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sur l’Espagne et sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois après[1].

Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile, sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’États dans la main de l’empereur Charles VI ? pourquoi la nation anglaise aurait-elle épuisé ses trésors ? Elle payait plus que l’Allemagne et la Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux Provinces-Unies rivales de son commerce ? Toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la nation ; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l’Europe.

Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer publiquement de ses alliés ; et quand le cabinet négociait, Marlborough était en campagne. Il avançait toujours en Flandre ; (août 1711) il forçait les lignes que le maréchal de Villars avait tirées de Montreuil jusqu’à Valenciennes ; (septembre) il prenait Bouchain ; il s’avançait au Quesnoy, et de là vers Paris il y avait à peine un rempart à lui opposer.

Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre du Guai-Trouin, aidé de son courage et de l’argent de quelques marchands, n’ayant encore aucun grade dans la marine et devant tout à lui-même, équipa une petite flotte, et alla prendre une des principales villes du Brésil, Saint-Sébastien de Rio-Janeiro. (Septembre et octobre 1711) Son équipage revint chargé de richesses, et les Portugais perdirent beaucoup plus qu’il ne gagna. Mais le mal qu’on faisait au Brésil ne soulageait pas les maux de la France.

  1. Le lord Bolingbroke rapporte dans ses lettres qu’alors il y avait de grandes cabales à la cour de Louis XIV ; il ne doute pas, tome II, page 244, « qu’il ne se formât dans sa cour d’étranges projets d’ambition particulière » : il en juge par un discours que lui tinrent depuis à souper les ducs de La Feuillade et de Mortemar : « Vous auriez pu nous écraser, pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? » Bolingbroke, malgré ses lumières et sa philosophie, tombe ici dans le défaut de quelques ministres, qui croient que tous les mots qu’on leur dit signifient quelque chose. On connaît assez l’état de la cour de France, et celui de ces deux ducs, pour savoir qu’il n’y avait, du temps de la paix d’Utrecht, ni desseins, ni factions, ni aucun homme en situation de rien entreprendre. (Note de Voltaire.)