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Pantéleia (Mendès)

PhilomélaJ. Hetzel, libraire-éditeur (p. 187-214).
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PANTÉLEIA



Des murmures lointains s’élèvent des rivages ;
L’écho répète, oreille et bouche des grands monts,
Les fiers hennissements des cavales sauvages !

Une ardeur dévorante a séché les poumons
Du troupeau qui se cabre en masse échevelée,
Et leurs yeux sont pareils à des yeux de démons !


Le poitrail palpitant, l’encolure renflée,
Elles fouillent le sol de leurs naseaux sanglants ;
Plus promptes que ne va la sagette envolée,
 
Elles vont, sans relâche ! et les sveltes élans
Qui franchissent les blés sans en courber les tiges,
Et les fins léopards auprès d’elles sont lents !

Lèvent et la poussière effacent leurs vestiges ;
Devant ce tourbillon sombre comme la nuit,
Les immobilités sont prises de vertiges !

Vol effréné, torrent d’épouvante et de bruit,
Où vont-elles, où va le troupeau des cavales ?
La montagne s’ébranle et la forêt les suit !


C’est que voici le temps des fureurs estivales,
L’instant du rut. L’appel lointain de l’étalon
Fait tressaillir d’amour les superbes rivales,

Et le désir leur met des ailes au talon !
Leur amant est là-bas, parmi les herbes jaunes,
Derrière ces taillis qu’émonde l’aquilon,

Rêveur, sur le penchant des monts aux vastes cônes,
Où, seuls, dans les sapins frémissants comme un luth,
Les aigles rois ont fait leurs nids qui sont des trônes ;

Et sans cesse enivré d’amour, cherchant le but,
Par les rudes chemins et sous le ciel en flamme
S’élance le troupeau des cavales en rut !


Pareils, durant ces nuits où l’être entier se pâme
Sous les baisers ardents de la Muse, pareils,
Vers l’Idéal lointain nous allons, ô mon âme !

Nous allons, éveillés des terrestres sommeils ;
Notre élan, qui s’accroche à des broussailles d’astres,
Ainsi que des cailloux, fait rouler les soleils !

Vers un palais d’argent aux lumineux pilastres
L’étoile d’Orion nous guide, clair flambeau ;
Le lest humain s’écroule en ténébreux désastres ;

De la vie échappé sans entrer au tombeau,
L’homme plane, et l’amour, rut de l’âme extatique,
S’échauffe à la splendeur fécondante du Beau !


Les Édens parfumés comme un bois de l’Attique,
L’aire où plane l’autel du mystique Baal,
S’ouvrent, et nous passons, tourbillon frénétique !

Le Lyrisme mugit comme un vent boréal.
Dans l’alcôve d’azur que l’étoile bigarre,
L’âme un instant s’accouple au farouche Idéal ;

Puis enfin, retombée à terre, aile d’Icare,
Nostalgique du Beau qu’elle entrevit ailleurs,
Garde un divin amour, où le rêve s’égare,

De l’étoile et du ciel, de la femme et des fleurs !

I


Cypris, fille de l’onde, adorable chimère,
Immortelle aux yeux noirs., Reine au cœur indulgent,
Qui mires ta beauté dans les hymnes d’Homère !

Tu courbais sous tes lois les grands monstres nageant
Près des rochers moussus où Molpéa repose,
Et les bêtes des bois léchaient tes pieds d’argent !


Et les oiseaux, légers habitants de l’air rose,
Dont notre œil, sous la nu£, à peine suit l’essor,
La blonde Mélissette au sein des fleurs éclose,

La gazelle qu’au fond des bois trouble le cor,
À tes travaux charmants soumis avec délices,
T’adoraient, vierge auguste à la couronne d’or !

Sur la crête des monts, Diane aux jambes lisses,
Qui, fière et dédaignant le chœur mélodieux
De ses Nymphes, conduit les aboyantes lices

Dans le bois où l’attend le Faune insidieux,
N’évita point ton joug, ô terrible Aphrodite !
Et par toi les désirs naissaient au cœur des Dieux,


Les hommes, enfouis dans leur fange maudite,
S’agenouillaient en foule à tes autels divins.
Le débauché qui rit, le sage qui médite,

Le poëte qui va, troublé de songes vains,
Écouter la chanson des brises parfumées,
Et respirer la nuit douce dans les ravins,

Le conquérant farouche enivré de fumées,
Le bandit qui s’embusque au détour du chemin,
L’hétaïre au péplum agrafé de camées,

Les vierges, la bacchante aux lèvres de carmin,
Au col enguirlandé de pampres, et, dans l’ombre,
Les filles de Lesbos qui se tiennent la main,


Les jeunes gens, rieurs, les vieux à l’âme sombre,
Ceux qui vont à la nuit, ceux qui viennent au jour,
À travers tous les temps, dans tous les lieux, sans nombre,

Qu’ils aient, à l’heure pâle où s’éveille l’amour,
Vu l’aube redorer les montagnes d’Asie
Ou faire étinceler les glaciers de Këar-Mour ;

Qu’ils aient brûlé leur âme aux genoux d’Aspasie,
Ou nourri de leurs cœurs les filles de Paris,
Ces succubes divins que rien ne rassasie,

En ce temps où le musc et la poudre de riz
Attachent aux jupons soyeux des amoureuses
Le troupeau suppliant des jeunes gens épris ;


Tous, la poitrine sèche et les lèvres fiévreuses,
Par les mille sentiers que l’homme se fraya
Sur les sommets brûlants, dans les plaines poudreuses,
 
Dévorés d’une soif dont plus d’un s’effraya,
Tous buvaient ta splendeur, ô beauté surhumaine,
Aphrodite, Astarté, Madeleine, Freya !

Mais Astarté, Freya, Vénus et Madeleine
Ont dédaigné l’amour des hommes, et, le soir,
À l’heure où des sommets tombe la nuit sereine,

Sur une cime, ensemble, elles vinrent s’asseoir,
Le souffle qui passait les surprit enlacées,
Et, blanches, les porta vers le firmament noir.


Elles prirent plaisir, les belles fiancées,
À regarder la nuit d’étoiles s’iriser.
La nue enveloppa leurs formes balancées,

Et, pâles, savourant l’extase du baiser,
On vit leurs corps épris, ceints d’une lueur blonde,
Lentement se confondre et se vaporiser !
 
Il ne demeura plus qu’une écume féconde,
Blanche vapeur parmi l’air immatériel ;
Et, surpassant Vénus, perle éclose de l’onde,

Pantéleïa naquit de l’écume du ciel !

II


Pantéleïa, flocon d’azur, je vous salue !
Dans le bois où les vents mugissent en courroux,
Au pied de la montagne énorme et chevelue,

Sur les rocs sourcilleux, dans les taillis de houx,
Dans la grotte, où parmi les lierres et la mousse,
Rêve paisiblement l’auguste lion roux !


Près du ruisseau jaseur qui suit la pente douce
Des coteaux, à travers les bleus myosotis,
Sur le pic où l’éclair, lame de feu, s’émousse,

Dans l’ombre où les serpents, brisant les feuilletis,
Près des restes broyés d’une louve poilue,
Digèrent, par le chaud soleil appesantis !

Partout où dans les bois la Mère mamelue
Fait pulluler la bête et fait germer les glands,
Pantéleïa, flocon d’azur, je vous salue !

Vous n’avez pas laissé, Reine, vos talons blancs
Se poser sur l’autel d’où notre encens s’élève,
Et nul n’a vu s’ouvrir vos yeux étincelants !


Ceux qui portent le luth, ceux qui tiennent le glaive
Auraient pu vous chanter et mourir à vos pieds ;
Vous n’avez pas voulu, nul ne sait votre rêve !

Nul ne sait vos amours vainement épiés !
Mais, un soir, l’œil épris de ténébreux problèmes,
Au-dessus de la ville éteinte vous planiez,

Et votre voix émut les crépuscules blêmes !

III


 
« Je ne descendrai pas de ma sérénité
Hautaine, pour poser mon talon dans la fange,
Et nul ne me verra dormir à son côté !

Nulle voix parmi vous ne dira ma louange,
Et nul n’arrachera de mon cœur les aveux !
Chétifs, que pourriez-vous me donner en échange ?


Vainement sur l’autel l’encens avec les vœux
S’élève, éparpillant de suaves arômes ;
Plus doux est le parfum qui sort de mes cheveux !

Les pilastres d’argent qui soutiennent les dômes
Sont moins beaux que le cèdre au fond des creux ravins ;
Les arbustes des bois sacrés n’ont pas les baumes

Qui s’écoulent en pleurs de mes membres divins ;
Je ne veux pas m’asseoir sur la cime du temple,
Et je n’inspire pas la voix de vos devins !

Sous la roche profonde et parmi la nuit ample,
Immobile, à travers la fureur des vents noirs,
Dans ma solennité, seule, je me contemple !


La nuit, les amoureux, dans lés doux promenoirs,
Enlacent mollement leurs bras et leurs pensées ;
J’ignore les plaisirs comme les désespoirs.

Les hymnes du poëte, aux lenteurs cadencées,
Exaltent la valeur des jeunes hommes bruns,
Et chantent vos vertus, ô pâles fiancées !

Mais les rhythmes du luth me seraient importuns ;
Tous les peuvent entendre, et ma soif d’ambroisie
Ne veut pas s’assouvir aux abreuvoirs communs.

Vous passez aux genoux de la femme choisie
Les sombres jours d’hiver, les claires nuits d’été ;
Ruisselante d’amour, votre âme s’extasie !


Si je daignais un jour en votre obscurité
Luire, vous laisseriez vos plus chères amantes,
Mais votre amour n’est pas digne de ma beauté. »

Elle dit, et les bois, où grondent les tourmentes,
La revirent, lassée et croisant les genoux,
S’étendre mollement sur les gazons de menthes.

Dans les antres moussus, dans les taillis de houx,
Au pied de la montagne énorme et chevelue
Où vague lentement l’auguste lion roux,

Pantéleïa , flocon d’azur, je vous salue !

IV


Le grand lion disait : « Vois, tes cheveux sont blonds,
Et comme toi je porte une crinière blonde ;
Pantéleïa, je t’aime et nous nous ressemblons !

Comme tes yeux reluit ma prunelle profonde ;
Ta marche lente imite, en ses balancements,
Mon allure pareille aux mouvements de l’onde.


Si tu voulais m’aimer, perle des diamants,
Tu poserais tes pieds sur mon échine rousse
Sans crainte, et je serais le plus doux des amants !

Pour te parler d’amour, ma voix qui se courrouce
Trouverait des accords divins, et, sur le sol,
Humble, je lécherais l’ongle blanc de ton pouce ! »

L’aquilon qui passait interrompit son vol,
Et dit : « Pantéleïa, je vous aime ! La brise
D’un moins tendre baiser frôlerait votre col.

Je vous aime ! laissez à mon haleine éprise
Le soin de dénouer vos cheveux ! Mais ton cœur
Est plus dur que le roc où mon élan se brise !


Si mon souffle pouvait attiédir ta rigueur
Si tu voulais m’aimer, blanche parmi les blanches,
Tu suivrais dans les airs mon tourbillon vainqueur !

Je te soulèverais doucement parles hanches,
Et seuls, à la hauteur sereine des glaciers,
Nous irions voir rouler les grandes avalanches ! »

Le serpent dont les nœuds, pareils à des aciers,
Luisent, disait, caché parmi la pâle mauve :
« Je rampais après vous partout où vous passiez ;

Je respirais, la nuit, dressant ma tête chauve,
Les émanations de vos seins onctueux !
N’écoutez pas le Vent, fuyez le Lion fauve,


Je suis plus fort que lui, je suis plus vite qu’eux,
Et moi seul je pourrai vous donner la caresse
De l’enveloppement humide et tortueux ! »

Un doux myosotis, près de l’enchanteresse,
S’éteignait sur le sol de brins verts chevelu :
« Pantéleïa, je meurs, ton poids divin m’oppresse ;

Peut-être, pâlissant déjà, s’il avait plu,
J’aurais pu vivre encor jusqu’à la nuit prochaine ;
Mais je meurs près de vous ainsi que j’ai voulu ! »

Sur les pics où le rude aquilon se déchaîne
Et fait mugir l’écho dans la sublimité
Des sphères, s’éleva la forte voix du chêne :


« Tel que sur l’humble saule et le frêne argenté
Plane mon front, de même au-dessus des plus belles
Se dresse fièrement ta grande vénusté !

Les timides enfants dorment sous les ombelles ;
Viens rêver dans mon ombre immense, et que le vent
Secoue en vain ma force et ta beauté rebelles !

Je t’aime ! Souviens-toi, Déesse, que souvent
J’écartai de tes yeux les rayons et la brise,
Lorsque tu reposais sous mon dôme mouvant !

Quand les oiseaux chanteurs menaçaient la cerise
De ta lèvre, un rameau tressaillait, et l’essaim
De reprendre son vol, craignant quelque surprise.


Viens, je te donnerai pour décorer ton sein
Des glands encore verts, de belles feuilles lisses,
Et ton bonheur sera mon unique dessein ! »

Les abeilles sortaient à demi des calices :
« Pantéleïa, je t’aime et je ferai du miel
Dans ta bouche, alvéole aux humides délices ! »

« Pantéleïa, disait le nuage du ciel,
Je t’aime et je voudrais t’enlever dans l’espace,
Vers les palais d’azur où sont les Ariel ! »

« Je t’aime et je suis doux, » dit l’épervier rapace.
« Je t’aime et je suis fort, » dit le ramier tremblant.
« Je t’aime, » dit l’essaim des colombes qui passe !


« Pantéleïa, disait la Lune au front dolent,
Sœur des étoiles d’or, tes farouches prunelles
Effaceraient l’éclat du Sirius brûlant !

Fille du ciel, remonte aux sphères maternelles,
Et l’homme émerveillé nommera de ton nom
L’étoile qui luira belle parmi les belles ! »

Mais Pantéleïa, calme, a fait signe que non !


Ce fut tout, et la nuit redevint solitaire.
L’astre, dans l’onde noire, éteignit son reflet,
Et le grand chêne dit au lion de se taire.

Seule, Pantéleïa, qu’une flamme brûlait,
Se dressa lentement sur la mousse flétrie,
Et dans la solitude elle se contemplait !


Elle se contemplait avec idolâtrie ! —
Son regard indolent, nuage où dort l’éclair,
Mesure de son corps la belle symétrie.

Ses deux bras arrondis se frôlent parmi l’air,
Sa tête fière plane, et son âme se noie
Dans l’éblouissement céleste de la chair !

L’aile de son désir a découvert sa voie !
Elle s’élève enfin, bondissante d’orgueil,
Vers la sérénité profonde de la joie !

De chauds rayonnements l’attirent, son grand œil
S’aveugle à voir de près l’Idéal, temple auguste
Dont elle est à la fois la vestale et le seuil !


« Nul amour n’a courbé ma volonté robuste,
Et sur le piédestal de la virginité
Seule j’ai vu briller les splendeurs de mon buste ! »

Comme la mer, le rêve a son immensité ! —
Puis elle s’accroupit, d’elle-même éblouie,
Blanche, sans mouvement, neige, marbre sculpté,

Et le ciel contempla cette extase inouïe !