Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome14.djvu/306

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


par les fortifications qui l’entourent, la barrière la plus forte de la France.

Le roi ne ménageait pas plus l’Espagne ; il demandait dans les Pays-Bas la ville d’Alost et tout son bailliage, que les ministres avaient oublié, disait-il, d’insérer dans les conditions de la paix ; et, sur les délais de l’Espagne, il fit bloquer la ville de Luxembourg (1682).

En même temps il achetait la forte ville de Casal d’un petit prince duc de Mantoue (1681), qui aurait vendu tout son État pour fournir à ses plaisirs.

En voyant cette puissance qui s’étendait ainsi de tous côtés, et qui acquérait pendant la paix plus que dix rois prédécesseurs de Louis XIV n’avaient acquis par leurs guerres, les alarmes de l’Europe recommencèrent. L’empire, la Hollande, la Suède même, mécontente du roi, firent un traité d’association. Les Anglais menacèrent ; les Espagnols voulurent la guerre ; le prince d’Orange remua tout pour la faire commencer ; mais aucune puissance n’osait alors porter les premiers coups[1].

Le roi, craint partout, ne songea qu’à se faire craindre davantage. (1680) Il portait enfin sa marine au delà des espérances des Français et des craintes de l’Europe : il eut soixante mille matelots (1681, 1682). Des lois aussi sévères que celles de la discipline des armées de terre retenaient tous ces hommes grossiers dans le devoir. L’Angleterre et la Hollande, ces puissances maritimes, n’avaient ni tant d’hommes de mer, ni de si bonnes lois. Des compagnies de cadets dans les places frontières, et des gardes marines dans les ports, furent instituées et composées de jeunes gens qui apprenaient tous les arts convenables à leur profession, sous des maîtres payés du trésor public.

Le port de Toulon, sur la Méditerranée, fut construit à frais immenses pour contenir cent vaisseaux de guerre, avec un arse-

  1. On a prétendu que ce fut alors que le prince d’Orange, depuis roi d’Angleterre, dit publiquement : « Je n’ai pu avoir son amitié, je mériterai son estime. » Ce mot a été recueilli par plusieurs personnes, et l’abbé de Choisy le place vers l’année 1672. Il peut mériter quelque attention, parce qu’il annonçait de loin les ligues que forma Guillaume contre Louis XIV ; mais il n’est pas vrai que ce fût à la paix de Nimègue que le prince d’Orange ait parlé ainsi ; il est encore moins vrai que Louis XIV eût écrit à ce prince : « Vous me demandez mon amitié, je vous l’accorderai quand vous en serez digne. » On ne s’exprime ainsi qu’avec son vassal : on ne se sert point d’expressions si insultantes envers un prince avec qui on fait un traité. Cette lettre ne se trouve que dans la compilation des Mémoires de Maintenon, et nous apprenons que ces Mémoires sont décriés par le grand nombre d’infidélités qu’ils renferment. (Note de Voltaire.)