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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t1.djvu/48

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« vrai, le vrai seul : et que le bien, et le beau s’en tirent ensuite « comme ils peuvent. » Il rejetait toute doctrine, toute formule d’art, toute idée générale, esthétique, philosophique et morale, qui peuvent imposer un parti pris et fausser l’observation. Auss la forme des Lundis le mit-elle à l’aise : il put prendre les individus pour objets d’étude et les regarder au microscope sans autre souci que de voir l’individu. Chaque article se suffisait à lui-même ; dans chaque article, une figure était dessinée. D’un article à l’autre aucun lien n’apparaissait. Sainte-Beuve se donnait pour tâche de faire l’histoire naturelle des esprits, et il collectionnait des échantillons curieux de types intellectuels et moraux sans tenter de généralisations. Il s’appliquait à relier l’œuvre à l’individu, à trouver dans un tempérament, une éducation, une biographie, les origines et les causes des caractères littéraires. Avec lui la critique se faisait psychologique et physiologique. En somme, Sainte-Beuve a fourni l’une des grandes méthodes qui doivent concourir à l’étude et à l’explication des œuvres littéraires. »

L’attitude que Sainte-Beuve observa d’abord vis-à-vis du Parnasse — auquel finalement il se rallia — et vis-à-vis des jeunes Parnassiens ne fut guère encourageante. Il y eut là quelque injustice. Il eut certainement des torts envers les poètes nouveaux. « Sainte-Beuve, dit M. Catulle Mendès, nous regardait de haut, comme on voit passer de loin les gens, par la fenêtre… Il dit en 1865, quand commençait de se produire l’évolution parnassienne : « Je suis terriblement en retard avec les poètes ; il y a des années que je n’ai parlé d’eux… » Et il ajoutait : La critique elle-même est un peu aux ordres du public, et ne saurait appeler sur les poètes une attention qui se porte ailleurs. » Voilà une parole que ne devaient point lui pardonner les poètes et où il y avait incontestablement de l’ingratitude : « Joseph Delorme aurait pu se souvenir de la Rime et de ce qu’il lui devait. »

Rappelons, pour terminer cette brève notice, que Sainte-Beuve entra en 1844 à l’Académie française comme successeur de Casimir Delavigne. Il fut reçu par Victor Hugo, qui fit son éloge en ces termes : « Poète, dans ce siècle où la poésie est si haute, si puissante et si féconde, entre la messénienne épique et l’élégie lyrique, entre Casimir Delavigne, qui est si noble, et Lamartine, qui est si grand, vous avez su, dans le demi-jour, découvrir un sentier qui est le vôtre et créer une élégie qui est vous-même. Vous avez donné à certains épanchements de l’âme un accent nouveau, »