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rapportent qu’il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses : c’est ce qui ne fut jamais prouvé ; mais les Hollandais l’en soupçonnèrent, et ils n’auraient pas soupçonné le cardinal de Richelieu.

On dit qu’en mourant il eut des scrupules, quoique au dehors il montrât du courage. Du moins il craignit pour ses biens, et il en fit au roi une donation entière, croyant que le roi les lui rendrait. Il ne se trompa point ; le roi lui remit la donation au bout de trois jours. Enfin il mourut (9 mars 1661), et il n’y eut que le roi qui semblât le regretter, car ce prince savait déjà dissimuler. Le joug commençait à lui peser ; il était impatient de régner. Cependant il voulut paraître sensible à une mort qui le mettait en possession de son trône.

Louis XIV et la cour portèrent le deuil du cardinal Mazarin, honneur peu ordinaire, et que Henri IV avait fait à la mémoire de Gabrielle d’Estrées.

On n’entreprendra pas ici d’examiner si le cardinal Mazarin a été un grand ministre ou non : c’est à ses actions de parler, et à la postérité de juger. Le vulgaire suppose quelquefois une étendue d’esprit prodigieuse, et un génie presque divin, dans ceux qui ont gouverné des empires avec quelque succès. Ce n’est point une pénétration supérieure qui fait les hommes d’État, c’est leur caractère. Les hommes, pour peu qu’ils aient de bon sens, voient tous à peu près leurs intérêts. Un bourgeois d’Amsterdam ou de Berne en sait sur ce point autant que Séjan, Ximénès, Buckingham, Richelieu, ou Mazarin ; mais notre conduite et nos entreprises dépendent uniquement de la trempe de notre âme, et nos succès dépendent de la fortune.

Par exemple, si un génie tel que le pape Alexandre VI, ou Borgia son fils, avait eu la Rochelle à prendre, il aurait invité dans son camp les principaux chefs, sous un serment sacré, et se serait défait d’eux ; Mazarin serait entré dans la ville deux ou trois ans plus tard, en gagnant et en divisant les bourgeois ; don Louis de Haro n’eût pas hasardé l’entreprise. Richelieu fit une digue sur la mer, à l’exemple d’Alexandre, et entra dans la Rochelle en conquérant ; mais une marée un peu forte, ou un peu plus de diligence de la part des Anglais, délivraient la Rochelle, et faisaient passer Richelieu pour un téméraire.

On peut juger du caractère des hommes par leurs entreprises. On peut bien assurer que l’âme de Richelieu respirait la hauteur et la vengeance ; que Mazarin était sage, souple, et avide de biens. Mais pour connaître à quel point un ministre a de l’esprit,