Petit cours d’histoire de Belgique/p02/ch3

Maison d'édition Albert De Boeck (p. 29-38).

CHAPITRE III

Charlemagne.
(768-814).

Charles, fils de Pepin le Bref, naquit probablement sur les rives de la Meuse. En 768. il devint roi de Neustrie, et son frère Carloman fui souverain d’Austrasie. Mais en 771, celui-ci mourut et Charles s’empara de son royaume. Ce prince, le plus grand des Carolingiens, est l’un des plus beaux génies de l’histoire, qu’il ait parfois terni, par des actes répréhensibles le glorieux éclat de son nom. Grand capitaine, il fut administrateur intelligent et protecteur éclairé des lettres.

§ 1. — Ses guerres.

1. Guerres contre les Saxons (772-804). — En 772, les Saxons, irrités contre Saint Libwin qui les avait imprudemment menacés de l’épée de Charlemagne s’ils ne se convertissaient, brûlèrent l’église de Deventer et massacrèrent les chrétiens qui s’y trouvaient rassemblés. Ce fut le signal d’une guerre terrible qui dura trente-trois ans. Charles vainquit les Saxons. Mais ceux-ci se défendirent avec une opiniâtreté héroïque digne d’un meilleur sort. En vain éprouvaient-ils les plus sanglants revers, en vain devaient-ils se courber sous la main de fer de Charles ; à peine était-il allé combattre ailleurs qu’ils oubliaient, à la voix de Wittikind, leurs promesses et leurs serments. Finalement, Charles irrité eut recours à une répression horrible. Dans la plaine de Verden, il fit saisir 4500 guerriers qu’on lui désigna comme partisans de Wittikind, et tous furent impitoyablement égorgés. Mais cette affreuse boucherie ne fit que porter au paroxysme la fureur des Saxons, et la guerre continua avec acharnement. Cependant en 785, Wittikind se laissa fléchir : cédant aux promesses de Charles, il déposa les armes, se fit baptiser, et reçut du roi de vastes domaines en France. Toutefois les révoltes des Saxons ne finirent qu’en 804. Charles les contraignit à embrasser le christianisme, et porta la peine de mort contre toute rechute dans les pratiques idolâtres. Dix mille familles furent aussi, dit-on, transplantées dans l’Helvétie et le nord de la Belgique.

2. Conquête de la Lombardie (774). — Tout au début de son règne, Charles conquit le royaume des Lombards. Le roi Didier voulait s’emparer des possessions du souverain pontife. Aussitôt Charles dirigea son armée vers l’Italie. Mais les Francs furent arrêtés au passage des Alpes, car le val de Suze, seul chemin praticable, était fermé par un formidable rempart de murs et de tours, du haut desquels les Lombards bravaient impunément tous les efforts de l’ennemi. Charles, désespérant de forcer le passage, allait reprendre le chemin de son pays, lorsqu’un prêtre nommé Martin découvrit un sentier secret dans la montagne. Charles y envoya aussitôt l’élite de ses guerriers. Les Lombards attaqués à revers durent abandonner les barrières des Alpes : l’armée des Francs se répandit en Lombardie, et assiégea le roi dans Pavie. « Or, dit le moine de Saint-Gall, qui raconte ces faits, Didier était monté sur une tour élevée, avec Oger l’Ardenois, grand seigneur austrasien, qui avait dû se réfugier

Carte pour l’étude de la Belgique au temps de la domination franque carlovingienne.


à la cour du roi des Lombards. Une troupe immense de simples soldats se dirigeaient vers la ville. « Certes, dit le roi à son hôte, Charles s’avance triomphant au milieu de cette foule. » — « Non, pas encore, et il ne paraîtra pas de sitôt, » répond l’autre. Pendant qu’ils discouraient parut le corps des gardes. À cette vue, le Lombard, saisi d’effroi, s’écrie : « Pour le coup, c’est Charles. » — Non, répond Oger, pas encore. » À la suite viennent les évêques, les abbés et les comtes. Didier crie en sanglotant : « Descendons et cachons-nous dans les entrailles de la terre, loin de la face et de la fureur d’un si terrible ennemi. » Oger, tout tremblant aussi, dit alors : Quand vous verrez les champs se hérisser d’une moisson de fer, le sombre Pô et le Tessin inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, alors vous pourrez croire à l’arrivée de Charles. » À peine avait-il dit ces paroles, qu’il s’élève au couchant un nuage qui change le jour en ténèbres. L’empereur approchant, l’éclat de ses armes fit luire pour les habitants de Pavie, un jour plus sinistre que la nuit. Alors, Charles parait lui-même ; cet homme de fer avait la tête couverte d’un casque de fer et les mains garnies de gantelets de fer ; sa poitrine de fer et ses épaules de marbre étaient défendues pur une cuirasse de fer ; sa main gauche élevait en l’air une lance de fer ; sa main droite était posée sur son invincible épée ; ses cuissards étaient de fer, ses bottines de fer ; son cheval avait la couleur et la force de fer. Tous ceux qui précédaient le monarque, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, tout le gros même de l’armée avaient des armures semblables. Le fer couvrait les champs et les chemins, les pointes de fer réfléchissaient les rayons du soleil, et ce fer si dur était porté par un peuple d’un cœur plus dur encore. » Voilà celui que vous cherchez avec tant de peine ! » s’écrie Oger ; et il tomba presque sans vie.

Après un long siège, les habitants, souffrant de la famine, obligèrent Didier à ouvrir les portes de sa capitale. L’infortuné prince se rendit lui-même, la tête couverte de cendres, à la tente du vainqueur. Celui-ci l’envoya à Liège, et le fit entrer dans un monastère. Charles mit sur sa tête la couronne de fer, et se fit sacrer roi des Lombards.

3. Expédition d’Espagne (778). — Charles fui alors appelé en Espagne, par des émirs révoltés. Il franchit les Pyrénées, et refoula les Maures au-delà de l’Ebre. Mais au retour, les Gascons et les Mahométans attaquèrent, dans le défilé de Roncevaux, l’arrière-garde des Francs, commandée, dit-on, par le plus fameux des paladins de Charlemagne, son neveu Roland, comte de Bretagne. La légende rapporte que du haut des monts, ils faisaient rouler avec fracas d’énormes quartiers de roche sur les Francs. Tous les compagnons de Roland périrent. Le héros, resté seul, essaya vainement de briser sur le roc sa bonne épée Durandal, pour ne pas la laisser aux mains d’un infidèle. Puis il sonna de son cor d’ivoire dont le son retentit dans les bois et les vallées, et il appela jusqu’à ce que les veines de son cou se rompissent. Cependant Charlemagne entendit les sons du cor : « Malheur ! s’écria-t-il, si Roland nous appelle, ce doit être en mourant ! » Et, repassant la montagne, il trouva son neveu qui expirait. L’ennemi avait fui, mais le roi parvînt à s’emparer du perfide duc des Gascons, Lupus, et, sans égard pour sa haute dignité, il le fit traîner au gibet comme le dernier des malfaiteurs.

3. Soumission de l’Avarie (788-796). — Charles tourna ensuite ses armes contre les Avares qui habitaient la Hongrie actuelle. Ces pillards avaient longtemps désolé tous les pays environnants : ils avaient accumulé dans leur Ring, des richesses incalculables. Ce Ring était un immense camp, défendu par neuf enceintes concentriques, éloignées les unes des autres, et entre lesquelles s’élevaient des villages et des villes. Chaque rempart était formé de troncs de chênes, de hêtres et de sapins, entremêlés de pierres fort dures : l’épaisseur en était de vingt pieds, et la partie supérieure était couverte de buissons non taillés. La guerre contre ces barbares fut longue et difficile. Mais en 796. Pepin, fils de Charlemagne, pénétra jusqu’au Ring, s’en empara et le dévasta complètement. Les Francs en tirèrent des trésors si considérables, que jamais plus ils ne rapportèrent pareil butin.

5. Rétablissement de l’empire d’Occident (800). — Le jour de Noël de l’an 800, Charlemagne, qui se trouvait à Rome, priait dans l’église de Saint-Pierre, lorsque le pape, revêtu de ses habits pontificaux, s’approcha de lui, lui posa sur la tête le diadème impérial, en prononçant l’ancienne formule : « Vie et victoire à Charles, auguste, grand et pacifique empereur des Romains, couronné de la main de Dieu. »

La gloire de Charles était alors universelle. Les orgueilleux empereurs de Byzance lui envoyaient des ambassadeurs. Le célèbre calife de Bagdad, Haroun-el-Raschid, le regardait comme le seul homme qui méritât sa déférence ; il lui fit offrir de superbes cadeaux : un éléphant, des parfums de l’Arabie, des tentures de salle d’une admirable beauté, et une horloge à roues d’un merveilleux travail. Il reçut aussi des présents du puissant émir de Kairoan, et les hommages de la plupart des princes européens.

1° Charlemagne combattit les Saxons pendait trente-trois ans.

Pour mettre fin à leurs incessantes révoltes, il fit massacrer à Verdun, 4. 500 guerriers de cette nation, et transplanta dit-on, 10. 000 familles dans la Suisse et le nord de la Belgique.

Les Saxons durent enfin se soumettre et recevoir le baptême.

2° Il vainquit Didier, roi des Lombards, et lui enleva son royaume.

3° Il refoula au-delà de l’Ebre, les Arabes d’Espagne.

4° Il triompha des Avares, prit leur Ring, et en rapporta des richesses immenses.

Restaurateur de l’empire d’Occident, Charles reçut des mains du pape la couronne impériale, le jour de Noël de l’an 800.

§ 2. — Charlemagne législateur.


Charlemagne administra son immense empire avec une intelligence qu’on ne peut assez admirer. Il corrigea les anciennes lois, en publia de nouvelles, et veilla scrupuleusement à leur parfaite observation.

Comtés. — Les provinces de l’empire étaient gouvernées par des comtes. Ces hauts dignitaires avaient mission de maintenir le bon ordre et de faire rendre la justice ; parfois, ils la rendaient eux-mêmes, si le crime état grave, s’il pouvait entraîner la perte des biens, de la vie ou de la liberté. — Le comte percevait aussi les tributs. — À lui encore de réunir, en cas de guerre, les hommes libres qui devaient le service militaire. Quiconque était en mesure de s’acheter un équipement de guerre, était tenu, à l’appel du prince, de paraître à l’armée. Les pauvres se cotisaient à deux, à trois ou plus, si c’était nécessaire, pour procurer des armes à l’un d’entre eux et celui-là seul allait combattre.

Centenies ou centaines. — Le comté était divisé en centenies. Le centenier ou chef de la centenie rendait la justice dans les cas peu importants, et prenait conseil de sept hommes libres nommés échevins ; ceux-ci, depuis Charlemagne, gardaient cette dignité leur vie durant.

L’accusé pouvait recourir au jugement de Dieu : son innocence était proclamée s’il portait une masse de fer rougie au feu, s’il enlevait un anneau de fer d’un vase d’eau bouillante, sans qu’aucune brûlure parût sur la peau au bout de trois jours, ou encore s’il surnageait étant jeté, pieds et poings liés, dans un bassin d’eau froide.

L’accusé pouvait aussi réclamer la lutte armée contre l’accusateur : sa victoire attestait son innocence, sa défaite était la preuve de sa culpabilité.

Toutefois lorsque douze hommes de même condition que l’accusé venaient jurer solennellement qu’ils le tenaient pour honnête homme, l’accusation tombait aussitôt.

Missi dominici. — Les comtés et les centenies étaient visités quatre fois chaque année par deux missi dominici ou envoyés du souverain. Ces missi destituaient les mauvais centeniers et signalaient à l’empereur les comtes qui s’acquittaient mal de leurs fonctions. Ils réunissaient en assemblée les comtes, centeniers et hommes libres de la province : là, ils publiaient les lois de l’empereur, ils recevaient les sollicitations des habitants au sujet des travaux utiles à effectuer ; ils écoutaient enfin les plaintes portées contre les officiers du prince : toutes ces choses parvenaient par eux à la connaissance de Charlemagne.

Lois. — L’empereur permit aux peuples de son empire de suivre leurs anciennes lois. Il publia cependant des lois nouvelles très importantes, applicables sans distinction de nationalité, aux habitants soit de l’empire entier, soit d’une fraction déterminée de l’empire : ce sont les célèbres capitulaires [1]. L’empereur et ses conseillers les préparaient pendant l’hiver après la guerre finie. Quand le printemps renaissait, avait lieu la grande assemblée dite Champ de mai : là paraissaient au jour fixé, les comtes, les évêques, les abbés, tous les grands du royaume. L’empereur leur luisait soumettre un projet de loi ; ils l’examinaient, le discutaient pendant quelques jours, y proposaient des modifications. Finalement, l’empereur donnait à la loi sa forme définitive et en ordonnait l’exécution.

Certains capitulaires de Charlemagne relatifs à l’administration de ses propriétés privées sont particulièrement intéressants : ses vastes domaines comprenaient, pour l’Austrasie seule, cent soixante et seize villæ, c’est-à-dire grandes fermes ou villages de six cents à mille personnes ; ces habitants de la villa étaient, les uns, des serfs et des esclaves appartenant à l’empereur ; les autres, des hommes libres, véritables locataires qui cultivaient les terres du souverain, moyennant une redevance annuelle. À la tête de chaque villa était un juge pour la diriger, pour veiller à la culture, à la récolte, à la vente des produits, pour faire rentrer les fermages. L’empereur donnait à ses juges les ordres les plus précis, les plus minutieux ; il leur indiquait les plantes qu’il voulait trouver dans les jardins et les vergers, les animaux qui devaient peupler les basses-cours ; il exigeait d’eux des comptes détaillés de leurs recettes et de leurs dépenses ; enfin il donnait à ses sujets un admirable exemple d’économie domestique.

1. Organisation. — L’empire de Charlemagne était divisé en provinces administrées par des comtes. Un comté comprenait plusieurs centenies, dans lesquelles un centenier rendait la justice entouré d’échevins. Les comtes et les centeniers étaient inspectés quatre fois l’an par des envoyés de Charlemagne, nommés missi dominici.

2. Lois. — Chacun des peuples soumis conserva ses anciennes lois. Mais Charlemagne édicta aussi un certain nombre de lois très importantes, nommées capitulaires, qui étaient applicables sans distinction de nationalité. Ces lois étaient discutées dans l’assemblée générale des grands seigneurs, qui se réunissaient

chaque année au printemps.

§ 3. — Restauration désuétudes.


À l’époque de Charlemagne, l’étude des lettres était complètement délaissée dans la plus grande partie de l’Europe. Charles essaya de la faire renaître, et c’est là peut-être son plus beau titre de gloire.

1. Écoles. — Par un capitulaire, il prescrivit aux moines de s’instruire ; peu après, il leur donna ordre d’ouvrir des écoles, et d’y enseigner la lecture, la grammaire, le calcul et le chant d’église. L’empereur ne dédaignait pas d’aller voir ces modestes écoles. On cite volontiers la visite qu’il fit certain jour à celle de Clément d’Irlande : les enfants pauvres répondirent fort bien à ses questions ; les fils de nobles, par contre, firent preuve d’une ignorance absolue ; l’empereur encouragea les premiers, leur prodiguant les plus brillantes promesses ; puis, tournant vers les autres un regard irrité, il leur dit d’une voix tonnante : « Vous, fils de nobles, délicats et jolis mignons, vous avez négligé mes ordres et l’étude des lettres ; mais par le roi des cieux, je ne me soucie guère de votre noblesse et de votre beauté, et sachez bien que si vous ne réparez pas un zèle vigilant votre négligence passée, vous n’obtiendrez jamais rien de moi. »

2 — Littérature. — L’empereur avait réuni autour de lui toute une pléiade d’hommes distingués par leur savoir : il ne leur épargnait pas les marques de sa royale faveur : le moine Alcuin, le plus illustre de tous, obtint plusieurs abbayes, parmi lesquelles la très riche abbaye de Saint-Martin-de-Tours ; d’autres furent élevés à la dignité d’évêque ; Eginhard, l’historien, était l’ami et le secrétaire intime de Charlemagne ; le poète Angilbert eut même, dit-on, l’honneur de devenir son gendre en épousant la princesse Berthe. On rapporte que l’historien lombard Paul Warnefried avait pris part à plusieurs complots pour chasser les Francs de l’Italie. L’infatigable conspirateur fut condamné à perdre la vue et les mains. Comme on pressait l’empereur de faire exécuter cette terrible sentence, il s’y refusa : « Où trouverions-nous, dit-il, une main aussi capable d’écrire l’histoire ? »

Cette brillante assemblée se réunissait souvent sous la présidence d’Alcuin, pour parler de science et de littérature, et Charlemagne aimait à y entendre discourir. Lui-même d’ailleurs apprit, à trente-deux ans, le latin, le grec, l’astronomie, etc ; mais il ne sut jamais écrire aisément parce qu’il avait commencé trop tard cette étude.

Charlemagne fit d’admirables efforts pour propager l’instruction dans le peuple, et remettre en honneur la culture des belles-lettres.

Il prescrivit la création d’écoles dans les monastères et même dans les paroisses.

Il appela auprès de lui les hommes les plus instruits de son temps, entre autres le moine Alcuin, et le combla de ses bienfaits.

Ce grand homme mourut en 814, à Aix-la-Chapelle où il résidait habituellement. On lui a élevé une statue à Liège.

  1. Voir l’Histoire du droit français, par Esmein.