Peau d’Âne et Don Quichotte/XII


XII

Du rêve à la réalité


— Allons, allons, mon petit Pierrot, comme tu es paresseux ce matin ! Déjeune donc vite.

Mme Boisgarnier ouvrit elle-même les persiennes, et la lumière radieuse du matin prit tout de suite possession de la chambre.

À côté du lit, le chocolat fumant envoyait consciencieusement vers le plafond, comme une usine domestique, ses petites spirales odorantes. À côté, gisaient dans la soucoupe deux longues tartines de pain grillé posées là comme deux semelles de ramoneur. Pierre s’étira, les membres endoloris, les yeux lourds.

Il était très fatigué, les nerfs ébranlés par les événements de la veille : la danse des nains et la visite à Barbe-Bleue.

Mme Boisgarnier ne remarqua point sa pâleur. Elle-même avait meilleure mine qu’au premier jour. Des couleurs animaient ses joues. Ses gestes étaient moins las, sa voix se faisait moins dolente. C’était à croire qu’elle puisait maintenant à quelque source vive des forces inconnues…

— Où avez-vous été hier avec Violette ? demanda-t-elle. Tu ne m’as rien dit.

— Dans la forêt.

— Qu’est-ce que vous avez fait ?

— Rien. On a vu des choses.

Pierre se rendormit… Le chocolat, tout refroidi, se lassa d’envoyer ses fumées au plafond, et Mme Boisgarnier quitta la pièce en souriant. Ce fut au cours de l’après-midi seulement qu’elle déclara :

— Tu ferais bien d’aller jouer avec ta petite amie Peau d’Âne, parce que, ces jours-ci, elle sera moins libre.

— Pourquoi ?

— Son père arrive ce soir. Il m’a écrit une lettre d’affaires qui est très bien. On sent le vrai gentleman.

Pierre ne se le fit pas dire deux fois. Quand il s’agissait de retrouver Violette, il eût pris volontiers ses jambes à son cou.

En arrivant dans la cour des Aubiers, il s’aperçut que Violette n’était pas seule. François était là, la casquette en arrière, les mains dans les poches, l’air un peu narquois…

Pierre ne fut point satisfait. Pourquoi ? Il ne le savait pas trop lui-même.

— Bonjour, Violette ! bonjour, François ! fit-il.

— Bonjour, Pierre, répondit François. Je vous attendais. Je savais par votre mère…

— Comment ! vous connaissez donc maman ? Elle ne m’a rien dit.

— Oui, reprit François, un peu embarrassé. Je l’ai vue une ou deux fois… Des affaires dont mon père m’avait chargé.

— Pierrot, tu nous interromps, intervint Violette. Mais je suis bien contente. Figure-toi que François me rit au nez parce que je lui parle des Nains.

— Je ne comprends rien du tout au récit de Violette, dit en effet François. Racontez-moi donc cette histoire-là, mon petit Pierre.

Il convenait de soutenir Violette. Pierre ne se fit pas prier. Avec force détails et un peu d’exaltation, il conta au « grand jeune homme » l’horrible aventure des nains, des feux de couleur, des ogres, de la caverne enchantée. Il était tour à tour enthousiaste, véhément, persuasif.

Le sourire ironique de François devenait agaçant. Ne voilà-t-il pas même que, d’un air supérieur, ce détestable sceptique répondait flegmatiquement :

— Mon pauvre petit, j’aime autant vous dire que vous avez été le jouet d’une hallucination.

Pierre était suffoqué.

— Une quoi ?

— Une hal-lu-ci-na-tion ! Cela signifie que vous avez cru voir ce que vous n’avez pas vu. Les nains n’existent que dans votre tête !

— Ah ! ça, c’est trop fort ! fit Pierre qui devenait rouge comme une écrevisse cuite à point.

— Eh oui ! C’est ainsi, insista François, toujours aussi calme. C’est un phénomène d’auto-suggestion.

Violette à son tour était furieuse devant cet étalage de pédantisme.

— Y a pas la moindre auto là-dedans, dit-elle. C’est pas une voiture ni une trompe qu’on a entendu, c’est (elle hésita un peu) un olifant et des ricanements de nains. D’abord moi, je les ai vus aussi, les nains !

— Aucune importance, reprit dogmatiquement le petit érudit. Phénomène de suggestion collective. Hallucination ! Mirage ! Tenez, vous étiez et vous êtes dans un tel état d’esprit que je me charge, moi, de vous donner de nouveau les mêmes visions… exactement les mêmes visions. C’est un phénomène scientifique.

— Allons donc, dit Pierre qui n’y comprenait rien.

— C’est absurde, ajouta Violette qui comprenait encore moins.

— Pas du tout. Je répète le mot : hallucination collective ! comme dans les Indes où l’on croit, à plusieurs, voir un fakir jeter une corde en l’air et monter à cette corde. Voulez-vous que je vous en donne une, « d’hallucination » ?

Les enfants demeuraient ébahis. Violette, la tête penchée, son chapeau de paille sur le bras, gentille comme une petite bergère Louis XV, restait aussi immobile que si elle avait été cuite en porcelaine de Saxe.

— Eh bien, je me charge, moi qui suis là, moi qui n’avale pas toutes crues vos histoires de nains, de géants, de bonshommes à la barbe bleue, je me charge de vous en faire voir de toutes les couleurs, des bleues, comme des rouges et comme des jaunes. Voulez-vous une apparition de nains ? J’en ai dans mon sac à surprises. Pour deux sous, pour moins que ça, pour rien du tout, je vous oblige, vous m’entendez, je vous oblige à voir des nains là où il n’y en a pas… là où il ne peut pas y en avoir. Désignez-moi un endroit quelconque… Quoi ? la porte de la remise, dites-vous ? Eh bien, quand je sifflerai, vous verrez, vous entendez bien ? Vous verrez un nain sortir de là… et un autre se montrera à la fenêtre de cette grange… et un troisième au faîte du pigeonnier. Vous êtes prêts ?

— Oui, firent avec conviction les deux enfants, cette fois très alléchés.

— Allons, ouvrez les yeux tout grands. J’exige que vous voyiez les trois nains, avec leurs longues barbes, je l’exige.

François tira alors un sifflet de sa poche et donna un coup strident. Les enfants regardaient aux fenêtres, sans grande conviction.

Mais voilà que quelque chose d’extraordinaire se produisit :

Un temps d’arrêt…

Rien… puis… mais ce n’est pas possible ?… Si ! tout à coup aux trois fenêtres apparaissaient immobiles, trois affreuses figures rouges dont les longues barbes tirebouchonnent dans l’encadrement des lucarnes ! Et puis, aussi prestement qu’elles sont apparues, les visions diaboliques s’effacent dans la pénombre. C’est comme un horrible rêve…

— Vous voyez ! fait François triomphant.

Violette et Pierre sont atterrés.

Mais qu’est-ce ? Dans la remise Pierre entend quelque chose… On dirait un rire étouffé, un rire de petit garçon qui s’amuse. Ce rire est si frais, si humain, que Pierre est surpris. Sans rien dire il s’avance. Il écoute avidement : On chuchote, il croit même entendre prononcer son nom.

Le soupçon est un véritable supplice. Il descend en nous comme un poison, s’infiltre rapidement dans nos veines, nous serre le cœur et remonte au cerveau qui — le malin — se charge bien vite de le muer en certitude.

Pierre en un clin d’œil a passé par ces émotions successives. Il se sent joué, mystifié ; il devine qu’on a machiné les scènes des nains ; quelque chose en lui s’écroule qui serait comme la chute d’un château patiemment édifié en Espagne… le pays de Don Quichotte de la Manche.

Inconscient de ses actes, furieux, il saute à la gorge de François, qui, ne s’attendant point à cette attaque brusquée, tombe sur le sol et jette l’effroi parmi les pigeons qui picoraient là, tranquilles.

— Misérable ! fourbe ! menteur ! Est-il permis de se moquer comme ça de Violette ! Ainsi, c’était une farce ?

Et Pierre est prêt à cogner.

Mais bien vite, François réussit à maintenir son jeune ennemi. Il se relève, lui tient les mains, le regarde très profondément dans les yeux :

— Mon petit Pierre, dit-il avec une douceur grave, mon Pierre (car je te tutoierai maintenant si tu veux bien) faut pas m’en vouloir. Tout cela a été machiné pour ton bien…

— Pour mon bien ! Quel est ce nouveau mensonge ?

— Pour ton bien, Pierre, puisque c’était d’accord avec ta maman.

— Oh !

— Mais oui ! mais oui ! Elle s’occupe de toi, même sans te le dire. Elle a peur de ton imagination. Voyons, les ogres, les géants, les nains, ça n’existe pas. Ce sont des contes de nourrice qui t’ont fait mal à la tête, mon pauvre vieux. Nous avons voulu te montrer que tu faisais fausse route.

Pierre a les dents serrées.

— Mais les nains de la caverne ! les vrais ?

— Les vrais ? C’était des faux. J’ai demandé à papa la permission. On a déguisé cinq petits garçons de ses ouvriers…

— Ah ! les misérables…

— Oh ! Pierre, peux-tu dire, des misérables ? Non, Pierre, de braves enfants du peuple, de ce peuple où sont nos meilleurs amis quand on les traite bien. Si tu savais comme ils se sont amusés ! On leur a acheté des masques rouges au bazar, et puis de fausses barbes. À la « répétition » ils dansaient comme des fous. Le sixième, celui qui jouait du cor, c’est Julien, celui que vous avez déjà rencontré sur la route quand vous étiez déguisés.

— Mais les feux ?

— Des feux de Bengale.

— Mais le chat rôti ?

— Un malheureux « lapin de gouttière » trouvé mort la veille près de l’usine.

— Mais les coffres avec de l’or dedans ?

— Les coffres dans lesquels les ouvriers mettent leurs outils.

— Mais les géants qui cognaient à la porte ?

— Ces mêmes ouvriers qui viennent travailler à la caverne. Car la caverne, c’est tout simplement une carrière en exploitation. J’ai fait fermer la porte par un des « nains » demeuré en arrière. Furieux de ne pas entrer à l’heure de leur travail, les ouvriers ont cogné à coups de pioche, et votre imagination a grossi démesurément le bruit qu’ils causaient et que répercutait l’écho.

Pierre poussa un gros soupir. Pour le consoler, François ajouta :

— Oui, je sais, la mystification a été trop rude. Je me la reproche, car j’ai été beaucoup plus loin que ta maman n’aurait voulu. C’était si amusant ! Elle n’a pas connu les détails. Je t’en demande pardon de tout cœur. Seulement je savais que Violette et toi êtes très courageux et que cette épreuve ne serait pas au-dessus de vos forces.

François parlait avec l’autorité d’un vrai petit homme. Voyant la mine déconfite de Pierre et celle, moitié chagrine, moitié drôle, de Violette, il ajouta gravement, en tendant la main vers le bourg où l’on voyait les cheminées d’usines lancer dans le ciel leurs affreux flocons noirs :

— Vois-tu, mon Pierrot, avant tout dans la vie, il faut savoir « coller au réel », comme dit papa. Il ne faut pas vivre dans les nuages, le nez au vent, en attendant que mesdames les fées vous envoient la fortune et le bonheur. Quand j’étais petit (François, qui n’était pas encore bien grand, se dressa sur ses talons), papa me disait toujours : « Les vraies fées d’aujourd’hui, c’est la fée électricité, la fée mécanique, la fée vapeur, et la reine des fées, c’est la fée travail. » Eh ! oui, je sais, c’est moins amusant, mais c’est beau tout de même, plus beau même, car c’est nous qui les conduisons, ces fées-là. Un jour, plus tard, tu verras ça à notre usine et tu seras consolé.

Consolé, Pierre ne l’était pas du tout. Il descendait de très haut, il descendait du dos de la Chimère. Et c’est toujours un art bien difficile que celui de quitter les folles rêveries et les songeries douces qui, dès l’enfance, trompent les douleurs de la vie, pour accepter, avec celle-ci, la lutte corps à corps qui doit durer jusqu’à l’heure dernière…

Il serra tout de même la main de François, car il devinait bien que celui-ci était un fort et un sage, mais il ne lui dit ni « merci », ni « à demain », car il n’éprouvait pas une envie considérable de le revoir.

— Violette, dit-il, si on allait faire un tour ?

— Oui, fit Violette qui n’avait dit mot.

Après avoir jeté sur François des regards qui n’étaient pas tout à fait ceux de deux vaincus, les enfants, la main dans la main, allèrent (pourquoi ?…) jusqu’aux bords apaisants de la rivière, là où, dans l’herbe humide et caressante, on n’entendait pas siffler les sirènes des usines. L’endroit les attirait. C’était comme la limite entre deux royaumes qui ne pouvaient se confondre en leur esprit, entre la forêt des fées et le monde des vivants, entre le rêve et la réalité… Ils s’y plaisaient. Folette en était la gardienne. Et Folette les aimait bien…

Elle était là Folette. Assise sur un fagot, au bord de la rivière, elle semblait, par une sorte de prescience, attendre les deux petits « naufragés de l’Illusion ». Même elle se fit conter par le menu leurs aventures. Pierre et Violette, d’ailleurs, ne demandaient qu’à voir clair dans toutes ces leçons très compliquées que venait de leur donner la vie.

Il était bien étrange que cette explication, ils vinssent la demander à une si déconcertante créature. Mais peut-être avaient-ils saisi que, parfois, la raison emprunte, pour s’exprimer, la voix de ceux-là mêmes qui semblent l’avoir perdue ?

Folette soupira. Penchée sur l’eau, elle agitait dans l’onde une longue baguette qui dessinait de grands ronds dociles et réguliers.

Oui, elle soupira profondément, et elle dit :

— Votre François n’a pas tout à fait tort, mes chers petits. Les fées comme il y en a dans les contes n’existent pas. Seulement à côté des fées utiles dont il vous a parlé, il a oublié de vous mentionner toutes les bonnes fées qui sortent d’un vrai royaume où il faut souvent voyager pour ne pas devenir trop terre à terre. Ce royaume, c’est le royaume de l’Idéal.

Sur l’onde verte, les grands ronds s’agrandissaient encore. Puis, doucement, tremblaient, au fil de l’eau, les guirlandes de renoncules, qui reprenaient, après un léger frémissement, leur immobilité de fleurs captives, aux racines emprisonnées dans la vase. Une grande paix régnait décidément en ces lieux calmes où descendait la fraîcheur. Les enfants se taisaient. Alors, Folette reprit :

— Oui, mes chers petits, ne l’oubliez jamais. Dans ce royaume qui… tout de même est un peu sur terre… il y a la fée de la Bonté, la fée de la Pitié, la fée de la Miséricorde, et bien d’autres encore… toutes les fées auxquelles il faut faire appel quand on veut donner du bonheur à autrui, ce qui est le meilleur moyen de s’en donner à soi-même. Oh ! soyez tranquilles, avec ces fées-là on peut mener une vie très pleine et très belle… et même, mes chers petits, il y a celle que l’on croit mauvaise, que l’on n’invite jamais aux baptêmes et qui vient tout de même… la fée de la Douleur. Hélas ! elle a sa place dans la vie, car elle forge les âmes avec sa baguette…

La voix de Folette baissait… Son regard devenait vague, elle murmura :

— Tout de même, il ne faut pas qu’elle frappe trop fort, si nous n’appelons pas à ses côtés la fée Courage… car alors… on tombe comme moi, brisée sous ses coups…

Elle soupira très fort…

Fatigués, les enfants n’écoutaient plus. Ils regardaient une petite grenouille verte aux yeux d’or qui, détendue par un ressort brusque, venait de faire plouck dans la rivière… Ils n’écoutaient plus, et Pierre était tout fiévreux. Trop d’émotions avaient agité son grand cœur chaud et sa jeune tête folle.

Il dut, en rentrant à Vimpelles, se mettre au lit ; et pendant quelques jours la fièvre battit sous ses tempes.

Sa mère qu’il aimait tendrement ne le quittait pas et lui servait de bonnes tisanes chaudes dont l’odeur apaisante transformait la chambre en forêt de tilleuls. De sa main douce elle lui caressait le front.

Cette main était moins pâle à mesure que l’enfant guérissait. Même il remarquait que les couleurs revenaient sur les joues de sa maman, que sa voix si douce se faisait plus douce, que des lueurs de pâle gaieté animaient un instant ses yeux clairs naguère si tristes.

Pierre était heureux.

Un jour, Mme Boisgarnier entra en souriant.

— Pierre, dit-elle, je t’amène une visite.

Le talon sonnant un brin sur le sol, un monsieur s’avança, tenant Violette par la main.

C’était vraiment un beau monsieur. Jeune encore, il avait une barbe en éventail qui caressait soyeusement sa cravate Lavallière à petits pois. Ses yeux clairs et francs animaient un sain visage coloré de gentilhomme campagnard.

Pierre, le regardant de la tête aux pieds, nota que les guêtres blanches impeccables chaussaient des souliers un peu gros sous le pantalon à petits carreaux qui tombait bien.

— Comme il s’est fait beau ! pensa l’enfant. Pourquoi donc ?

— Monsieur des Aubiers ? interrogea-t-il.

— Lui-même, répondit le père de Violette, dont la grande bouche découvrit de belles dents dans un sourire large.

Et le verbe un peu haut, il ajouta :

— Eh bien, mon gaillard, vous ne vous ennuyez pas dans votre joli petit lit blanc ! J’espère que vous vous faites bien soigner par Mme votre mère ! Elle est si bonne… C’est une vraie sœur de charité ! Allons ! Allons ! mon petit, guérissez-vous bien vite ; sans ça, ma petite Violette vous en voudrait. Et puis, comme vous êtes maintenant un grand garçon, on ira chasser tous les deux.

À son tour, il caressa le front de l’enfant d’une main rugueuse aux fines attaches.

- Ça pique un peu, pensa Pierre.

Il était très intimidé.