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xxiv. — Des Grecs, de leurs anciens déluges, de leurs alphabets, et de leurs rites.

La Grèce est un petit pays montagneux, entrecoupé par la mer, à peu près de l’étendue de la Grande-Bretagne. Tout atteste, dans cette contrée, les révolutions physiques qu’elle a dû éprouver. Les îles qui l’environnent montrent assez, par les écueils continus qui les bordent, par le peu de profondeur de la mer, par les herbes et les racines qui croissent sous les eaux, qu’elles ont été détachées du continent. Les golfes de l’Eubée, de Chalcis, d’Argos, de Corinthie, d’Actium, de Messène, apprennent aux yeux que la mer s’est fait des passages dans les terres. Les coquillages de mer dont sont remplies les montagnes qui renferment la fameuse vallée de Tempe sont des témoignages visibles d’une ancienne inondation ; et les déluges d’Ogygès et de Deucalion, qui ont fourni tant de fables, sont d’une vérité historique : c’est même probablement ce qui fait des Grecs un peuple si nouveau. Ces grandes révolutions les replongèrent dans la barbarie, quand les nations de l’Asie et de l’Égypte étaient florissantes.

Je laisse à de plus savants que moi le soin de prouver que les trois enfants de Noé, qui étaient les seuls habitants du globe, le partagèrent tout entier ; qu’ils allèrent chacun à deux ou trois mille lieues l’un de l’autre fonder partout de puissants empires, et que Javan, son petit-fils, peupla la Grèce en passant en Italie ; que c’est de là que les Grecs s’appelèrent Ioniens, parce que Ion envoya des colonies sur les côtes de l’Asie Mineure ; que cet Ion est visiblement Javan, en changeant I en Ja, et on en van. On fait de ces contes aux enfants, et les enfants n’en croient rien :


Nec pueri credunt, nisi qui nondum ære lavantur.
Juvén., sat. II, v. 153.

Le déluge d’Ogygès est placé communément environ 1020 années avant la première olympiade. Le premier qui en parle est Acusilaüs, cité par Jules Africain, Voyez Eusèbe dans sa Préparation évangélique. La Grèce, dit-on, resta presque déserte deux cents années après cette irruption de la mer dans le pays. Cependant on prétend que, dans le même temps, il y avait un gouvernement établi à Sicyone et dans Argos ; on cite même les