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Indiens, Sanchoniathon, Manéthon, enfin jusqu’à Hésiode, tous remontent à l’origine des choses, à la formation de l’univers. Les Chinois n’ont point eu cette folie ; leur histoire n’est que celle des temps historiques.

C’est ici qu’il faut surtout appliquer notre grand principe qu’une nation dont les premières chroniques attestent l’existence d’un vaste empire, puissant et sage, doit avoir été rassemblée en corps de peuple pendant des siècles antérieurs. Voilà ce peuple qui, depuis plus de quatre mille ans, écrit journellement ses annales. Encore une fois[1], n’y aurait-il pas de la démence à ne pas voir que, pour être exercé dans tous les arts qu’exige la société des hommes, et pour en venir non-seulement jusqu’à écrire, mais jusqu’à bien écrire, il avait fallu plus de temps que l’empire chinois n’a duré, en ne comptant que depuis l’empereur Fo-hi jusqu’à nos jours ? Il n’y a point de lettré à la Chine qui doute que les cinq Kings n’aient été écrits deux mille trois cents ans avant notre ère vulgaire. Ce monument précède donc de quatre cents années les premières observations babyloniennes, envoyées en Grèce par Callisthène. De bonne foi, sied-il bien à des lettrés de Paris de contester l’antiquité d’un livre chinois, regardé comme authentique par tous les tribunaux de la Chine[2] ?

Les premiers rudiments sont, en tout genre, plus lents chez les hommes que les grands progrès. Souvenons-nous toujours que presque personne ne savait écrire il y a cinq cents ans, ni dans le Nord, ni en Allemagne, ni parmi nous. Ces tailles dont se servent encore aujourd’hui nos boulangers étaient nos hiéroglyphes et nos livres de compte. Il n’y avait point d’autre arithmétique pour lever les impôts, et le nom de taille l’atteste encore dans nos campagnes. Nos coutumes capricieuses, qu’on n’a commencé à rédiger par écrit que depuis quatre cent cinquante ans, nous apprennent assez combien l’art d’écrire était rare alors. Il n’y a point de peuple en Europe qui n’ait fait, en dernier lieu, plus de progrès en un demi-siècle dans tous les arts qu’il n’en avait fait depuis les invasions des barbares jusqu’au quatorzième siècle.

Je n’examinerai point ici pourquoi les Chinois, parvenus à connaître et à pratiquer tout ce qui est utile à la société, n’ont pas été aussi loin que nous allons aujourd’hui dans les sciences. Ils sont aussi mauvais physiciens, je l’avoue, que nous l’étions il y a deux cents ans, et que les Grecs et les Romains l’ont été ;

  1. Voyez Essai sur les Mœurs, chapitre ier.
  2. Voyez les lettres du savant jésuite Parennin. (Note de Voltaire.)