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On répond à ces arguments que Dieu, dont Moïse était l’organe, daignait se proportionner à la grossièreté des Juifs. Je n’entre point dans cette question épineuse, et, respectant toujours tout ce qui est divin, je continue l’examen de l’histoire des hommes.

xxvi. — Des sectes des Grecs.

Il paraît que chez les Égyptiens, chez les Persans, chez les Chaldéens, chez les Indiens, il n’y avait qu’une secte de philosophie. Les prêtres de toutes ces nations étant tous d’une race particulière, ce qu’on appelait la sagesse n’appartenait qu’à cette race. Leur langue sacrée, inconnue au peuple, ne laissait le dépôt de la science qu’entre leurs mains. Mais dans la Grèce, plus libre et plus heureuse, l’accès de la raison fut ouvert à tout le monde ; chacun donna l’essor à ses idées, et c’est ce qui rendit les Grecs le peuple le plus ingénieux de la terre. C’est ainsi que de nos jours la nation anglaise est devenue la plus éclairée, parce qu’on peut penser impunément chez elle.

Les stoïques admirent une âme universelle du monde, dans laquelle les âmes de tous les êtres vivants se replongeaient. Les épicuriens nièrent qu’il y eût une âme, et ne connurent que des principes physiques ; ils soutinrent que les dieux ne se mêlaient pas des affaires des hommes, et on laissa les épicuriens en paix comme ils y laissaient les dieux.

Les écoles retentirent, depuis Thalès jusqu’au temps de Platon et d’Aristote, de disputes philosophiques, qui toutes décèlent la sagacité et la folie de l’esprit humain, sa grandeur et sa faiblesse. On argumenta presque toujours sans s’entendre, comme nous avons fait depuis le xiiie siècle, où nous commençâmes à raisonner.

La réputation qu’eut Platon ne m’étonne pas ; tous les philosophes étaient inintelligibles : il l’était autant que les autres, et s’exprimait avec plus d’éloquence. Mais quel succès aurait Platon s’il paraissait aujourd’hui dans une compagnie de gens de bon sens, et s’il leur disait ces belles paroles qui sont dans son Timée : De la substance indivisible et de la divisible Dieu composa une troisième espèce de substance au milieu des deux, tenant de la nature du même et de l’autre ; puis, prenant ces trois natures ensemble, il les mêla toutes en une seule forme, et força la nature de l’âme à se mêler avec la nature du même ; et, les ayant mêlées avec la substance, et de ces trois ayant fait un suppôt, il le divisa