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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t1.djvu/35

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et dont l’autre, Judith, mariée à M. Catulle Mendès, a repris dans la suite son nom de jeune fille et s’est acquis une réputation méritée dans le roman exotique et d’histoire. Les dernières années de Théophile Gautier furent attristées par de graves revers de fortune. Familier du salon de la princesse Mathilde, où il fréquentait avec Sainte-Beuve, Renan, Taine, les Goncourt, etc., la chute de l’Empire marqua la ruine de ses espérances et l’obligea, avec tant d’autres, à recommencer sa vie. Il s’y employa avec courage, mais le coup avait été rude et avait retenti trop fortement dans cette nature déjà ébranlée par le travail ; il ne put pas aller bien loin. Il mourut sans qu’aucune des légitimes ambitions de cette belle vie d’homme de lettres eût reçu la satisfaction qu’il était en droit d’attendre. »

Par son amour du Beau, a écrit Charles Baudelaire, amour immense, fécond, sans cesse rajeuni, Théophile Gautier est un écrivain d’un mérite à la fois nouveau et unique. De celui-ci on peut dire qu’il est, jusqu’à présent, sans doublure. Pour parler dignement de l’outil qui sert si bien cette passion du Beau, je veux dire de son style, il me faudrait jouir de ressources pareilles, de cette connaissance de la langue qui n’est jamais en défaut, de ce magnifique dictionnaire dont les feuillets, remués par un souffle divin, s’ouvrent toujours juste pour laisser jaillir le mot propre, le mot unique ; enfin de ce sentiment de l’ordre qui met chaque trait et chaque touche à sa place naturelle, et n’omet aucune nuance. Si l’on réfléchit qu’à cette merveilleuse faculté Gautier unit une immense intelligence innée de la correspondance et du symbolisme universel, ce répertoire de toute métaphore, on comprendra qu’il puisse sans cesse, sans fatigue comme sans faute, définir l’attitude mystérieuse que les objets de la création tiennent devant le regard de l’homme… Il y a, dans le style de Théophile Gautier, une justesse qui ravit, qui étonne et qui fait songer à ces miracles produits dans le jeu par une profonde science mathématique…

Théophile Gautier a continué, d’un côté, la grande école de la mélancolie créée par Chateaubriand. Sa mélancolie est même d’un caractère plus positif, plus charnel et confinant quelquefois à la tristesse antique. Il y a des poèmes, dans La Comédie de la Mort et parmi ceux inspirés par le séjour en Espagne, où se révèlent le vertige et l’horreur du néant. Relisez, par exemple, les morceaux sur Zurbaran et Valdès-Léal ; l’admirable paraphrase de la sentence inscrite sur le cadran de l’horloge d’Urrugue : Vulnerant omnes, ultima necat ; enfin, la prodigieuse symphonie qui s’appelle Ténèbres. Je dis symphonie, parce que ce poème me fait quelquefois penser à Beethoven. Il arrive même à ce poète, accusé de sensualité, de tomber en plein, tant sa mélancolie devient intense, dans la terreur