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Persée (Verhaeren)

Mercure de France (p. 33-43).




PERSÉE



Ô plainte de la terre
Frappant la nuit, frappant le jour,
Frappant toujours
Quelque roc inflexible en un lieu solitaire !
Cri de douleur poussé tout au bout de la mer,
Là bas, dans l’île où nul vaisseau jamais n’accède,
Ô l’antique tourment, d’âge en âge souffert,
Ô pauvre, et lasse, et triste, et fatale Andromède !

Debout,
En face de l’écueil aux pointes ramassées,
Avec son front qui brille, avec son cœur qui bout,
Voici Persée.
Le soir se fait. Et le soleil, comme un témoin,

S’attarde, au bord des flots, sous un nuage sombre ;
Et le héros s’angoisse, et regarde de loin
Le geste blanc d’un bras le supplier dans l’ombre.

Un ciel aux astres durs s’éclaire peu à peu.
Une lueur grandit les falaises de l’île
Et rampe sur le sol vers l’antre phosphoreux,
Où se tasse le corps écaillé d’un reptile.
L’eau est tonnerre, et gronde, et roule, et creuse, et mord
Et rejaillit en torrents fous au long des bords ;
Des cailloux carriés flanquent un promontoire ;
Des pointes de récifs coupent la vague noire ;
Un volcan fume et jette au loin son feu d’effroi,
Tout est stérile, aigu, méchant, caché, sournois ;
Qu’apparaisse une barque, et les vents et l’orage
D’un seul éclair la font sombrer en son naufrage.

Pourtant,
Pas un instant,
Malgré la mort hurlante, et partout hérissée,

Le désespoir n’entra dans l’âme de Persée.
Le lendemain au jour levant
Il vit un aigle aborder l’île :
Son large vol planait et ses ailes tranquilles
Semblaient bercer là-haut la lumière et le vent.
Oh! s’élancer, quitter le sol, gagner les nues !
Armer ses bras mouvants de forces inconnues !
Avec des pennes d’or, partir pour le soleil !
Crier, ivre de joie, au cœur de l’air vermeil,
Au-dessus des écueils creusés de vagues noires !
Persée était heureux et triomphant déjà
Quand soudain tournoya
Du fond de sa mémoire
La chute et le trépas
D’Icare.

L’antre s’ouvrait plus noir que le seuil du Tartare
Où le dragon traînait son corps flasque et vitreux.
Depuis les temps lointains il gardait Andromède
Et quelquefois son souffle envenimé, mais tiède,
Montait vers la splendeur du beau corps douloureux.

Et le héros frémit d’une rage stérile.

En vain rechercha-t-il sur le bord qu’il foulait
Quelque pointe se dirigeant si près de l’île
Et planant d’assez haut sur ses maigres galets,
Pour que d’un bond immense il pût franchir les vagues.
Il ne rencontra rien en ses errances vagues.
Alors,
Son corps
Lui parut lourd comme une charge :
Ses pieds nerveux, ses jarrets durs, ses cuisses larges,
Son dos, nourri de force et de clarté vêtu,
Et sa hanche incurvée et sa flexible échine,
Et les muscles bandés de sa haute poitrine,
Tout semblait morne et faible, et triste, et sans vertu.
Ô ses membres pesants qui l’accablaient lui-même,
Ô leur rythme usuel qu’il lui fallait changer,
Dites, par quel effort ou par quel stratagème ?

Sauts violents, essors légers,

Talons frappant le sol à travers la poussière ;
Pieds suspendus, et frémissants, dans la lumière,
Élans de roc en roc, élans de mont en mont,
Vous nourrissiez la fougue errante de Persée
Sans lui donner pourtant, ni le vol, ni les bonds
Des aquilons :
Essais pauvres et vains, et travaux inutiles.

Il n’osait plus le soir se rapprocher de l’île ;
Il avait honte, hélas ! d’être celui
Qui ne réussit point à susciter en lui
L’exploit rapide et nécessaire ;
Tout son être vibrait de mouvements contraires
Au rythme aérien, qu’il fallait inventer.
Il s’en allait au loin, d’un pas précipité,
Allait et s’en venait, pour s’en aller encore,
Et de l’aurore au soir, et du soir à l’aurore,
Ici, là-bas, ailleurs, n’importe où, quelque part,
N’ayant pour compagnon furtif que le hasard.

Pégase !
Il le surprit, un jour, aux lisières d’un bois,
Foulant une herbe avare et rase.
Le héros fit un cri ; puis suspendit sa voix,
Et ne vit rien, sinon, ouvertes au soleil,
Les ailes.
Mais déjà le coursier, frémissant et vermeil,
Dans un tourbillon d’or, d’écume et d’étincelles,
Avait quitté la terre et hennissait là-haut.
L’approcher, le saisir, le dompter : ô le rêve !
Et diriger soudain les lumineux sursauts,
Et les bonds dans le ciel, par-dessus mer et grève,
Jusque dans l’île où seuls abordent les oiseaux !

Ce fut un soir, dans un étang, parmi les vases,
Dont le coursier buvait le flot criblé de feux,
Que Persée aux aguets, d’un poing rude et nerveux,
Saisit Pégase.

Le cheval outragé se cabra brusque et droit ;

Sa grande aile d’argent, en un effort tragique,
L’affranchit de la boue épaisse et léthargique,
Et ses reins révoltés rejetèrent leur poids.
Persée eut beau crisper ses doigts dans la crinière
Et resserrer les flancs dans l’étau des genoux,
Aucune entente encor secrète et familière
N’existait entre lui et le grand cheval roux.
Il chut, mais ressurgit soudain, des longues herbes
Et des souples roseaux au vent du soir bougeant,
Le front intact et franc, le corps ferme et superbe,
Et s’en alla, droit devant lui, mais en songeant
Qu’il lui faudrait d’abord étudier la force
Que le hasard avait mise sur son chemin,
En assouplir la fougue érigée et retorse
Pour la ployer, comme un arc dur, entre ses mains.

Aussi, le jour qu’il vit, sous la hêtrée épaisse,
Pégase, immense et las, au fond du bois dormir,
Rabaissa-t-il ses bras tendus pour le saisir,
Et son geste brutal se changea en caresse.
Il réveilla, tranquillement, le beau coursier,

Qui se sentit captif sous les branches baissées ;
Mais dans l’ombre brillaient les yeux clairs de Persée
Avec de la douceur mêlée à leurs brasiers ;
Et la bête se releva presque sans crainte,
Sur le pas du héros réglant déjà son pas
Et ne se sentant plus chevauchée et contrainte ;
Quand la plaine s’ouvrit, elle ne s’enfuit pas.

Ce fut par un matin couronné de rosée,
Que Pégase épousa le désir de Persée.
D’abord pendant des jours et puis des jours encor
L’échange s’était fait des fluides de leurs corps
Pour grouper en faisceaux leurs mouvements contraires
Et tenter un départ qui serait un accord ;
Le héros surveillait ses gestes volontaires,
Pégase obéissait doucement, lentement,
Certes rebelle au mors, certes rebelle aux rênes,
Mais ne se cabrant plus avec effarement
Dès qu’une main touchait sa croupe souveraine.
Puis lentement encor, et doucement toujours,
Avec le rythme aimé de quelques lentes phrases

Qu’il murmurait, disait ou chantait tour à tour,
On eût dit que Persée envahissait Pégase.
Les muscles et les nerfs du grand cheval ailé
Tressaillirent à ce chant clair et envolé
Comme lui-même, au loin, vers la haute lumière.
Et, cette fois, dans l’aube où s’entendait un los,
Avec le grand Persée érigé sur son dos,
Les quatre pieds volants du coursier d’or quittèrent
La terre.