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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/142

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Je suis le monde avec ses milliards de mondes
Et le grain de poussière errant au vent du nord ;
Je suis la vie ardente et l’immobile mort ;
Je suis le fruit tombé, l’aile qui se déploie,
La mâchoire qui broie et la fuyante proie,
La brise où l’Ame exquise des doux lis s’exhale
Et le sourd grondement des vagues colossales ;
Je suis l’ordre et je suis la révolte ; je suis
Le ver luisant et le sombre abîme des nuits.
Je suis l’amour, je suis la haine ; en moi je sème
Et je détruis ; en moi tout vient et tout s’en va ;
Je suis tout ce qui est, qui fut et qui sera,
Et seul par-dessus Tout, je suis l’Unité même.
Tout émane de moi, tout se résorbe en moi,
Car je suis l’Etre unique, et sa fin, et sa loi
Sous le voile changeant des vaines apparences
Où seul je reconnais mon unique substance.
Bulle d’écume sur la grande mer, tu n’es,
Titan, que l’un de mes plus infimes aspects.
Le feu que tu volas, c’est moi. Ta sombre bouche
Qui m’insulte, c’est moi. L’air où ta voix résonne,
C’est moi. Les hommes et tes mains qui les façonnent,
C’est encor moi. Et les divinités farouches
Qui sur le flanc glacé d’un horrible rocher
Vont pour des siècles de tortures t’attacher,
Le vautour affamé qui rongera ton foie,
Le rocher et ta chair, c’est moi, c’est toujours moi !
— Quand l’un se fit plusieurs, il déchira son être,
Et l’unité sous mille aspects dut disparaître.
Mais ce n’est là qu’un rêve ; et la réalité
Unique, c’est toujours l’éternelle Unité.
Le mal n’est que le choc entre mes apparences ;
La douleur, l’aiguillon de leur intelligence
Sur le chemin caché qui remonte vers moi.
Aux yeux de l’Etre unique être est l’unique loi :
Il n’est ni bien ni mal de moi-même è moi-même.
Je t’aime, ô fier Titan, car moi-même je m’aime ;
Je suis ton être et ton néant ; va, maudis-moi,
Tu me retrouveras un jour au fond de toi.

(Prométhée.)