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un instant elle ne pensa que ces raisons pouvaient bien ne pas être aussi compréhensibles pour lui que pour elle. Et pourtant, lorsqu’elle réfléchissait au passé, elle revoyait toujours le regard, plein d’une perplexité qu’il eût été incapable d’exprimer, par lequel il avait acquiescé à ses justifications. Mais, il faut l’avouer, ces moments étaient rares. Son mariage avait été trop malheureux pour être examiné à un point de vue philosophique.

Et son infortune, bien que causée par un ensemble de raisons complexes, était aussi réelle que si les raisons en eussent été simples. L’âme est plus facile à meurtrir que la chair, et Julia était blessée dans toutes les fibres de son être moral. La nullité écrasante de son mari l’anéantissait de plus en plus, obscurcissant son horizon, raréfiant son atmosphère ; ses rêves, morts faute d’aliment, ressemblaient à un amas de corps en décomposition parmi lesquels on l’aurait emprisonnée ! Elle se sentait victime d’un guet-apens vieux comme le monde, et dans lequel son corps et son âme seraient tombés pour être impitoyablement asservis. Si le mariage était réellement la rançon d’une dette contractée dans l’ignorance, et si cette rançon devait durer autant que la vie, alors le mariage était un crime contre la nature humaine.