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Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t1.djvu/304

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Quand je repris mes sens, je vis le vieux Badois
A mes côtés. — « Va-t’en, me dit-il, tu le dois :
Fais plus que ton devoir, jeune homme, pour le faire !
Tu méritais ma fille : elle est veuve, c’est bien.
Mérite ta patrie à présent !… Citoyen,
Venge-la : c’est ton droit… et je te le confère. »

Je partis dans la nuit. Mais lorsque j’arrivai
Dans mon pauvre pays, je crus avoir rêvé.
Des cadavres blêmis pourrissaient dans la boue ;
Des chevaux éventrés craquaient sous des caissons,
Et des chemins affreux s’ouvraient dans les moissons
Au sein des épis mûrs qu’avait fauchés la roue !…

Le village n’était qu’un brasier… Au milieu,
Le clocher, d’où tombaient comme des pleurs de feu,
Semblait prendre à témoin l’Eternel dans l’espace…
Je ne vous peindrai pas ce que vous avez fait.
Mais quand je vis cela, je compris qu’en effet
Vous vouliez à jamais germaniser l’Alsace !…

Alors je me blottis dans l’ombre, et j’attendis…
Un uhlan s’avançait à cheval ; je bondis
En croupe, et lui volai son fusil et ses balles !…
Il en avait quarante ; il n’en reste que huit.
Nous ne tirons jamais qu’à bout portant, la nuit…
Car la guerre sacrée a des lois infernales.

Et nous sommes cinq cents, messieurs, dans la forêt.
Quand l’un de nous est pris, on le venge ; — on pourrait
Compter plus d’un malade, hélas ! mais pas un lâche !
Les petits sont souffrants, et notre vieux curé
A cessé de tousser… Nous l’avons enterré
Dans la première neige… Il est mort à la tâche.

Aujourd’hui, c’est mon tour, et je ne m’en plains pas.
J’ai trop vécu d’un mois sur terre. — Je suis las,
Et mon malheur n’est pas l’excuse que j’allègue.
Hâtez-vous, car je crains de douter de mon Dieu !…
— Donc, en joue !… A jamais vive la France !… Feu !…
Et quant à mon enfant, messieurs, je vous le lègue !…