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Elle dévore tout : rêves, craintes, désirs,
La neige des vertus et le feu des plaisirs.

Et, le repas fini, la monstrueuse béte
Rentre, pour digérer et dormir, dans ma tête.

(La Nuit.)

LE SCULPTEUR

Sculpteur bizarre, qui dédaigne
La cire, le marbre et l’airain,
Au fond de l’atelier chagrin
Je pétris de la chair qui saigne.

Dans les palais aux lits discrets,
Dans les mansardes, dans les bouges,
Dans les taudis aux rideaux rouges,
Dans les sinistres lazarets,

Des ongles de mes mains félines
Aidés de l’acier des couteaux,
Des bistouris et des ciseaux,
Je vais, crochetant les poitrines,

Coupant, fendant, creusant les chairs
Avec des hâtes convulsives
Et les repliant toutes vives
Comme deux volets large ouverts,

Et j’arrache en criant de joie,
Rouges, fumants et bondissants,
Les cœurs vierges, les cœurs puissants,
Les cœurs d’amour, les cœurs de proie.

Et de tous ces cœurs comprimés
Je construis mes sombres statues,
Dressant leurs forces éperdues
En gestes cruels ou pâmés.

Les mains qui les ont caressées
Sont pleines d’un sang rouge et frais
Charriant des instincts secrets,
Des volontés et des pensées.

(La Nuit.)