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puissants et plus despotiques qu’un roi de France, n’épousent jamais que des esclaves de leurs pères.

Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, au comte de Lauzun ; quatre duchés, la souveraineté de Bombes, le comté d’Eu, le palais d’Orléans qu’on nomme le Luxembourg. (1669) Elle ne se réservait rien, abandonnée tout entière à l’idée flatteuse de faire à ce qu’elle aimait une plus grande fortune qu’aucun roi n’en a fait à aucun sujet. Le contrat était dressé : Lauzun fut un jour duc de Montpensier. Il ne manquait plus que la signature. Tout était prêt, lorsque le roi, assailli par les représentations des princes, des ministres, des ennemis d’un homme trop heureux, retira sa parole, et défendit cette alliance[1]. Il avait écrit aux cours étrangères pour annoncer le mariage ; il écrivit la rupture. On le blâma de l’avoir permis ; on le blâma de l’avoir défendu. Il pleura de rendre Mademoiselle malheureuse ; mais ce même prince, qui s’était attendri en lui manquant de parole, fit enfermer Lauzun, en novembre 1670[2], au château de Pignerol, pour avoir épousé en secret la princesse, qu’il lui avait permis, quelques mois auparavant, d’épouser en public[3]. Il fut enfermé dix années entières. Il y a plus d’un royaume où un monarque n’a pas cette puissance : ceux qui l’ont sont plus chéris quand ils n’en font pas d’usage. Le citoyen qui n’offense point les lois de l’État doit-il être puni si sévèrement par celui qui représente l’État ? N’y a-t-il pas une très-grande différence entre déplaire à son souverain et trahir son souverain ? Un roi doit-il traiter un homme plus durement que la loi ne le traiterait ?

Ceux qui ont écrit[4] que Mme de Montespan, après avoir empêché le mariage, irritée contre le comte de Lauzun qui éclatait en reproches violents, exigea de Louis XIV cette vengeance, ont fait bien plus de tort à ce monarque. Il y aurait eu à la fois de la tyrannie et de la pusillanimité à sacrifier à la colère d’une

  1. Plusieurs nobles, entre autres M. de Montausier, avaient appuyé le mariage. Monsieur et le prince de Condé s’y opposèrent. Si Lauzun n’eût pas ajourné la cérémonie, le roi n’aurait pas eu le temps de se dédire. (G. A.)
  2. La lettre du roi, contre-signée Le Tellier, et qui annonce au gouverneur de Pignerol qu’on lui envoie Lauzun, est du 25 novembre 1671. (B.)
  3. Il ne l’épousa (s’il Tépousa) qu’à sa sortie de prison. La cause de sa détention arbitraire, c’est de s’être glissé, un jour, sous le lit de la Montespan pour surprendre les secrets de l’alcôve. (G. A.)
  4. L’origine de cette imputation, qu’on trouve dans tant d’historiens, vient du Segraisiana. C’est un recueil posthume de quelques conversations de Ségrais, presque toutes falsifiées. Il est plein de contradictions ; et l’on sait qu’aucun de ces ana ne mérite de créance. (Note de Voltaire.)