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contre le roi d’Espagne Philippe IV, son frère, qu’elle aimait. Il est difficile de dire précisément pourquoi l’on faisait cette guerre ; on ne demandait rien à l’Espagne, pas même la Navarre, qui aurait dû être le patrimoine des rois de France. On se battait depuis 1635 parce que le cardinal de Richelieu l’avait voulu, et il est à croire qu’il l’avait voulu pour se rendre nécessaire[1]. Il s’était lié contre l’empereur avec la Suède, et avec le duc Bernard de Saxe-Veimar, l’un de ces généraux que les Italiens nommaient Condottieri, c’est-à-dire qui vendaient leurs troupes. Il attaquait aussi la branche autrichienne-espagnole dans ces dix provinces que nous appelons en général du nom de Flandre ; et il avait partagé avec les Hollandais, alors nos alliés, cette Flandre qu’on ne conquit point.

Le fort de la guerre était du côté de la Flandre ; les troupes espagnoles sortirent des frontières du Hainaut au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d’un vieux général expérimenté, nommé don Francisco de Mello. Ils vinrent ravager les frontières de la Champagne ; ils attaquèrent Rocroi, et ils crurent pénétrer bientôt jusqu’aux portes de Paris, comme ils avaient fait huit ans auparavant. La mort de Louis XIII, la faiblesse d’une minorité, relevaient leurs espérances ; et quand ils virent qu’on ne leur opposait qu’une armée inférieure en nombre, commandée par un jeune homme de vingt-un ans, leur espérance se changea en sécurité.

Ce jeune homme sans expérience, qu’ils méprisaient, était Louis de Bourbon, alors duc d’Enghien, connu depuis sous le nom de grand Condé. La plupart des grands capitaines sont devenus tels par degrés. Ce prince était né général ; l’art de la guerre semblait en lui un instinct naturel : il n’y avait en Europe que lui et le Suédois Torstenson qui eussent eu à vingt ans ce génie qui peut se passer de l’expérience[2].

  1. Le cardinal pouvait avoir en secret le motif que lui prête M. de Voltaire ; mais cette guerre avait un objet très-important, celui d’empêcher la maison d’Autriche de s’emparer de l’Allemagne et de l’Italie. (K.)
  2. Torstenson était page de Gustave-Adolphe, en 1624. Le roi, prêt d’attaquer un corps de Lithuaniens, en Livonie, et n’ayant point d’adjudant auprès de lui, envoya Torstenson porter ses ordres à un officier général, pour profiter d’un mouvement qu’il vit faire aux ennemis ; Torstenson part et revient. Cependant les ennemis avaient changé leur marche, le roi était désespéré de l’ordre qu’il avait donné : « Sire, dit Torstenson, daignez me pardonner ; voyant les ennemis faire un mouvement contraire, j’ai donné un ordre contraire. » Le roi ne dit mot ; mais le soir, ce page servant à table, il le fit souper à côté de lui, et lui donna une enseigne aux gardes, quinze jours après une compagnie, ensuite un régiment, Torstenson fut un des grands capitaines de l’Europe. (Note de Voltaire.)