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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t1.djvu/592

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l’Empire. Le journal s’appelait Le Peu-pie ; le rédacteur en chef, Gustave Naquet. Cet homme était bon comme le bon pain qui m’avait si souvent manqué. Un autre garçon de bureau, qui était mon supérieur, lui dit que j’écrivais des « poésies », dans les moments où je ne cassais pas les verres de lampe. Le patron me demanda si c’était vrai, et je fis des aveux. Il me demanda ensuite si je connaissais bien mon français, et je lui répondis que je connaissais aussi mon latin, malheureusement. Là-dessus il me commanda un petit article, pour voir. Je me mis à trembler comme une feuille, mais je vins tout de même à bout de la tartine. Il la lut attentivement, avec un sourire d’étonnement heureux, et comme je n’avais pas osé la signer :

« Tiens-tu à l’appeler Hugues Glovis ou Clovis Hugues ? Mais je t’avertis que Clovis Hugues est bien plus joli ! « — Ce sera comme vous voudrez. « — Eh bien ! tu seras Clovis Hugues. » Et il signa. Le lendemain je ne cassais plus que des phrases. Et c’est ainsi que je me suis taillé un brin de plume dans mon plumeau. »

C’est vers cette époque qu’il livre à l’Empire un combat acharné, tantôt par la plume, tantôt par la parole. Il prend part à divers mouvements insurrectionnels avant et pendant la Commune, est finalement arrêté, va rejoindre ses camarades au fort Saint-Nicolas et passe en jugement, pour délit de presse, devant un conseil de guerre qui le condamne à trois ans de prison et à six mille francs d’amende, avec deux ans de contrainte par corps. Quand il eut fini sa peine de trois ans, on lui réclama les six mille francs d’amende. La contrainte par corps n’avait été appliquée à aucun des journalistes qui avaient été enfermés avec lui dans la prison cellulaire de Tours. On fit une exception pour lui : on le maintint prisonnier, parce qu’on redoutait sa popularité grandissante et l’attitude de combat qu’il aurait prise à nouveau dans la villa et dans le département, s’il avait été libéré. L’affaire fit du bruit, la question fut portée à la tribune par un député de Marseille, la presse s’en occupa, et ce fut à cette occasion qu’un maître du journalisme l’appela pour la première fois te poète du socialisme.

Entre temps, il écrivait à M. le maréchal de Mac-Mahon une lettre dans laquelle il disait : « Vous m’avez fait’condamner parce que j’ai affirmé l’existence de la question sociale ; vous essayez maintenant de me prouver qu’elle n’existe pas en me retenant en prison pour le crime de pauvreté. » A peine libéré, — c’est-à-dire après quatre ans de geôle, la loi réduisant do moitié la durée de la contrainte pour les condamnés insolvables, — il revint à Marseille et fit ce qu’il a poétiquement exprimé dans ses Soirs de bataille :

Je repris mon labeur où je l’avais laissé.