perdu… cette congestion pulmonaire a développé deux lésions des poumons.

« Naturellement, s’il pouvait aller dans un bon sanatorium, le bon air, la suralimentation le prolongeraient, mais dans les conditions matérielles de ces malheureux, je ne puis leur faire miroiter ce déplacement. »

Les deux époux se regardèrent et se comprirent.

M. Vital prit la parole :

— Nous nous chargeons de conduire Roger Ritard dans le meilleur sana que vous nous indiquerez… C’est le fiancé de notre fille et nous lui donnerons toutes les satisfactions que la fortune peut procurer.

Abasourdi, le docteur observait ses deux interlocuteurs en se demandant s’il ne se trouvait pas devant un cas exceptionnel de folie.

M. Vital prit sur lui d’expliquer la situation étrange qu’ils avaient provoquée et le docteur trouva cette idée aussi originale que radicale.

Après avoir donné son appréciation sur ces circonstances, il félicita chaudement les parents de leur générosité envers un jeune homme aussi sympathique et ne blâma nullement Aubrine d’avoir agi selon son cœur. Aux parents de dire la vérité à cette enfant qui verrait mourir son fiancé.

Quand ils furent de nouveau seuls, le père et la mère restèrent préoccupés, puis M. Vital murmura :

— Voilà un dénouement sur lequel nous ne comptions pas… Nous allons nous employer à entourer de luxe les derniers jours de ce pauvre petit.

— C’est horrible ! prononça Mme Vital.

Ils ne purent prolonger la conversation, car Aubrine rentrait. Elle venait de voir son fiancé et elle s’écria :

— Roger va beaucoup mieux. Il a de l’appétit… Ah ! s’il pouvait passer quelques jours à la campagne, il se retaperait vite !

— Nous y avons pensé, ta mère et moi et voici ce que nous avons imaginé, sauf avis contraire de ta part : Nous allons partir tous les cinq pour une altitude indiquée. Nous serons dans un hôtel, sauf Roger qui sera dans un excellent sanatorium.

Aubrine ouvrait des yeux effarés :

— Et… et l’argent ? Nous ne sommes plus riches !

— Si… nous le sommes encore. J’ai récupéré une grande partie de notre fortune.

— Oh ! papa… quel bonheur ! Ce cher Roger va goûter un peu de la vie confortable ! Quelle joie de lui offrir cela et comme je vous remercie ! Et combien aussi je suis heureuse pour mère…

Aubrine ne perdit pas de temps pour annoncer cette splendide nouvelle aux Ritard.

Roger était étendu sur une chaise-longue où il savourait la douceur d’une convalescence qu’il se figurait définitive. En voyant Aubrine, illuminée par ce qu’elle apportait de bon, il dit :

— Je suis sûr que vous allez me gâter… vous avez votre aspect triomphant.

— Que diriez-vous d’un séjour dans un air pur ?

— Je dirai que c’est impossible ! Il nous manque le grand nécessaire : une bourse bien garnie… Mais il se peut aussi que votre père ait fait des démarches pour que je sois admis dans un sanatorium pour hâter le retour de mes forces ? Ai-je bien deviné, bonne fée ?

— C’est presque cela, mais c’est mieux ! Nous partirons tous, votre mère également. Vous serez dans une claire maison de repos et nous quatre dans un hôtel à côté.

C’était au tour de Roger de contempler sa fiancée avec stupéfaction. Se pouvait-il qu’une telle joie leur échut ?

— Aubrine… ne me leurrez pas…

— Mais c’est bien vrai.

Mme Ritard, qui était dans sa cuisine, survint et Roger se dressa debout pour lui crier :

— Tu ne sais pas ce qu’Aubrine m’annonce ? Nous partons tous pour une cure d’air !

— Une cure d’air ? répéta Mme Ritard, incrédule ; mais qui paiera ?

— C’est père ! lança Aubrine radieuse. Nous étions riches, nous le sommes encore, et papa nous offre ce séjour pour que Roger guérisse plus vite.

Parfois, dans la vie, on est bien obligé de croire aux miracles. Mme Ritard, toute titubante d’émotion, se laissa tomber sur une chaise et elle remercia Dieu. Elle avait beaucoup de mal à reprendre ses esprits et elle regardait, sans les voir, les deux fiancés qui, la main dans la main, parlaient du proche départ.

Les préparatifs furent rapidement menés.

À l’aide des meilleurs transports, avec toute la facilité que donne la richesse, Mme Ritard et son fils accomplirent un voyage de rêve.

Tout se passa selon le programme de M. Vital.

Roger fut rapidement installé dans un excellent sanatorium. Il lui semblait que l’air le revivifiait déjà. Tout l’intéressait et il ne pouvait assez remercier M. Vital.

Quant à Mme Ritard, elle n’était pas encore remise de sa surprise et, chaque matin, en se réveillant dans cet air régénérateur, elle se demandait si ce qu’elle rêvait était réel.

Aubrine ne se connaissait plus de joie. En toute sincérité, elle ne s’enorgueillissait pas de l’aisance retrouvée pour soi-même, elle pensait surtout à la douceur qu’elle donnait à son fiancé. Elle était tout illusion et se figurait que la santé serait de nouveau le lot de Roger.

Au long des jours les deux jeunes gens s’entretenaient de sujets qui allaient de l’enfance d’Aubrine aux projets d’avenir. Roger aimait entendre la jeune fille parler de ses jours joyeux passés à la campagne et du plaisir qu’elle aurait à lui montrer tous les coins de la propriété. Une extase brillait dans ses yeux et il attendait avec impatience le moment où il lui serait permis de quitter l’oasis actuelle, qui, bien que séduisante, ne valait pas pour lui la santé reconquise.

Pendant un mois des progrès furent réalisés, mais ensuite, par intermittence, le pauvre Roger reprenait de la fièvre et la faiblesse le terrassait. Sa mère voyait clair et tremblait. Mais ni lui ni Aubrine ne s’apercevaient de la réalité. Le docteur traitant arrivait avec son sourire réconfortant et disait :

— Cela va on ne peut mieux ! Les lésions se cicatrisent à merveille.

Roger, confiant comme la plupart des malades de ce genre, répondait :

— Vous ne me surprenez pas, docteur, je me sens beaucoup mieux.

Et, avec Aubrine, les projets naissaient à perte de vue.

De plus en plus, la maladie l’affinait et son esprit se perdait tellement dans les brumes du rêve qu’il ne se rendait plus compte du présent.

Un soir, qu’il tenait entre les siennes la main d’Aubrine qui lui décrivait le parc de la propriété où ils seraient bientôt, il eut un dernier soupir et quitta la terre avec un sourire radieux.

Aubrine tomba à genoux dans une épouvante folle. À ses appels, une infirmière survint.


Aubrine demeura longtemps inconsolable.

Ses parents la firent voyager et, peu à peu, l’oubli recouvrit cette idylle.

Sa nature, devenue plus active, cherchait inconsciemment un but dans la vie. Elle pensait encore à Roger, mais avec douceur, songeant au bonheur dont elle avait entouré ses derniers mois.

Rentrés dans leur château, les Vital savouraient de nouveau la joie de retrouver leur demeure.

— J’ai appris que vous étiez de retour. Et… et j’espérais vous rencontrer ici, comme la dernière fois. Vous souvenez-vous ?

— Je me souviens, Marc.

— Avez-vous pensé à moi ?

— Je pense à vous en vous voyant, Marc, et votre présence m’est d’une grande joie. Je vous retrouve avec ce paysage qui m’est cher, Et vous, qu’avez-vous fait ?

— J’ai travaillé, Aubrine… pour vous… en pensant sans cesse à vous, afin que si vous le désiriez vous puissiez vivre un jour de mon travail… et aussi de mon amour, Aubrine.

— Marc, fit Aubrine émue.

Marc tendit ses bras et Aubrine se fit toute petite et répondit :

— Voici ma main, Marc, pour les bons et les mauvais jours.