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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/134

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deux grandes théories qui divisent la critique et qui envisagent l’art, l’une, avec Taine, dans l’œuvre créée, l’autre, avec Schopenhaùer, dans l’âme même de l’artiste créateur « qui nous prête ses yeux pour contempler le monde ». Et avec Schopenhaiier encore il faut dire : « Personne ne peut prescrire au poète d’être noble et élevé, moral, pieux, chrétien, ou ceci ou cela ; encore moins peut-on lui reprocher d’être ceci et non cela. Il est le miroir de l’humanité et lui met devant les yeux tous les sentiments dont elle est remplie et animée. »

Dans un temps où le monde subit des transformations profondes, le poète peut, comme Gœthe, célébrer ce quiest permanent dans les passions des hommes. Il peut aussi, comme Hugo, chanter les splendeurs de l’avenir selon ses espérances, ou, comme Baudelaire, magnifier douloureusement la chute de ce qui tombe, la dissolution de ce qui périt, en maudissant la vanité des choses et notre propre impuissance. Il peut même passer d’une vue à l’autre, et, pour ma part, je ne m’en suis point fait faute. Dans ma Nuit, j’ai exprimé quelques-uns des sentiments qu’exhale une civilisation arrivée à son apogée, où se multiplient déjà les germes d’une décadence prochaine, et dans un petit conte en prose, Jonas, j’ai indiqué les raisons de ce déclin. Mais les chansons du Cerisier fleuri murmurent des sentiments moins transitoires, et mon Prométhée est un cri d’espérance vers un avenir plus heureux où la foi, rajeunie par la science, brillera d’une ardeur nouvelle dans un monde pacifié. — Pour finir, je dirai, d’accord avec Taine, que si le poète peut s’attribuer telle mission qu’il lui plaît ou se moquer de toutes, ses œuvres se doivent juger à la fois selon le degré de perfection de son art et selon l’importance ou la bienfaisance de l’idéal qu’elles dégagent. Anacréon peut être un artiste non moins parfait qu’Aristophane ; mais nommer auprès de lui Eschyle, cyest comparer une coupe de vin parfumé et la mer immense aux rives écumantes.

IWAN GILKIN.

Bruxelles, 18 février 1904.